Lagarde & Michard
I. Extrait
Le soleil avait réveillé Bernard. Il s’était levé de son banc avec un violent mal de tête. Sa belle vaillance du matin l’avait quitté. Il se sentait abominablement seul et le cœur tout gonflé de je ne sais quoi de saumâtre qu’il se refusait à appeler de la tristesse, mais qui remplissait de larmes ses yeux. Que faire ? et où aller ?… S’il s’achemina vers la gare Saint-Lazare, à l’heure où il savait que devait s’y rendre Olivier, ce fut sans intention précise, et sans autre désir que de retrouver son ami. Il se reprochait son brusque départ au matin : Olivier pouvait en avoir été peiné.
N’était-il pas l’être que Bernard préférait sur terre ?… Quand il le vit au bras d’Édouard, un sentiment bizarre tout à la fois lui fit suivre le couple, et le retint de se montrer. Péniblement il se sentait de trop, et pourtant eût voulu se glisser entre eux. Édouard lui paraissait charmant ; à peine un peu plus grand qu’Olivier, l’allure à peine un peu moins jeune. C’est lui qu’il résolut d’aborder ; il attendait pour cela qu’Olivier l’eût quitté. Mais l’aborder sous quel prétexte ?
C’est à ce moment qu’il vit le petit bout de papier froissé s’échapper de la main distraite d’Édouard. Quand il l’eut ramassé, qu’il eut vu que c’était un bulletin de consigne… parbleu, le voilà bien le prétexte cherché !
Il vit entrer les deux amis dans le café ; demeura perplexe un instant ; puis, reprenant son monologue :
"Un adipeux normal n’aurait rien de plus pressé que de lui rapporter ce papier », se dit-il.
How weary, stale, flat and unprofitable
Seem to me all the uses of this world !
ai-je entendu dire à Hamlet. Bernard, Bernard, quelle pensée t’effleure ? Hier déjà tu fouillais un tiroir. Sur quel chemin t’engages-tu ? Fais bien attention, mon garçon… Fais bien attention qu’à midi l’employé de la consigne à qui Édouard a eu affaire, va déjeuner, et qu’il est remplacé par un autre. Et n’as-tu pas promis à ton ami de tout oser ?
Il réfléchit pourtant que trop de précipitation risquait de tout compromettre.
Surpris au débotté, l’employé pouvait trouver suspect cet empressement ; consultant le registre du dépôt, il pouvait trouver peu naturel qu’un bagage, mis à la consigne quelques minutes avant midi, en fût retiré sitôt après. Enfin, si tel passant, tel fâcheux, l’avait vu ramasser le papier… Bernard prit sur lui de redescendre jusqu’à la Concorde, sans se presser ; le temps qu’eût mis un autre à déjeuner. Cela se fait souvent, n’est-ce pas, de mettre sa valise à la consigne durant le temps que l’on déjeune et d’aller la reprendre ensuite ? Il ne sentait plus sa migraine. En passant devant une terrasse de restaurant, il s’empara sans façon d’un cure-dents (ils étaient en petits faisceaux sur les tables), qu’il allait grignoter devant le bureau de consigne, pour avoir l’air rassasié. Heureux d’avoir pour lui sa bonne mine, l’élégance de son costume, la distinction de sa tenue, la franchise de son sourire et de son regard, enfin ce je ne sais quoi dans l’allure où l’on sent ceux qui, nourris dans le bien-être, n’ont besoin de rien, ayant tout. Mais tout cela se fripe, à dormir sur les bancs.
Il eut une douleur, quand l’employé lui demanda dix centimes de garde. Il n’avait plus un sou. Que faire ? La valise était là, sur le butoir. Le moindre manque d’assurance allait donner l’éveil ; et aussi le manque d’argent. Mais le démon ne permettra pas qu’il se perde ; il glisse sous les doigts anxieux de Bernard, qui vont fouillant de poche en poche, dans un simulacre de recherche désespérée, une petite pièce de dix sous oubliée depuis on ne sait quand, là, dans le gousset de son gilet.
Bernard la tend à l’employé. Il n’a rien laissé paraître de son trouble. Il s’empare de la valise et d’un geste simple et honnête, empoche les sous qu’on lui rend. Ouf ! Il a chaud. Où va-t-il aller ? Ses jambes se dérobent sous lui et la valise lui paraît lourde.
