"De la méthode dans les Maximes de La Rochefoucauld" : voilà qui peut paraître bien anachronique, c'est le cas de le dire, dans une période de bruit et de fureur, telle que nous la traversons actuellement (en réalité, guère plus qu'hier, et sans doute guère moins que demain). Mais un article savant sur les écrits du sieur François VI nous permettra, c'est du moins mon souhait, d'oublier un peu l'idiocratie qui nous submerge actuellement, sans compter l'incroyable pompe qui a entouré la sépulture du pape François - décédé ce lundi de Pâques, 21 avril 2025, à l'âge de 88 ans. L'existence terrestre du Duc de La Rochefoucauld n'a duré, elle, que 67 ans. Mais il m'étonnerait fort que dans trois siècles et demi, on parle encore de l'ecclésiastique argentin Jorge Mario Bergoglio, dit pape François. Tandis que mon petit doigt me dit qu'alors, on citera encore les Maximes de La Rochefoucauld... Pour le présent, l'austère mise en ligne qui suit est un nouvel hommage de gratitude (après la publication de la belle étude sur "Bérénice") rendu à un professeur qui compta beaucoup, dans mon évolution intellectuelle. Et dont j'ai découvert, très récemment, lors d'une visite sur le site de Gergovie, qu'il avait dans sa prime jeunesse fait partie des "Gergoviotes", concept que j'expliquerai infra.

 

"Pour qui veut lire avec profit les Maximes et s'instruire plutôt que se distraire, la seule question qui importe est celle de savoir si l'auteur écrit des vérités ou des mensonges. Les Maximes, en effet, ne valent pas qu'on prenne la peine de les lire si elles sont un passe-temps et un divertissement de mondain, ou l'expression d'un parti pris ; mais elles en valent la peine si elles contiennent une instruction"

N. Wagner

 

 

Pour qui veut lire avec profit les Maximes et s'instruire plutôt que se distraire, la seule question qui importe est celle de savoir si l'auteur écrit des vérités ou des mensonges. Les Maximes, en effet, ne valent pas qu'on prenne la peine de les lire si elles sont un passe-temps et un divertissement de mondain ou l'expression d'un parti pris  ; mais elles en valent la peine si elles contiennent une instruction  : "Il ne faut parler, il ne faut écrire, dira La Bruyère, que pour l'instruction".

C'est pourquoi, lorsque Voltaire déclare que "Les Maximes accoutumèrent la nation à penser", il peut bien paraître donner une importance excessive à un recueil bien mince en épaisseur, il met pourtant l'accent sur la vertu essentielle de l'ouvrage.

Aussi on se propose ici de préciser en quoi les Maximes ont pu accoutumer la nation à penser  : c'est-à-dire qu'on tentera de définir la nature de la méthode qui a présidé à leur élaboration et du même coup de faire entrevoir que ce livre est un des beaux témoignages de l'espèce de révolution qui s'est accomplie dans les esprits au cours des années 1660.

 

 

I. INSUFFISANCE DE CERTAINES DÉFINITIONS DE LA MÉTHODE DANS LES MAXIMES

 

Rappelons pour commencer deux aspects de la méthode mis en évidence par M. Lanson dans "L'art de la prose", d'une part, et par M. Faguet dans ses "Études et portraits littéraires du XVIIe siècle", d'autre part. Ces deux critiques, bien que partis de deux points différents, se complètent l'un par l'autre.

M. Lanson, qui passe en revue dans son livre toutes les techniques artistiques de la prose française, s'arrête à celles de la maxime et met en parfaite lumière tout ce qui dans ce genre mondain s'emprunte, ce qui est technique impersonnelle, recettes pour préparer des maximes. Pour obtenir ce résultat, il n'a eu qu'à se livrer à une classification des maximes qui les rattachât toutes à quelques mécanismes de base : paradoxes, antithèses, parallélismes, comparaisons, analogies, proximités, similitudes diverses. Mais ce travail ne consiste qu'en une description de la méthode et non pas en une définition de sa nature — ce qui n'était du reste pas dans le propos du critique. En analysant la maxime, une fois qu'elle est faite, il montre fort bien comment elle est construite et comment n'importe qui devait parvenir à en fabriquer ; mais il pensait que, pour expliquer le caractère du contenu des Maximes de La Rochefoucauld, il fallait recourir à ce qu'on appelle la philosophie de leur auteur, qui est quelque chose comme une attitude de l'esprit. Les Maximes seraient l'expression ramassée en formules générales d'une certaine expérience de la vie vécue par un homme : La Rochefoucauld se distinguerait des autres auteurs de maximes parce qu'il a plus ou moins choisi pour écrire une attitude de dénigrement de l'homme et qu'il a ensuite élu pour l'exprimer une forme à la mode et proféré ainsi de façon impersonnelle des jugements personnels. L'originalité des Maximes, ce sont les opinions personnelles de leur auteur.

Tout cela a l'inconvénient de ne pas expliquer comment La Rochefoucauld a accoutumé la nation à penser, pourquoi la technique de la maxime s'imposait plus qu'une autre pour écrire un ouvrage de morale. Aussi, pour tenter de mettre en lumière, dans la mesure du possible, la raison qui a conduit La Rochefoucauld à s'exprimer par sentences, il conviendra de rechercher, en s'éclairant des témoignages de l'époque, comment se déroulait dans le temps la naissance d'une maxime. On tâchera d'assister à son jaillissement, d'observer le mouvement intérieur qui la pousse au jour et tout ce qui est perceptible du contexte intellectuel dans lequel elle se manifeste.

M. Faguet, lui, paraît s'être attaché à expliquer de l'intérieur la formation des maximes ; mais en considérant, comme M. Lanson, l'ouvrage dans son état d'achèvement. Avec Voltaire, M. Faguet constate qu'il n'y a qu'une vérité dans ce livre : c'est que l'amour-propre est le mobile de tous nos actes. Admettons le choix de cette vérité pour idée directrice, quelque discutable qu'il soit, puisqu'avec Mme de Schomberg, on pourrait préférer celle-ci : "Qu'il n'y a ni vice, ni vertu à rien et que l'on fait nécessairement toutes les actions de la vie"(1). Partant de cette constatation du pessimisme de La Rochefoucauld (en admettant le point de vue de Mme de Schomberg, on partirait de la constatation d'une sorte de déterminisme), M. Faguet fait voir que tout le livre témoigne que le pessimisme y est "une méthode pour ramener toutes les notions et observations de détail à cette idée" ; c'est pourquoi M. Faguet parle de "pessimisme méthodique". Mais il précise : "Cette idée d'ensemble... La Rochefoucauld n'y est arrivé qu'à la suite de toutes les observations qu'il a faites sur le monde, ce n'est pas une idée à priori  : c’est une conclusion". La démarche de M. Faguet contraire à celle de M. Lanson, la complète donc, car elle ajoute à la description de la forme une description du contenu des maximes  : l'un décrit la méthode d'écriture ou d'élocution, l'autre la méthode d'invention des idées  ; mais ni l'un ni l'autre ne montre que l'originalité de La Rochefoucauld consiste à avoir fait les maximes  : l'un considère La Rochefoucauld comme l'exemple achevé de la méthode de fabrication des maximes, l'autre comme un moraliste pessimiste ; on ne voit pas pourquoi La Rochefoucauld a été à la fois un écrivain de maximes et un pessimiste.

Avant de pouvoir répondre autant que possible à cette question et pour montrer qu'il est nécessaire d'y répondre pour rendre compte du mieux qu'on peut de la méthode des maximes, il est bon de faire trois remarques.

1° Le premier travail dans la maxime n'est pas toujours la généralisation.

M. Lanson écrit  : "Le premier travail dans la maxime est la généralisation (M. Faguet à sa façon l'établit également) — toujours ou jamais est le langage de la maxime  ; point ou peu, le moins possible de souvent, de parfois, de presque ou de guère. Point de je ou tel ou quelques  ; mais nous, l'homme ou tout le monde". La façon dont M. Lanson comprend ce qu'on appelle l'universalisme classique et le rôle qu'il assigne au goût pour la maxime dans le mouvement des idées vers 1660, explique pourquoi cette affirmation a été posée ; on sait que M. Lanson rapproche de l'esprit scientifique l'inclination des mondains à l'abstraction et à la généralisation.

