Il est donné en premier lieu afin que le lecteur curieux se rende compte du niveau intellectuel des échanges d'alors : même lorsque la vivacité du débat due aux oppositions politiques radicales prenait place, la courtoisie ne perdait jamais ses droits ; un ensemble d'une très haute tenue, quoi qu'on puisse en penser (en particulier s'agissant de notre "société bloquée", car nombre de problèmes soulevés — je songe ici à celui, lancinant, de la sélection — n'ont toujours pas, soixante ans ou presque après, trouvé une solution satisfaisante).
Ce compte-rendu est enfin donné pour tenter de faire pièce, modestement, au piteux témoignage des clowns marxistes-duettistes Baudelot-Establet, d'après lesquels, affirmaient-ils sans rire à la fin des années quatre-vingts, "Le niveau monte". Le "niveau" des "échanges" au sein de l'Assemblée nationale auxquels nous assistons de nos jours, impuissants et effarés — certains députés de la Nation étant des repris de la justice pénale, d'autres sachant à peine lire, j'en passe, et de plus croustillantes — en étant la plus parfaite illustration : quae demonstranda erant.
Ni doctrine cohérente, ni foi ni loi, voilà ce qui caractérise ces "enragés" essentiellement acharnés à tirer parti de toutes les circonstances pour détruire...
Comme on l'a dit, la moitié des manifestants interpellés régulièrement au cours de toutes les manifestations n'avaient pas la qualité d'étudiant. Des professionnels du combat de rue ont organisé les manifestations en forme d'émeutes"
A. Peyrefitte
"Après un an passé à l'Équipement, je démissionne pour protester contre l'utilisation par le gouvernement des 'pouvoirs spéciaux' prévus par l'article 16 de la Constitution. Moment difficile. Puis Mai 1968 arrive. Je vibre aux appels lancés par les jeunes. Je monte à la tribune de l'Assemblée nationale pour dire mes craintes, mes réserves aussi à l'égard d'une attitude gouvernementale que je trouve timide. Provoquant des murmures, j'ose dire qu'un pays est en crise grave quand parents et enfants ne se comprennent plus, quand les parents n'écoutent plus les adolescents. Quelques jours après, je vote la censure contre un gouvernement auquel j'ai appartenu et auquel je reproche de n'avoir su ni aborder ni régler le problème universitaire et les problèmes d'une jeunesse plus angoissée qu'impatiente. Ce jour est sans doute le plus dramatique de ma vie publique, mais j'ai fait alors ce que j'ai cru devoir faire. Je suis devenu un marginal, n'ayant place sur aucun banc, rejeté par les uns, inspirant aux autres une certaine méfiance. J'en souffre"E. Pisani
CONSTITUTION DU 4 OCTOBRE 1958 — 3e Législature — SECONDE SESSION ORDINAIRE DE 1967-1968
COMPTE RENDU INTÉGRAL — 17e SÉANCE — 1e Séance du Mercredi 8 Mai 1968 — Questions au gouvernement
M. Edgard Pisani demande à M. le ministre de l'éducation nationale de bien vouloir lui indiquer les voies que le Gouvernement entend suivre pour répondre à l'angoisse des étudiants de France qui s'est hier exprimée en violence.
I. Intervention de M. Edgard Pisani, député de l'Union démocratique pour la Ve République, Maine-et-Loire (1ère circonscription), ancien ministre.
[Ancien Ministre de l'Équipement et du Logement du IVe Gouvernement de Georges Pompidou, M. Pisani avait donné sa démission le 28 avril 1967]
M. le président. La parole est à M. Pisani, auteur de la septième et dernière question.
(Applaudissements sur les bancs de l'Union des démocrates pour la Ve République et des républicains indépendants)
M. Edgard Pisani. Mesdames, messieurs, il m'est arrivé de monter à cette tribune, à un autre titre, dans des circonstances difficiles. Pourtant, je n'ai peut-être jamais eu l'occasion d'y aborder un problème aussi fondamental que celui qu'il nous est donné d'évoquer aujourd'hui.
M. Christian Fouchet, ministre de l'intérieur. Voulez-vous me permettre de vous interrompre, monsieur le député ?
M. Edgard Pisani. Volontiers, monsieur le ministre.
M. le président. La parole est à M. le ministre de l'intérieur, avec l'autorisation de l'orateur.
M. le ministre de l'intérieur. Monsieur le député, je vous remercie de la grande courtoisie avec laquelle vous m'autorisez à vous interrompre. Que l'Assemblée se rassure, je serai bref : je ne parlerai que deux minutes.
À vrai dire, c'est plutôt M. Estier ou M. Baillot que j'aurais dû interrompre. Car certains des propos qui ont été aujourd'hui tenus à cette tribune sont des contrevérités. Le devoir du ministre de l'intérieur est de le dire ici avec force.
Certains membres de l'opposition ont été ministres de l'intérieur. D'autres membres de cette Assemblée le seront peut-être un jour. Je suis certain qu'en faisant abstraction des passions et des servitudes politiques, ces députés, quand ils rentrent en eux-mêmes, savent bien les uns et les autres qu'ils auraient fait ou qu'ils feront ce que j'ai fait moi-même.
En effet, il s'agit, en dehors de toute espèce de politique, simplement du maintien de l'ordre auquel — j'en suis convaincu et vous aussi, mesdames, messieurs — la nation dans son immense majorité est profondément attachée.
Je vais vous dire en deux minutes ce qui s'est passé depuis vendredi, en ce qui me concerne.
Vendredi, M. le recteur de l'université de Paris adresse une réquisition écrite au commissaire de police du quartier de la Sorbonne. Le devoir de tout commissaire de police saisi d'une réquisition écrite du recteur, comme d'une réquisition du président de n'importe quelle assemblée politique où qu'elle siège, publique ou privée, est de répondre à la réquisition pour rétablir l'ordre quand il est troublé, ce qu'il était effectivement d'ailleurs, dans la cour de la Sorbonne, mais cela est du ressort de mon collègue et ami M. Peyrefitte.
Dans la cour de la Sorbonne, aucun incident ne s'est encore produit, mais de nombreux étudiants de tendances opposées y stationnent et l'on peut craindre leur affrontement. Certains sont "interpellés", suivant l'expression consacrée, par la police et comme il est impossible, à l'intérieur de la Sorbonne, de relever leur identité, on les emmène au commissariat de police, quitte à les relâcher immédiatement après — ce qui a été le cas, notamment, pour M. Cohn-Bendit.
Cela entraîne dans le Quartier latin une flambée de fureur et de violence. D'ailleurs, si surprenant que cela puisse paraitre à certains, je crois — je n'en suis pas sûr — que l'affrontement brutal de vendredi n'était attendu ni par les étudiants, ni par la police.
Je crois qu'il s'est produit un phénomène assez normal. Beaucoup d'entre nous ont été étudiants, notamment à la Sorbonne, et ils ont alors participé à des manifestations d'étudiants. J'ai participé moi-même à des manifestations d'étudiants très dures et je comprends très bien que la solidarité qui unit les jeunes ait brusquement fait oublier certaines préventions politiques.
Mais je constate que l'affrontement est brutal. Et je vous demande, mesdames, messieurs, de croire que mes propos correspondent à la photographie exacte de ce qui s'est passé — d'ailleurs, si je ne disais pas la vérité, il serait trop facile de me le démontrer tout à l'heure.
Le résultat est le suivant dans la soirée :
Le service d'ordre compte soixante blessés, dont vingt sont forcés de cesser leur activité et quatre sont hospitalisés. L'un d'eux, frappé à la tête par un pavé, reste dans le coma, paralysé pendant trois jours. Il n'est pas mort.
Du côté des manifestants, à la connaissance du préfet de police qui a fait faire une enquête dans tous les hôpitaux de Paris, comme il est d'usage en pareil cas, un seul blessé s'est fait soigner. Je parle de la journée de vendredi. J'évoquerai dans un instant celle de lundi. Après avoir reçu des soins, ce manifestant est d'ailleurs reparti.
