P. Carrias
Les pages qui précédent ont été écrites au début de l'année 1997, à la demande de Jean Teyssier, en vue de réfuter la thèse exposée par William Reymond au sujet de l'affaire Dominici, lors d'une réunion publique qu'il venait de tenir à Digne. Elles supposent connues les circonstances du triple crime de Lurs et de l'enquête dont il a fait l'objet. Afin d'éclairer le lecteur pour qui ces faits ne seraient pas familiers, il semble aujourd'hui utile de les rappeler dans leur ordre chronologique, en dehors de toute polémique et le plus objectivement possible.
Les paragraphes sont suivis d'un ou plusieurs groupes de lettres indiquant la source des renseignements qu'ils contiennent. Les sources sont explicitées en fin de page.
1952
Le 27 juillet 1952, une famille britannique débarque à Dunkerque, pour passer quelques jours de vacances en France. Sir Jack Drummond directeur de laboratoire, 61 ans, est accompagné de son épouse, Lady Ann née Wilbraham, 47 ans, et de leur fille Elisabeth, 10 ans. A bord de leur voiture de marque Hillman, ils ont pour but de se rendre à Villefranche-sur-Mer où leurs amis Marrian les ont invités à séjourner dans une villa dont ils disposent. IP+GD
Après un détour par Domrémy, ils font étape à Digne durant la nuit du 30 juillet au 1er août. Sir Jack y achète trois billets d'entrée à un spectacle taurin prévu pour le lundi 4 août. A cette date, la famille Drummond revient effectivement à Digne et, après avoir assisté à ce spectacle, reprend la direction de Villefranche-sur-Mer, par la vallée de la Durance. Parvenu dans la commune de Lurs, Sir Jack s'arrête au bord de la route nationale n° 96, en vue d'y passer la nuit. IP
L'endroit qu'il choisit, sous un mûrier situé à gauche de la route en allant vers Aix, se trouve à 165 mètres au nord de la ferme de la Grand'Terre habitée par une famille de cultivateurs. Celle-ci est composée de Gaston Dominici, 75 ans, de son épouse, Marie née Germain, 71 ans, de leur fils Gustave, 32 ans, de leur belle-fille Yvette née Barth, 20 ans, et du petit Alain, fils de Gustave et Yvette, 10 mois.
Le lendemain matin, vers 6 h, Gustave Dominici arrête un motocycliste qui passe sur la route, Jean-Marie Olivier et lui demande de prévenir la gendarmerie qu'il a entendu des coups de feu dans la nuit, et qu'il vient de découvrir un cadavre. IP+GD
Arrivés sur les lieux vers 7 h 30, les gendarmes de Forcalquier y constatent la présence non d'un, mais de trois corps. Celui de Lady Ann, enroulé dans une couverture, se trouve près de la voiture et celui de Sir Jack, couvert d'un lit de camp renversé, du côté opposé de la route; ils semblent l'un et l'autre avoir été tués par balles d'armes à feu. Sir Jack présente également une blessure à la main droite. A 75 mètres environ de sa mère gît Elisabeth, au delà d'un pont sur la voie ferrée Marseille-Veynes, dans une pente descendant vers la Durance; elle porte à la tête des traces de coups profonds faits avec un instrument contondant. GD+PJ
Sous les ordres du capitaine Henri Albert, les gendarmes procèdent aux premières constatations. Ils découvrent près de la voiture Hillman trois étuis vides et une cartouche non percutée paraissant provenir d'une arme de guerre. A proximité du corps d'Elisabeth, ils remarquent des traces de pas qu'ils cherchent à protéger, mais qui se révèleront inexploitables. Ils constatent, dans la voiture et tout autour, un très grand désordre.
Le docteur Henri Dragon, médecin à Oraison, est appelé sur les lieux. Il attribue la mort des parents à des blessures par balle et celle de l'enfant à l'éclatement du crâne. L'autopsie pratiquée le soir-même à Forcalquier par les médecins légistes Girard et Pierre Nalin confirmera ces conclusions.
Le capitaine Albert prévient le procureur de la République de Digne, Louis Sabatier, qui ouvre une instruction confiée au juge d'instruction Roger Périès. Ces magistrats se transportent sur les lieux, accompagnés du greffier Émile Barras. GD+PJ
Outre les autorités administratives et judiciaires, une foule de curieux afflue sur les lieux que les gendarmes parviennent mal à protéger. WR+PC
Le juge Périès confie l'enquête à la 9e brigade de police judiciaire de Marseille. Celle-ci délègue pour y procéder le commissaire Edmond Sébeille, accompagné d'une équipe d'inspecteurs. IP+PJ
Peu après leur arrivée, l'inspecteur Henri Ranchin aperçoit à la surface de l'eau, dans un bras mort de la Durance, la crosse brisée d'une arme de guerre dont il découvre le canon, immergé un peu en amont. Il s'agit d'une carabine américaine à répétition de marque Rock-Ola en mauvais état, sommairement réparée à l'aide d'un collier en aluminium et d'un morceau de fil de fer. Un éclat de bois trouvé sous la tête de la petite Elisabeth, lors de l'enlèvement de son corps, s'adapte exactement dans un creux de la crosse brisée. Une expertise opérée ultérieurement montrera que les douilles trouvées sur place ont été tirées par cette arme. PJ+PC
De son côté, l'inspecteur Charles Girolami constate la présence d'un pantalon de velours appartenant à Gaston Dominici, fraîchement lavé, qui sèche près du logement de celui-ci. De même, le sous-préfet de Forcalquier, présent sur les lieux, signale un pantalon bleu suspendu à une fenêtre de la ferme. Mais ces éléments ne sont pas exploités. CG+PC
En revanche, la carabine Rock-Ola est présentée à de nombreux témoins, dont aucun ne dit la reconnaître. Toutefois, à sa vue, Clovis Dominici, fils aîné de Gaston, manifeste une vive émotion et tombe à genoux; mais il se ressaisit rapidement et, malgré les questions pressantes du commissaire Sébeille, ne fait aucune déclaration qui permette à l'enquête d'avancer. ES
Parmi les témoins qu'entend la police judiciaire, Gaston Dominici déclare qu'il a aperçu les trois Anglais et leur voiture sous le mûrier, le soir du 4 août vers 19 h 30. Puis il a été réveillé dans la nuit, une première fois vers 23 h par un motocycliste qui appelait dans une langue étrangère et une seconde fois un peu après 1 h par les aboiements de son chien et des coups de feu. Il n'a pas entendu de cris. Il est parti garder ses chèvres vers 5 h du côté opposé à celui où se trouvait la famille Drummond et c'est seulement en revenant, vers 8 h, qu'il a appris le crime, de la bouche de son fils Gustave, alors que les gendarmes étaient déjà là. Il affirme ne pas connaître la carabine Rock-Ola.