M. Faguet répond à cela avec beaucoup de pertinence. "On a supposé un peu légèrement que les formules dont il use sans cesse  : le plus souvent, d'ordinaire, généralement, presque tous, presque toujours, n'étaient que des ménagements de convenance" (p. 214). En faisant cette remarque, M. Faguet veut montrer que la méthode de La Rochefoucauld pour être rigoureuse n'est pas systématique et qu'"il ne se pique pas de s'enfermer dans une pensée inflexible". Il nuance ainsi le caractère de généralisation systématique que M. Lanson est amené à attribuer à la démarche intellectuelle de La Rochefoucauld et qu'il déduit de la nature généralisante de la maxime. Et il faut remarquer qu'ainsi — sans le vouloir sans doute — l'auteur de "l'Art de la Prose" diminue sensiblement la signification du contenu des Maximes  : générales  par construction, elles ne concernent pas les individus. Ce moyen d'échapper à la leçon de morale qu'il donnait avait été indiqué — ironiquement c'est trop clair — par La Rochefoucauld lui-même  : "En un mot, le meilleur parti que le lecteur ait à prendre est de se mettre d'abord dans l'esprit qu'il n'y a aucune de ces maximes qui le regarde en particulier et qu'il en est seul excepté, bien qu'elles paraissent générales..."(2).

Et comme M. Faguet veut garder aux Maximes toute leur portée, il cherche- à en sauver le contenu et réfléchissant à l'impression produite par la lecture, il écrit  : "De pareilles idées et le ton dont elles sont exprimées devait soulever bien des protestations et presque des colères" (p. 121). Il poursuit  : "Que faire ? L'accepter non pas comme ayant dit tout le vrai, mais comme donnant un avertissement très salutaire à nous faire réfléchir sur le peu que vaut ce que nous avons de meilleur" (p. 224). Voilà donc un point établi  : pour lire avec intérêt, avec fruit surtout, et pour se rendre compte de la méthode dans les Maximes, on ne peut s'en tenir à ce qui appartient à la méthode de l'écriture selon M. Lanson, sous peine d'ignorer les réelles nuances d'écriture que relève M. Faguet.

2° Le pessimisme de La Rochefoucauld n'est pas une méthode d'invention des idées.

Voici la deuxième remarque  : il ne faut pas croire que la méthode d'invention des idées dans les maximes est une idée directrice guidant l'écrivain, comme l'hypothèse guide le savant. On serait en effet embarrassé pour expliquer pourquoi La Rochefoucauld croit en la vertu, en la pureté possible des sentiments. Il existe des maximes qui l'affirment formellement (max. 74-76-77), et la plupart ne sont si sévères que pour ne pas accorder à des apparences d'amitié et d'amour, par exemple, un nom dont certains trafiquants recouvrent leurs calculs honteux. Et surtout "les Mémoires" et le portrait que La Rochefoucauld fait de lui-même montrent qu'il croyait affirmer qu'en lui au moins il y avait de la générosité. Les lettres de Mme de Sévigné aussi bien que celles qu'il écrivait à ses amis prouvent et qu'il a été un ami délicat et qu'il croyait en la véritable amitié pour l'avoir connue(3). Du reste, M. Faguet montre fort bien tout ce qu'il y a de généreux et de noble dans les Maximes ; mais il ne fallait pas dans ces conditions en faire le livre d'une seule idée. On ne dira donc pas que la méthode de La Rochefoucauld est le pessimisme, à moins d'ignorer et de ne pouvoir rendre compte de tout un aspect très riche de l'œuvre.

3° Le sens du mot méthode d'après La Rochefoucauld.

Et pour aborder enfin l'examen de la méthode réelle des Maximes, voici une dernière remarque. Le mot de "méthode" a été par bonheur employé par La Rochefoucauld lui-même et c'est le sens qu'il lui donnait qui nous permettra d'avancer dans la recherche. On lit à la fin de l'Avis au lecteur (1665, p. 238, N.R.F.)  : "Voilà ce que j'avais à dire sur cet écrit en général, pour ce qui est de la méthode que l'on eût pu observer, je crois qu'il eût été à désirer que chaque maxime eût eu un titre du sujet qu'elle traite, et qu'elles eussent été mises dans un plus grand ordre ; mais je ne l'ai pu faire sans renverser entièrement celui de la copie qu'on m'a donnée et comme il y a plusieurs maximes sur une même matière, ceux à qui j'en ai demandé avis ont jugé qu'il était plus expédient de faire une table à laquelle on aura recours pour trouver celles qui traitent d'une même chose". Le contexte ne permet pas d'hésiter sur le sens du terme "méthode"  : l'idée de méthode et celle d'exposé méthodique sont liées dans l'esprit de celui qui s'exprime  : il s'agit de l'ordre du discours. On reproche à La Rochefoucauld de n'avoir pas rédigé un exposé méthodique, de n'avoir pas mis un plus grand ordre (ce qui signifie qu'il y en a mis autant qu'il était possible). Dans la préface de la cinquième édition il constate  :"Pour ce qui est de l'ordre... comme elles sont toutes sur des matières différentes, il était difficile d'y en observer". Il reconnaît ainsi que l'ordre dans lequel les maximes sont disposées est déterminé par sa méthode même, ou mieux que cet ordre est sa méthode elle-même.

Ainsi après avoir défini la notion de méthode dans les Maximes chez M. Lanson et chez M. Faguet et en avoir montré certaines insuffisances, nous sommes invités par l'auteur même des Maximes à voir qu'on se ferait une représentation plus précise de sa méthode si l'on comprenait qu'il ne pouvait, en effet, suivre un ordre plus serré que celui qu'il a suivi sans risquer de réduire à néant l'effet de la méthode qu'il avait choisie pour nourrir et former son livre. On comprendrait du même coup que Voltaire ait pu dire que ce mince recueil avait accoutumé la nation à penser.

 

 

II. OBJET ET MÉTHODES D'UNE NOUVELLE MORALE (4)

 

Ce que les maximes apprirent à la nation — non sans provoquer des protestation très compréhensibles — c'est que l'objet de la morale est d'établir un catalogue de faits et qu'à cet effet la démarche propre aux moralistes est d'être — comme l'a été celle des grands artistes et du grand philosophe du "Discours de la Méthode" — en contact le plus immédiatement possible avec les mouvements réels du cœur humain. Que les contemporains en aient été conscients, en voici deux témoignages précis  : "C'est une agréable description de ce qui se fait par les plus honnêtes gens..." (N.R.F., p. 595, n° 9) — "c'est un traité des mouvements du cœur de l'homme qu'on peut dire lui avoir été inconnus jusqu'à cette heure" (projet d'article pour le "Journal des Savants", rédigé par Mme De Sablé  : p. 602-603 N.R.F.). "Quoi qu'il en soit, il y a tant d'esprit dans cet ouvrage et une si grande pénétration pour connaître le véritable état de l'homme à ne regarder que sa nature..." (Ibid.) Aux yeux des gens du monde la morale perdit après la publication des Maximes son caractère spéculatif et normatif pour devenir une science "pratique" au sens cartésien du terme (Discours de la Méthode, 6e partie  : "Au lieu de cette philosophie spéculative...").

Mais les Maximes ne définissent pas seulement l'objet d'une morale scientifique, elles procèdent encore d'une double méthode : par la première, les mouvements observés dans la vie quotidienne, ou en autrui, ou en soi-même sont mis en formules claires. L'auteur se dit : "Puisque les choses sont telles, on peut dire..." et ces formules rencontrent l'assentiment du lecteur lucide : "Oui, ce sont bien ces mouvements que je ressens"(5). Ce premier aspect de la méthode explique l'existence de séries de maximes sur le même thème général  : variantes et reprises s'ajoutent les unes aux autres à travers le recueil et visent par leur amoncellement à représenter la complexité du réel et toutes les facettes de la vie morale.