Les journaux écrivent qu'il y a plusieurs dizaines de blessés, certes légers, chez les manifestants. Ils le supposent et ils ont certainement raison, mais pratiquement aucun blessé, sauf un, ne s'est fait connaître.
Après ce choc brutal, le recteur de l'académie de Paris décide de fermer la Sorbonne. Il a deux raisons de la décider. La première est que se déroulaient avant-hier à la Sorbonne les concours d'agrégation. La deuxième est que se réunissait dans la matinée la commission d'instruction chargée de préparer le rapport à communiquer au conseil de l'Université appelé à se prononcer sur le cas de plusieurs étudiants de Nanterre. Il faut donc que la Sorbonne soit calme, que le concours de l'agrégation ne soit pas compromis, et que la commission puisse se réunir en toute sérénité.
Pendant la manifestation décidée par les associations d'étudiants, la brutalité règne de neuf heures du matin jusqu'à une heure du matin, le lendemain. Certes, on a déjà vu à Paris des manifestations très violentes, mais il est rare qu'elles aient duré aussi longtemps. Le bilan des blessés est lourd de part et d'autre. Le journaux l'ont dressé avec une relative exagération et une relative erreur.
À quelques dizaines près, les chiffres sont les suivants : environ 400 blessés du côté des manifestants, et de 300 à 350 du côté du service d'ordre. Si vous voulez bien admettre, mesdames, messieurs, le chiffre réel de cinq à six mille manifestants, ce qui est facile, croyez-moi, à prouver — et je ne prends pas les chiffres donnés par les associations d'étudiants et par les journaux qui parlent parfois de 15.000 manifestants, car mon raisonnement serait encore plus fort — alors que le service d'ordre comptait au maximum 2.000 à 2.500 hommes, à peu près le même nombre de blessés de part et d'autre prouve que le service d'ordre en a eu relativement deux fois plus que les étudiants. (Exclamations sur les bancs des groupes communiste et de la fédération de la gauche démocrate et socialiste.)
Mme Claire Vergnaud. Ils n'avaient qu'à ne pas taper si fort !
M. le ministre de l'intérieur. Je ne comprends pas, madame, que vous puissiez contester ce simple calcul car point n'est besoin d'être étudiant à Nanterre pour être capable de le faire.
(Applaudissements sur les bancs de l'union des démocrate pour la Ve République. — Protestations sur les bancs des groupes communiste et de la fédération de la gauche démocrate et socialiste)
J'ajoute que la manifestation d'hier qui s'est déroulée dans des conditions différentes au départ a supposé de la part de la police une grande maîtrise de soi. Dans le feu d'une bagarre violente, comment chacun peut-il mesurer toujours exactement ses gestes ? On ne le fait même pas sur un terrain de rugby. Comment pourrait-on le faire au cœur d'une émeute ?
(Exclamations sur les bancs du groupe communiste)
M. Laurent Bilbeau. L'argument est piteux !
M. le ministre de l'intérieur. Il est tout à fait possible que, parfois, les bagarres aient été fortes, mais je vous demande, mesdames et messieurs les députés, d'admettre avec moi — certes on ne peut le faire quand, politiquement, on veut utiliser les événements contre le Gouvernement —
(Protestations sur les mêmes bancs)
… que la police, si elle l'avait voulu, aurait pu agir beaucoup plus brutalement.
(Exclamations sur les bancs des groupe communiste et de la fédération de la gauche démocrate et socialiste)
M. Roger Roucaute. Il aurait fallu tuer des manifestants !
M. le ministre de l'intérieur. Elle a réagi dans certains cas parce qu'elle avait affaire à des hommes qui n'hésitaient pas à employer contre elle une arme redoutable.
En effet, un pavé lancé en direction du service d'ordre qui reste sur place sans charger, suffit à tuer un homme, s'il le touche à la tempe au lieu de le frapper au corps.
M. Roger Roucaute. Et les coups de matraque des policiers ?
M. le ministre de l'intérieur. Je vous demande donc de bien vous remémorer comment les choses se sont passées avant de vous lancer dans des interventions qui ne sont pas raisonnables.
(Exclamations sur les bancs du groupe communiste)
M. Roger Roucaute. Arrêtez donc plutôt la répression !
M. le ministre de l'intérieur. Hier, enfin, le préfet de police — et, à cet égard, je ne pense pas qu'on puisse m'interrompre, car l'unanimité s'est faite sur ce point, sauf le grand article des Isvestia condamnant avec force les gauchistes qui déchaînent le désordre à Paris ; mais les Isvestia ne m'intéressent pas quand il s'agit de l'ordre à Paris...
(Protestations sur les mêmes bancs)
Un député communiste. Pourquoi en parler alors ?
M. le ministre de l'intérieur. Hier donc, le préfet de police, soucieux d'éviter un affrontement avec les étudiants — bien qu'il ait interdit très légitimement le Quartier latin, après les bagarres très sérieuses dont il a été le siège et quel est le préfet de police et quel est le ministre de l'intérieur, vraiment, qui ne le feraient pas ? — accepte, le lendemain même de ces bagarres, que le cortège se déplace dans les rues de Paris et, je le précise, il l'accepte jusqu'à l'extrême limite du possible. Mais je n'insiste pas.
Certes, et je demande à tous ceux qui ont une part de responsabilité, soit par leur parole, soit par leur plume, soit par leurs fonctions de bien réfléchir à ce que je dis, l'U . N . E . F. dont les membres ne désirent pas le drame, j'en suis persuadé — Pourquoi le désireraient-ils ? Ils seraient fous — a essayé jusqu'à la fin d'empêcher les étudiants, qu'elle a bien contrôlés au départ, d'en arriver au heurt avec la police.
Elle y est arrivée, en effet, tant qu'il s'est agi de cette longue promenade dans les rues de Paris. Mais quand M. Sauvageot, ainsi qu'un professeur du S. N . E . S . U . P ., ont demandé par tous les moyens à leurs adhérents de se disperser, certains ont obéi, heureusement, mais 3.000 ou 4.000 au moins — ce qui n'est pas négligeable — n'ont pas suivi ce mot d'ordre.
Alors, délibérément, la bagarre a repris, voulue par des éléments irresponsables, publiquement désavoués par l'U . N . E . F. qui a fait savoir, dans le feu de l'action, qu'elle se désolidarisait de ceux qui se battaient. Comme toujours dans de tels cas, ceux qui avaient pris l'initiative puis la direction des manifestations, voulaient y mettre un terme. Mais l'occasion était trop belle pour ces 3.000 ou 4.000 irresponsables désireux de poursuivre l'action alors que l'immense masse des étudiants ne le souhaitait pas.
Alors un nouvel affrontement, un affrontement lamentable, profondément regrettable s'est produit. Il n'y a pas un parlementaire, quel que soit le parti politique auquel il appartient et quelle que soit sa position à l'égard du Gouvernement, qui désire vraiment que le pouvoir passe à la rue, car nous assisterions alors au désordre et à l'anarchie, qui sont le contraire du pouvoir.
Je suis tenté de dire — et pourquoi pas ? — que sous la Ve République comme sous la Ie, la IIe, la IIe et la IVe, le devoir élémentaire du ministre de l'intérieur est de faire respecter l'ordre républicain.
(Applaudissements sur les bancs de l'Union des démocrates pour la V' République et des républicains indépendants — Exclamations sur les bancs du groupe communiste)
… Je vous remercie, monsieur Pisani, de m'avoir permis de vous interrompre et vous prie de m'en excuser.
M. Edgar Pisani. Monsieur le président, M. le ministre m'avait demandé de lui concéder deux minutes. Je m'engage à votre égard à ne pas mesurer mon temps en minutes de cette sorte.
(Sourires)
Revenant à mon propos du début, je dirai que mon intention n'est point du tout, à cette tribune, de mettre en cause les acteurs du drame, !es étudiants et les gardiens de l'ordre. Les étudiants parce que, à quelques exceptions près, ils étaient mus par l'angoisse et par un sentiment de solidarité ; les gardiens de la paix, parce qu'ils remplissaient une fonction qu'ils n'avaient pas le loisir de ne pas remplir.
