Mal lui en prend, car on assiste à une véritable débandade (je me souviens, au temps du ministre Chevènement, d’une courte séquence filmée par A2 dans un collège marseillais : la réalité dépassait largement la fiction que Lilienfeld nous donne à voir !), au cours de laquelle, soudain, un pétard s’échappe de la besace du meneur – le petit frère de Toussaint - celui qui se qualifie lui-même de "Bamboula" (il menace sa prof de "deux grosses bites de Bamboulas qui te ramoneront des deux côtés" - sic).
Alors, Madame Bergerac qui paraît épuisée (elle avale des cachets) et dépassée par les évènements (on le serait à moins), est soudain transcendée par cette apparition inattendue : elle a certes a des problèmes personnels (son mari s’est barré, puis on apprend qu’il est revenu ; son père ne lui parlait plus depuis longtemps, mais la Police le fait intervenir), après tout comme beaucoup de gens ; mais plus rapide que Bamboula à se saisir du pistolet (elle le tient mal, l’index sous la détente - ! ; s’en sert pourtant des deux mains, ce qui nous révèle que l’actrice est ambidextre), elle devient tout autre : "Bon, eh bien, je crois qu'on va pouvoir faire cours". En effet, les élèves balisent, sont pris en quelque sorte en otages et, sous la menace de l’arme, sont contraints de répéter des phrases insipides relevant de l’histoire de la littérature - on assiste alors, il faut bien le dire, à du très mauvais Lagarde et Michard, une caricature assez innommable.
Mais après tout ? Sonia a moins affaire à des gentilshommes qu’à des sauvageons, et le mot n'est pas assez fort. Les adultes apprennent bien la voie de la sagesse sous l’effet de la peur du gendarme, alors pourquoi pas des ados ensauvagés ? En une heure de cours, on fait 45 minutes de discipline, dit une prof, pour défendre Sonia. Quel est donc le moyen d’éviter la contrainte, quand tout le reste a échoué ? Faut-il, à l’image de ce prof lamentablement démagogue qui nous est donné à voir, sortir le Coran (à l’école publique !) à tout bout de champ ? Et il me souvient soudain que l’ex-prêtre Jean-Claude Barreau avait dit que plutôt que d’éducateurs de rue, nous avions besoin d’adjudants pour ramener les récalcitrants à un semblant de raison (peut-être dans un ouvrage paru en 2000 chez Plon, La destruction de la France).
Et cela me rappelle aussi que dans un fort célèbre dans l’Isère pour avoir accueilli résistants puis collabos, une association caritative (JET) prenait il y a quelque temps en charge, avec l’aide de l’Armée, un certain nombre de jeunes délinquants arrachés à leurs prisons et, croyez-m’en, je l’ai de mes yeux vu, ça marchait au pas et il n’y avait pas le moindre écart, ni le moindre gramme de drogue ! Alors…

Il va pourtant de soi que l’insupportable tension générée par ce huis-clos devait être, cinématographiquement parlant, adoucie par les apports extérieurs, alertés par une détonation (un pétard, c’est fait pour s’en servir, même pour ne tirer qu’en l’air).
C’est donc un peu, provisoirement, le cirque qui s’installe tout autour de la "prise d’otages". Le Principal du collège, tout d’abord (épatant Jackie Berroyer), qui sait faire éclater le non-dit ("on fait de la garderie à l'école"), et qui, in fine, se barre : il s'en lave les mains, ce qui est très exactement, on le sait, l'attitude de nombre de "responsables", qui n’ont aux lèvres que le tristement fameux Pas de vagues. La ministre de l’Intérieur, ensuite, qui jure comme un charretier (il est vrai que sous sommes entrés dans l'ère Sarkozy) et semble être la copie conforme de la nymphomane du célèbre feuilleton Avocats et Associés. Les hommes du Raid, enfin, chargés de parlementer, de calmer, de régler le problème sans casse, mais qui entament sur place une gué-guerre des Polices, entre le chef qui ne connaît que la manière forte, et le subordonné (admirable Denis Podalydès, aussi convaincant qu'en Rouletabille, il y a quelques années), qui a lui aussi des problèmes personnels (sa femme se barre, et il l’appelle tout en s’occupant de l’incongrue prise d’otages), et qui entendant user de doigté et de psychologie, se retrouve un temps, en slip, au milieu du Bourgeois Gentilhomme !
Enfin, pas tout à fait dans cette comédie-ballet. Car Molière est vite oublié, et la leçon de français devient vivante séquence de morale et d’instruction civique appliquées, Sonia exhortant sa troupe devenue un tant soit peu plus disciplinée : "Vos parents sont partis pour vous offrir une vie meilleure. Votre seule chance, c'est de travailler à l'école". Mais tous ne l’entendent pas de cette oreille : sale race, murmure Bamboula, pensant que sa prof est de confession juive.
Cela a résonné en moi… Membre de cette sale race, ai-je un jour entendu, de la part d’un ancien collabo non repenti, ex-gardien au fort que j’ai mentionné supra, lequel me menaça jadis de son pistolet (un 7.65), à deux pas de ce qui était encore, à l'époque, la grande biscuiterie Brun... Mais l'antisémitisme fut beaucoup plus subtil, des années plus tard lorsque, me trouvant à déjeuner aux côtés d'un des pontes des Œuvres complémentaires de l'école publique, et principalement haut-dignitaire de la franc-maçonnerie, j'entendis de sa part un dis donc, Samuel, c'est pas un petit peu juif ? - Non, c’est la R.P.R., et heureusement pour toi, Camille, car sinon tu aurais déjà reçu mon poing dans la gueule !