De son côté, Gustave dit qu'à son retour des champs, le 4 août vers 20 h, son père l'a envoyé surveiller l'éboulement sur la voie ferrée de la bordure d'un de leurs champs, dû à un arrosage excessif. En s'y rendant, il a vu les trois campeurs, sans leur parler. Comme son père, il a été réveillé dans la nuit, ainsi que sa femme, successivement par le motocycliste étranger et par les coups de feu. Ils n'ont pas entendu de cris. Il s'est levé vers 5 h 30 et s'est aussitôt dirigé vers l'éboulement, afin de vérifier s'il ne s'était pas aggravé durant la nuit. C'est alors qu'il a vu le corps de la fillette morte. Il ne s'en est pas approché, mais a couru jusqu'à la route nationale où il a fait signe de s'arrêter au motocycliste Olivier, puis il est rentré chez lui pour attendre les gendarmes. Il déclare n'avoir jamais vu l'arme du crime.
Aucun des nombreux autres témoins alors entendus, membres et proches de la famille Dominici, habitants de Lurs, Ganagobie, Peyruis, Forcalquier, etc, passants sur la route nationale, intervenants spontanés ou autres, ne fournit de renseignements déterminants sur les circonstances du drame ou le propriétaire de la carabine. PJ
Malgré la découverte rapide cette arme, l'enquête piétine ainsi durant tout le mois d'août 1952. En septembre, Edmond Sébeille part en vacances et, durant son absence, l'exécution de la commission rogatoire du juge Périès est confiée au commissaire principal Fernand Constant. À son retour, il est décidé que les deux commissaires resteront quelque temps l'un et l'autre sur cette affaire, Sébeille entreprenant une révision complète et détaillée du dossier, tandis que Constant poursuivra l'action sur le terrain.
C'est alors que celui-ci réalise une première, mais modeste avancée. S'appuyant sur le témoignage de Paul Maillet, il établit que, lorsque Gustave Dominici a vu le corps de la petite Elisabeth, celle-ci n'était pas inerte comme il l'affirmait, mais qu'elle bougeait encore. Confronté avec le témoin, Gustave reconnaît ce fait. Traduit devant le tribunal correctionnel de Digne, puis devant la cour d'appel d'Aix, il est condamné à deux mois d'emprisonnement pour non assistance à personne en danger.
Mais, contrairement aux espoirs des deux commissaires, son échec sur ce point n'assouplit pas la position de Gustave Dominici. A sa sortie de prison, le 15 décembre 1952, il ne leur apporte aucun élément nouveau, susceptible de faire avancer l'enquête. ES
1953
Le commissaire Sébeille poursuit donc son travail d'analyse du dossier, devenu entre temps fort volumineux. Il compare minutieusement entre elles les nombreuses déclarations recueillies par son service ou par la gendarmerie, recherchant les divergences qui peuvent exister entre elles, parfois sur des petits détails, et procède, si nécessaire à de nouvelles auditions des témoins.
C'est ainsi que que six d'entre eux, Paul Maillet, Robert Eyroux, Roger Perrin, Jean-Marie Olivier, Jean Ricard et Faustin Roure lui apportent des éléments précis qui remettent en cause certaines déclarations de Gaston et Gustave Dominici. Il décide alors, en accord avec le juge Périès, d'opposer ces éléments à ces deux derniers. ES
Il commence par confronter Gustave avec Ricard, Roure et Olivier, sur les lieux du crime, de bonne heure le matin du 12 novembre 1953. Puis il l'emmène au palais de justice de Digne où il l'interroge toute la journée et poursuit son audition le lendemain. Le premier jour, Gustave Dominici reconnaît que, contrairement à ce qu'il a soutenu jusqu'alors, il avait entendu les victimes crier au cours de la nuit du 4 au 5 août 1952, que pour arrêter Olivier le matin du 5 il avait surgi sur la route nationale tout près de la voiture anglaise, que Lady Ann et la petite Elisabeth étaient venues chercher de l'eau à la Grand'Terre dans la soirée du 4, et que le matin du 5 il s'était rendu plusieurs fois sur les lieux du crime où, entre 7 heures et 7 h 30, il avait déplacé le corps de Lady Ann. Enfin, au début de l'après-midi du 13 novembre, il s'effondre en pleurant sur l'épaule du commissaire Sébeille et lui déclare que le triple crime a été commis par son père; il précise que son frère Clovis est également au courant. IP+ES
Aussitôt amené à Digne, celui-ci confirme les propos de son frère.
Le soir même, toujours au palais de justice de Digne, le commissaire Sébeille interroge Gaston sur les déclarations de ses fils, mais n'obtient aucun résultat. Il en est de même le lendemain 14 novembre. Au cours d'interrogatoires poursuivis une grande partie de la journée, le vieil homme refuse de reconnaître sa culpabilité. Edmond Sébeille suspend ces interrogatoires à 18 h et décide, en accord avec le procureur Sabatier et le juge Périès, que Gaston Dominici passera une nouvelle nuit au palais de Justice de Digne, sous la garde d'agents de police de cette ville. Cette surveillance est organisée par le commissaire de police de Digne, Pierre Prudhomme qui attribue à ses hommes des tours de garde de deux heures chacun.
Le premier tour, de 18 h à 20 h, incombe au gardien Victor Guérino. Seul avec celui-ci, dans la chambre du conseil du tribunal, le vieil homme lui parle en provençal. Leur conversation porte successivement sur la chasse, sur la Grand'Terre et la culture, puis sur la famille de Gaston. Vers 19 h, évoquant ses petits-enfants, il se met à pleurer. Guérino l'invite à s'exprimer, ajoutant qu'à son âge on lui en tiendra compte. Il ajoute: "c'est peut-être un accident qui vous est arrivé" et s'entend répondre "eh bé oui, c'est un accident, ils m'ont attaqué, je les ai tués tous les trois". Un peu plus tard, Gaston Dominici renouvelle cette déclaration, précisant qu'il avait pris son fusil pour aller voir l'éboulement, en passant près du campement des Anglais: "j'ai été attaqué, j'ai tiré et puis ça a bardé". Victor Guérino lui conseille de répéter tout cela au commissaire Sébeille, mais le vieillard refuse et lui demande d'aller chercher le commissaire Prudhomme.
À la relève de 20 h Guérino demande à Gaston Dominici, en présence du sous-brigadier Joseph Bocca et de Simon Giraud, concierge du palais de justice, s'il entend toujours répéter ses aveux au commissaire Prudhomme. Sur sa réponse affirmative, il va prévenir son chef qui, avec l'accord de Sébeille, se rend au palais vers 20 h 30.