(Applaudissements sur plusieurs bancs de l'Union des démocrates pour la Ve République, des républicains indépendants et du groupe Progrès et démocratie moderne)
J'ai été, au cours de ma carrière, responsable de l'ordre public. J'en connais toute la rigueur et parfois toutes les tristesses. Ce n'est point parce que je n'appartiens pas aujourd'hui au Gouvernement que je puis me permettre — et nul ne peut se le permettre — de mettre en cause certaines fatalités dans la violence que tous ceux qui ont eu des responsabilités connaissent bien.
(Applaudissements sur les mêmes bancs)
Je ne veux pas non plus poser le problème en termes d'opposition et de majorité parce que, en définitive, je sens que nous sommes terriblement solidaires les uns des autres. Ce qui est en cause, en effet, c'est peut-être le visage que notre société — opposition et majorité comprises — donne à la jeunesse de ce pays.
(Applaudissements sur les bancs du groupe Progrès et démocratie moderne)
Ce qui me paraît le plus grave, c'est que nul encore ne se soit posé la question de savoir si les accusés de ce jour ne sont pas tout à la fois les professeurs, les parents et les politiques, parce que les professeurs, les parents et les hommes politiques ont été incapables de transmettre à la jeunesse une vision susceptible de la satisfaire.
(Applaudissements sur les bancs du groupe Progrès et démocratie moderne et sur quelques bancs des républicains indépendants)
Je condamne la violence de toutes mes forces, et en connais l'enchainement ; mais je voudrais, derrière cette violence, essayer de comprendre quels sont les mobiles, quels sont les problèmes, quelles sont les angoisses. Je voudrais que chacun s'interroge sur la similitude qui existe entre les attitudes des étudiants à travers le monde. Ni le système socialiste, ni les États capitalistes les plus évolués, ni les États capitalistes en cours d'évolution n'ont été épargnés par le mouvement. Tout se passe comme si la jeunesse de tous les pays, en particulier la jeunesse estudiantine, qui a des moyens d'apprendre que l'ensemble de la jeunesse, hélas, n'a pas, tout se passe comme si cette jeunesse, dis-je, récusait en bloc tout ce que nous tentons de lui transmettre, en considérant comme artificiel le débat qui se déroule à travers le monde entre socialisme et capitalisme, entre régime communiste et régime libéral. Tout se passe enfin comme si cette jeunesse — osons le dire, mesdames, messieurs — semblait considérer que nous sommes, au fond, des complices devant elle, jouant chacun notre rôle dans une comédie humaine à laquelle elle n'entend rien et ne veut rien entendre.
Ne croyez pas que j'aie le goût, par-delà cette Assemblée, de plaire à tel ou tel. J'ai au contraire — vous me connaissez pour le savoir — l'habitude "d'agresser", de dire les choses les plus désagréables. Mais, honnêtement, quand je me trouve devant mon fils ou devant ses camarades, il me faut ou me taire parfois ou mentir parce que je ne trouve pas toujours de réponse aux questions qu'ils me posent.
Quelle différence entre la situation qui est présentement la nôtre et celle de nos parents qui, s'appuyant sur une belle et bonne certitude, avaient le sentiment qu'ils devaient nous transmettre leur héritage, avec l'espoir que nous n'y changerions rien, que non seulement nous l'accepterions, mais que nous le considèrerions comme un don des dieux ! Quelle différence entre nos parents et nous ! Car, au fond, mesdames, messieurs, à moins que je ne me trompe, nous doutons de nous-mêmes, nous doutons de cette civilisation admirable que nous sommes en train de construire.
(Mouvements divers)
Nous transmettons à nos enfants un monde sans image familière, un monde sans garanties ; nous transmettons à nos enfants un monde sans signification, et nous voudrions que nos enfants nous approuvent ! Nous voudrions qu'ils trouvent cela parfait.
Quant à moi, je ne peux pas imaginer que les choses se passent aussi aisément. Au cours de ce débat, on a souvent dit que seule une "poignée d'agités" était responsable des manifestations qui ont eu lieu.
Me tournant vers vous, monsieur le ministre de l'éducation nationale, je voudrais vous mettre en garde contre la tentation que vous pourriez avoir de vous fonder sur l'existence de ce petit nombre d'agités pour ne vous adresser qu'à eux et pour ne pas prendre en considération le problème des autres. Entre ces agités et la masse de ceux qui manifestent, il y a une identité d'angoisse, une réelle solidarité. Votre tâche est de faire en sorte que la masse — l'essentiel de notre jeunesse — ne se sente pas nécessairement solidaire du petit nombre de ceux que vous stigmatisez ou que vous stigmatiserez tout à l'heure.
Au risque de paraître très en dehors du sujet, je voudrais poursuivre mon analyse et dire que, dans ce débat, l'homme politique a une responsabilité qu'il n'a jamais eue.
Jadis, l'Université était en quelque sorte notre mauvaise conscience. Je veux dire que, génération après génération, elle posait à notre démocratie les questions que dictait le progrès. Il se trouve que, par un blocage assez difficilement explicable, depuis quelques années, ici comme ailleurs, l'Université n'est plus la mauvaise conscience des sociétés — je parle du corps professoral — mais qu'elle est frappée des mêmes scléroses, des mêmes difficultés, des mêmes hésitations que l'ensemble du corps social. L'homme politique se trouve alors placé devant son intégrale responsabilité.
Le temps n'est plus où l'individu se tournait vers la collectivité seulement pour obtenir d'elle quelques garanties. Aujourd'hui, l'individu se tourne vers la collectivité pour qu'elle définisse pour lui les signes symboliques, la signification globale de la civilisation. Et puisque l'Université ne crée pas les images que nous attendons d'elle, il faut bien que nous acceptions d'être les responsables de cette définition.
En fait, le rôle de l'homme politique a beaucoup évolué au cours des années récentes et aucun de nous n'est capable d'accomplir la totalité de sa mission s'il ne sait pas à la fois défendre l'homme contre les empiètements d'une société technologique, faire accepter par l'homme certaines servitudes du progrès, mais aussi communiquer à l'homme une certaine vision de la société et de son évolution.
C'est désormais notre rôle et je voudrais, m'adressant à vous tous, mesdames et messieurs les députés, demander à chacun d'entre vous s'il a conscience — je me pose à moi-même la question et j'y réponds négativement — de remplir ce rôle totalement.
Mais je voudrais, abandonnant ces considérations générales, entrer dans le problème plus immédiat dont nous débattons aujourd'hui, à la fois dans son aspect à court terme et dans son aspect à long terme.
Monsieur le ministre, dans quelques instants une manifestation va avoir lieu, qui peut dégénérer. Je crains qu'effectivement elle ne dégénère, et cette image m'obsède depuis tout à l'heure.
Me tournant vers vous, je vous demande si, après tout, vous n'êtes pas sensible — et comment pourriez-vous ne pas l'être ? — à l'angoisse de cette jeunesse qui, par-delà les acharnés, exprime un vrai problème, et si vous ne pouvez pas répondre de telle sorte qu'elle ait une bonne raison de revenir au cours normal des choses.
Ne vous entêtez pas de telle manière que, tout entière, progressivement, notre jeunesse se sente solidaire de ceux qui ont déclenché une manifestation sans peut-être mesurer les responsabilités qu'ils prenaient. Parce que vous êtes responsable, comprenez que, peut-être, votre rôle aujourd'hui est de prendre en considération l'attitude de jeunes gens et de jeunes filles qui croiraient déchoir, qui croiraient se nier eux-mêmes, qui croiraient abandonner toute fierté s'ils se désolidarisaient de leurs camarades sans que le Gouvernement les y ait invités par un acte positif.
Monsieur le ministre, j'ai peur que nous n'ayons, dans la soirée, à regretter de n'avoir pas su parler à la masse de notre jeunesse, peut-être indûment entraînée, mais animée par de réels et très profonds sentiments. Si nous ne parvenons pas à lui dire que des solutions s'esquissent, que l'Université n'est pas faite pour être gardée mais pour être libre, que les examens ne sont pas faits pour se dérouler sous la surveillance de la police mais pour être passés librement, et si le processus de désescalade n'est pas engagé, j'ai peur que nous n'ayons beaucoup de drames à regretter.