Que va-t-il en faire !… Il songe tout à coup qu’il n’en a pas la clef. Et non ; et non ; et non ; il ne forcera pas la serrure ; il n’est pas un voleur, que diable !… Si du moins il savait ce qu’il y a dedans. Elle pèse à son bras. Il est en nage. Il s’arrête un instant ; pose son faix sur le trottoir. Certes, il entend bien la rendre, cette valise ; mais il voudrait l’interroger d’abord. Il presse à tout hasard la serrure. Oh ! miracle !
les valves s’entrouvrent, laissant entrevoir cette perle : un portefeuille, qui laisse entrevoir des billets. Bernard s’empare de la perle et referme l’huître aussitôt.
Et maintenant qu’il a de quoi, vite ! un hôtel. Rue d’Amsterdam, il en sait un tout près. Il meurt de faim. Mais avant de s’asseoir à table, il veut mettre la valise à l’abri. Un garçon qui la porte le précède dans l’escalier. Trois étages ; un couloir ; une porte, qu’il ferme à clef sur son trésor… Il redescend.
Attablé devant un beefsteak, Bernard n’osait tirer le portefeuille de sa poche (Sait-on jamais qui vous observe ?) mais, dans le fond de cette poche intérieure, sa main gauche amoureusement le palpait.
"Faire comprendre à Édouard que je ne suis pas un voleur, se disait-il, voilà le hic. Quel genre de type est Édouard ? La valise nous renseignera peut-être.
Séduisant, c’est un fait acquis. Mais il y a des tas de types séduisants qui comprennent fort mal la plaisanterie. S’il croit sa valise volée, il ne laissera pas sans doute d’être content de la revoir. Il me sera reconnaissant de la lui rapporter, ou n’est qu’un mufle. Je saurai l’intéresser à moi. Prenons vite un dessert et montons examiner la situation. L’addition ; et laissons un émouvant pourboire au garçon".
Quelques instants plus tard, il était de nouveau dans la chambre.
"Maintenant, valise, à nous deux !… Un complet de rechange ; à peine un peu trop grand pour moi, sans doute. L’étoffe en est seyante et de bon goût. Du linge ; des affaires de toilette. Je ne suis pas bien sûr de lui rendre jamais tout cela. Mais ce qui prouve que je ne suis pas un voleur, c’est que les papiers que voici vont m’occuper bien davantage. Lisons d’abord ceci".
C’était le cahier dans lequel Édouard avait serré la triste lettre de Laura. Nous en connaissons déjà les premières pages ; voici ce qui suivait :
...........................................................................
II. Étude de texte
Le chapitre X de la première partie des Faux-Monnayeurs(1) raconte un épisode du second jour de l'histoire. La veille, après avoir découvert sa bâtardise, Bernard Profitendieu a quitté sa famille. Il a passé sa première nuit de fugitif chez son ami Olivier, puis il est parti à l'aventure avec enthousiasme et dans un dénuement presque absolu. Comme son bel élan n'a pas résisté à la fatigue, il s'est endormi sur un banc. Olivier, lui, est allé chercher à la gare Saint-Lazare chercher son oncle Édouard, le demi-frère de sa mère, dont il admire l'indépendance d'esprit et le talent. Malgré l'attrait amoureux qu'ils éprouvent l'un pour l'autre, Édouard et Olivier ne trouvent presque rien à se dire. Le récit de leur rencontre manquée occupe le chapitre IX.
Le chapitre X lui est parallèle. Selon une technique qui lui est assez familière(2), Gide utilise deux chapitres qui se suivent pour raconter des événements non pas successifs mais simultanés. Le chapitre IX décrit les faits et gestes d'Édouard et d'Olivier de 11 h 35 à midi environ. Le chapitre X, qui commence un peu plus tôt sans doute, au réveil de Bernard, raconte le même moment vécu par Bernard ainsi que l'heure d'après. Gide, dans le chapitre IX, a esquissé la silhouette de Bernard qui suit de loin les deux amis ; il développe cette indication dans le chapitre X, où Bernard à son tour occupe le devant de la scène. L'essentiel en est le vol de la valise, qui transforme son désarroi en triomphe. Ce chapitre est remarquable par sa liberté d'allure, son caractère dépouillé et sa conception du vol comme réalisation de soi-même.