C'est faute de s'être placé dans cette perspective que M. Brunetière exprime l'opinion que voici : "Ajoutons que La Rochefoucauld ne craint pas assez de se répéter... C'est un des caractères de l'esprit précieux que de marquer les nuances imperceptibles d'une seule et même idée morale, sans que la connaissance de l'homme ait fait un réel progrès". (Hist. de la littér. fr. class., t. II, p. 377). Cette attitude est celle du contemporain de La Rochefoucauld qui a écrit : "On ne saurait disconvenir qu'il ne s'y trouve aussi du moellon et beaucoup de plâtras qui sont si mal joints ensemble qu'il est impossible qu'il puisse faire corps ni liaison et, par conséquent, que l'ouvrage puisse subsister". (N.R.F. p. 593, jugement n° 7). Duplessis, lui (Cf. N.R.F., p. VII) fait remarquer (p. 637 N.R.F., note 6) à propos de la maxime 90 (p. 256 N.R.F.) qui exprime la même pensée que les maximes 155, 251, 273 : "Un des principaux artifices du système et de la manière de La Rochefoucauld est de revenir fréquemment sur la même pensée, dont il sait très habilement modifier l'expression".

Il faut dire que c'est là plus qu'un artifice et que les modifications d'expression sont plus que de l'habileté, si l'on songe à ces formules de Pascal  : "Les mots diversement rangés font divers sens et les sens diversement rangés font différents effets" — "un même sens change selon les paroles qui l'expriment" (Br. 50). Et c'est l'un des fruits les plus savoureux qu'on goûte à lire les Maximes que de prendre conscience des variations de l'auteur sur un même thème. Voici quelques exemples : la maxime 363 s'éclaire par la maxime 369. "Les violences qu'on nous fait, nous font souvent moins de peine que celles que nous nous faisons à nous-mêmes". (363) — "les violences qu'on se fait pour s'empêcher d'aimer sont souvent plus cruelles que les rigueurs de ceux qu'on aime". (369). La première maxime qui peut revêtir une signification très générale, rapprochée de 369, se double d'une signification limitée au domaine amoureux.

Sur le thème de "la coutume", on peut lire une maxime sur la mort (23), sur l'amour (136), qui remontent à la formule générale de la maxime 230 ; sur les rapports de la coquetterie et de l'amour, il y a une belle série  : 277, 334, 376, 349, 402. Ce qui importe, c'est de voir que ces maximes sont moins importantes pour le contenu limité qu'elles expriment que pour la thèse générale qu'à elles toutes elles proposent. La pensée de La Rochefoucauld ne s'éclaire que par les rapprochements de maxime à maxime. Ainsi la maxime 439 : "Nous ne désirerions guère de choses avec ardeur si nous connaissions parfaitement ce que nous désirons" est d'un désabusé. Mais si on la rapproche de 469 : "On ne souhaite jamais ardemment ce qu'on ne souhaite que par raison", on voit que ce sont les passions et non la raison qui nous poussent à agir, à désirer et que ces passions nous aveuglent sur la valeur des objets convoités. Les maximes 460-467 complètent la série et nous invitent à remonter à la maxime 8 et enfin à la maxime 564, qui a été supprimée  : "Toutes les passions ne sont autre chose que les divers degrés de la chaleur et de la froideur du sang" (p. 337 N.R.F.). Ainsi la maxime 439 signifie que nous agissons poussés par les forces incontrôlables du sang froid ou chaud qui est le nôtre. Au hasard de la lecture et des souvenirs, les lecteurs se composent librement une figure de l'ouvrage qui leur appartient autant qu'à l'auteur. Le livre n'a pas une seule dimension, il en a de multiples. Mais il ne s'agit pas seulement d'un artifice ou du souci d'un auteur habile à dissimuler sa pensée, la place des maximes les unes par rapport aux autres résulte d'un compromis entre la recherche d'un désordre apparent et délicat et une volonté délibérée de les laisser se chevaucher dans une succession qui reproduise d'une certaine manière la liberté avec laquelle elles ont pris naissance(6). On a un exemple au moins, dans une lettre de Mme De Sablé (p. 509 N.R.F. n° 105) qui permet de voir que l'ordre des Maximes dans le recueil est, dans ce cas au moins, à peu de chose près, l'ordre de succession dans le post-scriptum de la lettre. En effet, les maximes envoyées à la Marquise prendront dans le recueil les numéros qui vont de 421 à 423, 425, 427, de 431 à 433, 436 et 437 ; 444 à 446. La seule unité de ce groupe réside en ceci que les Maximes qu'il contient ont été terminées le même jour. Le désordre des Maximes n'est pas toujours un effet de l'art, il résulte du réalisme moral de l'auteur. "L'intérêt parle toute sorte de langues et joue toutes sortes de personnages..." (39), il faut donc tenter de saisir au passage toutes ces langues, tous ces personnages, toutes ces formes qu'une même passion prend concrètement dans la réalité. Cela revient en pratique à multiplier les formules voisines dans l'espoir de cerner par atteintes successives et momentanées la subtile et fuyante réalité morale. Hercule coupant les têtes sans cesse renaissantes de l'hydre représenterait assez bien cette activité du moraliste réaliste. On peut donc dire des "Maximes" qu'elles ne sont pas achevées, en tous cas il était difficile de savoir pour l'auteur à quel moment s'arrêter. "Pour bien savoir les choses, il faut en savoir le détail et comme il est presque infini, nos connaissances sont toujours superficielles et imparfaites" (Max. 106, p. 259).

Voilà donc le premier aspect de la méthode, qui consiste à partir du réel et à le mettre en formules. On a tenté de montrer les incidences que cela entraîne sur l'ordre de l'exposé et de laver dans la mesure du possible La Rochefoucauld du reproche d'artifice ou, au contraire, de celui de désordre. Il restera à montrer par quelques exemples précis La Rochefoucauld à la recherche de la réalité morale.

Auparavant, voici les principaux traits du deuxième aspect de la méthode, qui est plus original. Au lieu de partir de faits observés et de suivre une démarche qui consiste à dominer par la rédaction de formules successives et variées une série de mouvements du cœur humain, une floraison de formes nées des passions, l'auteur se laisse porter par le mécanisme verbal et les automatismes formulaires de la maxime ; par les habitudes mentales qui se sont constituées en celui qui est rompu au maniement de la maxime. Des maximes étant mécaniquement écrites de cette façon, on les confronte avec la réalité morale : "Je puis écrire telle formule heureusement construite, est-il vrai que les choses répondent à cette formule ?" Lorsqu'il pratique la première méthode — celle qui consiste à s'inspirer de la réalité — l'auteur met au clair ce qu'il sait d'expérience, il ne découvre pas de l'inconnu. Lorsqu'il pratique la seconde méthode — celle qui consiste à partir d'une formule — l'auteur découvre quelque chose qu'on ne savait pas être vrai. Dans le premier cas comme dans le deuxième, le plaisir du lecteur est de trouver et de reconnaître bien exprimé ce qu'il savait confusément, ce qui sans la maxime fût demeuré ignoré : "Toutes les personnes judicieuses y trouveront une infinité de choses fort utiles qu'elles auraient peut-être ignorées toute leur vie si l'auteur des Maximes ne les avaient tirées du chaos..." (N.R.F. p. 603). Pour l'auteur, au contraire, s'il manie la deuxième méthode, le plaisir est celui d'une découverte faite grâce à un instrument, une sonde qui fait surgir d'un fond obscur des réalités inattendues, Cette démarche est toute spontanée lorsqu'une fois on a pris l'habitude de forger une maxime et qu'on sait user du balancement des figures de style et des mots qui est à la base du jeu. Mais que l'auteur procède selon la première ou selon la seconde démarche, il obtient des maximes diverses, multiformes qu'il est impossible de mettre dans un ordre rigoureux. Le caractère d'un ouvrage construit sur ces bases exclut le classement méthodique, puisque l'auteur ne peut sans défigurer sa conception même de la morale imposer une disposition logique à des sentences surgies selon les occasions, le moment ou l'humeur.