Je voudrais maintenant aborder un problème qui n'est peut-être pas à sa place aujourd'hui, mais qui est plus important encore, celui de l'évolution même de l'Université.
Nous avons beaucoup à faire et cela met en cause l'œuvre commune qui est la vôtre, messieurs les membres du Gouvernement. La réforme que vous avez entreprise pêche sur un point fondamental : elle apparaît aux yeux des étudiants et de leurs parents comme une abominable technologie pédagogique et non comme une nouvelle définition du rôle de l'Université.
Quand je me penche sur le détail des orientations que vous avez adoptées, j'ai tendance à les considérer comme mieux qu'acceptables. Mais lorsque je tente d'embrasser la réforme telle qu'elle se déroule sous nos yeux, j'ai tendance à n'y rien comprendre. Et encore si j'étais le seul ! Mais en définitive, ce qui est grave, c'est que votre effort m'apparaît beaucoup plus comme un ensemble de moyens techniques que comme une nouvelle philosophie de l'Université.
Monsieur le ministre, j'ai eu l'occasion de définir quelles pourraient être, à mon gré, les bases de l'Université dans un système d'éducation permanente. Je crois qu'il y a beaucoup à faire pour être certain que nous avons créé une égalité de chances, pour être certain qu'à un système de sélection et d'élimination sans espoir nous avons substitué un système d'orientation et de formation positive. Nous avons beaucoup à faire pour obtenir que les professeurs changent d'attitude à l'égard de leurs étudiants, qu'ils ne se considèrent pas comme des initiés qui détiennent un savoir, mais comme des aînés qui transmettent une méthode, un goût, une attitude. Nous avons beaucoup à faire pour que les étudiants aient le sentiment que l'Université les prépare à la vie active qui doit être la leur comme à la cité dont ils prendront un jour la responsabilité.
Nous avons beaucoup à faire, mais peut-être accepterez-vous que ma question orale sur l'éducation permanente soit bientôt inscrite à l'ordre du jour, pour que notre société, plutôt que de déléguer à une fraction d'elle-même — l'Université — la fonction d'enseigner, finisse enfin par considérer qu'elle doit être tout entière enseignante.
Monsieur le ministre, je voudrais conclure pour vous entendre. Mon propos était insolite. Il avait pour objet, non point d'accuser ceux qui, sur l'avant-scène, sont les acteurs du drame, mais de voir si le drame n'est pas parmi nous.
Quant à moi, je ne peux m'empêcher de me considérer comme responsable de cette angoisse, de cette nervosité que j'ai trouvée chez mon fils et chez ses camarades parce que, je le répète, il m'est très souvent arrivé de ne pas savoir répondre à leurs questions.
(Applaudissements sur plusieurs bancs de l'union des démocrates pour la Ve République, des républicains indépendants et du groupe Progrès et démocratie moderne)
II. Réponse de M. Alain Peyrefitte, ministre de l'éducation nationale.
M. le président. La parole est à M. le ministre de l'éducation nationale.
(Applaudissements sur les bancs de l'union des démocrates pour la Ve République — Plusieurs députés de la fédération de la gauche démocrate et socialiste : Démission ! Démission !)
M. Alain Peyrefitte, ministre de l'éducation nationale. Monsieur le président, mesdames, messieurs, si le Gouvernement a accepté que les questions des honorables parlementaires concernant l'agitation étudiante soient inscrites aussi rapidement à l'ordre du jour de l'Assemblée, c'est qu'il considère qu'une large information du Parlement et, à travers le Parlement, une large information de l'opinion publique est souhaitable pour une affaire qui s'est développée dans des conditions qui ne sont pas claires à tous, qui ont des aspects ambigus et qui paraissent même recéler quelques malentendus.
Dès le début de l'année universitaire, la situation à Nanterre était apparue préoccupante dans les départements de sociologie, de psychologie et de philosophie de la faculté des lettres. Une première série de grèves et d'incidents avaient eu lieu dans le courant du mois de novembre, qui avaient pour point de départ un problème d'équivalence entraîné par le passage de l'ancienne à la nouvelle licence.
À cette occasion, le doyen de la faculté des lettres et le corps professoral de Nanterre ont réagi dans un esprit d'extrême libéralisme. Ils ont cherché par tous les moyens à établir le contact avec les étudiants. Une commission de liaison, comme on l'a rappelé tout à l'heure, fut instituée au niveau de la faculté et, dans chacun des départements, une procédure identique fut mise en place. Le doyen prit même l'initiative de concéder des salles aux étudiants pour leur permettre de tenir les réunions qu'ils voulaient, fussent-elles des réunions politiques.
M. Pierre-Charles Krieg. Il a eu tort !
M. le ministre de l'éducation nationale. Cette volonté d'instaurer un dialogue permanent à tous les niveaux n'a pas été — reconnaissez-le, monsieur Estier — couronnée de succès.
M. André Fanton. C'est évident.
M. le ministre de l' éducation nationale. Progressivement, le ton est monté. Après une série d'épisodes dont je vous ferai grâce mais parmi lesquels on peut citer diverses tentatives de prendre d'assaut le pavillon administratif et d'envahir la salle du conseil, la mise à sac de salles et d'amphithéâtres, le bris du matériel, le badigeonnage des murs par des slogans et par des insultes aux professeurs, il devint de plus en plus clair que le fonctionnement régulier de la faculté ne pouvait plus être assuré, en dépit du sérieux et du calme dont continuaient à faire preuve l'immense majorité des étudiants de lettres et la totalité — je me hâte de le dire — des étudiants en droit.
Ce désordre, c'était le résultat que recherchait l'action méthodique du groupe des "enragés", comme ils s'appellent eux-mêmes.
L'idéologie de ce groupe qui joue le rôle central dans cette affaire est confuse : anarchisme, castrisme, maoïsme, tout s'y mêle, mais ce qui surnage, c'est le nihilisme.
Ni doctrine cohérente, ni foi ni loi, voilà ce qui caractérise ces "enragés" essentiellement acharnés à tirer parti de toutes les circonstances pour détruire.
Beaucoup d'entre vous ont parlé de dialogue. Ces "enragés" se refusent à ce dialogue et à toute proposition constructive. Ce sont ces étudiants, ou soi-disant tels, qui ont rendu inévitable, la semaine dernière, l'interruption de l'enseignement à la faculté des lettres de Nanterre, et non à la faculté de droit où — je tiens le préciser — les cours continuent d'être assurés dans d'excellentes conditions.
Et voilà que ces étudiants s'installent ensuite dans la cour de la Sorbonne où ils prennent la responsabilité de créer une situation analogue à celle de Nanterre.
Quels étaient donc les agissements quotidiens de ces "enragés" de Nanterre ? M. Fanton les a décrits tout à l'heure. Sous le nom d' "université critique", les élucubrations les plus saugrenues recevaient droit de cité, dans des amphithéâtres baptisés, pour les besoins de la cause, Fidel Castro, Che Guevara, Mao Tsé-Toung. Léon Trostky.
(Exclamations sur les bancs de l'union des démocrates pour la V' République)
M. André Fanton. Parce qu'on le leur avait conseillé.
M. le ministre de l'éducation nationale. La conséquence apparut peu à peu certaine : les enseignements, sans cesse perturbés, devenaient pratiquement impossibles ; des examens partiels furent sabotés le 1er avril, ce qui semblait une farce de mauvais goût ; le calme nécessaire à l'étude et à la recherche disparaissait. On en vint au point que les professeurs devaient négocier avec les "enragés" sur l'utilisation des salles et sur les programmes...
(Exclamations sur les bancs de l'Union des démocrates pour la Ve République)
M. Jean de Lipkowski. À qui la faute ?
M. Pierre-Charles Krieg. C'est scandaleux !
M. André Fanton. Voilà le résultat !
M. le ministre de l'éducation nationale. ... en attendant d'avoir à les consulter — pourquoi pas ? — sur les résultats des examens !