Dans ces quelques pages, Gide allie, comme il le fait souvent tout au long des Faux-Monnayeurs, le préparé à l'imprévisible(3). Malgré une apparente désinvolture, il multiplie les fils cachés Au chapitre IX, il avait déjà signalé qu'Édouard avait laissé échapper le bulletin de consigne à cause de la nervosité qu'il ressentait devant Olivier. Le chapitre VIII renferme d'autres précisions. La valise est déposée à la consigne parce que Édouard, sevré de plaisir en Angleterre, a décidé de s'en débarrasser quelques heures pour aller dans un mauvais lieu ; elle contient, en plus du journal, son portefeuille, par suite d'un un souci de prudence qui l'a incité à ne conserver sur lui qu'un billet de cent francs ; elle s'ouvre sur une simple pression des doigts à cause de son habitude d'égarer perpétuellement les clefs. Ces préparations à peine perceptibles et bornées aux objets facilitent les actes de Bernard sans les déterminer. L'impression d'imprévu est la plus forte. Elle tient avant le vol à la disponibilité de Bernard qui, parti la veille sur un coup de tête, continue à n'obéir qu'à l'impulsion de l'instant. En quelques minutes il change deux fois d'avis. Tout d'abord il songe à accoster Olivier, puis il lui préfère Édouard dès qu'il l'a aperçu à son bras. À peine a-t-il trouvé le bulletin de consigne et dispose-t-il d'un bon prétexte pour entrer en relation avec lui, que, par une nouvelle volte-face, il décide de voler la valise. Cette conduite, en apparence capricieuse, s'explique par des raisons dont il n'a pas conscience. Il est encore prématuré pour lui d'implorer l'aide d'autrui ; même s'il doit plus tard s'y résoudre, il a, pour le moment, besoin d'un acte qui corresponde à son besoin de libération. Dès qu'il a formé son projet, il ne change plus. L'imprévu apparaît sous une autre forme au cours du vol. Il provient d'abord de la demande d'argent de l'employé, puis, à la seconde suivante, de la brillante parade de Bernard. Il est ensuite représenté par l'ouverture facile de la valise où Bernard découvre le portefeuille et le journal. Bernard, qui n'avait plus le sou, était à cent lieues de s'imaginer qu'il pourrait si soudainement s'offrir une chambre d'hôtel. Comme lui, le lecteur ignore ce que l'instant suivant lui réservera et court de surprise en surprise. La fantaisie règne en maîtresse dans ce chapitre ; les quelques préparations que Gide ménage servent, par contraste, non à l'atténuer, mais à la pimenter. Loin de rendre le récit plausible, elles constituent des données gratuites à partir desquelles il s'organise sans se référer à rien d'autre qu'à lui-même. Même si elles traduisent des préoccupations essentielles de Gide, de pareilles aventures ne reproduisent pas la vie quotidienne ; ici, plus que jamais, la littérature est un pur jeu de l'esprit. Ces coïncidences étonnantes, cette accumulation en un temps si bref de faits peu vraisemblables évoquent le roman-feuilleton(4). Gide utilise ces procédés en toute connaissance de cause afin d'échapper au réalisme et de parodier le mode de récit traditionnel. Il ne nous choque pas, parce que nous devinons ses intentions et que nous nous sentons invités par lui à ne rien prendre trop au sérieux.
