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Adeste, fideles

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Rentré tout enchifrené d'une Provence balayée de mistral, où je me devais de rendre de fervents hommages, j'avais été stupéfait de constater, à un carrefour apparemment anodin (celui de Serres), la présence d'une dizaine d'hommes du GIGN (!) dûment cagoulés, HK MP 5 bien en vue (pour serrer quelqu'un ?). Mais quel était donc ce pays, à la veille de recevoir le message de Noël ?

Je me souvins qu'à pareille époque, mais onze ans auparavant, j'avais écrit : "Sur cette route silencieuse et relativement déserte de la France profonde, je roule en direction d'un petit village anonyme. Route bordée de loin en loin de maisons aux incroyables illuminations. Peut-être n'y avais-je jamais prêté attention, auparavant ? Mais il me semble que, cette année, la période de Noël est très fortement marquée. Est-ce qu'à un moment où notre "identité" judéo-chrétienne est sur le point d'être niée, du moins fortement contestée, nombreux sont ceux qui veulent manifester une appartenance ? Comment le savoir ?"

Et donc, avant de m'adonner aux joies terrestres de bien modestes agapes calendales, je jugeai qu'une discrète élévation de l'âme pouvait ne pas être inutile. C'est pourquoi j'arrivai, avec pas mal d'avance, dans une église sans grâce, mais sympathique si plutôt fraîche, avec ses nombreuses toiles d'araignée dans des endroits certes assez inaccessibles, et un Père Noël coincé vers la clé de voûte, non par la grâce du Seigneur, mais celle du gaz hélium - et dès lors le plus proche d'entre nous du soleil.

En avance, et pourtant les travées commençaient à être bien garnies, à telle enseigne qu'une des aides de l'officiant invita ceux qui ne trouveraient pas de place assise dans la nef à venir la rejoindre dans le chœur, et jusqu'aux absidioles. Ce qui entraîna que lorsque le curé, l'heure venue, et avec la précision d'un coucou suisse, nous invita à nous lever, il était cerné de toutes parts d'une foule bon enfant aussi attentive qu'hétéroclite, au sein de laquelle les très jeunes enfants ne manquaient pas une occasion de se faire remarquer par d'intempestifs vagissements. D'ailleurs, toussant moi-même comme un dératé, en dépit d'un rapide passage dans une officine pour y acquérir un antitussif - mais ce devait être une Prends garde, et va-t-en rétamé - je leur rendais pas mal de points, tel un vulgaire Mgr Maglaire. Et mes sonores autant qu'irrépressibles interruptions me remirent en mémoire que plus de douze ans auparavant, après avoir attrapé une sacrée raïsse, à New-York, j'avais hélas fait de même au cours d'une halte refuge à l'immense Public Library...

J'observai que nombre d'hommes portaient des blue-jeans - l'ecclesia étant depuis longtemps désacralisée - avec de grands revers fort peu esthétiques, révélant que leurs épouses et compagnes peut-être attentives, étaient tout sauf de divines cousettes et que certains d'entre eux, rares fort heureusement, ayant sans doute d'urgentes affaires à traiter, ne craignaient pas d'user du portable à l'intérieur même de l'enceinte.

Le prêtre, extraordinaire sosie de l'ancien pape Benoît XVI, paraissait d'un âge canonique : sans doute était-il le doyen des troupes curaillonnes à l'entour. Mais la comparaison s'arrêtait là, car l'intelligence de l'officiant, Dieu me pardonne, était fort loin d'atteindre les sommets de celui qui jadis nous régala avec son thème foi et raison lors de son fameux discours de Ratisbonne (tellement plus pontifex que le Bisounours son successeur, davantage préoccupé du sort des mahométans que du massacre des chrétiens d'Orient. Pardon, je m'égare...). Et si j'emprunte à l'Épître aux Éphésiens (4.23), il n'était pas beaucoup renouvelé par l'Esprit dans son intelligence. Mais il y a tant de demeures dans la maison du Père...

Il commença par nous dire que les nouveau-nés sont fragiles, mais que les gens de soixante-quinze ans le sont tout autant. Il parlait sans doute pour lui, ayant depuis longtemps dépassé l'âge d'une retraite méritée ; je le pris aussi pour moi, je me demande encore pourquoi. Et sans crier gare, ce qui est le cas de le dire car il n'avait pour lui qu'une sono particulièrement faiblarde, qui ne consentait à délivrer qu'un mot sur deux ou trois, comme dans une messe basse, il s'écria j'aperçois une parturiente (par bonheur elle était loin du terme !) ce qui est un merveilleux signe en cette nuit de Noël - et j'ai immédiatement pensé à part moi, car j'ai vraiment un très mauvais esprit, voilà un fœtus qui ne finira pas à la poubelle, le curaillon a raison, c'est un signe merveilleux.