M. Pierre-Charles Krieg. C'est la conséquence de trop de faiblesse !
M. le ministre de l'éducation nationale. Devant ce mélange d'extravagance et d'hystérie, le doyen et le corps professoral de Nanterre ont fait preuve d'une patience, d 'une sérénité...
M. Pierre-Charles Krieg. D'une faiblesse !
M. le ministre de l'éducation nationale. ... qui paraissaient inépuisables.
M. Pierre-Charles Krieg. Et excessives !
M. le ministre de l'éducation nationale. Mais le moment devait venir où il fallait stopper la machine folle, ce qui fut fait par la décision de suspendre les cours.
Cette mesure, prise par le recteur, sur la demande du doyen, fut accueillie avec des nuances diverses de soulagement, sans provoquer d'opposition marquée de la part du corps professoral et des étudiants pour lesquels elle ne constitua en aucune façon une surprise.
Pourtant, la fermeture de Nanterre n'apporta point le répit qui aurait permis la reprise en main souhaitable et le rétablissement du calme si nécessaire à la veille des examens. Au contraire, l'agitation se transporta aussitôt à la Sorbonne où, d'ores et déjà, la situation était préoccupante sans être aussi détériorée.
Plusieurs fois, dans le courant du printemps, des incidents avaient éclaté qui avaient entraîné l'interruption d'enseignements et l'irruption, à l'intérieur des amphithéâtres et même dans la salle où siégeait l'assemblée de la faculté, d'étudiants et d'éléments étrangers à la faculté, provoquant deux débuts d'incendie et des actes de violence.
Mais les choses prennent un tour dramatique dans la journée du vendredi 3 mai. Des groupes que je n'appellerai point d'extrême gauche, mais d'ultra-gauche, ont délégué leurs plus ardents manifestants, les principaux "ténors" des "enragés" de Nanterre que la fermeture de leur faculté des lettres rendait disponibles pour aller exercer ailleurs leurs talents.
Ces extrémistes réunissent, dans la cour de la Sorbonne, à partir de quatorze heures, 300 à 400 étudiants dont une partie sont armés de gourdins, de matraques, de manches de pioches et même de pioches.
Un groupe d'étudiants d'extrême droite, appartenant au mouvement dit "Occident", est réuni rue d'Assas. Un commando avec casques, boucliers et gourdins s'en détache, se dirigeant vers la Sorbonne où il essaiera de pénétrer.
Devant cette menace, ceux des manifestants qui sont encore dans la cour et qui n'étaient pas encore armés, se précipitent dans divers locaux de la Sorbonne et se mettent à casser des tables et des chaises pour en transformer les pieds en gourdins.
Le recteur, responsable de l'ordre intérieur des enceintes universitaires, se trouve placé devant un dilemme : doit-il "laisser faire et laisser casser ?", ou doit-il empêcher que le désordre ne dégénère ?
De part et d'autre, il n'y a nul doute qu'on était armé, je ne dirai pas jusqu'aux dents, mais sûrement jusqu'aux pioches et jusqu'aux barres de fer. Naturellement, chaque groupe rejetait sur l'autre la responsabilité d'une attaque éventuelle.
Mais qui peut assurer que les armes accumulées à l'intérieur de la cour de la Sorbonne par ces groupuscules d'ultra-gauche ne l'étaient que pour le cas de légitime défense ? Et comment, mesdames, messieurs les députés, ne pas ressentir une grande inquiétude devant les propos, tant de fois tenus par les étudiants du groupe "Occident", déclarant qu'ils avaient l'intention de rougir le pavé du sang de leurs adversaires ?
C'est dans cette conjoncture que le recteur a été amené à la décision de faire évacuer la cour par les agents de la paix municipaux. Je sais que cette décision a été ressentie par beaucoup comme une atteinte intolérable aux privilèges universitaires. Jamais, a-t-on dit, et en aucun cas, la police ne doit franchir le seuil d'une enceinte universitaire, et tout particulièrement de la plus glorieuse de nos institutions universitaires.
Cette façon de sentir, j'ai pu éprouver à quel point elle est répandue chez les étudiants et chez les professeurs. Elle a vraiment tous les caractères d'un tabou et vous savez tous, mesdames, messieurs, que la conscience collective frémit quand un tabou est violé. Mais je note que le tabou, en la circonstance, a été violé d'abord quand des groupes armés ont occupé la cour de la Sorbonne. Sous prétexte de ne jamais laisser entrer la force publique dans les enceintes universitaires, doit-on les livrer aux milices armées de toutes les factions ?
(Applaudissements sur Ies bancs de l'union des démocrates pour la V' République et du groupe des républicains indépendants)
D'ailleurs, la réponse de la tradition universitaire à cette question est formelle. L'entrée de la police à la Sorbonne n'est pas, comme l'ont dit MM. Estier et Sudreau, une décision sans précédent. Elle a provoqué des réactions émotionnelles dont l'inspiration est respectable, mais dont les bases — je l'indique plus particulièrement à l'intention de M. Estier et de M. Sudreau — sont fausses. Il existe plusieurs précédents. La police est entrée à la Sorbonne pour assurer l'ordre sous toutes les Républiques. Pour ne pas remonter au déluge, laissez-moi donner lecture d'une question écrite posée par M. Lamoureux à mon prédécesseur de l'époque, le 2 mars 1936, et publiée au Journal officiel de la Chambre des députés du 20 mars 1936. "M. Lamoureux demande à M. le ministre de l'éducation nationale si la police a été quelquefois appelée à concourir au rétablissement de l'ordre à l'intérieur des établissements universitaires et, d'une façon générale, quels principes suit l'université de Paris pour recourir à la force publique ?"
Voici la réponse de mon prédécesseur ...
M. Guy Desson. Qui était-ce ?
M. le ministre de l'éducation nationale. Il n'est pas désigné dans l'extrait du Journal officiel que j'ai sous les yeux.
Mais vous devriez savoir que le nom des ministres n'est jamais mentionné dans les réponses aux questions écrites.
M. Pierre-Charles Krieg. Rassurez-vous, monsieur Desson, ce devait être un de vos amis !
M. le ministre de l'éducation nationale. Je dois dire qu'il y en a eu tellement pendant ces quelques mois que je suis incapable de répondre à une telle question.
Voici donc la réponse de mon prédécesseur :
"1° À plusieurs reprises au cours des dernières années, et notamment en mars 1921, en mars 1925, en décembre 1931, la veille de Pâques 1933, en novembre 1933, en mai 1934 et en janvier 1936, la police a été appelée par les doyens des facultés de lettres, de sciences et de droit à rétablir l'ordre dans ces établissements ;
2° C'est au cours d'une séance du 25 mai 1908 que le conseil de l'université de Paris a déterminé les principes à suivre pour recourir à la force publique. M. Ernest Lavisse ayant exprimé l'avis que "MM. les doyens ne devaient se faire aucune sorte de scrupule de recourir à la force publique lorsque l'intérêt des études et le bon renom de l'université l'exigent", le conseil a adopté les règles suivantes : "En cas de désordres graves, les doyens peuvent recourir à la force publique pour rétablir et maintenir l'ordre dans les cours, vestibules, galeries. Ils doivent la requérir dans le cas où des actes délictueux seraient commis soit dans les services extérieurs, soit dans les services intérieurs".
Est-ce que c' est clair, messieurs Sudreau, Estier et Baillot ?
(Applaudissements sur les bancs de l'union des démocrates pour la Ve République)
Dans les vingt années qui suivirent la réponse à cette question écrite de 1936, nombreuses furent les interventions de la police dans les facultés.
M. Claude Estier. Puis-je vous interrompre, monsieur le ministre ?
M. le ministre de l'éducation nationale. Volontiers.
M. le président. La parole est à M. Estier, avec l'autorisation de l'orateur.
M. Claude Estier. Monsieur le ministre, je ne crois pas avoir affirmé tout à l'heure que c'était la première fois que la police entrait dans la Sorbonne. J'ai dit que c'était la première fois que la Sorbonne était fermée. C'est sur ce point que j'aimerais avoir votre réponse.
M. le ministre de l'éducation nationale. Je suis prêt à faire la même démonstration. La Sorbonne a été fermée à de nombreuses reprises et les cours ont été suspendus plus souvent encore.
