En 1936, Louis Delaprée (1902, Nort-sur-Erdre — 1936, Guadalajara) fut correspondant de guerre en Espagne pour L’Intransigeant et Paris-Soir ; on pourra noter qu'à la même période à peu près, en 1937 en tout cas, et pour Paris-Soir, entre autres, de nombreuses personnalités connues (André Malraux, Simone Weil, Georges Orwell, Arthur Koestler, Georges Bernanos, Ernest Hemingway...), et apparemment plus "célèbres" que Delaprée, participèrent — en tant que correspondants de guerre — à la guerre civile espagnole. Par voie de conséquence, les accents indignés de l'ancien correspondant pour L’Intransigeant ont rapidement été passés sous silence, avant de sombrer dans l'oubli le plus profond. Raison de plus pour les rappeler à notre mémoire : ces paroles d'un homme libre le méritent !

 

 

"Je prendrai l'avion dimanche, à moins que je ne subisse le sort de Guy de Traversay — ce qui serait très bien, n'est-ce pas, car vous auriez aussi eu "votre" mort.
D'ici là, je ne vous enverrai plus rien. Pas la peine. Le massacre de cent gosses espagnols est moins intéressant qu'un soupir de Mrs Simpson, putain royale".

L. Delaprée

 

 

 


Qui pleure là, sinon le vent simple, à cette heure ?

 

 

SUR LA MORT DE LOUIS DELAPRÉE

 

Louis Delaprée, correspondant de Paris-Soir, a trouvé la mort au cours de la guerre civile d'Espagne. Vraisemblablement, l'avion de l'ambassade de France qui portait le malheureux journaliste a été attaqué par un avion gouvernemental. Certes les autorités de Valence se défendent d'avoir aucune responsabilité dans cette triste affaire : quoi qu'il en soit, Esprit souhaite que toute lumière soit faite. Nous ne serons pas les derniers à flétrir une action aussi odieuse qu'absurde.

Mais il convient aussi de ne pas se comporter en pharisien devant la mort de Louis Delaprée : nous ne devons pas faire silence sur l'écœurement qui envahissait Louis Delaprée. Et il convient, ici, de mettre en relief des textes accusateurs que la grande presse a étouffés.

Le 4 décembre 1936, Delaprée téléphonant à Paris-Soir s'exprime ainsi :

Note pour MM. Lazareff-Mille :

Vous n'avez passé que la moitié de mes papiers. Je le sais.

C'est votre droit. Mais j'aurais pensé que vous me feriez l'amitié de m'épargner un travail inutile. Depuis trois semaines, je me lève tous les jours à cinq heures du matin pour que vous ayez des informations dans les premières éditions. Vous m'avez fait travailler pour le roi de Prusse et la corbeille à papier. Merci.

Je prendrai l'avion dimanche, à moins que je ne subisse le sort de Guy de Traversay — ce qui serait très bien, n'est-ce pas, car vous auriez aussi eu "votre" mort.

D'ici là, je ne vous enverrai plus rien. Pas la peine. Le massacre de cent gosses espagnols est moins intéressant qu'un soupir de Mrs Simpson, putain royale (*).

 

Sous la signature de Jacques Valadié, la Flèche a consacré à Louis Delaprée un article dont nous extrayons les passages suivants :

Toute l'absurdité du monde moderne se condense dans le destin de Louis Delaprée. L'homme ne manquait ni de talent ni de charme. Son élégance exprimait quelque mélancolie ; les cheveux très noirs étaient plaqués avec une correction un peu sévère ; le visage présentait un double caractère d'impersonnalité et de volonté. Un enjouement désabusé, une fantaisie en ton mineur émanaient comme malgré eux de ce visage. Delaprée, chargé de famille, avait dû se poser durement le problème de la vie matérielle. Il avait travaillé au "Rempart" dont la carrière fut brève ; un peu plus tard, il entrait à "Paris-Soir".

............................................................