Mais, entre temps, le vieil homme a déclaré à son nouveau gardien, Bocca, que la carabine appartient à son fils Gustave, que c'est celui-ci le coupable, et que, s'il s'accuse lui-même, c'est pour sauver l'honneur de ses petits-enfants. Avec le commissaire Prudhomme, il poursuit dans cette voie, lui demandant de lui faire un brouillon d'aveux, bien qu'il soit innocent. Le commissaire refuse et poursuit la conversation en l'orientant vers "la paillardise", sujet qui semble plaire à Gaston Dominici. Celui-ci dit qu'il a surveillé le coucher de la famille Drummond, qu'il s'est approché de la femme pour tenter des attouchements, que le mari est intervenu, saisissant l'arme par l’extrémité du canon pour la détourner, qu'un premier coup est parti, blessant l'Anglais à la main, qu'il a ensuite continué à tirer sur lui, puis sur sa femme, qu'il a manqué la fillette et qu'il lui a fracassé la tête à coups de crosse. Le commissaire Prudhomme appelle alors son collègue Sébeille qui dresse procès-verbal du récit que Gaston Dominici répète devant lui, ajoutant même que l'Anglaise consentait à ses attouchements.
Lorsque le juge Périès assisté du greffier Barras veut, à son tour, le lendemain dimanche 15 novembre, recueillir sa déclaration, le vieillard recommence à dire qu'il n'est pas le meurtrier de la famille Drummond mais qu'il s'accuse dans le seul but de sauver l'honneur de ses petits-enfants. Dans un deuxième temps, il revient au récit du crime commis par "paillardise" et même, le corsant, il déclare qu'ayant vu la femme se déshabiller, il s'est approché d'elle et qu'elle s'est donnée à lui, d'où la rixe avec le mari et le triple meurtre qui a suivi. IP
Le lundi 16 novembre, le juge Périès procède à la reconstitution du crime en présence d'une centaine de journalistes et d'un grand nombre de curieux. Gaston Dominici se prête de bonne grâce à cette opération, dans sa plus grande partie du moins. Il montre d'abord au juge l'endroit où il cachait sa carabine, dans une remise. Il se rend ensuite sur le lieu de stationnement de la voiture Hillman et s'allonge sur le sol, disant que c'est là qu'il a "possédé" l'anglaise. Il mime ensuite sa "bagarre" avec l'inspecteur représentant le mari qui cherche à le désarmer et montre comment, après l'avoir blessé à la main, il lui a tiré deux fois dessus tandis qu'il s'enfuyait à travers la route. Il se tourne alors vers l'emplacement où se trouvait la femme en expliquant qu'elle est "tombée sur place" lorsqu'il a tiré sur elle. Puis il indique que la fillette est sortie de la voiture et partie en courant vers la voie ferrée. Il court lui-même avec agilité après l'inspecteur qui la représente et mime un coup de fusil qu'il a tiré vers elle sans l'atteindre. Mais, en franchissant le pont au dessus du chemin de fer, il tente d'enjamber le parapet et de se jeter sur la voie, pour se suicider semble-t-il. Arrêté à temps, il est accompagné jusqu'à l'endroit où gisait Elisabeth. Arrivé là, il manifeste toutefois beaucoup de réticence pour montrer comment il l'a frappée, avant de faire mine de porter, avec sa canne, un coup à la tête du policier.
À l'issue de cette reconstitution, le juge l'inculpe du triple meurtre. Sur cette inculpation, il se borne à déclarer qu'il confirme ses déclarations précédentes, ajoutant seulement qu'il a agi dans un moment de folie.
À nouveau interrogé par le juge Périès, le 7 décembre, en présence de ses avocats, Gaston Dominici proteste de son innocence et déclare n'avoir avoué que par l'effet de la fatigue et sous la pression des policiers.
Gustave maintient ses accusations contre son père les 5, 17 et 28 décembre, en variant toutefois sur les circonstances dans lesquelles il a recueilli ses confidences..
Interrogée le 18 décembre, Yvette Dominici déclare pour sa part avoir entendu des cris et six à sept coups de feu dans la nuit du 4 au 5 août 1952. Quelque instants plus tard, Gustave est sorti de leur chambre. En revenant, il lui a confié qu'il avait rencontré dans la cour son père, abattu comme un homme ivre, disant "qu'il avait tué".
Le 30 décembre à 10 h, Gaston renouvelle ses dénégations. A 11 h 25, le juge Périès le confronte avec ses fils. Gustave rétracte les accusations portées contre son père; Clovis maintient les siennes. Entendu une seconde fois à 18 h 15 hors la présence de son père, Gustave déclare qu'il n'a pas eu le courage de répéter ses accusations devant lui, mais qu'il est vrai que Gaston lui a dit, le 5 août 1952 vers 2 h du matin, dans la cour de la ferme, être l'auteur du meurtre, et qu'il a ensuite constaté la disparition de la carabine cachée dans la remise. IP
1954
Le 19 janvier 1954, Gustave Dominici adresse à son père emprisonné une lettre dans laquelle il semble le tenir pour innocent. Interrogé à ce sujet, le 4 février, par le juge Périès, il déclare l'avoir, en effet, accusé à tort, par lassitude, sous la pression des policiers. Il explique que, depuis lors, il est soumis au harcèlement de sa famille, de sorte qu'il ne sait plus où il en est. Confronté avec Clovis, il fait à nouveau volte-face et dit qu'en retirant ses accusations, il vient de mentir. Mais, lorsqu'il rencontre des journalistes, il leur affirme que Gaston est innocent.
Le 23 février, devant le juge, il maintient ses accusations contre son père. Il reconnaît qu'il a raconté à sa famille que Clovis les avait portées avant lui, le 13 novembre 1953 et qu'il s'était laissé influencer par son frère. Il les nuance toutefois en précisant que, lorsqu'il lui a parlé, dans la nuit du crime, Gaston devait être pris de boisson. Il conclut que, si son père se proclame innocent, c'est qu'il doit l'être. IP+ES
Le 25 février, Gaston Dominici jette la suspicion sur son petit-fils Roger Perrin auquel la carabine américaine pourrait avoir été prêtée par son oncle Clovis qui en aurait été le vrai propriétaire.
Le juge Périès poursuit son instruction, confiant au commissaire Sébeille diverses vérifications de détail et accomplissant les différents actes que nécessite une procédure criminelle. A l'issue de cette instruction, Gaston Dominici est renvoyé devant la cour d'assises des Basses-Alpes. IP
Les débats s'ouvrent à Digne le 17 novembre 1954. La présidence de la cour d'assises est assurée par un conseiller de la cour d'appel d'Aix, Marcel Bousquet. Ses deux assesseurs sont le conseiller Roger Combas et le juge André Debeaurain, et les neuf jurés : A. Girard, de Mirabeau, J. Ventre, de Colmars, Alincourt, de Château-Arnoux, D. Sube, de Pierrerue, J. Martin, de Ste Tulle, M. Bernard, de Saumane, P. Auzet, des Dourbes, J.-E et D. Ailhaud, de Villemus. L'accusation est soutenue par Calixte Rozan, substitut général à la cour d'Aix et Louis Sabatier, procureur de la République à Digne. Mme Wilbraham, mère de Lady Ann Drummond, partie-civile, est représentée par Mes Claude Delorme, avocat à Marseille et Charles Tartanson, avocat à Digne. Gaston Dominici est défendu par quatre avocats: Mes Émile Pollak et Pierre Charrier, de Marseille, et Mes Léon et Bernard Charles-Alfred, de Digne. De très nombreux journalistes sont présents, ainsi que des personnalités du monde littéraire, telles que Jean Giono et Armand Salacrou. Le public ne peut être que partiellement admis dans la salle d'audience, trop petite, et occupe les abords du palais de justice.