Plusieurs députés de la fédération de la gauche démocrate et socialiste. Quand ?
M. le ministre de l'éducation nationale. Je n'ai pas sous les yeux la liste des fermetures de la Sorbonne et des suspensions de cours. Je ne puis la citer de mémoire, mais je la tiens à votre disposition si vous le désirez.
En tout cas, j'affirme avec la plus grande certitude qu'il y a eu de nombreux précédents sous toutes les Républiques.
(Applaudissements sur les bancs de l'union des démocrates pour la Ve République )
Passons sur ces vingt années, de 1936 à 1956, qui furent troublées.
Depuis 1956, à plusieurs reprises, des affrontements entre groupes d'extrémistes ont conduit, notamment le recteur Sarrailh et le doyen Renouvin, deux fois dans les premiers mois de 1958, à provoquer l'intervention de la police. Des échauffourées sérieuses s'étaient alors produites à l'intérieur de la Sorbonne, ce qui n'a été nullement le cas cette fois.
Moi-même, le 21 février dernier, monsieur Fanton, j'ai usé de la même procédure. Un commando d'étudiants ayant hissé des drapeaux chinois sur la chapelle de la Sorbonne, dans la minute qui a suivi le moment où j'appris celte nouvelle, j'adressai à M. le recteur le télex suivant : "Vous demande faire amener drapeaux étrangers hissés sur la Sorbonne".
À la suite de quoi le recteur signa, quelques minutes plus tard, à dix-huit heures quarante-cinq, le mandat de réquisition suivant : "Le recteur d'académie délivre par la présente lettre réquisition aux autorités de police et aux sapeurs-pompiers de procéder, par toutes les voies d'accès appropriées, à l'enlèvement des drapeaux étrangers hissés sur les bâtiments de la Sorbonne".
La réquisition fut suivie d'effet vers dix-neuf heures. II y avait encore dans la cour une dizaine d'étudiants qui ont insulté les intervenants.
De toute manière un privilège, si respectable soit-il, doit-il être traité comme un impératif absolu devant lequel tous les autres doivent céder ? Supposons que le recteur ait laissé les choses aller, qu'il ait attendu, les bras croisés, le choc qui paraissait de plus en plus inévitable entre l'ultra-gauche et l'extrême droite. Il n'est pas difficile de prévoir ce qui se serait produit : des scènes de violences — il s'en était déjà produit — des affrontements sanglants auraient très vraisemblablement conclu la rencontre de ces deux bandes.
Qu'auraient dit ceux qui regrettent la décision rectorale si quelques blessés étaient restés sur le carreau dans la cour de la Sorbonne le vendredi soir ?
On entend très bien de cette tribune les tirades sur la passivité de l'administration...
M. André Fanton. Certes !
M. le ministre de l'éducation nationale. ... sur la démission des autorités qui laissent sans réagir les étudiants en venir aux mains et déshonorer ainsi les institutions universitaires.
Le recteur était parfaitement conscient des graves risques qu'impliquait sa décision. Depuis six mois, il avait sans cesse renoncé à faire appel aux forces de l'ordre.
Sans doute, monsieur Estier, est-il toujours facile, après coup, de réécrire l'histoire. Mais je suis sûr que tous ceux qui connaissent la carrière scientifique, l'intégrité, la haute conscience de M. le recteur Roche ne peuvent pas douter que ce qu'il a fait. Il l'a fait en pleine connaissance de cause.
(Applaudissements sur les bancs de l'union des démocrates pour la Ve République)
Je tiens à souligner aussi que sa décision fut prise avec le plein assentiment du doyen de la faculté de lettres de Paris, M. Durry, dont la haute conscience, la noblesse et le respect des traditions universitaires sont connus de tous.
Le recteur a donc fait appel aux agents de la paix municipaux à quinze heures, et c'est à seize heures cinquante seulement, presque deux heures après, au cours desquelles la température n'a cessé de monter à l'intérieur et à l'extérieur de la Sorbonne que le commissaire de police, ayant eu confirmation écrite de la réquisition du recteur — car il avait demandé une confirmation écrite — a fait entrer les agents de la paix pour procéder à l'évacuation de la cour. On ne peut pas dire qu'il y ait eu précipitation.
Je ne sais pas d'où vous tirez vos témoignages, monsieur Estier, mais je peux affirmer que cette évacuation s'est déroulée sans le moindre incident. Les manifestants ont obéi sans aucune difficulté à la sommation qui leur a été faite de sortir de la cour en vue des vérifications d'identité, et aucun des manifestants de la cour de la Sorbonne — je tiens à le souligner — n'a été l'objet de poursuites.
Il est vraisemblable toutefois qu'un malentendu se soit produit à ce moment précis dans l'esprit des manifestants qui étaient massés aux abords de la Sorbonne : en voyant devant la porte de la Sorbonne les cars de police dans lesquels montaient certains de leurs camarades pour vérification d'identité, il est possible qu'ils aient cru qu'on allait les inculper, et que cette supposition ait déchaîné leur colère.
M. le ministre de l'intérieur a décrit les événements qui se sont succédé depuis lors et les échauffourées de vendredi après-midi ; je n'y reviendrai pas, d'autant qu'ils posent essentiellement des problèmes d'ordre public qui dépassent la compétence du ministre de l'éducation nationale.
Malheureusement — il faut le dire — un phénomène de contagion passionnelle s'est rapidement produit. Des groupes d'extrême gauche, des "groupuscules pseudo-révolutionnaires", comme dit L'Humanité, étaient prêts à en découdre avec des groupes d'extrême droite ou avec d'autres groupes d'extrême gauche. Ils se sont tous retournés contre la force publique qui voulait les séparer.
(Rires)
On a assisté alors à une escalade de la violence.
Un député de la fédération de la gauche démocrate et socialiste. Vous avez réussi !
M. le ministre de l'éducation nationale. Nombre d'étudiants qui ne faisaient partie d'aucun groupe organisé se sont joints aux premiers.
Mesdames, messieurs, nous savons tous que, lorsqu'un jeune voit un autre jeune aux prises avec la police, même s'il ne sait pas de quoi il s'agit, il prend instinctivement le parti de ce jeune contre le policier.
Mais j'insiste sur le fait que des éléments étrangers, étrangers à la France ou étrangers à l'université, ont joué un rôle important dans cette escalade. Comme on l'a dit, la moitié des manifestants interpellés régulièrement au cours de toutes les manifestations n'avaient pas la qualité d'étudiant. Des professionnels du combat de rue — vous avez parfaitement raison, monsieur Flornoy — ont organisé les manifestations en forme d'émeutes. À plusieurs reprises, certains organisateurs des manifestations étudiantes se sont aperçus avec stupeur — ils nous en ont fait la confidence, mais trop tard — qu'ils avaient joué le rôle d'apprentis sorciers.
De toute façon, le Gouvernement n'admet pas, et aucun gouvernement digne de ce nom ne peut admettre que des revendications, si légitimes qu'elles puissent être, prétendent s'imposer par la violence dans la rue.
(Applaudissements sur les bancs de l'Union des démocrates pour la Ve République et des républicains indépendants)
M. Fernand Dupuy. Me permettez-vous de vous interrompre, monsieur le ministre ?
M. le ministre de l'éducation nationale. Volontiers !
M. le président. La parole est à M. Dupuy, avec l'autorisation de l'orateur.
M. Fernand Dupuy. Je vous remercie, monsieur le ministre.
Je viens de recevoir une délégation de tous les professeurs de la faculté des sciences.
M. Marcel Bousseau. Communistes !
M. Fernand Dupuy. Cette délégation, qui comprenait les professeurs Kastler et Monod, prix Nobel, et était venue avec l'assentiment du doyen, M. Zamansky, m'a déclaré : "Il est dix-huit heures, dans une demi-heure nous risquons un affrontement très grave".
Elle m'a demandé avec beaucoup d'insistance de vous soumettre une proposition, monsieur le ministre, afin qu'une réponse y étant donnée immédiatement, cet affrontement puisse être évité.