Ses premiers papiers sur la guerre d'Espagne trahissaient quelque sympathie pour les rebelles ; puis, peu à peu, le conflit se prolongeant, Delaprée nuançait, humanisait ses points de vue. Ses articles, qui n'étaient en rien ceux d'un partisan, prenaient un ton incompatible avec celui de la maison qui l'employait. De plus en plus, ils étaient cisaillés, découpés, restreints. De là le coup de téléphone du 4 décembre à Lazareff et à Mille, de là la lassitude professionnelle de Delaprée : "Je ne peux rien faire, j'en ai assez, je rentre". À cette fatigue se mêle un pressentiment funeste. Delaprée évoque la pauvre ombre de Guy de Traversay, tué au service de L'Intransigeant.

...................................................................

Le message de Louis Delaprée confère à Pierre Lazareff et à Hervé Mille une assez déplaisante notoriété. Dans la vie quotidienne, Lazareff a le genre saccadé et catapultueux ; Mille, le genre maladif, distingué et légèrement sirupeux. Les deux hommes sont des camarades souvent dévoués, et il ne faut pas grossir leur importance ; ce sont les contremaîtres habiles d'une grande usine ; l'âpreté, la rapidité de la vie dans laquelle ils sont engagés leur voilent les frémissements humains. Le propre du contremaître est de penser rendement au lieu de penser homme. Delaprée, dans la fournaise espagnole, se retrouvait un homme très simple, avec une amertume et une pitié naturelles ; mais dans la grande usine parisienne peut-on comprendre de pareilles réactions ?

Lazareff a confectionné sur la mort de Louis Delaprée un article tapageur ; larmes de glycérine, gros plans sommaires pour film commercial et sentimental. Lazareff d'évoquer les périlleuses besognes du journaliste ; pour édifier tout à fait le public, il eût fallu surtout publier des notes de frais de Delaprée. Les braves gens jugent encore le reporter comme une espèce de héros qui n'épargne ni ses veilles ni sa peine pour cueillir l'actualité brûlante, mais qui du moins ignore les soucis matériels et qui reçoit de son journal de généreuses provisions... Nous sommes, hélas ! loin de compte, et, puisque le nom de Louis Delaprée obtient aujourd'hui une immense audience, qu'il soit un symbole : celui de ce prolétariat de la plume qui, comme le prolétariat industriel, vit et meurt pour un morceau de pain.

 

*. Le texte de cette communication téléphonique avait été remis par Delaprée à la censure madrilène ; de là, il a pu aisément parvenir jusqu'à l'Humanité ; il présente un caractère certain d'authenticité.

 

 


 Louis Delaprée


 

 

ESPAGNE : UN NOUVEAU DOSSIER

 

La campagne menée dans Esprit par un certain nombre de catholiques espagnols pour que la vérité entière soit faite sur l'idéologie et les agissements rebelles, pour que soit étouffée la mystique mensongère de la guerre sainte, pour que soit, enfin, reconnu à des catholiques le droit de défendre un gouvernement légal et une coalition républicaine sans que soit suspectée leur volonté d'y faire prévaloir des doctrines assimilables à leur foi, n'aura peut-être pas été inutile. La partialité d'une certaine presse politique au surplus, qui se trouve être parfois confessionnelle, baisse de ton. C'est ainsi qu'on a pu lire ce mois-ci dans La Croix de Paris, peu suspecte d'infiltrations communistes, et dans un certain nombre de Croix de province, les lignes suivantes :

On sait que les rouges assassinent tous les prisonniers tombés en leurs mains, immédiatement après le combat. Ceux qui ne pardonnent même pas aux suspects ne sauraient faire autrement. C'est un crime de plus qui s'ajoute à la longue liste de leurs crimes. Ils n'obéissent qu'à la haine, ils sont ivres de sang.

Mais les nationaux, que font-ils des prisonniers ?

J'ai cherché, j'ai fouillé partout ; dans aucune prison, dans aucun camp de concentration, je n'ai trouvé trace de prisonniers. J'ai interrogé, et l'on m'a répondu qu'ils les massacraient tous.

C'est de la propre bouche des soldats du front que je l'ai entendu dire.