Ce souci d'éviter le réalisme explique aussi l'extrême dépouillement de la description(5). Moraliste, intéressé surtout par la conduite de ses personnages, Gide semble prendre plaisir à négliger l'extérieur. Il ne décrit ni la gare Saint-Lazare, ni la place de la Concorde, ni l'itinéraire de Bernard, ni l'hôtel où il s'arrête ; il se contente de suggérer, par le détail du garçon qui porte la valise, qu'il est assez cossu. Rien ne transparaît (le l'animation habituelle à ce quartier de Paris ; les passants ne sont mentionnés que dans la mesure où ils risquent de gêner Bernard ; il en est de même pour les convives de l'hôtel. Édouard, Olivier et Bernard sont de simples silhouettes esquissées d'un trait et dépourvues d'existence physique. Gide ne fournit quelques précisions que sur leurs vêtements parce que pour lui ils sont un symbole ; les vêtements gênants appartiennent aux grotesques comme Fleurissoire dans Les Caves du Vatican, les vêtements souples et élégants aux êtres libres tels qu'Édouard et Bernard. Encore n'emploie-t-il que des qualificatifs abstraits tels qu'"élégance, étoffe seyante et de bon goût", comme s'il voulait éviter la couleur. Qui entreprendrait la tâche difficile d'adapter Les Faux-Monnayeurs à l'écran serait presque obligé d'employer le noir et blanc. Le texte est formé de phrases assez courtes, au rythme allègre, où se détache comme seule coquetterie de style le mot "soûleur" qui appartient à la langue classique et signifie "frayeur subite". Le monologue de Bernard occupe la place que laisse libre la pauvreté volontaire de la description. Il emplit presque entièrement le premier et le deuxième paragraphe ; il devient un peu plus haché pendant la promenade-alibi et le vol lui-même où les gestes comptent davantage ; il prédomine à nouveau dès que Bernard est en sûreté depuis "Attablé devant un beefsteak..." jusqu'à la fin. Pour rendre la pensée de Bernard, Gide emploie des procédés variés. Tantôt il la rapporte de l'extérieur : "Il se sentait abominablement seul... Péniblement il se sentait de trop... C'est lui qu'il résolut d'aborder... Heureux d'avoir pour lui sa bonne" ; tantôt il recourt au discours indirect libre : "Surpris au débotté, l'employé pouvait trouver suspect cet empressement... Eh non, eh non, il ne forcera pas la serrure... Certes il entend bien la rendre..." ; tantôt il donne la parole à Bernard dans les paragraphes qui commencent par "Un adipeux vulgaire..., Faire comprendre à Édouard..., Maintenant, valise, à nous deux !" Le premier procédé est employé surtout au début, le second au milieu, le troisième à la fin, sans qu'il faille établir de règle trop précise ; dans le détail ils se mêlent. Ainsi la proposition "Il se reprochait son brusque départ au matin" continue-t-elle par le discours indirect : "Olivier pouvait avoir été peiné". Il faut noter aussi que Gide, très amateur de présentation indirecte(6), remplace plusieurs fois le point de vue du narrateur par celui de Bernard. Olivier et Édouard sont perçus à travers son regard ; l'image de l'huître et de la perle traduit de façon concrète son émerveillement devant la valise ; la phrase "Trois étages..." semble suivre sa marche ; la valise, assez légère au chapitre VIII pour Édouard, lui pèse. Le monologue de Bernard a une allure naturelle et variée ; il se situe entre le monologue de théâtre et le monologue intérieur(7) proprement dit ; la description sert tout juste à mettre en place une étude d'âme.
Outre ce désir de renouveler l'art du roman, l'intérêt essentiel de ce chapitre réside dans la conception du vol de Bernard, qui est, sinon un double de Gide, du moins un de ses possibles(8), comme la plupart des personnages des Faux-Monnayeurs. En son âge mûr, Gide imagine un jeune homme qu'il aurait aimé être. Peu dupe de lui-même, il le traite avec autant d'ironie que de sympathie. Le réveil sur le banc est assez piteux. Ce fils de bonne famille, habitué à trop de bien-être, ne s'improvise pas facilement clochard. Le mal de tête causé par le soleil nargue sa résolution de vivre à la dure(9), la solitude pèse à cet enfant prodigue devenu enfant perdu, la liberté neuve devient dérisoire : "Que faire ? et où aller ?..." Si tout est possible, plus rien n'a de sens ; la multiplicité des chemins débouche sur un désert. Bernard se ment à lui-même quand il s'en va rejoindre Olivier ; en réalité, il cherche là se réconforter lui-même plus qu'à réparer la brusquerie de son départ. L'élan vers Édouard s'explique aisément ; tout en ressemblant à Olivier par son charme et son air de jeunesse, il a une personnalité plus accusée ; il est plus mûr et plus libre ; Bernard l'élirait volontiers comme frère aîné et comme éducateur. Il hésite un moment, par gêne plus que par jalousie, car il ne partage pas pour Olivier le sentiment amoureux d'Édouard(10). La découverte du bulletin de consigne lui insuffle un nouveau projet. Il avait déjà commencé la veille son apprentissage de bâtard révolté ; s'il vole la valise, il rompra une bonne fois avec la morale des hommes ordinaires, les trop honnêtes "adipeux" qu'il appelle aussi avec dédain "fâcheux" ou "mufles". La citation de Shakespeare(11), qui le confirme dans son mépris, souligne une analogie plaisante entre lui et Hamlet ; tous deux ont en commun d'avoir découvert l'inconduite de leur mère et d'être privés de leur père. À la différence du héros tragique, Bernard dispose de la protection d'un père légal qu'il hait ou croit haïr. Puisque ce père est juge d'instruction, passer dans le clan des voleurs est le meilleur moyen de le nier. Le vol a donc pour but non la recherche des biens d'autrui, mais la recherche de soi ; il représente un moyen de tenir sa promesse et en plus, car il ne faut pas en exagérer l'importance, une bonne "plaisanterie". Bernard, pour s'en dissuader, ébauche un sermon : "Sur quel chemin t'engages-tu" qui a pour seul résultat de le confirmer dans sa résolution : "Fais bien attention qu'à midi l'employé de la consigne à qui Édouard a eu affaire va déjeuner et qu'il est remplacé par un autre...". Tout revigoré, débarrassé de sa migraine, il se lance dans cette aventure avec enthousiasme. Il modère cependant son ardeur et essaie de mettre tous les atouts de son côté. Il essaie d'imaginer les réactions de l'employé, se compose un personnage très plausible de jeune voyageur qui aurait déjeuné entre deux trains, et se force à observer un délai raisonnable qu'il occupe par une promenade. En dérobant un cure-dent pour parfaire son masque, il s'accorde le plaisir d'un nouvel accroc à la stricte honnêteté. Ces beaux préparatifs ne compensent pas son manque d'expérience. Il a songé à tout sauf à l'essentiel, c'est-à-dire au prix de la consigne. Peu s'en faut qu'il n'échoue au but. N'ayant plus rien à perdre, il lutte jusqu'au bout pour l'honneur. Sa constance émeut le diable(12), qui est le responsable de son départ et qui lui doit bien son aide ; par un miracle à rebours, il guide sa main vers la pièce de monnaie salvatrice. Quand Bernard avait cru donner son dernier argent au mendiant, il ne s'était pas dépouillé autant le croyait. Peut-être n'arrive-t-on jamais à tout recommencer à neuf et peut-être un peu de propriété est-elle nécessaire pour voler. Après ce passage mouvementé dans l'illégalité, Bernard est épuisé ; il a chaud, ses jambes flageolent, sa valise lui pèse. Plus scrupuleux qu'il ne l'aurait cru, il hésite à se reconnaître voleur, il préfère se dire curieux. Un esprit rigoriste le chicanerait peut-être sur cette distinction. À regarder de près, il a quelques apparences contre lui. Poussé par le besoin, il se persuade sans peine de son droit d'ouvrir la valise ; il glisse aisément du "il ne forcera pas la serrure" à "il voudrait l'interroger d'abord" ; il l'aurait peut-être ouverte de force malgré sa répugnance première pour ce geste. La négligence d'Édouard l'en dispense à propos. Quand il a découvert le portefeuille, sa joie étouffe tout scrupule. Il est fort heureux de se procurer un toit et de commander le beefsteak qu'il convoitait(13) ; sa promenade près des restaurants ne lui avait rapporté que viandes creuses. Il est aussi tout prêt à user des vêtements et des affaires de toilette d'Édouard. Cependant, malgré ces légères charges qui pèsent sur lui, il a de bonnes raisons de se proclamer intègre. Il est étranger au désir de thésauriser qui unit malgré les apparences les voleurs aux possédants. On ne peut lui reprocher de rechercher gîte et couvert, si l'on songe qu'il a environ dix-sept ans(14), qu'il a assez mal dormi et que son dernier véritable repas remonte à vingt-quatre heures. Quand il a subvenu aux nécessités matérielles, il dépense sans compter. Le choix d'un hôtel de