Mais lorsque le jeune garçon voit sa prof qui se met à pleurer en écoutant son père, vieux Berbère d'une exceptionnelle dignité, il la découvre, éberlué, sous un autre jour : "Jamais je ne me serais dit que la prof était arabe". En réalité, non, berbère. Mais il est en tout état de cause trop tard. La violence est partout, au dehors comme dans le théâtre, où Bamboula est blessé par un tir involontaire de Sonia. Il y aura aussi un élève abattu, mais je vous laisse découvrir par qui, et dans quelles circonstances.
Entre temps, on découvre les préjugés de ces jeunes, les garçons, par exemple, refusant mordicus de s'assoir à côté des filles, ignorant tout de leur religion et de la langue arabe : le nouveau dynamisme de la prof a révélé bien des fêlures, délié des langues, dessillé des yeux, surtout féminins, jusqu’au moment où Sonia découvre, puis dénonce auprès des policiers (l’avantage de posséder un portable) une tournante…

Et je terminerai par la violence des armes : est-ce une transposition de la réalité sociale, telle que la vivent ou plus exactement la subissent trop de personnes ? Sonia tient son pétard de la main gauche (un Beretta 92fs inox 2 tons), mais s'en sert des deux mains (c'est rare, les ambidextres !), pétard qui, dans la vie, ferait pas de mal à une mouche (il n'est pas armé (voyez le chien, ne me dites pas qu'une ado de treize ans, ici Nawel, est capable de faire de la double-action), et pourtant, il y aura un mort parmi les élèves de cette bien surprenante classe.



Alors, c’est la manière forte qui entre en scène, après plusieurs tentatives infructueuses, d’ailleurs. Sous prétexte de filmer ses revendications (en réalité, Sonia exige qu’une journée de la jupe soit instituée chaque année, et que les filles ainsi habillées ne soient plus traitées de salopes) une fausse équipe de télévision, constituée de vrais policiers, entre en scène (larvatus prodeo, aurait dit Descartes, mais lui, ce n’était pas pour tuer). Sonia est abattue. Ne me dites pas que des tireurs d’élite, capables de vous dégommer à trois cents mètres, ne soient pas en mesure de seulement blesser à trois mètres. Non, il n’y a pas bavure, ils avaient reçu l’ordre de tuer une prof complètement innocente. Sans doute est-ce là un message du réalisateur : ceux qui dénoncent le scandale ne peuvent qu’être éliminés, dans cette société qui marche à l’envers : c’est bien une tragédie, que Lilienfeld nous donne à voir. Un film tellement plus important qu’Entre les murs. Et c’est pourquoi La Jupe n’aura ni récompense, ni Palme. Sonia refusait de supporter plus avant l’insupportable, que ses élèves deviennent ses ennemis ; elle récolte un pruneau qui l’expédie ad patres. Sa seule victoire, bien amère, mais ouvrant peut-être sur l’espoir, c’est qu’autour de sa tombe, les filles, ses élèves, se sont mises en jupe.

Et elle ? Je songe pour elle à une épitaphe que j’ai récemment lue sur une tombe inconnue d’un cimetière que je connais fort bien, et que j’adapte à peine, en hommage à Sonia et à tous ceux qui pensent que la lutte n’est pas vaine : "Le filet est rompu, et son âme est libre" (Psaumes, 124:7)