Telles sont les deux figures de la méthode dans les Maximes et les conséquences qu'elles impliquent pour la présentation du recueil. Examinons maintenant des faits précis qui montrent comment La Rochefoucauld pratiquait ces deux méthodes.

 

 

III. DU CONCRET À L'EXPRESSION GÉNÉRALE ET ABSTRAITE

 

La Rochefoucauld s'est tenu en contact avec l'expérience vécue. Ses maximes sont nourries des rapports personnels de l'auteur avec le spectacle de la vie. Une maxime est une allusion à des faits précis et particuliers connus de celui ou de ceux-là seuls qui sont initiés. L'auteur glose ses formules à l'usage de ses familiers (N.R.F., p. 479-480, lettre 68 à Esprit ; p. 509, lettre n° 105 à Mme De Sablé : commentaire de "peu de gens savent être vieux"). On se reportera aussi à la lettre que Mme De Rohan écrit à La Rochefoucauld pour lui faire part de ce qu'elle ne comprend pas (p. 600 N.R.F., et à la réponse de La Rochefoucauld p. 508, n° 104). La Rochefoucauld écrit à M. Esprit (p. 468-469), qui avait fait la maxime  : la vérité est le fondement et la raison de la beauté  : "Au reste, je vous confesse à ma honte que je n'entends pas ce que veut dire... (cette maxime)... vous me ferez un extrême plaisir de me l'expliquer..." ; et peut-être à propos de la même maxime, il écrit à Mme De Sablé  :"Je trouve la sentence de M. Esprit la plus belle du monde : je ne l'aurais pas entendue sans secours ; mais à cette heure, elle me paraît admirable". Mais la maxime peut être aussi une allusion à des faits vérifiables par n'importe quel lecteur ; dans les deux cas, elle est une allusion mise en formule à des faits préalablement observés. Faisons-le voir par quelques remarques. Tout d'abord, rappelons le goût de La Rochefoucauld pour les documents humains. "Il est plus nécessaire d'étudier les .hommes que les livres" (p. 330, n° 550, N.R.F.). Ainsi, il écrit à Mme De Sablé : "Tout ce que j'apprends de cette morte dont vous me parlez me donne une curiosité extrême de vous en entretenir. Vous savez bien que je ne crois que vous sur de certains chapitres, et surtout sur les replis du cœur". (N.R.F., p. 496, n° 89). En 1671, écrivant à sa fille, Mme De Sévigné rapporte les folies de son fils et précise : "Mon fils a conté ses folies à M. de La Rochefoucauld qui aime les originaux" (lettres de Mme De Sévigné, N.R.F., Pléiade, t. 1, p. 265-6). C'est-à-dire, semble-t-il, il aime ce qui, dans un ordre quelconque, est de valeur exemplaire et de première main ; en somme, ce qui d'une façon précise, concrète, particulière exprime le vrai de la chose. C'est là la curiosité du moraliste qui a écrit : "Il est plus facile de connaître l'homme en général que de connaître un homme en particulier" (Max. 436, p. 308). "Il est difficile de comprendre combien est grande la ressemblance et la différence qu'il y a entre tous les hommes". (Max. 642, p. 353). "Il y a autant de diverses espèces d'hommes que d'animaux". (p. 373, n° 11). Curieux du concret multiforme, du détail et méfiant à l'égard du général et de l'abstrait en matière de morale, La Rochefoucauld nous apparaît par là dans la lignée de Montaigne, passionné lui aussi par l'infinie diversité du monde moral (II. p. 371, Ed. Club du livre) ; de Pascal : "À mesure qu'on a plus d'esprit, on trouve qu'il y a plus d'hommes originaux. Les gens du commun ne trouvent point de différence entre les hommes". (Ed. Br. 7) ; de Molière : "Va, va, Marquis, Molière aura toujours plus de sujets qu'il n'en voudra et tout ce qu'il a touché jusqu'ici n'est rien que bagatelle au prix de ce qui reste". ("Impromptu de Versailles"). Enfin, cette famille de moralistes attentifs au réel multiple et sans cesse pleins d'étonnements est celle dont l'attitude est peinte au début du "Neveu de Rameau". Diderot y parle des originaux et écrit : "S'il en paraît un dans une compagnie, c'est un grain de levain... c'est alors que l'homme de bon sens écoute et démêle son monde". Les lettres de La Rochefoucauld et les témoignages de ses contemporains nous le montrent penché sur des faits quotidiens. On le voit tantôt simplement curieux d'historiettes peu banales (N.R.F. p. 514-5) ; curiosité que partage son amie Mme de Sévigné, pour "les têtes renversées" (p. 558, lettres de Mme De Sévigné N.R.F. 1). Tantôt il commente les actes de ceux qui l'entourent ; ainsi il attribue la hardiesse de Mme De Grignan lors du passage du Rhône à un mouvement secret qu'il dévoile (N.R.F. p. 229, Sév. 1). Tantôt il s'attarde avec quelques amies à travers des terres inconnues (Ibid. p. 559) : "nous faisons quelquefois des conversations d'une tristesse qu'il semble qu'il n'y ait plus qu'à nous enterrer... nous vous souhaiterions bien quelquefois derrière une palissade pour entendre certains discours de certaines terres inconnues que nous croyons avoir découvertes". Dans les lettres du chevalier De Méré (N.R.F., La Rochefoucauld, p. 604 et p. 668), on voit ce dernier s'entretenant avec La Rochefoucauld "tête à tête", "sincèrement" de tout ce qui lui "venait à l'esprit"(7). Ils en viennent tous deux à rapprocher le sort d'Épicure de celui de l'auteur des Maximes, à qui on reproche d'y avoir "fait son portrait" et revenant à Épicure, le chevalier De Méré poursuit : "mais parce qu'il était persuadé qu'on n'est heureux que par le plaisir ni malheureux que par la douleur, ce qui semble à le bien examiner plus clair que le jour, on l'a regardé comme l'auteur de la plus infâme et de la plus honteuse débauche". Et La Rochefoucauld approuve la conclusion d'Épicure et tiré la morale de ses propres mécomptes d'auteur : "je serais assez de son avis et je crois qu'on pourrait faire une maxime : que la vertu mal entendue n'est guère moins incommode que le vice bien ménagé". Cette anecdote est significative. Le chevalier De Méré et La Rochefoucauld tombent d'accord pour approuver des vérités "qui, à les bien examiner, sont claires comme le jour", et qui sont donc formulées par un philosophe réaliste ; puis, non content d'approuver Épicure, La Rochefoucauld en stigmatise les détracteurs qu'il accuse d'être des sots puisqu’ils entendent mal ce qu'est la vertu et les rapproche des tartuffes qui ménagent bien le vice ; aussi la suite de la conversation roule sur les faux dévots et sur les faux honnêtes gens, les sots et les sottes qui ne savent ni pratiquer les bienséances ni juger sainement de tout ; mais qui se laissent empiéter aux préventions(8), alors que "le vrai honnête homme est celui qui ne se pique de rien" (203). Tout cela est résumé en une formule : "Dans la morale, Sénèque était un hypocrite et Épicure, un saint". Et dans la maxime "la vertu mal entendue n'est guère moins incommode que le vice bien ménagé". Nous apprenons ainsi à la fois que La Rochefoucauld se met positivement sous le patronage d'un moraliste scientifique et matérialiste et qu'une maxime peut se  fabriquer à partir d'une expérience vécue et au cours d'une conversation amicale sur un sujet qui touche au cœur même des problèmes soulevés par la méthode réaliste des Maximes.