(Exclamations sur les bancs de l'union des démocrates pour la Ve République et des républicains indépendants)
M. Jacques-Philippe Vendroux. C'est du chantage !
M. Fernand Dupuy. Ces professeurs — M. Kastler et M. Monod — sont prêts à servir d'intermédiaires entre les étudiants et le Gouvernement et ils assurent qu'ils maintiendront l'ordre dans le quartier Latin.
Il était de mon devoir de vous donner cette information. Si vous ne répondez pas à cet appel vous risquez, monsieur le ministre, de prendre la responsabilité de désordres extrêmement graves.
(Applaudissements sur les bancs du groupe communiste et de la fédération de la gauche démocrate et socialiste — Exclamations sur les bancs de l'union des démocrates pour la Ve République)
M. Pierre-Charles Krieg. C'est de la provocation ! C'est scandaleux !
M. le ministre de l'éducation nationale. Monsieur Dupuy, je n'ai pas attendu que vous receviez des délégations pour en recevoir, moi aussi.
Un député de la fédération de la gauche démocrate et socialiste. Pas les mêmes.
M. le ministre de l'éducation nationale. Et puisque la violence a connu une escalade, rien n'est plus urgent que de favoriser une désescalade et de dépassionner le débat.
M. Pisani m'a lancé un appel à cet égard. D'innombrables universitaires m'ont lancé un appel dans la journée, exactement dans le même sens.
M. Jacques Duhamel. Et quatre prix Nobel !
M. le ministre de l'éducation nationale. Je vais tâcher de répondre à cet appel pour ce qu'il comporte d'immédiat et je traiterai tout à l'heure de tous les aspects du problème qui sont à plus long terme.
La suspension des cours à la faculté des lettres de Nanterre et dans certaines parties de la faculté des lettres de Paris a été due à la dégradation progressive des conditions du travail universitaire. L'objectif annoncé par les autorités universitaires compétentes et par le ministère de l'éducation nationale, confirmé ce matin par le Gouvernement, a toujours été la reprise rapide des cours.
Mais il est clair que ce qu'il s'agit de reprendre, ce sont des cours ; ce ne sont pas des manifestations de violence dans les amphithéâtres. Il est clair que l'on se trouverait dans une situation insoluble si l'agitation qui a amené la suspension des enseignements devait recommencer avec la reprise des cours. Par conséquent, une telle mesure ne peut pas être prise dans un climat de désordre et de violence.
D'autre part, cette mesure ne peut reposer que sur la confiance faite au corps enseignant, faite aux étudiants aussi, en ce qui concerne le maintien de l'ordre vis-à-vis d'éventuels agitateurs ou provocateurs, le maintien du calme indispensable au travail de l'université et au fonctionnement de ses institutions. Si ces conditions paraissent réunies, la reprise des cours à la faculté des lettres de Paris-Sorbonne et à la faculté des lettres de Nanterre pourrait intervenir dès que le recteur et les doyens concernés le jugeront possible, c'est-à-dire, je l'espère, que cette reprise pourrait commencer dès demain après-midi.
Je n'ai pas attendu qu'une proposition me soit faite par M. Dupuy pour lancer déjà un message dans ce sens.
(Applaudissements sur les bancs de l'union des démocrates pour la Ve République et des républicains indépendants)
Parlons maintenant, si vous le voulez bien, des problèmes à plus long terme puisque, comme disait excellemment M. Guichard, l'arbre ne doit pas nous cacher la forêt.
Ces revendications d'étudiants sont-elles fondées ? Mesdames, messieurs, il est d'autant plus difficile de répondre que l'on ne sait pas, au juste, de quelles revendications il s'agit. Que cherchent les manifestants dans la mesure où ils le savent eux-mêmes et où ils ne sont pas seulement victimes de l'engrenage de la violence ?
Penchons-nous donc avec sang-froid, avec sympathie sur l'inquiétude des étudiants.
N'éludons pas le vrai problème que, par exemple, M. Pisani et M. Flornoy ont traité tout à l'heure. Nous comprenons l'anxiété des jeunes devant le monde contemporain. Les jeunes ont le droit de s'émouvoir ; ils ont le droit de contester ; ils ont même le droit de se tromper.
Mais il est clair qu'au-delà des difficultés contingentes que rencontre l'université de Paris, au-delà des facteurs passionnels qui ont contribué à étendre démesurément l'agitation au cours des derniers jours, au-delà même du heurt constant, permanent des générations, auquel on assiste dans le monde entier, et souvent avec plus de violence encore que chez nous, un sérieux problème de fond est posé depuis quelques années déjà. Il concerne les principes mêmes sur lesquels est fondée notre université, dans son organisation comme dans son fonctionnement.
Devant des étudiants qui contestent l'enseignement reçu et qui, parfois même, refusent de recevoir cet enseignement, certains professeurs finissent par douter du sens de leur mission. Professeurs et étudiants se retrouvent d'abord dans une sorte d'angoisse — le mot de M. Pisani n'est pas trop fort — puis dans un refus qui est sans issue. Le pays, l'opinion, constatent ce malaise et ne le comprennent pas très bien.
Tels sont les ressorts profonds de la crise. Avant tout, cette crise est évidemment une crise de croissance.
Depuis dix ans, la France est, de tous les pays du monde, celui où le taux de croissance des effectifs universitaires, du nombre des enseignants, des crédits, des équipements, est de beaucoup le plus élevé.
Comment notre pays ne connaîtrait-il pas "la crise de croissance" que connaissent la plupart des universités étrangères ? En 1938-1939, il y avait 60.000 étudiants inscrits ; en 1955-1956, il y en avait 150.000 ; en 1962-1963, 280.000 et en 1967-1968, nous dénombrons 605.000 étudiants, dont 514.000 en facultés et 91.000 en instituts universitaires de technologie, dans les grandes écoles, dans les classes préparatoires aux grandes écoles et également aux écoles un peu moins grandes.
Les effectifs ont doublé en quinze ans, puis en huit ans, puis MM. Guichard, Fanton et Sudreau ont justement insisté sur cet aspect des choses. Il n'est malheureusement pas possible de laisser s'engager à l'aveuglette 600.000 étudiants dans n'importe quel type d'études et d'assurer simultanément à chacun une certitude quant aux débouchés de son choix. Ce n'est pas possible.
Le problème qui se pose ainsi à nous, à la nation tout entière, dépasse donc très largement le cadre des simples mesures arbitraires de sélection qu'a évoquées M. Estier. Il s'agit d'introduire dans l'université un système de planification souple qui mette l'université en harmonie avec la société. Cette notion, mesdames, messieurs, soulevait encore naguère, quand nous la proclamions, des protestations indignées. Puisse la crise que nous traversons montrer à tous que cette grande tâche de la planification de l'enseignement supérieur est indispensable, inévitable et urgente.
Je me propose, lors du débat sur l'éducation nationale qui aura bientôt lieu dans cette enceinte, de vous exposer tout à fait à fond mon projet : diversification des types d'enseignement post-secondaires, création de voies de dérivation, régulation des flux. Nous ne laisserons rien dans l'ombre.
D'ores et déjà, du reste, cette œuvre a commencé. Mon prédécesseur a entamé, en 1965, la construction des instituts universitaires de technologie. Le succès de cette nouvelle formule montre assez l'intérêt que beaucoup de jeunes y attachent. Nous continuerons en créant très prochainement des types nouveaux d'enseignement et de formation. Le drame est en effet que la brutale expansion que l'on connaît dans le domaine de l'enseignement supérieur ne s'est pratiquement portée que vers la multiplication des facultés traditionnelles.
Cependant tout en rénovant, tout en diversifiant, il ne faudrait pas pour autant renier certaines valeurs, certaines formes traditionnelles même, qui devront subsister et dans lesquelles la préoccupation de recherche et d'enseignement liée à cette recherche devront pouvoir s'intégrer et être préservées. Des établissements nouveaux, assurant une liaison plus étroite avec le monde extérieur, devraient, dans un premier stade, être conçus comme des établissements pilotes, rompant avec la tradition, assurant des enseignements plus cohérents, mieux tournés vers la vie, organisés en grands départements, mettant en œuvre une pédagogie plus active et jouissant pour ce faire d'une autonomie plus large, de manière à s'adapter à tout moment aux besoins nouveaux de l'économie et de la société, aux besoins nouveaux d'un monde en transformation permanente.