La cour d'assises siège durant douze jours. Les débats y sont houleux, Gaston proclame son innocence. Honni par toute sa famille, Clovis la conteste. Gustave soutient son père, mais trop mollement au gré de celui-ci qui l'interpelle avec véhémence, l'adjurant de dire la vérité et laissant entendre qu'il se trouve en prison à sa place. Gaston fait également peser sa suspicion sur son fils Clovis et son petit-fils Roger Perrin, mais sans précision. Yvette cesse de charger sou beau-père. ES+WR
Le 28 novembre, Gaston Dominici est déclaré coupable du triple crime et condamné à mort. ES+WR
Sous le coup de ce verdict, il fait part à l'un de ses défenseurs, Me Léon Charles-Alfred, d'une conversation qu'il dit avoir surprise entre Gustave et Yvette dans les jours qui ont suivi le drame. Aux termes de celle-ci, Roger Perrin aurait aidé Gustave à transporter Elisabeth.
Les avocats de Gaston Dominici transmettent cet élément d'appréciation au ministre de la justice. Celui-ci fait d'abord interroger le condamné par un magistrat, le substitut Joseph Oddou, devant qui il confirme ses dires. Une mission d'information est alors confiée à deux policiers parisiens, le commissaire divisionnaire Chenevier et le commissaire principal Gillard, de la direction des services de police judiciaire.
Les deux commissaires entendent Gaston Dominici les 19 et 20 décembre 1954, mais il varie beaucoup au cours de ce long entretien. Après avoir confirmé ses dires à Me Charles-Alfred et au substitut Oddou, il déclare avoir vu lui-même Gustave et Roger transporter la petite Elisabeth, puis il se rétracte, revenant à la conversation surprise. PC
1955
Au vu de ces déclarations, le ministre estime nécessaire de prescrire une nouvelle instruction. Le juge Roger Périès est nommé à Marseille, selon son désir, et remplacé par un juge suppléant de Toulon, Pierre Carrias, lui-même nommé juge d'instruction à Digne.
La nouvelle information est ouverte le 23 février 1955, contre X..., du chef de complicité d'homicides volontaires. PC
Le juge Carrias procède personnellement à certains actes d'instruction, tels que la confrontation du commissaire Sébeille et de Gustave Dominici, au cours de laquelle ce dernier mime la scène au cours de laquelle il a accusé son père en pleurant sur l'épaule de Sébeille. Mais aussi, selon le vœu du ministre de la justice, le juge délivre aux commissaires Chenevier et Gillard des commissions rogatoires en vertu desquelles ceux-ci se livrent à des investigations approfondies, entendant de nombreux témoins à qui ils posent un très grand nombre de questions préparées selon un plan soigneusement mûri. Quant à Gaston Dominici, détenu à la prison des Baumettes, il est interrogé et confronté, aussi souvent que nécessaire, par le juge d'instruction Jacques Batigne, du tribunal de Marseille. IC
Les commissaires Chenevier et Gillard accomplissent durant plusieurs mois un travail considérable en vue d'identifier et de confondre un ou plusieurs complices du triple meurtre. CG
Après 1955
Ils terminent ce travail au début de 1956 et en exposent les résultats dans un volumineux rapport en date du 15 février. Ils déclarent, en conclusion de leur enquête, penser que Gustave Dominici est l'auteur du meurtre des époux Drummond, sans cependant que la preuve irréfutable en soit apportée. Ils ajoutent que, de toutes façons, et cela "dans les limites les plus reculées de l'hypothèse la plus favorable", Gustave Dominici est au moins co-auteur ou complice des deux derniers meurtres. Ils considèrent que la poursuite de l'instruction judiciaire devrait permettre de déterminer sa juste part de sa responsabilité, et qu'il en est de même pour Roger Perrin. CG
Les soupçons ainsi formulés contre Gustave Dominici et Roger Perrin apparaissent trop peu précis pour étayer des inculpations. Aucun élément vraiment nouveau n'est fourni contre Gustave dont l'attitude suspecte et la volonté évidente d'entraver l'enquête sont connues depuis longtemps, et ne peuvent s'expliquer que par des hypothèses n'impliquant pas nécessairement sa responsabilité personnelle. Quant à Roger, rien de solide n'est avancé contre lui. Après quelques ultimes vérifications, une ordonnance de non-lieu qui clôture la seconde instruction concernant le triple crime de Lurs est rendue le 13 novembre 1956 par le juge Carrias. IC
En 1957, le président de la République René Coty commue la peine de mort de Gaston Dominici en travaux forcés à perpétuité. Trois ans plus tard, en 1960, le général de Gaulle lui accorde sa grâce complète, et il recouvre la liberté. Le patriarche de la Grand'Terre meurt à Digne en 1965, âgé de 88 ans. Malgré les efforts de la famille Dominici, assistée d'éminents avocats, aucune demande de révision ne connaît le succès. WR+PC
Sources
CG = rapport des commissaires Chenevier et Gillard
ES = Edmond Sébeille, "L'affaire Dominici"
GD = procès-verbaux et rapports de gendarmerie
IC = actes d'instruction du juge Carrias
IP = actes d'instruction du juge Périès
PC = souvenirs de Pierre Carrias
PJ = procès-verbaux et rapports de la police judiciaire de Marseille
WR = William Reymond, "Dominici non coupable"
"Trésors de platine", 28 novembre 2001, 15 h 15
ENTRETIEN DE PIERRE CARRIAS AVEC JEAN-CLAUDE LAVAL
Jean-Claude Laval. - Qui n'a jamais entendu parler de l'affaire Dominici ? Vous levez le doigt, bien sûr, si c'est le cas : l'affaire Dominici qui a secoué la France du début des années 50, donc le début de la deuxième partie de notre siècle défunt. Gaston Dominici, le père de famille, le paterfamilias, qui est reconnu coupable, un 28 novembre comme aujourd'hui, il y a exactement 47 ans, 28 novembre 1954, coupable du triple meurtre de Lurs, et il est donc condamné à mort.
***
- Plage musicale: Mouloudji, "Comme un petit coquelicot".
***
Jean-Claude Laval. - Bonjour, Monsieur Carrias.