Voici un autre exemple où l'on verra ce que signifie le réalisme moral de La Rochefoucauld. Les maximes se terminent par une méditation sur la peur de la mort où s'esquisse une critique pertinente du stoïcisme et une démonstration de la fausseté du mépris de la mort (504, p. 318-9). "Tout ce que la raison peut faire est de nous conseiller de détourner les yeux (de la mort) pour les arrêter sur d'autres objets. Caton et Brutus en choisissent d'illustres ; un laquais se contenta, il y a quelque temps, de danser sur l'échafaud où il allait être roué". "C'est l'amour de la gloire qui soutient les grands hommes, c'est leur peu de lumière qui soutient les gens du commun". Mais "tout homme qui sait voir la mort telle qu'elle est, trouve que c'est une chose épouvantable". L'effort de La Rochefoucauld consiste à distinguer la mort telle que l'imagination la défigure de la mort telle qu'elle est ; c'est-à-dire à faire porter la réflexion morale, non sur ce qui doit être ou qui est consolant ou édifiant, mais sur ce qui est. Voilà pourquoi il écrit Mme De Sablé (p. 476-7, n° 66) lui rapportant l'anecdote du laquais qu'il tient de M. Esprit : "Il me semble que voilà jusqu'où la philosophie d'un laquais méritait d'aller. Je crois que toute gaieté en cet état-là vous est bien suspecte". Dans la méditation finale des Maximes, le ton méprisant de la lettre à l'égard du laquais disparaît, et il ne subsiste que la volonté d'établir la fausseté de l'honnêteté en général, la fausseté du mépris de la mort aussi bien s'il s'agit du laquais que s'il s'agit de Caton. Le réel observé apporte à la méditation morale de La Rochefoucauld sa richesse et son originalité ; il veut ramasser une somme d'expériences en peu de mots. Sur le même thème, Montaigne (1.14 ; III. 4) accumule des exemples ; La Rochefoucauld condense : "Si vous avez encore (n° 68 à M. Esprit, p. 480) la dernière lettre que je vous ai écrite, je vous prie de mettre sur le ton de sentences ce que je vous ai mandé de ce mouchoir et des tricotets ; sinon renvoyez-la moi pour voir ce que j'en pourrai faire..." ; les maximes 20, 21, 23, 26 sont le fruit de ces réflexions sur la peur de la mort mises sur le ton de sentences.

La maxime est donc bien une méthode pour enfermer en peu de mots et sans les emprisonner dans un exposé suivi les résultats d'expériences et de réflexions, une méthode pour condenser le réel. Réaliste dans l'analyse de la vie morale, La Rochefoucauld l'est aussi lorsqu'il s'élève à la synthèse et aux vues générales ; se refusant à considérer nos actions comme "des bouts rimés que chacun fait rapporter à ce qui lui plaît" (382), il n’a cessé sous mille formes de répéter "qu'on ne voit point les choses précisément comme elles sont et qu'on ne les fait point rapporter à nous en la manière qui leur convient et qui convient à notre état et à nos qualités" (p. 376, "du Faux" N.R.F.). L'objet suprême de la morale est bien, selon la formule du chevalier De Méré, de nous apprendre "qu'il ne faut pas être dupe de la fausse honnêteté" et de former cet honnête homme "qui ne se pique de rien", qui pratique "les bienséances" (p. 605, N.R.F.), ce qui sied à chacun ; car "un même sentiment ne doit pas être également embrassé par toutes sortes de personnes" (p. 376-7). On retrouve ici l'attitude de Molière et de Boileau ; que l'on songe à Cléante dans le Tartuffe, et aux belles pages des Épîtres VII et IX (9). C'est donc dans la perspective de la grande école classique que se place le réalisme de La Rochefoucauld plutôt que dans la perspective de la littérature mondaine et des moralistes de salon où certains aspects de son œuvre font que l'on continue à le placer.

 

 

IV. DE L'EXPRESSION ABSTRAITE À LA DÉCOUVERTE DU CONCRET

 

On peut se représenter avec une certaine précision le caractère de la deuxième méthode qui s'appuie sur le mécanisme formel de la fabrication de la sentence, et conduit à la découverte de vérités confusément éprouvées. Les résultats de cette démarche ont quelque chose d'imprévisible et de non concerté : ce sont des maximes spontanées, ambiguës parfois, souvent collectives. Tous ces traits excluent dans une large mesure la volonté systématique de proposer ou de défendre une thèse morale.

L'expression est ici la première démarche, la réflexion morale ne vient qu'ensuite.

 

MAXIMES SPONTANÉES

 

Que la maxime puisse se présenter spontanément, La Rochefoucauld lui-même en témoigne dans les nombreuses lettres par lesquelles il adresse des maximes à ses correspondants. Les expressions dont il use alors sont significatives : "Je n'ai pas vu de maximes il y a longtemps ; je crois pourtant qu'en voici une..." (p. 474, n° 62). "En voilà deux que je vous envoie... en voici encore une" (p. 486, n° 75). "S'il vous en est venu quelqu'une" (p. 484, n° 2). Il ajoute parfois tout juste avant de fermer sa lettre, en post-scriptum, soit une maxime : "en voici une qui m'est venue en fermant ma lettre" (p. 484, n° 72) (p. 478, n° 67), soit une série (p. 506, n° 102 ; p. 509, n° 105). Tous ces tours évoquent le jaillissement spontané et imprévisible, aussi peut-on lire : "elle me déplaira peut-être dès que le courrier sera parti" (p. 484). Mme De Sévigné, le 28 juin 1671 (N.R.F. 1, p. 321), écrit à sa fille : "Je fis l'autre jour une maxime tout de suite sans y penser et je la trouve si bonne que je crois l'avoir retenue par cœur de celles de M. de La Rochefoucauld. Je vous prie de me le dire : en ce cas, il faudrait louer ma mémoire plus que mon jugement. Je disais, comme si je n'eusse rien dit, que l'ingratitude attire les reproches comme la reconnaissance attire de nouveaux bienfaits. Dites-moi donc ce qu'est cela ? L'ai-je lu ? L'ai-je rêvé ? L'ai-je imaginé ? Rien n'est plus vrai que la chose et rien n'est plus vrai aussi que je ne sais où je l'ai prise et que je l'ai trouvée toute rangée dans ma tête et au bout de ma langue". Dans ce passage, on reconnaît en premier lieu le caractère mécanique de la structure de la maxime ; les antithèses : ingratitude, reconnaissance ; reproches, bienfaits jouent autour des termes qui signifient le parallélisme : "attire" répété dans les deux groupes et "comme". Ce mécanisme a été isolé parmi d'autres par M. Lanson, et une fois qu'on s'y est habitué, il est assez énergique pour entraîner une sorte de réflexe : "Je fis tout de suite sans y penser... Je disais comme si je n'eusse rien dit... Je ne sais où je l'ai prise... Je l'ai trouvée toute rangée dans ma tête et au bout de ma langue". L'accent est mis par Mme De Sévigné sur le caractère non concerté de la sentence ; c'est dans l'effet de surprise que consiste le plaisir qu'on trouve à se livrer à un jeu qui est à la portée de n'importe qui, pour peu qu'on ait acquis certains mécanismes verbaux.

Il faut remarquer en second lieu que l'effet de surprise est complété par le plaisir que procure la découverte d'une vérité qui se révèle au cours de la construction spontanée de la maxime : "Rien n'est plus vrai que la chose". On découvre qu'une construction de phrase qui utilise correctement les mots, selon le principe d'identité et de contradiction, préfigure une vérité d'expérience sans qu'on ait eu besoin de se référer d'abord à l'expérience vécue. On savait que ce qui se conçoit bien s'énonce clairement ; on apprend que ce qui s'énonce clairement fait concevoir des vérités. De l'extérieur, la maxime est un jeu avec ses règles, à certains égards elle est aussi un instrument d'investigation qui met automatiquement, en quelque sorte, le vrai en évidence. "Il arrive souvent que des choses se présentent plus achevées à notre esprit qu'il ne les pourrait faire avec beaucoup d'art" (n° 101, p. 258 N.R.F.). 