À Somosierra, après un dur combat, une cinquantaine de rouges se sont réfugiés dans une maison. Les nationaux, se postant, fusil en main, aux deux côtés de la porte, leur ordonnent de sortir. Sachant bien le sort qui les attend, nos hommes refusent d'abandonner la maison. Les nationaux insistent longuement ; finalement, les d'attendre, ils mettent le feu à la maison où les malheureux réfugiés périssent carbonisés.

Un autre jour, un groupe de miliciens révolutionnaires tombe au pouvoir des troupes nationales. L'officier, capitaine de requêtes, s'approche d'eux et leur adresse cette question : "Alors, vous êtes, vous aussi, du Front populaire ?

— Oui", répondent-ils. Au même instant, une décharge nourrie d'un peloton de soldats, placés expressément derrière eux, les abattit sans pitié.

À la fin de septembre, quatre jeunes aviateurs, de service à l'aérodrome de Getafe, furent envoyés en mission de propagande dans la région de Soria, où ils devaient laisser tomber divers journaux de Madrid. Non loin de Burgos, les avions atterrirent tranquillement pour faire le plein d'essence. Les aviateurs eux-mêmes s'enquirent auprès de la garde civile où ils pourraient se ravitailler. On leur demande d'où ils viennent. Comme ils répondent de Madrid, ils sont immédiatement faits prisonniers et enfermés dans la prison centrale de Burgos.

Les quatre jeunes gens étaient catholiques et appartenaient à des familles de droite bien connues à Madrid. Malgré cela, ils comparurent devant un Conseil de guerre très sommaire et furent condamnés à mort. Convaincus de leur innocence et confiants dans leur condition, ils espéraient toujours leur grâce, quand, un matin, ils furent tirés de leurs cellules et exécutés. L'aumônier de la prison lui-même ne put s'empêcher de dire : "Aujourd'hui, quatre anges sont entrés dans le ciel".

Il n'est pas exagérer d'affirmer qu'ont été fusillés comme eux un grand nombre de jeunes militaires qui n'avaient pas commis d'autre crime que celui de s'être laissé surprendre par le mouvement, tandis qu'ils faisaient leur service sur le territoire occupé par les rouges et de n'avoir pu refuser d'aucune façon d'accomplir certains ordres dont la responsabilité ne retombe pas directement sur eux, mais sur les chefs qui les ont donnés.

— Et les blessés, où sont donc les blessés du camp adverse ? ai-je demandé ingénument à des phalangistes.

— Des blessés ennemis, nous n'en avons pas un seul, me répondirent-ils, étonnés de la question.

Les médicaments sont rares et chers. Croyez-vous que nous allons les gaspiller inutilement pour eux ? Les nôtres en ont besoin. Et puisqu'il faut finalement les tuer, cela ne vaut pas la peine de les soigner. C'est plus vite fait".

Je sentis le cœur me manquer.

En effet, j'ai parcouru les hôpitaux et nulle part je n'ai rencontré des blessés ennemis.

Où étaient la piété et les sentiments chrétiens ?

La guerre civile espagnole n'a pas d'entrailles.

Tout le monde connaît la tragédie au milieu de laquelle se débattent Madrid et Barcelone, du côté des rouges. C'est le règne de la terreur.

Dans l'Espagne des nationaux, la persécution dont sont l'objet tous les anciens partisans de la gauche, en particulier les anarchistes, socialistes et communistes, de la part des éléments de la Phalange, a créé aussi une atmosphère d'angoisse. Les gens regardent, effrayés, passer ces groupes armés, à la casquette noire et à la chemise bleue, qui, sans hésitation, sans la moindre autorisation, s'en vont, la nuit aussi, de maison en maison, à la recherche de personnes qu'on leur a signalées, et après s'en être emparées, il les fusillent en dehors de la localité, sans autre forme de procès.

Le nombre de ces victimes, m'a-t-on assuré, est considérable.

Comme on le pense bien, les prisons sont pleines de détenus de ce genre. Dans la seule prison centrale de Burgos, il y en a plus de 2 400. Dans celle de Logroño, plus de 1 000.

Ils sont, bien souvent, l'objet de sévères représailles.