Pierre Carrias. - Bonjour, Monsieur.
J.-C. L. - Merci d'être avec nous pour parler de ce fait-divers qui a remué vraiment les années 50 et au-delà, vous pourrez nous le dire. Je précise tout de suite que vous avez été de la deuxième instruction de l'affaire qui nous occupe aujourd'hui, cette fameuse affaire Dominici. Alors, voulez vous nous rappeler les faits, s'il vous plaît ? Nous sommes en 1952.
P. C. - Donc, le matin du 5 août 1952, un cultivateur de la commune de Lurs arrête un automobiliste qui passe sur la route, et lui demande de prévenir les gendarmes qu'il vient de découvrir un cadavre sur ses terres. Les gendarmes arrivent quelques instants après, avec très peu de moyens ; à l'époque les gendarmes n'avaient presque rien. Ils arrivent donc à deux sur une moto et ils découvrent que c'est une affaire importante ; il n'y a pas un seul cadavre, mais il y en a trois, qui sont ceux d'une famille anglaise : le père sir Jack Drummond, la mère lady Ann, et la petite Elisabeth, 10 ans.
J.-C. L. - Voilà. Alors, la personne qui a arrêté un automobiliste pour demander aux gendarmes de venir, c'est un certain Gustave Dominici.
P. C. - Gustave Dominici qui habite la ferme de la Grand'Terre, qui est exactement à 165 mètres du lieu du crime.
J.-C. L. - Alors, il y a déjà pour l'enquête un certain nombre de points assez obscurs puisque, en fait, les trois cadavres ne sont pas dans un petit périmètre.
P. C. - Non. Le cadavre du mari et de la femme ne sont pas loin. Ils sont des deux côtés de la route nationale, et le cadavre de la fillette est un peu plus loin, pas très loin mais un peu plus loin, de l'autre côté d'une voie ferrée qui passe là, la voie ferrée Marseille-Grenoble.
J.-C. L. - Les deux parents ont été tués, ça on le voit bien entendu, avec des projectiles, avec des balles. Quant à la petite fille, détail atroce, son crâne a été fracassé.
P. C. - Oui. C'est ce que le premier médecin appelé déclare tout de suite.
J.-C. L. - Alors, que se passe-t-il assez rapidement ? Est-ce qu'il y a des conclusions ? Est-ce qu'on réussit assez vite à faire prendre tournure à l'enquête ?
P. C. - Non, pas vraiment. Le juge d'instruction Roger Périès fait appel à la police judiciaire de Marseille, après les premières constatations par les gendarmes, et lorsque la police judiciaire arrive, elle découvre très rapidement l'arme du crime. Par contre, elle néglige certains détails qui auraient sans doute été importants, notamment deux pantalons, l'un à Gaston Dominici, le père, l'autre à son fils Gustave, qui séchaient là.
J.-C. L. - Alors, quand intervient Gaston Dominici, et de quelle façon ?
P. C. - Oh, il intervient très peu, là. La police judiciaire, à ce moment-là, ne porte pas ses soupçons sur cette famille de cultivateurs qui paraît sans reproche. Donc, ils sont entendus, mais sans plus.
J.-C. L. - Alors donc, on peut dire d'une certaine façon que ça piétine, comme on dit dans votre jargon.
P. C. - Ça piétine, oui. Parce que le commissaire Sébeille, qui était le commissaire de police judiciaire, croit son affaire bouclée au moment de la découverte de l'arme. Et, à sa grande surprise, il présente l'arme, dans les jours suivants, à un très grand nombre de témoins, et aucun ne la reconnaît ... ou ne veut la reconnaître.
J.-C. L. - Alors, vers quoi s'oriente l'enquête ? Puisqu'il faut bien trouver normalement, c'est le fait d'une enquête, un ou des coupables ?
P. C. - Eh bien, à ce moment-là, bon il n'y a pas de coupable établi, mais par contre les policiers sont amenés à réentendre plusieurs fois les membres de la famille Dominici et commencent à être intrigués par leurs réticences, certains mensonges aussi, revirements, attitude qui les fait apparaître quelque peu suspects.
J.-C. L. - Effectivement, beaucoup de propos contradictoires. Et, en cette année 1952, que se passe-t-il à ce moment-là ? Est-ce qu'une décision est prise vis à vis des Dominici ?
P. C. - Non, aucune décision n'est prise. Le commissaire Sébeille part en vacances au mois de septembre. Il est remplacé par son collègue, le commissaire principal Constant qui marque un point contre Gustave Dominici en lui faisant reconnaître qu'il a vu la fillette vivante, encore vivante.
J.-C. L. - Oui, effectivement et ça ce sera, sinon une des clefs, quand même un point extrêmement important.
P. C. - Oui, mais Gustave Dominici est condamné à ce sujet pour non-assistance à personne en danger, mais pas déstabilisé pour autant.
***
- Plage musicale: Georges Brassens, "L'assassinat".
***
J.-C. L. - Nous sommes cet après-midi, dans "Trésors de platine", avec Monsieur Pierre Carrias qui a été le juge d'instruction de l'affaire Dominici dans un deuxième temps. Nous n'en sommes pas encore là; ça se passera dans les années 1954-1955 . Mais en 1953, donc, Monsieur Carrias, après que nous l'avons vu, l'enquête à propos de cette affaire s'enlise, ça redémarre. Et ça redémarre de quelle façon en 53 ?
P. C. - Eh bien, ça redémarre : le commissaire Constant et le Commissaire Sébeille sont finalement tous les deux restés sur l'affaire, le commissaire Constant s'occupant de continuer à rechercher des témoins, des faits, et le commissaire Sébeille reprenant le dossier, qui avait énormément épaissi, pour rechercher s'il existe des contradictions dans ce dossier. Et il constate qu'effectivement, il y a une série de petits détails dans les déclarations de Gustave Dominici, le fils, qui ne concordent pas.
J.-C. L. - Alors, notamment, il avait déjà été, vous nous l'avez dit, condamné à deux mois d'emprisonnement pour non-assistance à personne en danger, puisque, donc, il n'avait pas secouru la petite fille qui n'était pas encore décédée. Et là, cette fois-ci, ça va un petit peu plus loin, les déclarations de Gustave ?
P. C. - Oui, ça va nettement plus loin. Les détails pris par le commissaire Sébeille sont des petits détails, mais chacun a son importance. Par exemple, Gustave n'avait pas exactement indiqué là où il avait surgi sur la route nationale pour arrêter le motocycliste. Il n'avait pas dit que les deux Anglaises s'étaient rendues à la ferme pour prendre de l'eau. Il n'avait pas reconnu qu'il avait déplacé, ça c'est grave, le corps de lady Ann avant l'arrivée des gendarmes.
J.-C. L. - Et voilà, et, coup de théâtre : au début de l'après-midi du 13 novembre 1953, que révèle Gustave Dominici ?