La nécessité avec laquelle s'imposent certaines maximes spontanées donne à celui qui s'y soumet un sentiment de certitude et de sécurité. Aussi la Marquise De Sévigné affirme à plusieurs reprises sa confiance en La Rochefoucauld. Le 16 mai 1672 au comte De Bussy-Rabutin : "M. La Rochefoucauld dit vrai dans ses maximes : nous aimons mieux ceux qui nous entendent bien que ceux qui se font écouter" (p. 545, N.R.F.). Le 10 février 1672, à sa fille qui elle aussi fait des maximes : "Votre maxime est divine. M. La Rochefoucauld en est jaloux, il ne comprend pas qu'il ne l'ait point faite" (p. 474, N.R.F.). En effet, la maxime comportant, dans une certaine mesure, un caractère de nécessité mécanique, il semble qu'à condition d'épuiser toutes les combinaisons possibles du langage, on doive épuiser tout le contenu de la vie morale. Et Mme De Sévigné poursuit, car elle veut dissiper l'obscurité que sa fille voyait dans la maxime : "qui vit sans folie n'est pas si sage qu'il croit" ; "Vous viendrez à notre opinion", exprimant ainsi sa confiance dans l'instrument que manie La Rochefoucauld. C'est pourquoi aussi elle se réfère à lui pour s'assurer que sa conduite dans la vie est juste : "M. La Rochefoucauld dit que je contente son idée sur l'amitié avec toutes ses circonstances et dépendances (26 février 1671, p. 207, N.R.F.).

 

MAXIMES AMBIGUËS

 

Les exemples qui suivent de l'ambiguïté de l'expression dans certaines maximes montreront surtout le caractère a priori de la méthode. On exprime mécaniquement une formule et on la confronte avec le réel et parfois on reste dans l'embarras : on ne comprend pas le contenu de la maxime ou on peut le comprendre de plusieurs manières.

Le 20 janvier 1672, à propos de la troisième édition des Maximes, Mme De Sévigné écrit : "À ma honte, il y en a que je n'entends point : Dieu sait comme vous les entendrez (p. 457, N.R.F.). Dans une lettre bien connue (Lanson : Lettres du XVIIe, Hachette, p. 535) du 14 juillet 1673, que Mme De La Fayette écrit à Mme De Sévigné, l'ambiguïté des résultats de la méthode apparaît très nettement : "Voici une question entre deux maximes : on pardonne les infidélités, on ne les oublie point ; on oublie les infidélités, on ne les pardonne point". M. Lanson voit ici les preuves de ce qu'il y a de factice dans le procédé de composition de la maxime : "le jeu et le choc des mots y font beaucoup". Et cette remarque est juste. Toutefois l'embarras devant lequel on se trouve de trancher en faveur de l'une ou de l'autre disposition de mots nous fait voir que l'ambiguïté résultant du jeu des mots entre eux est en relation avec l'ambiguïté de la réalité morale. On voit bien que ce sont les mots qui posent des problèmes insolubles à la réflexion morale ; on a ici un cas extrême. Aussi cette sentence à deux faces n'a pas été publiée ; ce n'est pas le paradoxe ou la subtilité qu'on avait en vue, mais le vrai : "Le plus grand défaut de la pénétration n'est pas de n'aller point jusqu'au but, c'est de le passer" (n° 377, p. 300, N.R.F.).

 

 

V. CARACTÈRE COLLECTIF DE LA MAXIME

 

Pour compléter la description des caractères de la méthode à priori, on doit souligner que la maxime n'est pas seulement l'œuvre d'un seul auteur et que le recueil des Maximes de La Rochefoucauld est un travail en partie collectif. On discute sur la part qu'ont prise à l'ouvrage et M. Esprit et Mme De Sablé. Quoi qu'il en soit, on sait que l'envie de faire des maximes se gagne comme le rhume (p. 470, n° 57 à Mme De Sablé) et La Rochefoucauld convie ses amis, les encourage à lui fournir des textes terminés, ou des corrections, ou des thèmes. "Je vous supplie de me renvoyer les quatre maximes que nous fîmes dernièrement" (p. 478). "Vous m'avez fait un très grand plaisir d'avoir rectifié les sentences" (p. 468), "vous n'aurez que cela pour cette heure. Mandez ce qu'il en faut changer" (p. 467). "Je vous prie de montrer à Mme De Sablé nos dernières sentences : cela lui redonnera peut-être envie d'en faire et songez-y aussi de votre côté, quand ce ne serait que pour grossir notre volume" (p. 468, n° 55), "Je suis ici à la merci des sentences que vous avez suscitées (p. 479, n° 68), "Je vous envoie ce que j'ai pris chez vous en partie"... (p. 481), "Au reste, Mademoiselle, vous avez tellement embelli quelques-unes de mes dernières maximes qu'elles vous appartiennent bien plus qu'à moi. Je souhaite passionnément que vous voulussiez bien faire la même grâce aux autres" (à Mademoiselle De Scudéry, n° 122, p. 522) (10). Ce que toutes ces formules nous amènent à admettre, c'est qu'à certains moments ce qui comptait dans la maxime c'était le travail de la forme et que ce travail était parfois collectif, le contenu final d'une formule limée, reprise, et maniée par plusieurs auteurs était imprévisible. Le pessimisme des Maximes ne doit pas être imputé à La Rochefoucauld seul, il résulte en partie du hasard des combinaisons de mots et d'un sentiment collectif plus ou moins réticent à des vérités qui apparaissent au cours du travail collectif de la forme (11). Ainsi le désenchantement qui transparaît dans l'œuvre de La Rochefoucauld et que partagent ses collaborateurs et certains de ses lecteurs (12) est l'expression non prévisible et non concertée de thèmes qui habitaient la profondeur des âmes. La rédaction collective des Maximes et leur publication ont contribué à mettre au jour "une infinité de choses" que l'on eût ignorées "si cet auteur ne les avait tirées du chaos du cœur de l'homme". Mais surtout les Maximes attirent notre attention sur des états de tristesses éprouvées autour de La Rochefoucauld, et que les témoignages du temps nous font entrevoir. On sait par Mme De Sévigné les accès de tristesse dans lesquels elle tombait avec M. La Rochefoucauld et Mme De Sablé (p. 559, id. Pléiade Mme De Sévigné 1) ; elle nous rapporte aussi des souvenirs sur l'état de désespoir où la maladie mettait son ami (p. 233 : "Il souhaite la mort comme le coup de grâce", p. 519 : "M. La Rochefoucauld est dans cette chaise que vous connaissez, il est dans une tristesse incroyable et l'on comprend bien aisément ce qu'il a"). M. P. Moreau, dans le "Dictionnaire des Lettres françaises du XVIIe siècle", fait remarquer que les Lettres de Mme De Sablé, comme ses Maximes, trahissent "une expérience et une clairvoyance qui ne vont pas sans tristesse". M. Esprit publie des maximes à son tour et les intitule "De la fausseté des vertus humaines". Malgré ses réticences (p. 590 N.R.F. La Rochefoucauld n° 4-5), Mme De La Fayette partage cette défiance lucide des apparences que M. P. Moreau a analysée dans son article du Dictionnaire des Lettres françaises (p. 551-55) et rapprochée de certains commentaires qu'elle a apportés aux maximes de son ami. On trouvera dans cet article de fécondes indications sur le thème de la vie secrète et des solitudes qui hantent aussi bien l'œuvre de Mme De La Fayette que celle de Racine. Ces âmes du XVIIe siècle finissant savent, selon l'heureuse formule de M. Moreau, que "nous portons en nous nos propres poisons". Il n'est que de les aller découvrir.

On n'écrit donc pas une maxime seulement pour exprimer sous forme générale des expériences particulières : c'est ce qu'on a montré par la description de la première méthode ; on peut aussi découvrir soit seul, soit au sein d'une collectivité, spontanément ou à la suite d'un travail de la forme d'expression, des vérités parfois ambiguës et souvent ignorées. À certains égards, la maxime est une "sonde de la conscience" et l'on peut dire que le livre de La Rochefoucauld apprit à la Nation à penser en lui enseignant une nouvelle voie d'investigation des replis du cœur humain.

