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Du bon sauvage et des autres...

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À la Une du Daubé du 29 décembre dernier, on ne pouvait pas ne pas lire : "Jacqueline Sauvage enfin libre". Enfin ! Cet adverbe d'impatience me donna à penser. Car pour moi, sauvage - si j'exceptais mes primes lectures passionnées de Robinson Crusoë - renvoyait à une sorte d'imposante maison forte en Margeride accueillant - avec quel soin - les randonneurs en route vers Compostelle, mais également à la curieuse expression (sauvageon) sortie du cerveau too much de l'ineffable "Che". Et voilà que mon expérience s'enrichissait d'une acception nouvelle, apparemment le patronyme d'une malheureuse victime de la sourde autant qu'implacable machine judiciaire. Mais je ne fus pas longtemps à comprendre que mon quotidien habituel n'était qu'un des multiples éléments de la puissante chienlit médiatique qui avait pris fait et cause pour Dame Sauvage, lorsque j'entendis sur une radio périphérique le vigoureux plaidoyer de la Robin (plus forte encore que la Cotillard, ses fantasmes complotistes, les tours du 11-Septembre bourrées d'or et l'assassinat de Coluche) en faveur des femmes battues (et les hommes battus et humiliés ?) dont une centaine, à l'en croire, succombent chaque année sous les coups de salopards (mais quid des hommes assassinés ? Quid des morts par violences routières ? Quid des morts pour cause de pollution ?)... Et comme j'accueillais, au même moment, la belle réflexion de Jacques Julliard sur le domaine du trivial et de l'insignifiant, je tâchai de me renseigner sur une affaire criminelle qui, jusque là, n'avait pas - je le confesse - retenu mon attention. Et ce, d'autant qu'une réaction de lecteur à un article annonçant la grâce de la condamnée par le président de la République, invitait à regarder de plus près le dossier au travers de ce qu'un quotidien du Loiret (La République du Centre) en avait révélé (dans de précis et abondants compte-rendus d'audiences).

Cette dame fut donc, et par deux fois (en 2014 et 2015), condamnée à dix ans de prison pour le meurtre de son mari. Je me garderai d'ajouter "violent", car les audiences ont révélé que la mise en cause savait, elle aussi, être d'une violence redoutable, que ce soit vis-à-vis d'un voisin, qu'elle gifla, et dont l'épouse s'interroge ("Cela m'a beaucoup surpris quand j'ai appris que madame Marot se disait être une femme battue. Femme malmenée... certes. On entendait son mari lui parler mal, mais je ne l'ai jamais vu lever la main sur elle"), d'une maîtresse de son mari ("Mme Marot m'appelait au téléphone, elle m'insultait quand on se voyait. Elle me faisait peur. Je voulais éviter tout conflit. Elle m'a poursuivi en voiture. Il a fallu que j'aille jusque dans la cour de la gendarmerie pour qu'elle arrête.... Elle m'a giflé devant chez moi. J'en ai perdu mon pendentif. Elle voulait me 'foutre une trempe', comme elle disait. Ensuite elle m'a poursuivie en voiture... M. Marot m'a demandé de ne pas porter plainte. Je ne l'ai pas fait"), voire une fois incarcérée, à l'égard des matonnes (qui la décrivent comme une détenue violente, méchante et qui refuse les ordres). Mais les absents ont toujours tort, cela est bien connu, et les deux avocates de Mme Sauvage s'en sont donné à cœur joie, le mari n'étant plus là - et pour cause - pour se défendre. En dépit de témoignages qui lui étaient assez favorables : "En aucun cas, je n'ai remarqué que M. Marot était violent. Je n'ai jamais constaté qu'il buvait. Pour moi, tout se passait très bien". Et un autre : "M. Marot était un peu bourru, un peu nerveux. Il pouvait s'emballer facilement. C'était un homme que j'appréciais. C'était un travailleur".

Et leur ligne de défense, absurde, s'étant par deux fois révélée inopérante, les défenseur(e)s de l'accusée ont alors fait appel, avec le succès que l'on sait, au pouvoir des pipoles - dont la capacité de réflexion, à les en croire, est très largement supérieure à celle de deux jurys successifs composés de Français du tout-venant, dont une bonne moitié de femmes (les procès ayant mobilisé pas moins de 35 magistrats et jurés !).

Ainsi donc, Flanby était une première fois venu à la rescousse de cette pauvre femme (dans le civil adepte de la chasse et du coup de fusil), en début d'année, en lui octroyant, sous la pression des "sachants", une grâce partielle. Ce qui ne servit à rien,  car la demande de libération conditionnelle, immédiatement présentée, se heurta par deux fois à l'attitude sans-cœur de juges complètement impassibles - mais en mesure de motiver fortement leur refus. Les pipoles en furent sévèrement douchés. Qu'à cela ne tienne ! Et je rappelle au passage les fortes paroles de l'homme, encore candidat, à la cravate de travers, aux multiples fiches antisèches et à la braguette ouverte : "Moi président de la République, j'essaierai d'avoir de la hauteur de vue... Moi président de la République, je ferai fonctionner la justice de manière indépendante". Cause toujours ("Parturient montes, nascetur ridiculus mus") !

De plus, les trois filles de la condamnée, "désespérées", "inquiètes pour l'état de santé " de leur mère, et "craignant pour sa vie" (ce qui est tout de même un peu dur à avaler !) vinrent faire pleurer dans les chaumières. Donc, passant allègrement par dessus l'institution judiciaire, et sous les applaudissements de la classe politique pour une fois unanime (dame, en apparence, ça ne mange pas de pain !), le capitaine de pédalo se fendit d'un communiqué dont on admirera la hauteur de vue et le côté martial-protecteur : il "estimait" que la place de la condamnée "n'était plus en prison, mais auprès de sa famille", et "accordait" une grâce totale mettant "fin immédiatement à sa détention". Mais de quel droit, sinon de celui de s'asseoir sur la Justice ? Et les avocates "terrassées par la joie et l'émotion", d'en rajouter une couche...

