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Le blog de Mende à l'amende

, 06:14 - Lien permanent

Qui n'a pas entendu parler de la mésaventure arrivée à un blogueur vidé sans ménagements ? Certes, ce n'était pas un jeune lycéen boutonneux en rupture avec le milieu parental, ou une très jeune fille rapportant sans pudeur ses premiers émois. C'était, c'est un adulte bien sous tous rapports, ayant pignon sur rue dans la société, puisqu'il était Proviseur...
Je me souviens, j'étais fort jeune alors, sous la IVe République, autant dire sous la Préhistoire. Par le plus grand des hasards, j'assistai au retour de vacances de mon Proviseur, qui regagnait en voiture son Lycée. J'ose à peine dire, c'est affreux, qu'il était en bras de chemise.
Il me vit, me sourit, mais avant de serrer vigoureusement la main de son subordonné, et même de lui adresser la parole, il prit le temps de descendre soigneusement ses manches, et de les boutonner au poignet...
Je me souviens aussi, très récemment, j'ai surpris un Proviseur de mes connaissances, dans un vaste vide-greniers, en train de vendre, sans honte aucune, le boui-boui accumulé dans je ne sais quel antre...
Les temps ont bien changé, en près de cinquante années, et les mœurs davantage encore. Même si, indécrottable traditionnel, je préfère l'attitude du premier, je suis bien obligé de reconnaître que le second donne une image beaucoup plus proche de la réalité actuelle des Proviseurs...

J'ai donc pensé à ces deux images contrastées, en apprenant qu'un Proviseur blogueur venait d'être révoqué pour avoir étalé son journal intime sur le Net. Et j'ai voulu en savoir davantage : car, étant allé sur le site de son (ancien) Lycée, j'ai constaté que l'organigramme avait été mis à jour. Si rapidement ! Quand on sait que certains sites plus ou moins "officiels" de l'Éducation nationale n'ont pas connu de mise à jour depuis quatre ou cinq ans, un tel zèle ne peut apparaître que très suspect.
Ce que je sais, c'est ce que tout le monde sait. Ce Proviseur était homosexuel, et il ne s'en cachait pas : si je rappelle que j'ai déclaré, dans une partie de ce site, être homophobe (avec des nuances), on ne doutera dès lors pas que mon jugement soit pondéré. Ce Proviseur racontait sa vie, et l'Administration lui reproche d'avoir diffusé "des écrits et images à caractère pornographique". Il fallait donc aller voir.
Qui ne connaît pas les blogs des ados, et il y en a de pleins écrans, ne se rend guère compte de la mentalité ordinaire de nos jeunes : violence, sexe, incroyable ennui sont le lot quotidien de ceux qui ponctuent de "lol" ou autres "mdr" leurs écrits splendidement cacographiques - et désespérément répétitifs.
Notre Proviseur, lui, ne mettait en ligne que des propos parfaitement orthographiés, à l'exception de quelques fautes de frappe (un œil exercé, comme le mien, sait faire la différence). Certes, il rapportait, outre sa vie de travail, ses pensées intimes - un zeste de sexe, sans doute, mais une tonne de tristesse sentimentale - souvent introduites par des poèmes (qu'on retrouverait dans le Lagarde & Michard, pardon, le Mitterand-Berthelot), et entourées d'images qu'on ne qualifiera de pornographiques que si on n'a jamais vu ce que publient d'innocentes (ou qu'on croit telles) jeunes filles.
Voici d'ailleurs un extrait de ce journal, que je m'empresserai de commenter aussitôt après. Ce sont les impressions d'un chef d'établissement qui rentre de vacances (sans reboutonner les manches de sa chemise) :

"Seules quelques stridences téléphoniques ont déchiré, hier, le silence de ma première journée au bureau.
Lycée vide qui donne l'impression de sentir la poussière alors qu'en y regardant de plus près, les sols ont été cirés avant la fermeture, les tables sont bien rangées, les capots et carters des machines à commandes numériques dans les ateliers sont bien ajustés.
Non, un lycée n'est pas fait pour être vide...
La seule fois où j'ai aimé cette ambiance particulière remonte à de nombreuses années en arrière, à l'époque où je n'étais pas encore chef d'établissement. C'était avant Internet, c'était à l'époque du Minitel...
J'avais donné rendez vous à un garçon dans ce lycée où je travaillais et où j'étais logé... Et on avait profité de l'internat déserté, une fin d'après-midi d'août, pour faire des folies de nos corps... Le fait que ça se passe dans un dortoir avait ajouté à l'excitation, et on avait testé plusieurs lits... J'étais jeune et fou !
Progressivement donc je me replonge dans la réalité... Et je regrette de ne pas avoir mieux rangé mon bureau avant le départ en vacances. J'admire les collègues qui sont capables de tout ranger dans des chemises, des classeurs, des tiroirs et d'offrir au visiteur un bureau lisse comme un miroir. Sur mon bureau à moi, on trouve toujours une pile de circulaires en instance de lecture, un Bulletin Officiel de l'Éducation Nationale (pas forcément le dernier en date) des post-it (de couleur jaune ! j'aime bien les post-it jaunes...) un agenda ouvert et griffonné, raturé, encombré de convocations et de notes de service...
"

Voilà. Évocation d'un détournement de mineur par adulte ayant autorité ? Sans doute. Je serais infiniment plus sévère si l'on avait sévèrement sanctionné les grosses saloperies de Simone de Beauvoir (et d'autres encore), et si l'on avait empêché un Gabriel Matzneff (entre autres) de gagner sa vie en racontant crûment comment il faisait la sortie des Lycées...
J'ajoute que les récits de notre Proviseur sont illustrés de pochettes de disques (La Callas), de couvertures de livres, d'images de villégiatures et, c'est vrai, de photos perso. Ça, c'est évidemment une imprudence, qu'on nomme chez nous faute professionnelle grave. Mais ça n'est pas pour autant que le blog doit être "jugé scandaleux". C'est au contraire la preuve d'une certaine transparence, dans ce monde où chacun avance masqué, drapé dans les plis du Bulletin officiel.

Une convocation eût suffi, une sévère branlée, si j'ose dire, une mise en demeure de renverser la vapeur, d'ôter les photos perso, les allusions trop évidentes.
Cela, d'ailleurs, a été fait je crois, et "Michel" a aussitôt fermé son blog. Mais la machine a suivi son cours, jusqu'à la révocation. Parce que notre blogueur parlait aussi, et fort bien, de la machine ?
J'ai mon idée personnelle là-dessus, elle vaut ce que valent quarante-trois années passées, "de la Maternelle à l'Université", au service de l'Institution (qui dit mieux ?). Nous venons d'avoir, récemment, le joli mouvement de menton d'un Ministre qui interdit la "méthode globale" (autant interdire à Jules Verne l'usage de l'Internet). D'un Ministre de rencontre qui ne pèse nullement, et qui essaie avec acharnement de se faire connaître.
Alors, il est plus facile de traquer un quarteron de "pédés" que de bouter les légions de fainéants (forcès pa, comme on dit du côté de Mende et d'ailleurs), et d'incapables.
En plus, je ne suis pas sûr que les courageux anonymes (au sein même du Lycée ?) qui ont dénoncé les agissements du Proviseur (la dénonciation, encore un sport bien français) ne soient pas en train de jubiler in petto.
Ils ont raison : l'ordre règne. Et l'image de l'Éducation nationale en sera moins écornée.

Commentaires

1. Le lundi, 4 mars 2019, 14:21 par Kelvin

Merci pour cet excellent article.

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