C'est à cette tâche, mesdames, messieurs, que nous nous employons.
L'heure des décisions est venue. Si difficiles que puissent être ces décisions, puisqu'elles se heurtent à des habitudes et même, je dirai presque, à des tabous.
[…]
Vers un essai de commentaire...
Le ton un peu trop solennel voire péremptoire sinon catastrophique adopté par l'excellent Edgard Pisani dans son discours du 8 mai 1968 ne doit pas nous empêcher d'examiner plus sereinement les faits dont il est question, avec notre évident et certes confortable recul. Qu'on le veuille ou non, les évènements de mai 68 furent le fait d'une infime minorité de jeunes, l'essentiel de ces classes d'âge-là étant au travail (en usine, aux champs) depuis près d'une dizaine d'années. Il s'agissait d'étudiants ou de pseudo-étudiants souvent très socialement favorisés, et mentalement attardés dans l'adolescence — et pour l'essentiel parisiens —, dont l'unique volonté était de foutre le bordel, à tous les sens du terme.
On se souvient que le "mouvement de mai" trouva sans doute sa lointaine origine dans l'interpellation grossière par un pédophile assumé nommé Cohn-Bendit, du ministre de la Jeunesse et des Sports François Missoffe (1919-2003), venu à Nanterre, le 8 janvier 1968, inaugurer une piscine universitaire :
— Et nos problèmes sexuels ? s'écria le bouillant "étudiant" franco-allemand.
— Trempez-vous dans la piscine, lui répondit du tac au tac le ministre, aussitôt l'objet d'une féroce bronca.
Les futurs "enragés", bandes disparates et agressives de fainéants jouisseurs, n'étaient donc qu'une infime minorité parmi la jeunesse : la lettre adressée à Misoffe, par une certaine France Gall (conscrite de la propre fille du Ministre, devenue plus tard Françoise de Panafieu) peut — entre autres — en témoigner. Quoi qu'il en soit, et parce qu'il est tellement plus facile de labourer à la pente, comme l'a rappelé Marcel Pagnol après Montaigne, le joli mois de mai vit les choses tourner à l'aigre.
Le sévère Vladimir Jankélévitch, qui était aux premières loges, se rappelle : "Les étudiants, c'est pas un troupeau, c'est un peuple, la nation étudiante... En 68, c'étaient même des peuplades, des peuplades un peu sauvages, on aurait une république de sauvages... j'étais étonné après avoir quitté Censier de retrouver le monde civilisé, après avoir passé une journée à crier, à nous démener, à faire je ne sais pas quoi, d'ailleurs... parce que vous savez, les journées de 68 à Censier et à la Sorbonne, c'était vraiment épuisant, il fallait de la trempe pour y tenir le coup".
Pas seulement tenir le coup, comme le rapporte cet excellent philosophe ; mais aussi le tirer, si on me permet cette indélicatesse passagère. On se souvient que la première "revendication légitime" de ces zozos était de pouvoir accéder librement aux chambres des filles… Et on n'oubliera pas que la Sorbonne "occupée" (et pas qu'elle !) connut sa salle dite de "relaxation sexuelle" ; au début de cette année, dans le premier tome d'un ouvrage qui fera date (à mon avis), Histoire intime de la Vᵉ République, l'éditorialiste de l'hebdomadaire Le Point, familièrement désigné "F.-O.G." a rapporté qu'il y goûta, plus qu'à son tour, les délices de Capoue (ou, plus prosaïquement, de la rue Blondel…). Très récemment, j'ai pu lire sous la plume d'un médecin, dans un éditorial opportunément intitulé Le désenchantement du monde, ce jugement lapidaire : la libération sexuelle a… affranchi les prédateurs. À méditer…
Mais retrouvons un peu de tenue, et mentionnons deux témoignages (parmi tant d'autres), de professeurs ayant eu à subir les lamentables assauts et lazzis (parfois les voies de fait) de ces hordes débridées sont à retenir, ici.
D'abord, le jugement définitif du doyen de la faculté des sciences de Paris, Marc Zamansky (1916-1996), parlant peu charitablement d'une "masse d'inaptes et de désinvoltes"... "soi-disant en lutte contre une société qu'ils jugeaient sévèrement, sans bien connaître ses mécanismes, certains de conserver leurs privilèges, y compris celui de dire n'importe quoi".
Certains de conserver leurs privilèges, on l'a bien vu avec la résistible ascension sociale de ces "enragés", trotskistes pour bon nombre d'entre eux, depuis le sinistre Cohn-Bendit, qui coule actuellement une heureuse retraite dorée d'ancien député européen, jusqu'au triste personnage Geismar-Bloch (repris de justice et radié de la Fonction publique) à qui Jospin (autre trotskiste) octroya en 1990 le grade... d’Inspecteur général de l'Instruction publique ! En passant par les Krivine et autres July... Mais la liste de ces odieux profiteurs serait tellement longue à établir...
Y compris le privilège de dire n'importe quoi : est-il permis de mentionner ici qu'une des affiches les plus remarquées et populaires de cette période consistait en une caricature du Président de la République d'alors, revêtu de son uniforme et bâillonnant l'emblème de la République, flanqué de la mention : DE GAULLE… C'EST LE FASCISME… Pauvres nullards incultes et outrageusement privilégiés !
Et par ailleurs le beau texte de réflexion de Georges Gusdorf (1912-2000), "La nef des fous : Université 1968", ouvrage hélas oublié et qui mériterait d'être repris et sérieusement médité, et dont voici un court extrait (la suite étant à rechercher sur ce même site !) :
Au cours de l'hiver 1967-1968, un de mes collègues, sociologue, proposa à ses étudiants comme thème de réflexion "l'interdit". Le sujet fut traité par une jeune fille laquelle se borna à déclarer que la question était intraitable : "Comment pouvons-nous parler de l'interdit, puisque tout est interdit ; les étudiants n'ont aucun droit et se heurtent partout à des tabous qui répriment la libre expression de leurs désirs, de leurs sentiments et de leurs volontés...".
Le professeur objecta que la manifestation d'opinions de cet ordre était la meilleure preuve de l'existence d'un régime libéral. Sous un régime autoritaire ou totalitaire, personne n'ose se plaindre de quoi que ce soit. Affirmer librement que l'on n'est pas libre, c'est attester que l'on jouit de la liberté.
Naturellement, la demoiselle en question ne fut pas convaincue ; elle continua à se croire victime des horribles pressions et répressions sociales, et prisonnière d'un univers qui ne reconnaît pas l'infinie valeur des aspirations adolescentes. Cet incident minime préfigure ce que devait être quelques mois plus tard la révolte des étudiants en son exigence la plus extrême. Eux aussi s'insurgeaient au nom de la liberté — et par exemple ils ont maintes fois dénoncé l'attitude criminelle de la police qui, au lieu de les laisser paisiblement dépaver le Quartier latin, couper les arbres, briser les vitrines et entasser les automobiles les unes sur les autres, se permit d'intervenir contre les barricades... après avoir patiemment assisté à leur construction. Seule la sauvagerie des forces de l'ordre était responsable de l'émeute, la police n'avait qu'à laisser messieurs les étudiants mettre en œuvre leur liberté créatrice sans intervenir contre eux.
Une telle conception de la "liberté" peut surprendre ceux qui sont habitués à admettre que la liberté des uns ne doit pas empiéter sur la liberté des autres, porter atteinte aux biens privés et publics ni troubler l'ordre commun. Pour les émeutiers, la liberté était une valeur absolue, une aspiration totalitaire à la satisfaction de toutes les exigences.
Oui, il convient de lire avec un admiratif respect le discours à la Chambre de l'ancien ministre de l'Agriculture Pisani. Mais en y ajoutant, ici ou là, de fort nombreux bémols.
Accéder au second "grand" discours d'Edgard Pisani...
[in Le vieil homme et la terre, p. 55]