bon rang, l'"émouvant pourboire" laissé au garçon témoignent de son indifférence à l'égard de l'argent autant que de ses habitudes de jeune homme aisé. Le lecteur n'est pas surpris quand il décide de secourir Laura avec l'argent d'Édouard(15). Le soin qu'il prend à abriter la valise, la palpation amoureuse du portefeuille sont des gestes de prudence et de satisfaction bien plus que d'avarice. Le vol aura été vraiment un acte gratuit(16) ; les sommes dérobées au riche Édouard représentent des emprunts ou des cadeaux anticipés(17). Posséder l'intéresse si peu qu'il est tout disposé à rendre la valise, au costume près. Étranger à toute dissimulation, il compte plus que jamais entrer en relation avec sa victime(18). Avec un bel aplomb, il la traite d'avance en obligée, comme si cette restitution était un cadeau ; à Édouard de mériter devant Bernard les louanges d'Olivier. Bernard espère qu'il le jugera en homme d'esprit et non en moralisateur ; la valeur d'un acte se mesure à la qualité d'âme qu'il exige et non d'après sa conformité à la lettre de la loi; des gens de bonne race peuvent se comprendre sans attacher d'importance à la misérable distinction entre voleur et volé. Débordant de confiance et songeant peut-être obscurément à lui demander un poste de secrétaire, Bernard ne doute pas de l'intéresser à lui. Voler quelqu'un devient une manière originale de gagner sa faveur. Bernard a gagné son pari ; il a su, comme il l'annonçait à Olivier, se tirer d'affaire, au moins provisoirement(19) ; par surcroît de chance, il tombe, pour la deuxième fois en vingt-quatre heures, sur des papiers qui ne lui étaient pas destinés. Il va de découverte en découverte et sans cesse s'élargit devant lui le champ du possible.
Ce chapitre dévoile le mensonge des apparences et déborde d'ironie ; il est aussi d'une grande importance pour la suite de l'histoire. Bernard joue la comédie à lui-même et aux autres ; il n'a ni l'assurance qu'il affecte, ni l'honnêteté du voyageur à qui il s'efforce de ressembler, ni les penchants du voleur pour qui on pourrait le prendre. La seule certitude possible est le risque permanent d'être trompé. Gide se moque des traditions littéraires et morales ; il raille aussi l'effort de libération de Bernard, voleur ingénu et plus proche des siens qu'il ne le croit ; l'hôtel préfigure la maison paternelle qui l'attend. Même si Gide se dit plus tard déçu par lui(20), il n'est pas sûr qu'il le blâme vraiment. Bernard est un des personnages les plus purs des Faux-Monnayeurs ; il échappe à la corruption qui gagne la plupart des autres jeunes gens à la suite de la faillite des pères ; son vol élégant le place bien au-dessus de Georges qui dérobe un livre et est affilié à la bande des faux-monnayeurs. Esprit d'une rare lucidité, Gide s'efforce de dissiper les illusions ; il tourne presque tout en ridicule, y compris ce qu'il préfère, au risque de paraître contradictoire et désespérant ; il laisse au lecteur le soin de découvrir lui-même sa vérité(21). À la suite de son vol, Bernard entre en relation avec Édouard qui l'emmène en Suisse ; il usurpe sans le vouloir la place d'Olivier. Les Faux-Monnayeurs sont le roman d'un amour masculin où un aîné se sent prêt à prendre en charge un cadet. En dérangeant tout, une fois de plus, Bernard provoque une erreur qui gâche en partie l'été ; Édouard et lui se déçoivent réciproquement, tandis que par dépit Olivier se précipite chez Passavant. Gide imagine un monde saugrenu et privé d'harmonie(22) où tout va de travers ; il importe surtout de le savoir et de ne pas se laisser duper.
Notes
(1) Pour prendre une vue d'ensemble du roman, se reporter au petit livre très précis de Geneviève Idt, Les Faux-Monnayeurs, collection Profils d'une œuvre, Hatier 1970, qui contient une bonne bibliographie..
(2) Sur la chronologie des Faux-Monnayeurs, cf. Geneviève Idt, p. 33 sqq. Gide utilise le simultanéisme surtout dans le première et dans la troisième partie du roman. Cette technique, très familière aux écrivains de la première après-guerre, se retrouve sous des formes diverses chez Joyce (Ulysse, épisode des rochers flottants), Dos Passos, Jules Romains, Sartre.
(3) Cf. Journal des Faux-Monnayeurs, I0 avril 1924 : "Ne pas établir la suite de mon roman dans le prolongement des lignes déjà tracées ; voilà la difficulté. Un surgissement perpétuel..".