P. C. - Eh bien, alors, il révèle au commissaire Sébeille que c'est son père qui a commis le crime. Il dit "de toute façon, mon frère Clovis le sait aussi". Le commissaire Sébeille va aussitôt chercher Clovis qui dit : "oui, puisque Gustave vous l'a dit, je le sais, je le reconnais".
J.-C. L. - Alors là, ça va être, Monsieur Carrias, le coup d'envoi, vraiment, de l'affaire, avec des rebondissements, sans arrêt pratiquement, puisque Gaston Dominici passe d'un aveu à une contradiction, et c'est un jeu de ping-pong sans arrêt ?
P. C. - Oui, alors pas tout de suite quand même, parce que, dès que le commissaire Sébeille a eu les déclarations des fils, il les a opposées au père, et ceci dans des conditions sur lesquelles il faut insister : pour qu'on ne puisse pas dire qu'il les avait maltraités, les interrogatoires avaient lieu au Palais de Justice de Digne même, et non pas dans des locaux de police, et ils étaient interrompus à des heures convenables, pour ne pas dire qu'on les avait fatigués.
Donc, Gaston Dominici résiste toute une journée et, à 18 h., on interrompt son interrogatoire. À ce moment-là, on décide qu'il va rester au Palais de Justice, et il est gardé par un simple gardien de la paix. Alors à 19 h., c'est là le coup de théâtre, il déclare à ce gardien de la paix, en parlant en provençal, que c'est lui qui a tué les trois Anglais. Alors, le gardien de la paix lui dit: "eh bien, je vais chercher le commissaire Sébeille". Il lui dit "non", il était un peu brouillé avec Sébeille, il lui dit: "va me chercher ton patron ".
C'est donc le commissaire de police de Digne, qui n'était pas du tout dans l'enquête, qui vient et qui reçoit les premiers aveux. Mais là, dès le début, les aveux tels qu'ils avaient été passés au gardien de la paix, sont modifiés, puis il revient, enfin il change constamment. Mais il finit par reconnaître à nouveau que c'est lui qui a tué les trois Anglais et, à ce moment-là, le commissaire Prudhomme, de Digne, va chercher son collègue Sébeille qui dresse un procès-verbal des aveux, assez détaillé, que Gaston Dominici signe.
J.-C. L. - Et c'est à ce moment-là qu'un certain juge Périès, assisté du greffier Barras, doit à son tour, le lendemain, recueillir sa déclaration ...
P. C. - Le lendemain ...
J.-C. L. - ... et c'est une nouvelle contradiction.
P. C. - Le dimanche matin, c'est une nouvelle contradiction. La reconstitution est renvoyée au lendemain, au lundi. Et là, elle a lieu dans des conditions ... alors, moi, je n'y assistais pas, puisque je n'étais pas encore dans l'enquête. Il y avait une centaine de journalistes ; tous ceux que j'ai vus m'ont dit que c'était vraiment impressionnant, et aucun d'eux, à ce moment-là, n'avait de doute sur la culpabilité de Gaston Dominici.
***
- Plage musicale: Charles Aznavour, "Viens pleurer au creux de mon épaule".
***
J.-C. L. - Alors, Pierre Carrias, que se passe-t-il avant que vous, vous ne repreniez l'affaire en main ?
P. C. - Le juge Périès poursuit son instruction qui se caractérise par un très grand nombre de revirements de la part des témoins de la famille Dominici et des contradictions entre eux. Gustave tantôt accuse son père, tantôt rétracte ses accusations. Yvette, la femme de Gustave, accuse son beau-père pendant un certain temps. Clovis Dominici reste ferme, lui, dans ses accusations, et le père Dominici, Gaston, se déclare innocent.
J.-C. L. - Et donc, tout ça nous amène à un verdict. C'est d'ailleurs un 28 novembre comme aujourd'hui, la raison pour laquelle nous en parlons ce 28 novembre. Donc, Gaston Dominici est déclaré coupable du triple crime et condamné à mort.
P. C. - Et condamné à mort, oui. Alors, sur sa condamnation à mort, il est effrayé, et il fait tout de suite après l'audience des déclarations à son avocat, Maître Charles-Alfred, en lui disant; "c'est pas moi le coupable, c'est Gustave et Roger", Roger étant son neveu. Là-dessus, ses déclarations sont transmises au ministre de la Justice qui décide de procéder à une nouvelle instruction. On nomme Monsieur Périès en avancement à Marseille et, moi-même, je le remplace et je procède à cette nouvelle instruction.
J.-C. L. - Et voilà. Donc, vous arrivez effectivement dans cette affaire : deuxième instruction. Alors, comment procédez-vous, Monsieur Carrias ?
P. C. - Et alors je procède à un certain nombre d'actes personnels et notamment à une confrontation entre Gustave et le commissaire Sébeille qui a été impressionnante parce que Gustave a montré, sur la demande de Sébeille, a montré dans quelles conditions il avait passé ses déclarations au sujet de son père, en pleurant et en s'appuyant sur l'épaule de Sébeille qui lui disait: "parle, ça te soulagera". Cette reconstitution était impressionnante et, moi-même, elle m'a convaincu de la sincérité de Gustave.
J.-C. L. - Et alors, comment se poursuit donc votre instruction ?
P. C. - Je donne une commission rogatoire étendue à deux commissaires de police parisiens, très élevés dans la hiérarchie policière, les commissaires Chenevier et Gillard, qui font beaucoup de travail, mais qui ne découvrent rien de nouveau.
J.-C. L. - Alors, vous vous trouvez à votre tour dans une impasse ?
P. C. - Ah non, pas du tout ! J'avais devant moi le verdict de la cour d'assises, rien pour le démolir, et je rends une ordonnance de non-lieu.
J.-C. L. - Mais alors, ce qui se passe après, effectivement, là c'est la chose politique, c'est à dire qu'il y a une première fois l'intervention de René Coty et ensuite celle du général de Gaulle.
P. C. - Oui, eh bien, ça c'est pas politique. C'est l'exercice par le président... l'exercice normal par le président de la République de son droit de grâce. Alors, René Coty le dispense de l'exécution capitale et le général de Gaulle le remet en liberté.
J.-C. L. - Et alors, il reste maintenant, évidemment, votre intime conviction à propos de cette affaire ?
P. C. - Oui. Moi, mon intime conviction, c'est la culpabilité de Gaston Dominici pour, sinon les trois meurtres, du moins l'essentiel de ces meurtres, ceci étant basé sur la spontanéité de ses aveux à un simple gardien de la paix, et sur la spontanéité aussi de la reconstitution qui a eu lieu devant une presse très considérable.
J.-C. L. - Merci beaucoup d'avoir été avec nous cet après-midi. Je renvoie d'ailleurs à un ouvrage que vous avez signé. Comment s'intitule-t-il ?