 

 

VI. LE COMMENTAIRE DE MADAME DE SCHOMBERG

 

Il reste pour confirmer ce qui précède à examiner un document des plus significatifs : la lettre envoyée par Mme De Schomberg à Mme De Sablé après qu'elle eût achevé la lecture des Maximes (p. 591, n° 6). Parlant de son sentiment général, elle écrit qu'elle y découvre : "beaucoup d'esprit peu de bonté et force vérité". Les deux premières remarques sont devenues banales depuis le XVIIe siècle (13).

Mais c'est à la louange de Mme De Schomberg qu'elle ait apprécié les Maximes pour leur vérité et qu'en même temps elle les juge dangereuses. Elle a finement vu "qu'après la lecture de cet écrit on demeure persuadé qu'il n'y a ni vice ni vertu à rien et que l'on fait nécessairement toutes les actions de la vie. S'il en est ainsi que nous ne nous puissions empêcher de faire ce que nous décrions, nous sommes excusables et vous jugez de là combien ces maximes sont dangereuses". Mais pourquoi ce livre dangereux trouve-t-il l'approbation de la pieuse lectrice ? C'est qu'il découvre des vérités que "j'aurais ignorées toute ma vie, si l'on ne m'en avait fait apercevoir" et "je les entends toutes comme si je les avais faites, quoique bien des gens y trouvent de l'obscurité en certains endroits". Et elle montre comment elle contrôle par le recours à sa propre expérience la vérité des Maximes. À propos de "l'esprit est toujours la dupe du cœur", qu'elle apprécie entre toutes, avec finesse : "cela se connaît mieux en galanterie qu'aux autres actions". Plus loin : "Il y en a encore une qui me paraît bien véritable et à quoi le monde ne pense pas...". À propos de la paresse destructrice des passions : "Ce qui m'a été tout nouveau et que j'admire...", elle commente : "il est vrai et l'on a bien fouillé l'âme pour y trouver un sentiment si caché". À propos de l'opposition de l'être et du paraître : "Il y a longtemps que je l'ai pensé et que j'ai dit que tout le monde était en mascarade". Mais elle sait apprécier l'expression autant que le contenu : "Les modes de parler me plaisent parce que cela distingue bien un honnête homme qui écrit pour son plaisir et comme il parle avec les gens qui en font métier (14)"... je trouve encore que cela n'est pas bien écrit en français, c'est-à-dire que ce sont des phrases et des manières de parler qui sont plutôt d'un homme de cœur que d'un auteur et cela ne me déplaît pas". "...Mais je ne sais si cela réussira imprimé comme en manuscrit".

On peut rapprocher cette intéressante déclaration de la formule de Pascal : "Quand on voit le style naturel, on est tout étonné et ravi, car on s'attendait de voir un auteur et on trouve un homme... Ceux-là honorent bien la nature qui apprennent qu'elle peut parler de tout et même de théologie". (Br. 1., 29, p. 330, Hachette). On lit chez Mme de Sévigné au 19 juin 1675 (N.R.F., t. 1, p. 742-3) à propos du portrait de Retz par La Rochefoucauld : "Voilà un trait qui s'est fait brusquement sur le cardinal... Il n'a aucun dessein qu'il le voie ni que cet écrit coure, il n'a point prétendu le louer. Il m'a paru bon par toutes ces raisons. On est lassé des louanges en face, qu'il y a du ragoût à pouvoir être assuré qu'on n'a pas eu dessein de vous faire plaisir et que voilà ce qu'on dit quand on dit la vérité toute nue, toute naïve" (15). Dans les jugements de contemporains, on lit : "à considérer superficiellement l'écrit que vous m'avez envoyé, il me semble tout à fait malin... mais quand on le lit avec un peu de cet esprit pénétrant qui va bientôt jusqu'au fond des choses..." (p. 595, n° 9, N.R.F.) ; et si l'on rapproche d'une lettre du chevalier de Méré (Lanson, p. 145), on voit que les Maximes appartiennent à cette sorte de beautés qui sont "des beautés modestes" et non des beautés d'éclat et fausses beautés puisque "en les examinant on y découvre des grâces qui ne se montrent pas si vite et qu'on les trouve plus aimables en effet qu'en apparence".

Tout cela nous permet de mieux voir qu'avec les contemporains des Maximes, Mme de Schomberg met bien en évidence le caractère incisif d'un langage non fait pour la montre, mais qui s'arrache aux techniques de la rhétorique traditionnelle. Loin qu'on voie à cette époque dans les Maximes de l'affectation, de l'artifice, on insiste sur l'aspect insolite de leur forme et l'authenticité de leur contenu. II ne faut donc pas ramener les Maximes à un exercice de salon ou au verbalisme ; mais il est vrai que Mme De Schomberg prévoyait qu'on tournerait en vice la finesse et la force de l'auteur des Maximes : "Si j'étais du conseil de l'auteur, je ne mettrais point au jour ces mystères qui ôteront à tout jamais la confiance qu'on pourrait prendre en lui. Il en sait tant là-dessus et il y paraît si fin qu'il ne peut plus mettre en usage cette souveraine habileté est de ne paraître point en avoir".

 

 

VII. CONCLUSION

 

Au terme de cet examen de la méthode dans les Maximes, on aura peut-être pu voir que La Rochefoucauld et ses collaborateurs ont expérimenté un outil nouveau et efficace de prospection des mystères de la conscience. Et M. Mornet a bien montré (Hist. de la litt. fr. class. ch. IX, p. 360) que l'originalité de la Rochefoucauld consistait en ceci qu'il avait illustré une méthode différente de la méthode scolastique : "... Jargon incompréhensible aux profanes... procédés de discussion réglés une fois pour toutes". La méthode des Maximes est une solution apportée au conflit qui oppose la méthode logique, hérissée de "divisions", retardée dans ses démarches par le passage de l'esprit à travers les catégories traditionnelles, à la démarche primesautière et libre qui procède par aperçus juxtaposés. Aux traités scolastiques et à leurs lois artificielles, on préfère des mécanismes tirés de la structure du langage ; on veut pénétrer le réel, on évite de se perdre dans les classifications.

La morale selon La Rochefoucauld n'est pas descriptive, elle ne met pas d'ordre dans les sentiments, elle les saisit dans leur expression concrète et fait confiance au hasard des mots et des formules pour découvrir le vrai. "La plupart des hommes ont, comme les plantes, des propriétés cachées que le hasard fait découvrir" (Max. 344). "Les occasions nous font connaître aux autres et encore plus à nous-mêmes". (Max. 345). Confiance faite au hasard, mais défiance à l'égard de ce qui est concerté et conscient. La Rochefoucauld insiste sur la part irréductible d'inconnu qui nous habite (Max. : 460, 295, 269, 370, 382) et il dit admirablement : "S'il y a un amour pur et exempt du mélange de nos autres passions, c'est celui qui est caché au fond du cœur et que nous ignorons nous-même".

Aussi, le véritable pessimisme de La Rochefoucauld est, semble-t-il, celui qui résulte de la découverte du déchirement que nous éprouvons du fait que d'une part nous voulons nous connaître et pénétrer les replis de notre âme en y employant toute notre pénétration intellectuelle et du fait d'autre part, que, connaissant nos passions, nous ne sommes plus en mesure de savoir distinguer leur véritable nom et les vraies des feintes : tout se passant comme si, dès qu'elles sont dans la conscience, elles se corrompent (16). Tout l'effort de La Rochefoucauld aboutit à nous assurer que nous sommes inconnaissables. "Nos actions sont comme les bouts-rimés que chacun fait rapporter à ce qui lui plaît" (Max. 382). C'est le pessimisme chrétien de Pascal (17) ; mais, par leur cynisme, par la croyance qu'elles expriment au déterminisme moral et par les perspectives de désespoir qu'elles ouvrent, les maximes se rattachent au pessimisme "libertin"(18).