(4) Gide avait déjà mis à. dessein beaucoup de feuilleton dans Les Caves du Vatican. Les deux œuvres présentent d'assez nombreuses ressemblances. Sur Les Caves du Vatican, cf. Alain Goulet, "Les Caves du Vatican", collection Thèmes et textes, Larousse 1972.
(5) Cf. Les Faux-Monnayeurs, 1e partie, chap. VIII, journal d'Édouard : "Dépouiller le roman de tous les éléments qui n'appartiennent pas spécifiquement au roman... Même la description des personnages ne me paraît point appartenir proprement au genre... Le romancier, d'ordinaire, ne fait point suffisamment crédit à l'imagination du lecteur".
(6) Cf. Journal des Faux-Monnayeurs, 21 novembre 1920 : "Je voudrais que les événements ne fussent jamais racontés directement par l'auteur, mais plutôt exposés (et plusieurs fois, sous des angles divers) par ceux des acteurs sur qui ces événements auront eu quelque influence". Dans ce chapitre, Gide recourt assez peu à cette technique.
(7) Le monologue intérieur veut rendre compte de la totalité du psychisme humain et non de la seule pensée clairement formulée. Le premier romancier à l'employer systématiquement fut Édouard Dujardin dans Les Lauriers sont coupés (publiés en 1887 pour la première fois — disponibles dans la bibliothèque 10/18 [1968] [Disponible également sur Gallica...]). Il en a donné lui-même une bonne définition (Le Monologue intérieur — Messein 1931) : "Le monologue intérieur est, dans l'ordre de la poésie, le discours sans auditeur et non prononcé, par lequel un personnage exprime sa pensée la plus intime, la plus proche de l'inconscient, antérieurement à toute organisation logique, c'est-à-dire en son état naissant, par le moyen de phrases directes réduites au minimum syntaxial, de façon à donner l'impression du tout-venant". Joyce a usé du monologue intérieur avec une virtuosité restée inégalée dans Ulysse. Il a influencé la plupart des romanciers qui ont écrit à son époque ou après lui. Faulkner, Dos Passos, Sartre utilisent souvent le monologue intérieur. Virginia Woolf, sans aller aussi loin que lui, s'en rapproche un peu par la fluidité des réflexions qu'elle prête à ses personnages. On pourrait, peut-être, sur ce point, rapprocher Gide et Virginia Woolf.
(8) Cf. Journal, de Gide de février 1927. Gide écrit à propos du romancier : "Tout l'enfer et le ciel de ses personnages est en lui. Ce n'est pas lui qu'il peint, mais ce qu'il peint, il aurait pu le devenir s'il n'était pas devenu tout lui-même. C'est pour pouvoir écrire Hamlet que Shakespeare ne s'est pas laissé devenir Othello". Il ajoute plus loin qu'il n'a jamais pu portraiturer que lui-même, "si différents que soient entre eux Saül, Candaule, Lafcadio, le pasteur de [sa] Symphonie pastorale ou La Pérouse ou Armand ». Les deux bâtards Lafcadio et Bernard se ressemblent par de nombreux traits ; le vol de Bernard correspond au meurtre de Fleurissoire par Lafcadio. Gide avait pensé faire de Lafcadio le personnage principal des Faux-Monnayeurs (Voir le Journal des Faux-Monnayeurs du 17 juin 1919 et du 26 juillet 1919 et, pour la rencontre projetée entre Lafcadio et Édouard, du 22 avril 1921) ; il l'a ensuite remplacé par Bernard. Édouard, tout en ayant des affinités avec Gide, n'est pas son portrait ; il reste un romancier raté alors que Gide réussit à mener sa tâche jusqu'au bout. L'amour d'Édouard pour Olivier rappelle celui de Gide pour Marc Allégret.
(9) Cf. Faux-Monnayeurs, 1re partie, chap. III : "Mais toi ? Où vas-tu dormir — N'importe où. Par terre. Dans un coin. Il faut bien que je m'habitue".
(10) Même si la scène du coucher chez Olivier et le mot charmant appliqué ici à Édouard sont un peu équivoques, le comportement amoureux de Bernard est beaucoup plus normal que celui d'Olivier. Il devient sans trouble l'amant de Sarah, tandis qu'Olivier avait été écœuré par sa première aventure féminine.