P. C. - "Dominici, de l'accident aux agents secrets".
J.-C. L. - Et c'est chez quel éditeur ?
P. C. - Aux Éditions de Provence, à Mirabeau.
J.-C. L. - Merci beaucoup, Monsieur Carrias.
P. C. - Je vous en prie.
Les différentes demandes de révision de sa condamnation, présentées par Gaston Dominici ou sa famille, ont jusqu'à ce jour échoué. La récente évolution de l'affaire Seznec conduit toutefois à se demander si l'éventualité d'une révision peut encore être sérieusement envisagée pour l'affaire Dominici.
La difficulté, en matière de révision, est que la présomption d'innocence se trouve renversée. Avant son jugement, l'accusé est réputé innocent, et il appartient au ministère public de faire la preuve de sa culpabilité. Mais, après sa condamnation, le principe de l'autorité de la chose jugée le fait présumer coupable. C'est donc sur le condamné, ou ceux qui le soutiennent, que repose alors la charge de la preuve de son innocence ; et cette charge est le plus souvent fort lourde.
La loi (art. 622 du code de procédure pénale modifié par la loi n° 89-431 du 23 juin 1989) limite à quatre le nombre des cas de révision :
1° Après une condamnation pour homicide, apparition d'indices pouvant faire supposer l'existence de la prétendue victime de l'homicide ;
2° Après une condamnation pour crime ou délit, condamnation d'une autre personne pour le même fait, si les deux condamnations ne peuvent pas se concilier ;
3° Condamnation ultérieure d'un témoin pour faux témoignage contre l'accusé ou le prévenu ;
4° Apparition d'un fait nouveau ou d'un élément inconnu de la juridiction au jour du procès, de nature à faire naître un doute sur la culpabilité du condamné.
La révision peut être demandée par le ministre de la justice, par le condamné lui-même ou, après sa mort, par son conjoint, ses enfants, ses parents, ses légataires universels ou à titre universel ou par ceux qui en ont reçu de lui la mission expresse. La Cour de cassation considère que la demande présentée par le petit-fils d'un condamné décédé n'entre pas dans les prévision de la loi. La demande en révision est adressée à une commission composée de cinq magistrats à la Cour de cassation, chargée de l'instruire. Après avoir procédé aux vérifications utiles, cette commission statue par une décision motivée qui n'est susceptible d'aucun recours. Si la demande lui paraît pouvoir être admise, elle en saisit la chambre criminelle de la Cour de cassation qui statue comme cour de révision. Après débats, la cour de révision rejette la demande si elle l'estime mal fondée; sinon, elle annule la condamnation prononcée. En fait, les statistiques montrent que le nombre des rejets décidés par la commission d'instruction ou par la cour de révision est très supérieur à celui des annulations.
Dans l'affaire Seznec, le petit-fils du condamné se réjouit que le ministre de la justice envisage de présenter la demande de révision, puisqu'il ne peut pas le faire lui-même. Là-dessus, Alain Dominici réclame le même traitement pour la mémoire de son propre grand-père. Ne connaissant pas le dossier Seznec, je ne tenterai pas de comparer les deux affaires. Nous pouvons toutefois essayer de réfléchir à ce que serait une telle demande concernant Gaston Dominici.
Il est évidemment exclu que puissent apparaître, au sujet du triple crime de Lurs, des indices faisant supposer que les membres de la famille Drummond n'auraient pas été victimes d'un homicide au cours de la nuit du 4 au 5 août 1952. D'un autre côté, personne d'autre que Gaston Dominici n'a été condamné pour ce crime, et aucun témoin n'a été convaincu de faux témoignage. Le seul cas de révision qui pourrait actuellement être invoqué est donc le quatrième: il faudrait rapporter la preuve d'un fait nouveau ou d'un élément inconnu de la cour d'assises au jour du procès, de nature à faire naître un doute sur la culpabilité du condamné.
Compte tenu de la multiplicité des investigations dont a fait l'objet cette affaire et du temps écoulé depuis lors, il semble fort difficile qu'une telle preuve puisse aujourd'hui être rapportée. Sans doute bien des points que les enquêteurs auraient aimé éclaircir sont-ils restés dans l'obscurité. Mais, si la lumière n'a pas pu être faite à l'époque, comment pourrait-elle briller cinquante ans plus tard ?
Tel est, par exemple, le cas de la deuxième Hillman. En lui-même, cet élément n'est pas nouveau, puisqu'il a été connu dès la première instruction, lorsque le capitaine de gendarmerie Albert a recueilli le témoignage d'un propriétaire de la vallée du Jabron aujourd'hui décédé, le général Bermond de Vaux qui avait vu ce véhicule. La nouveauté serait d'établir que la présence de cette autre voiture, semblable à celle de la famille Drummond, non loin des lieux du crime, serait en rapport avec celui-ci. On voit mal comment cela pourrait être prouvé si longtemps après les faits.
Si elle était sérieusement établie, la circonstance que Sir Jack Drummond ait appartenu aux services secrets britanniques pourrait être tenue pour nouvelle, car elle a été seulement évoquée par le commissaire Sébeille, sans que les renseignements qu'il avait demandés à Scotland Yard lui aient permis de la retenir. Mais, sur ce point comme au sujet de la deuxième Hillman, il faudrait encore prouver que cette circonstance a joué un rôle dans la perpétration du crime. C'est la thèse d'un règlement de comptes entre services secrets, chère à William Reymond. J'ai déjà dit pourquoi je n'y crois pas, et il me paraît très peu probable qu'elle puisse être considérée par la Cour de cassation comme assez sérieuse pour conduire à une révision.
Plus déterminante serait la circonstance que la carabine Rock-Ola aurait été volée à l'armée américaine, en Allemagne, en 1951, car elle serait en contradiction avec un élément du dossier selon lequel Gaston Dominici aurait acquis d'un soldat de passage, en 1944, cette arme dont il aurait fait usage en 1952 pour massacrer les trois malheureux Anglais. Mais les tenants de la révision devraient en apporter la preuve dûment circonstanciée. On ne pourrait pas se contenter, par exemple, des dires d'un militaire qui, pour expliquer l'absence de son arme illégalement cédée, aurait pu imaginer d'en déclarer le vol avant d'être appelé à la restituer. Il faudrait qu'à la suite de cette déclaration, les autorités américaines aient procédé à une enquête qui leur aurait permis de conclure à la réalité de ce vol. Si cette vérification n'a pas eu lieu à l'époque, elle est pratiquement impossible aujourd'hui. Alain Dominici n'ayant pas, à ma connaissance, communiqué le détail des révélations qu'il aurait obtenues de l'armée américaine, je ne suis pas en mesure d'exprimer actuellement sur ce point une opinion plus précise.
Quoi qu'il en soit, il sera intéressant de suivre les péripéties d'une nouvelle demande de révision, fondée sur ces circonstances ou d'autres, même si, a priori, ses chances de succès semblent limitées.