Ambiguës de contenu, objet de discussions toujours passionnées, les Maximes ont eu et gardent leur succès (Brunetière ne parvient guère à s'en expliquer la cause) parce qu'elles ont contribué et contribuent tous les jours à "déniaiser furieusement" les esprits et à les accoutumer à penser en dehors des chemins battus. "Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale." (Pascal, éd. Port-R. : XXIII, "Grandeur de l'homme").

 

Notes

 

(1) Éd. Pléiade, N.R.F., La Rochef. p. 591.
(2) Avis au lecteur  : 1665, N.R.F. p. 238.
(3) Rapprocher de Molière  : Misanth. I, V, 41-64 "Je veux qu'on me distingue et, pour le trancher net, l'ami du genre humain n'est point du tout mon fait".
(4) N.R.F. p. 595  :"Il doit enfin passer pour le destructeur de la morale". (lettre à Mme la duchesse De Schomberg)  ; p. 593  : "On peut dire qu'entre les mains de personnes libertines ou qui auraient de la pente aux opinions nouvelles, que cet écrit pourrait les confirmer dans leur erreur..." jugement sur les maximes n° 7).
(5) N.R.F. p. 592, n° 6 : "Il y a bien longtemps que je l'ai pensé...".
(6) Opinion de De Villiers citée par D. Mornet. "Hist. de la litt. fr. class.", p. 365 : "On ne doit pas chercher dans les Réflexions plus de suite et plus de méthode qu’il n'y en a ordinairement dans la conversation où l'on ne fait pas scrupule de changer de sujet".
(7) Sainte-Beuve. Article du 15 janvier 1840, Rev. des Deux Mondes sur L. R. "Un des traits du moraliste est dans son observation à la dérobée, dans cette causerie à mi-voix". L. R. éd. N.R.F. p. 467 : "Nous recommencerons de belles moralités au coin du feu".
(8) Le commentaire de cette attitude fondamentale de L. R. se trouve p. 376-8 N.R.F. Réflexions diverses n° 13 "du Faux", et dans une lettre du chevalier de Méré, citée par Lanson, "Lettres du XVIIe siècle", p. 144-5, Hachette.
(9) Boileau, épître IX, vers 89-90 : "Chacun pris dans son air est agréable en soi ; Ce n'est que l'air d'autrui qui peut déplaire en moi", et maxime 618, p. 346 N.R.F. : "L'imitation est toujours malheureuse, et tout ce qui est contrefait déplaît avec les mêmes choses qui charment lorsqu'elles sont naturelles".
(10) P. 464, n° 51 ; p. 483, n° 72 ; p. 485, n° 74 ; p. 486-7, n° 77 ; p. 509, n° 105.
(11) "Vous ne pouvez les désapprouver toutes, écrit L. R. à Mme De Sablé, car il y en a beaucoup de vous", p. 485, n° 74. "C'est à vous de me justifier puisque j'en crois tout que vous en croyez", p. 470, n° 57.
(12) P. 598 : "Je ne sais que trop par expérience la malignité et les ruses de la nature corrompue, je sais que son venin se répand partout". Cf. Boss. 1685 O.F. Princesse Palatine, p. 133, Ed. Garnier, T. 1 : "Elle croyait voir partout dans ses actions un amour-propre déguisé en vertu".
(13) Mme De Sablé, p. 603 N.R.F. : "Il y a tant d'esprit dans cet ouvrage et une si grande pénétration
— Montesquieu p. 85 Cahiers, Ed. Grasset 1941 : "Proverbes des gens d'esprit".
— Retz : "les maximes qui ne marquent pas assez de foi en la vertu" p. 589 N.R.F.
— Mme De Maure : "Il fait à l'homme l'âme trop laide" (Lanson, "Lettres XVIIe s.", p. 257).
(14) Rapprocher de p. 596 N.R.F., n° 10 : "l'on voit bien que ce faiseur de maximes n'est pas un homme nourri dans la province, ni dans l'Université ; c'est un homme de qualité...". Mornet p. 360 sur les moralistes de métier, et p. 365 : "mais pourtant la crainte du pédantisme, de tout ce qui peut ressembler à un enseignement  dogmatique a multiplié les ouvrages de morale écrits en maximes ou réflexions".
Au contraire, Brunetière p. 378 : "mais la puissance d'un esprit ne se marque-t-elle pas en dominant tout un sujet, en en hiérarchisant et subordonnant en quelque sorte toutes les parties. L. R. s'est dispensé de cet effort, comme plus tard La Bruyère".
(15) Molière : Misanthrope, I. 1- v. 35-6, v. 69 ; 70 "Je veux qu'on soit sincère, et qu'en homme d'honneur On ne lâche aucun mot qui ne parte du cœur".
(16) Pascal : "mais n'est-ce pas que ce n'est pas encore là la science que l'homme doit avoir et qu'il lui est meilleur de s'ignorer pour être heureux".
(17) Pascal, éd. Port-R. XX1-4 : "Quelle chimère est-ce donc que l'homme... s'il se vante je l'abaisse et le contredis toujours, jusqu'à ce qu'il comprenne qu'il est monstre incompréhensible".
— P. 599, N.R.F. : "il n'y aurait que son écrit au monde avec l'évangile, je voudrais être chrétien".
(18) P. 593 N.R.F. : "mais aussi on peut dire qu'entre les mains de personnes libertines ou qui auraient de la pente aux opinions nouvelles que cet écrit les pourrait confirmer dans leur erreur..."
— Bossuet : "Il ne faut pas permettre à l'homme de se mépriser tout entier de peur que croyant que notre vie n'est qu'un jeu où règne le hasard, il ne marche sans règle et sans conduite au gré de ses aveugles désirs" (cité par Faguet, XVIIe siècle, p. 226)

 

© Nicolas Wagner (1921, Metz - 2014, Clermont-Ferrand), agr. Let. clas. 54, in l'Information littéraire, 7è année, 1955, III, mai-juin.

 


 

Texte soumis aux droits d'auteur - Réservé à un usage privé ou éducatif.

 

 

 

 

Jeune étudiant strasbourgeois, Nicolas Wagner, dit "Nic", connut le Plateau de Gergovie, y vécut et y travailla. En effet, à cause des évènements de 40, et pour ne pas devenir allemande, l'Université de Strasbourg se replia sur celle de Clermont-Ferrand (alors en zone libre). Sous la conduite de leurs professeurs, nombre d'étudiants investirent alors le Plateau de Gergovie, y construisirent un bâtiment d'habitation et d'étude, et s'adonnèrent à des fouilles archéologiques, couverture d'activités résistantes plus clandestines : on les nomma "Gergoviotes". En 1943, la pression gestapiste devenant trop menaçante, l'expérience prit fin, et les Gergoviotes se dispersèrent. Ils avaient eu l'occasion de côtoyer de grands anciens, comme le philosophe et logicien de première grandeur Jean Cavaillès (capturé par la Gestapo puis fusillé - on lui présenta auparavant les armes ! - en avril 44).
Après avoir été lauréat de l'agrégation de Lettres classiques, le professeur Nicolas Wagner, qui enseignait auparavant à Bar-le-Duc, fut nommé à Clermont-Ferrand. Il me parla avec une profonde émotion de l'immense Jean Cavaillès, qui demeurait pour lui un exemple inoubliable. Quant à ses fils, ils me firent un jour, en soupirant, cette confidence : "Ah, les mûres du Plateau de Gergovie...", preuve que leur géniteur n'avait pas oublié ses premières amours, et qu'il se plaisait à retourner à Gergovie, pour des cueillettes certes génératrices de délicieux desserts sucrés, mais auxquelles ses enfants ne participaient qu'avec un enthousiasme très relatif...
[Cf. A. Pocris et M. Dacko, "Les Gergoviotes : des étudiants en résistance", Presses universitaires Blaise-Pascal, 2024, 224 p.]
Note : s'il existe en France un être infiniment digne entre tous d'accéder au Panthéon, en tout cas bien avant la flopée badintérienne, c'est le protestant agrégé de philosophie Jean Cavaillès. Mais bon, ce que j'en dis....

 

 

 

 

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