(11) Acte I, scène 2 : "que tout le train de ce monde me semble épuisant, fastidieux, insipide et vain" (traduction de M. Castelain. Édition Aubier, 1947). À l'époque de la composition des Faux-Monnayeurs, Gide travaillait à une traduction d'Hamlet qui ne parut, dans sa totalité, qu'en 1949 (Neuchatel et Paris Ides et Calendes). Cf. Journal de Gide des 11, 14, 15 juillet et 5 août 1922. Il est curieux d'observer, que, dans Ulysse, le jeune homme, Stephen Dedalus, est aussi, entre autres symboles, une image d'Hamlet. Les romanciers de cette époque semblent mettre en accusation la société des pères.
(12) Cf. Les Faux-Monnayeurs, 1re partie chap. I : "La famille respectait sa solitude ; le démon pas". Le diable rôde dans Les Faux-Monnayeurs où sa principale victime est Vincent. D'après La Pérouse (chapitre final), il est le remplaçant ou l'associé de Dieu et il gouverne le monde. Ici il apparaît plutôt comme un farceur.
(13) Cf. Les Faux-Monnayeurs, 1re partie, chap. VI. "J'attends tout de la Providence, songe-t-il. Si seulement elle consent vers midi à servir devant moi quelque beau rosbif saignant, je composerai bien avec elle (car hier soir il n'a pas dîné)".
(14) Cf. Les Faux-Monnayeurs, 1re partie, chap. I : "Une lettre d'amour vieille de dix-sept ans...".
(15) Cf. Les Faux-Monnayeurs, 1re partie, chap. XIV : "J'ai dans mon portefeuille, à présent, de quoi soulager l'infortune aussi magnifiquement que le plus généreux et le plus compatissant des Édouard"..
(16) Sur l'acte gratuit, cf. Les Caves du Vatican, IIIe partie, chap. III.
(17) Cf. Les Faux-Monnayeurs, IIe partie, chap. III : "Au surplus le régime présent, Bernard le tenait pour provisoire, pensant bien se pouvoir acquitter un jour, et dès qu'il aurait monnayé les richesses dont il soupesait en son cœur l'abondance".
(18) Cf. Les Faux-Monnayeurs, 1re partie, chap. XIV : "Si j'ai levé votre valise, c'était surtout pour entrer en rapport... Et maintenant n'aviez-vous pas besoin d'un secrétaire. Je ne puis croire que je remplirais mal ces fonctions, quand ce serait avec tant de joie".
(19) Cf. Les Faux-Monnayeurs, 1re partie, chap. III : "Il faut que je me tire d'affaire très vite. C'est un peu risqué ; mais... je m'en tirerai ; tu verras".
(20) Cf. Les Faux-Monnayeurs, IIe partie, chap. VII : "J'aurais dû me méfier d'un geste aussi excessif que celui de Bernard au début de son histoire...
(21) Cf. Journal des Faux-Monnayeurs du 29 mars 1925 : "Tant pis pour le lecteur paresseux : j'en veux d'autres. Inquiéter, tel est mon rôle".
(22) Cf. Les Faux-Monnayeurs, 1re partie, chap. XVIII : "Mais tout notre univers est en proie à la discordance, a-t-il ajouté tristement".
Texte soumis aux droits d'auteur - Réservé à un usage privé ou éducatif.
Quelques articles appartenant à la même catégorie (Cours & Leçons)
(Écrit le 26 janvier 1955 par J. Sablé - Mis en ligne le 1 février 2022 - 5389 hits)
(Écrit le 6 mars 1958 par G. Houplain-Dagbert - Mis en ligne le 3 septembre 2022 - 2374 hits)
(Écrit le 15 octobre 1970 par G. Meyer - Mis en ligne le 15 juin 2018 - 24540 hits)
(Écrit le 6 mai 1954 par R. Ternois - Mis en ligne le 1 mai 2022 - 3401 hits)
(Écrit le 23 janvier 2010 par De Lisle - Le Grandic - Mis en ligne le 15 février 2019 - 47682 hits)
(Écrit le 23 septembre 1968 par R.-J. George - Mis en ligne le 1 octobre 2018 - 13744 hits)
(Écrit le 23 mai 1955 par N. Wagner - Mis en ligne le 1 mai 2025 - 670 hits)