De nombreux ouvrages ont été et seront sans doute encore consacrés, en tout ou en partie, au triple crime de Lurs. La liste ci-dessous est certainement incomplète, mais pourra néanmoins aider le lecteur qui cherche à se faire une opinion personnelle.
- Jean-Paul Ollivier. Le massacre de Lurs, qui est l'assassin? Janicot (Lille) 1953.
- Jean Meckert. La tragédie de Lurs. Gallimard, 1954.
- Marie Fourgeron. En marge de l'affaire Dominici: mon doute en face de la conviction de Sébeille. Devaye, 1955.
- George Gordon Fussell Young. Valley of Silence: the Mystery of the Drummond Murders. Londres, 1955.
- Gabriel Domenech. Lurs, toute l'affaire Dominici. Testanière, 1956.
- Jean Giono. Notes sur l'affaire Dominici. Gallimard 1956.
- Madeleine Jacob. À vous de juger. Les Yeux ouverts, 1962.
- Edmond Sébeille. L'affaire Dominici, la vérité sur le crime de Lurs. Plon, 1970.
- Jacques Batigne. Un juge passe aux aveux. Robert Laffont, 1971.
- Jean Laborde. Un matin d'été à Lurs, 5 août 1952. Robert Laffont, 1972.
- Charles Chenevier. L'affaire Dominici, vingt ans après le drame de Lurs, toute la vérité. Noé 1973.
- Émile Pollak. La parole est à la défense. Robert Laffont, 1973.
- Claude Mossé. Dominici innocent. Le Rocher, 1993.
- William Reymond. Dominici non coupable, les assassins retrouvés. Flammarion 1997.
- Jean Teyssier, Pierre Carrias, René Pacault, Yves Thélène. Dominici, de l'accident aux agents secrets. Éditions de Provence, 1997.
Voici un témoignage très intéressant concernant les activités de Sir Jack,
reçu par e-mail en octobre 2003
par Bruce McNair
Mon père, maintenant décédé, a travaillé avec Sir Jack pendant la deuxième guerre. Étant enfant, j'ai joué avec Elizabeth Drummond qui était âgée de deux ou trois ans de moins que moi. Mon père était un scientifique, comme Sir Jack. Il parlait peu de l'affaire Drummond. Ils ont tous les deux travaillé avec les services de renseignements britanniques. Si j'ai bien compris, ce n'était pas un travail à plein temps. Tous les deux étaient appelés de temps à l'autre pour lire des articles scientifiques publiés en langue allemande, dont l'accès était plus ou moins libre même pendant cette période. Sir Jack et mon père lisaient l'allemand technique dans leurs domaines respectifs. Il y avait un tout petit côté "espionnage", car ils suivaient les publications de certains scientifiques allemands. C'est en faisant lire tout ce qui était publié que les Britanniques ont appris (mais pas par Sir Jack ni par mon père) que des savants allemands susceptibles de travailler sur l'arme atomique, avaient cessé toute publication. C'était anormal pour des universitaires, et les Britanniques ont compris que ces scientifiques travaillaient probablement sous le strict contrôle du gouvernement allemand. Mais ni Sir Jack, ni mon père n'étaient essentiels à l'Intelligence britannique, et comme des milliers d'autres collaborateurs de Military Intelligence, ils n'ont plus eu de rapports avec les services secrets après 1945. Mon père a toujours considéré que les Drummond avaient été tués par les Dominici, mais pas forcement par Gaston.
La thèse des "Services Secrets" commence probablement avec un organisme donc j'ai oublié le nom, "Ministère de la Guerre Économique" je pense. Mon père et Sir Jack, y ont travaillé. Ce Ministère était chargé de renseignements. Je dis bien "renseignements", car ils n'étaient pas des espions. Ils présentaient des faits au gouvernement, par exemple que la G-B avait 250.000 matelots dans la marine marchande, ou 1.250.000 cheminots. Je crois me rappeler que Sir Jack avait des responsabilités sur les calculs du nombre de calories nécessaires par personne et par jour, pour différentes catégories d'ouvriers, et aussi pour l'armée. Mon père m'a dit que c'était incroyable, le nombre de publications scientifiques allemandes en pleine guerre. Les renseignements britanniques faisaient lire ces publications par des savants qui, en plus de leur métier de base, connaissaient l'allemand technique. Il devait y avoir des milliers des telles personnes, qui faisaient du renseignement à la demande. Je n'en suis pas sûr, mais il me semble que Sir Jack était biologiste. De toute façon, ses publications doivent toujours exister.
Jack Cecil Drummond, 1891-1952
1912: Licence ès Science.
1913-1919: Cancer Research Institute.
1918: Doctorat.
1922-1945, chaire de professeur de biochimie, University College of London.
Expert scientifique, Ministry of Food (nourriture) pendant 2me guerre.
Fait Chevalier en 1944.
1946: Directeur de Recherche, Boots Pure Drug Co. Boots avaient deux cordes à leur arc : fabrication de produits de pharmacie, et une chaîne d'officines de pharmacie. Ils n'étaient pas à la pointe en matière de recherche ou de fabrication et peut-être avait "débauché" Sir Jack avec rémunération conséquente. Ils étaient cotés en bourse, et existent toujours. Je pense, sans en être sûr, que Sir Jack était toujours directeur chez Boots au moment de sa mort. Donc une visite à une boite chimique française n'est pas impossible.
Texte soumis aux droits d'auteur - Réservé à un usage privé ou éducatif.
Le regretté juge Pierre Carrias fait allusion à l'incident révélateur qui eut lieu à Digne, le 22 janvier 1997, tandis qu'il avait eu le grand courage d'affronter la vague médiatique "Dominici innocent" (à la suite de ce que j'ai nommé le "téléfilm scélérat"), et de porter la contradiction à ses zélateurs, Reymond et Collard, et Cie. On pourra en retrouver un écho sous ce lien !
Quelques articles appartenant à la même catégorie (Documents_Lurs)
(Écrit le 29 mai 1995 par Com Rév - Mis en ligne le 8 mai 2011 - 7495 hits)
(Écrit le 8 mars 1953 par Ph. Durville - Mis en ligne le 5 août 2015 - 11289 hits)
(Écrit le 18 décembre 1952 par Ch. Gillard - Mis en ligne le 5 août 2012 - 9540 hits)
(Écrit le 23 juillet 1956 par M. Fougeron - Mis en ligne le 5 août 2023 - 837 hits)
(Écrit le 16 novembre 1953 par X. - Mis en ligne le 5 août 2020 - 3878 hits)
(Écrit le 16 novembre 1953 par X. - Mis en ligne le 5 août 2019 - 8894 hits)
(Écrit le 19 juillet 1955 par M. Vox - Mis en ligne le 20 janvier 2012 - 12352 hits)
Retour à la Table des Matières "Affaire Dominici"