En Navarre, la prison d'un bourg situé près de Pampelune fut, en un jour d'exaltation, assaillie par la populace qui massacra tous les détenus.

À plusieurs reprises, la prison de Burgos a été sur le point d'être attaquée, elle aussi, par les phalangistes. Les prisonniers ne durent leur salut qu'à l'intervention énergique du gouverneur civil, qui, finalement, pour ne pas être responsable d'un tel forfait, donna sa démission.

De la prison centrale de Burgos, elle-même, on a fait sortir quelques centaines de détenus et, sans aucun jugement préalable, on les a conduits au village voisin d'Estepas, et là, ils ont été misérablement fusillés ; on avait même fait signer à quelques-uns d'entre eux leur mise en liberté. Au nombre de ces malheureux, on compte le gouverneur de Burgos qui fut fait prisonnier le jour même où éclata le mouvement, ainsi que le député de gauche, M. Cuadrado et le P. Ravilla.

Tout cela a contribué à créer dans certains milieux de l'Espagne des nationaux un état d'inquiétude inexplicable sous un gouvernement qui s'est formé pour garantir l'ordre et la justice.

On a dit que la guerre civile espagnole avait éclaté pour la défense de la civilisation chrétienne. En présence des scènes horribles qui se déroulaient au front ou à l'arrière, je me suis arrêté pour méditer sur ces deux mots : civilisation, civilisation chrétienne.

Et j'ai douté.

Si c'est pour la civilisation, pourquoi ces actes de barbarie ?

Si c'est pour la civilisation chrétienne, comment concilier avec eux le précepte du Maître : "Aimez-vous les uns les autres" ?

Mais, hélas je l'ai dit, je le répète :

La guerre civile espagnole n'a qu'un seul objectif :

L'extermination.

El Diaro Vasco, journal rebelle édité à Saint-Sébastien, publié le 16 janvier, sous le titre : "Une indécente campagne de la Croix", une violente diatribe contre ces articles "beaucoup plus mensongers et dangereux que les divagations explicables du Populaire". Il flaire une parenté suspecte entre ces "affirmations visqueuses et répugnantes" et celles "des chacals de Bilbao".

Savez-vous laquelle ?

"Si trop de soutanes dans le monde", regardent "comme un combat de coqs" la défense "du plus substantiel de la civilisation chrétienne", eh bien, ce n'est rien de plus qu'une "malpropre combine" : et "les Français, — ceux de l'Humanité et ceux de La Croix — ne méditent la ruine de l'Espagne que pour rafler aisément les huiles de quelque marchand complaisant ou les vins des caves monacales".

Tant d'étourdissante psychologie, une telle qualité de charité ne sont pas sans éclairer cette fine substance de civilisation chrétienne que les Caproni déversent avec un zèle apostolique sur les petits enfants de Madrid.

 

La Cité — Journal des Témoins — Chronique internationale — Esprit, revue internationale, 1er février 1937, 5e Année, n° 53

 


 

Textes soumis aux droits d'auteur - Réservés à un usage privé ou éducatif.

 

 

Guy de Traversay (1897 — 1936) militaire et journaliste, engagé pour l'Intransigeant durant la guerre d'Espagne du côté des républicains, mourut (vraisemblablement fusillé) à la suite d'une intervention à Majorque des troupes nationalistes franquistes, le 17 août 1936.

 

 

 

"Un complément utile aux documents extraits de la Revue "Esprit" est à consulter sous ce lien : il y est question à la fois de Guy de Traversay et de Louis Delaprée.
S'agissant de ce dernier, il apparaît qu'il soit mort à Madrid fin décembre 36, et non à Guadalajara.

 

 

 


 

 

 

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Louis
Delaprée
La mesquinerie humaine étant ce qu'elle est, et le monde ce que vous savons, il n'est pas interdit de penser que les caviardages des articles de Delaprée par le directeur de Paris-Soir avaient quelque chose à voir avec le fait que le jeune journaliste était alors l'amant, ou plus exactement l'un de nombreux amants de la belle Hélène Gordon, devenue un an plus tard Lazareff...