 

Certes, une décision de justice ne se commente pas, dit-on (mais que n'a-t-on pas bavassé sur les décisions des deux jurys populaires !) ; mais le fait du Prince, si.

D'autant que la lecture attentive des compte-rendus d'audience dont j'ai parlé supra est fort éclairante, entre autres sur la personnalité de l'accusée et de ses filles. Une accusée qui estimait absolument normal son acte (trois coups de fusil dans le dos - quelle chance pour elle que la préméditation n'ait pas été retenue !), puisqu'elle "peinait à accéder à un authentique sentiment de culpabilité", continuant à "se poser en victime" ; qui se fait traiter de menteuse par la présidente de la Cour d'assises (mettant sérieusement en doute l'affirmation de la prise de médicaments préalablement à l'exécution du mari), comme le révèle par exemple cet échange :

"Il est venu me chercher. Il m'a tirée par les cheveux. Il m'a fichue par terre et frappée violemment.

- Non. Il n'y a pas d'autres traces de violences [à part un coup à la lèvre]. Des experts l'affirment.

- J'ai été examinée en détention, le 13 septembre... On a reconnu que j'avais des coups...

- Cela sort de votre imagination, on n'a pas de traces de coups !"

Cette femme qui, certes, n'a pas eu une vie facile, n'a en tout cas pas le profil de la pauvre petite victime que ses avocates se sont plu à nous décrire. Et il convient de dire un mot de ses trois filles qui, muettes durant des années (et acceptant de travailler ou de retravailler auprès d'un père incestueux), volent soudain au secours de leur mère, tandis que leur père "n'est plus là pour se défendre des accusations terribles", nous expliquant avec force détails qu'elles aussi, avaient été violées et battues... Les trois coups de fusil leur auraient-ils permis de recouvrer, tout soudain, la mémoire et de se montrer prolixes ?

 

Il m'apparaît donc que, pour se faire une idée un peu moins partiale de ce fait-divers, deux lectures au moins se doivent d'être envisagées : les réquisitions de l'avocate générale ("Je vous demande de vous interroger sur la crédibilité de certaines déclarations de Madame Sauvage...  L'état de brouillard qu'elle décrit, contraste avec la précision dans l'exécution des tirs. C'est une femme qui chasse, qui a l'habitude de manier les armes... Elle vous dit qu'elle a fermé les yeux. Qu'elle a beaucoup supporté pendant 47 ans. Elle l'a atteint à trois reprises. C'est une femme qui exécute son mari... C'est une femme qui au cours de ce procès n'a pas fait montre de beaucoup d'affect"), comme la plaidoirie de la partie civile. Mais je n'irai pas plus loin : que chacun se renseigne.

Je ne reviendrai pas sur les applaudissements béats, sinon lâches, de la classe politique quasiment unanime. Je terminerai sur l'attitude de corps judiciaire qui s'est senti désavoué par cette "grâce très hypocrite" ; autrement dit,  "cette  institution,  qui  est  une institution  de  lâcheté" (dixit Flanby) a su répondre dignement ("piétine allègrement sa promesse de respecter l'indépendance de la justice"), à mon sens, à l'incroyable geste démagogique du président. Naturellement, je ne saurais pour autant oublier le fameux mur des cons, et j'espère que tout un chacun fait preuve de mémoire, sur ce point.

 

Le philosophe Emmanuel Levinas a écrit que la perfection divine ne résidait pas dans le vrai, le bien et le beau (idéal grec du kalos kagatos), mais dans l'association de la justice et de la miséricorde qui, unies, dessinent une certaine image de Dieu. Restons sur terre : la vraie justice, c'est une association de la justice la plus rigoureuse avec la miséricorde la plus entière.

Faire miséricorde à celle qui mania avec tant d'ardeur et de dextérité le fusil à pompe n'est pas faire injure à la justice. Mais le faire tout en accablant - avec une sauvagerie inouïe - une personne qui ne peut plus se défendre (et dont on perçoit, incroyable aberration, la pension de réversion !), relève de la pire grossièreté, du trivial et de l'insignifiant.
Un des candidats à la primaire organisée par le PS, a loué "le geste d'une grande humanité du président de la République". Ce désaveu cinglant de l'élémentaire justice et de la séparation des pouvoirs est tout au contraire un acte qui mériterait d'être inscrit au mur des cons. Car non seulement ce type élu par défaut est un petit con, mais encore c'est un gros con. Un sale con, quoi.

Commentaires

1. Le jeudi, 5 janvier 2017, 20:05 par Frédéric

Tout d'abord : bonne année et meilleurs vœux pour 2017 !
Toutes mes félicitations pour ce billet sur l'affaire Jacqueline Sauvage, que j'ai lu avec beaucoup d'intérêt. L'injure caractérisée qui a été faite à deux cours d'assises est parfaitement inadmissible. Je vous invite également à lire ce texte du journaliste Thierry Lévêque, très bien informé : http://thierryleveque.blog.lemonde....
Bonne soirée !
Amicalement,
Frédéric.

-Eh bien tous mes vœux bien cordiaux en retour, cher Frédéric !
De fait, votre lien conduit à une étude beaucoup plus pointue et plus sévère que ce que dit mon blog. Grand merci de me l'avoir signalée !

SH

 

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