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Faut pas trop pousser, tout de même !

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Hier matin, j'écoutais sur RTL un "bébé-Chirac", la dame Pécresse (née à Neuilly...), tout énamourée de nous rapporter (et je pense que de sa part, c'était assez sincère) ses années auprès de Chirac. Et Chirac parlant le russe par ci, et Chirac complétement amoureux de la grande civilisation japonaise par là. Sur ce point au moins, halte là ! Car si les années 1920-1946 ont été fertiles en atrocités et en massacres inouïs, ce sont quand même les Japs qui ont tenu le pompon, loin devant Hitler ou Staline. Il faut quand même le rappeler, et je suis sûr qu'en Asie, par exemple du côté de la Chine ou de la Corée, pour ne rien dire des Philippines, on ne l'a pas oublié. Mais au-delà du témoignage de l'actuelle présidente du conseil régional d'Île-de-France (et je crois vraie aussi l'émotion de Jean-Louis Debré, parlant de son "ami"), quel déluge dégoulinant de panégyriques, à croire que les nécrologies étaient prêtes depuis longtemps : le journaleux flaire l'agonie, comme le vautour perché sur son arbre attend la fin proche de son futur repas.

Peut-être faudrait-il faire montre d'un peu plus d'objectivité, d'un peu plus de sérieux, pour rappeler ce que fut la trajectoire de cet ambitieux qui, depuis son passage à la préfecture de Grenoble, où il s'emmerda comme un rat mort (ça, on peut le comprendre) jusqu'à la fin de sa vie, pratiquement, n'a pas cessé d'habiter les palais de la République, logé, blanchi, nourri publice - aux frais de l'État, comme disaient les Romains. Et puisque je parle de nourriture, rappelons donc  - et c'est un tout petit détail - cette incroyable ardoise de "frais de bouche" des époux Chirac (plus de deux millions d'euro, tout de même), que dut supporter la Mairie de Paris.

Mais je reviens à la flagornerie ambiante, et j'apprends qu'il n'y a eu qu'une seule note discordante ("les morts sont tous des braves types", chantait Brassens), celle de l'austère trotskiste Jospin : tiens, avouerai-je que ça me rendrait presque le bonhomme sympathique ? Car il a eu ce courage de ne pas applaudir avec la meute. Alors, faisons un peu comme lui.

Et commençons par dire que cet homme, qu'on a qualifié de "gaulliste" - on l'a aussi fallacieusement appelé "le Grand Jacques", par comparaison avec le Grand Charles - n'a pas du tout mérité une telle étiquette. Pompidolien, peut-être. Mais surtout chiraquien, soit une version à peine repeinte du père Queuille ("Il n'est pas de problème dont une absence de solution ne finisse par venir à bout"). Seulement, le père Queuille, on ne l'a jamais traité de "super-menteur", lui, sobriquet – Chi-Chi ne l'avait pas volé - qui pendant des années a fait la joie des Guignols de Canal Plus.

Je vais peut-être poursuivre par le petit bout de la lorgnette, mais je me demande si on ne va pas retenir ceci, de la "carrière politique immense" [sic] de cet homme – qui, assurément, ne fut pas d'État - : il fut surtout nommé "trois minutes, douche comprise", pour rappeler que ce fut un insatiable queutard. De fait, il y a de nombreuses années, dans un long papier que Le Monde - toujours fouineur - lui avait consacré, on apprit que le jeune sous-lieutenant Jacques Chirac, servant en Algérie au 6e RCA, fut particulièrement assidu auprès des BMC pour officiers. Confrontons les dates : il venait tout juste de convoler en justes noces. Bravo.

Mais après tout, cela ne concerne que lui (et le rapproche de la frénésie de Simenon). En revanche, sa vie publique nous regarde tous, et en dépit de son immobilisme légendaire (son successeur ne l'a-t-il pas avec raison traité de "roi fainéant" ?), il n'a pas cessé d'accumuler les bourdes et les trahisons : c'est à lui que nous devons l'élection de Mitterrand (avec qui a réellement commencé l'abaissement de la France), car il a demandé à ses troupes de voter contre Giscard (le coup d'avant, il avait trahi Chaban pour Giscard, avec son fameux "Appel des 43"). C'est à lui que nous devons l'incroyable retour au pouvoir de la "gauche plurielle", avec Jospin, justement, après sa lamentable dissolution de 97 (les cocos en ont largement profité pour continuer à noyauter pas mal d'administrations) ; c'est à lui aussi que nous devons l'élection du triste Flanby, car Chirac vieillissant avait annoncé ubi et orbi qu'il ne voterait pas Sarkozy (dont, spécialiste de la posture, il avait dit, en 2004,  avec un mouvement de menton : "Je décide, il exécute").