Et le voilà engagé "sur la parole d'Ésaïe que vous connaissez" ; moi qui suis théophore et n'en suis pas peu fier, je me demandai si je connaissais Ésaïe soi-même ou sa parole, bien connue en effet, la veille de Noël (c'était 9:5, "car un enfant nous est né, un fils nous a été donné..."). Du prophète Ésaïe nous passâmes, sautant quelques millénaires, à "Jésus qui nous dit bonjour", selon notre doyen le mot le plus important de la langue, de la langue chrétienne en tout cas...

Et j'avoue qu'à partir de là, je commençai subrepticement à décrocher d'autant que nous en vînmes rapidement au Notre Père - au beau milieu de l'office ! - texte que je pus m'empêcher d'accompagner dans la langue originelle : "Pater émon, hô en toïs ouranoïs, Agiasthêto thô onôma sou..." m'arrêtant évidemment au moment du pardon des offenses, car, tel un Charles Péguy, je ne pardonnerai jamais les offenses qui furent infligées à l'enfant que je fus.

Là dessus, la chorale calotine donna de la voix, des voix plus exactement, car la même sono qui venait de jouer de méchants tours à notre Benoît XVI, administra son évident manque de compassion à des chants engagés de fait dans des tessitures qui n'avaient pas cours en ce lieu. Et nous continuâmes à nous lever, à nous rasseoir, que sais-je encore ? Jusqu'à l'arrivée des sébiles et de l'aimable bordel entraîné par le temps de l'eucharistie - un peu de discipline militaire eût été la bienvenue - avec des vagues concurrentes et parfois contraires...

La tête prise dans un véritable étau, j'étais relativement détaché de ce spectacle, que j'observais cependant avec un certain sourire à l'âme, avec ce terme intraduisible d'Aristote qu'est la phronésis (τὴν φρόνησιν), que je rendrai par bienveillance - plutôt que ευμένεια, pardon aux puristes.

Un dernier chant, profane celui-là, mais après tout assez œcuménique, emprunté à Demis Roussos :

"On écrit sur les murs le nom de ceux qu'on aime
Des messages pour les jours à venir
On écrit sur les murs à l'encre de nos veines
On dessine tout ce que l'on voudrait dire
On écrit sur les murs la force de nos rêves
Nos espoirs en forme de graffiti
On écrit sur les murs pour que l'amour se lève
Un beau jour sur le monde endormi.....
"

Puis la foule assemblée gagna précipitamment la sortie, après le ite missa est du desservant, mais sans le moment à mes yeux indispensable et convivial du regard en direction de son plus proche prochain pour lui serrer la main et lui murmurer quelques paroles de fraternité.

La fraternité, elle s'interrompit brusquement le proche franchi : quatre militaires gendarmesques, cagoulés et doigt sur la détente du pistolet mitrailleur, étaient censés protéger l'office et notre sortie ! Je m'approchai de celui que je pris pour le chef, lui dis doucement les paroles que je n'avais pu délivrer dans l'église : son visage à demi-dissimulé s'éclaira soudain : Merci ! Bon Noël à vous aussi, murmura-t-il.

 

Mais quel, quel est ce pays
Où frappe la nuit
La loi du plus fort ?

Commentaires

1. Le jeudi, 29 décembre 2016, 08:01 par Un Citoyen ordinaire

Approuvé et apprécié, d’autant plus que je me suis totalement identifié à vous quand, en sortant de l’église, vous êtes allé « remercier » le vigile (sic) - de LUXE ! - et lui souhaiter Joyeux Noël, car me connaissant, à votre place, dans les mêmes circonstances, j’aurais fait DE MÊME…

Oui, qu’est donc devenue la France, en 2016, pour que cette (ex !) « fille aînée de l’Eglise » soit obligée de mettre des hommes en armes devant ses édifices religieux pour protéger les paroissiens… INIMAGINABLE (!), IMPENSABLE (!), INCONCEVABLE (!) dans mes jeunes années, mes chères années 70 et 80, alors a fortiori pour vous, de la génération de mes parents, j’ose à peine imaginer le choc que cela représente…

Mais comment (COMMENT) en est-on arrivé là ???...

Amitiés (judéo-chrétiennes) et Joyeuses Fêtes (tout de même),

Un Citoyen ordinaire

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