Bien auparavant, il avait remporté, haut la main, la Mairie de Paris, qu'il conservera pratiquement vingt ans : mais ce fut une victoire à la Pyrrhus, tellement entachée de malhonnêtetés en tous genres (financement occulte des partis, emplois fictifs, faux électeurs et traficotage des listes électorales, fausses factures de l'office HLM de Paris, cassette Méry - marchés publics d’Île-de-France…), qu'il fit payer - quel courage ! - à ses proches lieutenants, dont en particulier le futur Maire de Bordeaux - qualifié de "meilleur d'entre nous" ! -, obligé de s'exiler un temps pour faire oublier l'infamie. La conclusion, c'est qu'après lui ce fut le déluge, et les socialistes, depuis, se sont succédé sans coup férir dans la capitale. Et pour longtemps. Ah oui, on peut affirmer qu'il a fait le lit, bien bordé, de la gauche !

Il était donc spécialiste des casseroles en tout genre dont la première, sans doute, fut l'achat du château de Bity, en Corrèze. Les péripéties de cet achat, le classement de cette acquisition en Monument historique, valurent au Jacquot le sobriquet, lancé par le Canard enchaîné, de "Château-Chirac". Ce n'était qu'un début !

Et puis, devenu enfin Président, il annonça qu'il allait réduire la "fracture sociale" et résorber les déficits. Il a allègrement laisser filer ces derniers, comme son prédécesseur, et pour ce qui concerne la fracture, il a osé nommer "fils et filles de France", en octobre 2005, les émeutiers qui tentèrent d'incendier les banlieues à la suite de la mort de deux "jeunes" qui s'étaient réfugiés dans un transfo - sans doute pour tenter de se faire pardonner, lui Facho-Chirac, l'histoire du bruit et de l'odeur des immigrés, prononcée quinze ans auparavant...

Il a duré certes, mais il fut incapable de soutenir Dewaquet sur la réforme des Universités, ou de Villepin dans l'affaire du CNE (le Contrat nouvelle embauche, une sacrée bonne idée), a aussi supprimé le Service national, laissant la France partir à vau-l’eau. Last, but not least : après avoir lu mon brouillon, un ami cher me rappelle un oubli capital, de ma part. Alors que le projet de préambule de la Constitution européenne, préparé par Giscard, faisait référence aux "racines chrétiennes" de l’Europe, cette mention a finalement été retirée du texte définitif en 2004, à la demande expresse de Chirac, alors que la plupart des autres pays européens entendaient la maintenir. "Ils n’ont pas voulu citer les racines chrétiennes, mais Dieu s’est vengé !", s'est écrié le pape François, en juin dernier...

Président par excellence de l'immobilisme, ou encore président "tête de veau", qui avait pour ambition affichée de "faire revivre les valeurs de la République" – et il disait cela sans rire -, on lui doit tout de même le "principe de précaution", la repentance tous azimuts, la Halde, Pôle-emploi… Et j'en oublie !

Et lorsque les affaires commencèrent à le rattraper vraiment, tant elles étaient en nombre (cela finit, près de vingt années plus tard, par une condamnation bien légère), alors il joua les indignés : "Il doit y avoir des limites à la calomnie… Aujourd'hui, on rapporte une histoire abracadabrantesque…. Ces histoires abracadabrantesques, ce n'est pas qu'elles se dégonflent, c'est qu'elles font pschitt". Cause toujours !

Et cependant, Chirac aura connu, une fois rangé des Affaires (celles de l'État, pas les siennes), une immense popularité, sans doute, c'est un paradoxe, parce qu'au vrai il n'a rien fait. Sans doute parce qu'on retient le bon vivant, on se pâme devant ses bons mots, du type "qu'est-ce qu'elle veut, la Thatcher ? Mes couilles sur un plateau ?" Ou encore "Ça m'en touche une sans faire bouger l'autre"... Quelle rare élégance, en effet.

 

En définitive, a-t-il servi, comme le ressassent à l'envi tant de courtisans ? Non, je pense plutôt qu'il s'est servi. Copieusement.

Près de 2 000 personnes meurent, chaque jour, en France. Il est l'une d'elles : "Le président Jacques Chirac s'est éteint ce matin au milieu des siens. Paisiblement". Bien, on va donc lui accorder le simple respect dû aux morts. Qu'il repose en paix auprès de sa fille Laurence. Après, le silence. Et la messe sera dite.

Commentaires

1. Le samedi, 12 octobre 2019, 10:30 par Nicolas

Je ne sais si on doit reparler de l'affaire Boulin...
ou bien suivre le courant médiatique .. C'est vrai que Chirac étant de gauche, il a droit au goupillon de la presse aux ordres de la bienséance parisienne..

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