En ai-je connu, au cours d'une longue carrière, commencée sous l'autorité de René Billères (membre du gouvernement Bourgès-Maunoury) des ministres de l'Éducation nationale ! Je n'ai pas précisément compté, mais assurément plus de trente. Je parle naturellement d'hommes (et de femmes, éventuellement) de sensibilités politiques diverses, mais possédant tous en commun une certaine tenue. Je ne saurais évoquer ceux qui, s'engouffrant dans la voie ouverte par le sinistre Lang, ont dévoyé la fonction, comme les Peillon, Hamon, Belkacem et autres Papa N'Diaye.
Il y eut de très grands ministres, tels Berthoin, Boulloche, Foucher, Haby (mais oui, mais oui), Beullac et autres Monory (mais oui, mais oui). Il y en eut de communs, évidemment. Mais celui qui m'est apparu très inférieur à sa fonction, ce fut le sieur Bayrou (prononcer Baillerou) qui vient d'être réélu à la tête du Modem - à la suite d'une assemblée générale tenue, paraît-il, dans une cabine téléphonique...
Cet être qui joue, et même surjoue, les vieux sages, ose tout, en réalité, et c'est à cela qu'on le reconnaît. Au centre, c'est-à-dire tantôt s'appuyant sur sa droite, tantôt sur sa gauche pour être au plus près de l'assiette au beurre, c'est surtout un opportuniste sans réelle colonne vertébrale, candidat permanent à la Présidence de la République - poste dont il ne possède pas, à l'évidence, l'étoffe pour l'occuper. Mais j'en reviens à son passage Rue de Grenelle où, lamentable suiveur, il n'eut d'autre problème que celui de plaire aux puissants syndicats et d'anticiper, même, le moindre de leurs désirs. Peut-être plus démagogue que Lang, ce qui n'est pas peu dire. Or, le voilà qui a fait la fine bouche, en février dernier, lorsque Macron lui proposa d'occuper à nouveau le poste, "faute d’accord profond sur la politique à suivre". Connaissant l'oiseau, on croit rêver.
Mais c'est un sentiment de profond mépris qui m'a envahi lorsque je l'ai vu serrer passionnément dans ses bras la dénommée Valérie Hayer à l'issue de son meeting à Lille, le 9 mars 2024. Cette illustre inconnue, qui a immédiatement fait le buzz à cause de son inculture sidérale - Hayer ou l'empire du vide, a titré le dernier Marianne - venait de cracher du haut de son incompétence, entre autres sur Édouard Daladier, premier agrégé de France en 1909 (histoire et géographie), un homme d'une culture, d'une compétence et d'une probité exceptionnelles. Or, Bayrou est incontestablement, lui aussi, un homme de culture : comment a-t-il pu congratuler aussi bruyamment une effroyable nullité, dont à coup sûr il avait à tout le moins perçu l'immense sottise ? Sinon par crasse démagogie ? "La liberté de penser, d'écrire et de parler peut être menacée, par exemple par des petits groupes d'activistes érigés en nouveaux censeurs" a récemment déclaré la nouvelle académicienne Sylviane Agacinski lors de son discours de réception. Cela n'est pas faux, mais laisse dans l'ombre la falsification cynique, ou la désinformation systématique opérée par des lobbies autrement plus puissants que de rares groupuscules d'activistes isolés.
C'est assez dire que le portrait que dresse de lui le vieil anar Carlier (dont je suis loin de partager sa raillerie de Pompidou et de Balladur) est plus vrai que nature...

 

 

 

 

Monsieur Bayrou, sauf le respect que je vous dois, vous me faites rire.

Vous me faites rire tout d'abord en raison de votre volonté surjouée de symboliser le renouveau de la classe politique. L'effet comique provient évidemment de ce côté rebelle, naïf et rafraîchissant lorsqu'on connaît votre parcours, dont le moins qu'on puisse dire est qu'il n'est pas synonyme d'audace. Rappelons que vous avez été nommé ministre de l'Éducation nationale en 1993 (plutôt vieux crabe politique que perdreau de l'année), mais surtout que vous avez occupé cette fonction dans le gouvernement Balladur. Ministre de Balladur ! Ah, il est beau l'insoumis, ah, il est beau le symbole de renouvellement du personnel politique ! Rappelons aussi, pour les plus jeunes, que tandis qu'en Mai 68 la jeunesse révoltée descendait dans la rue pour refuser le "métro-boulot-dodo" et adopter d'autres valeurs comme l'amour libre et l'accomplissement spirituel et artistique de chacun, au même moment, Édouard Balladur était chef de cabinet de Georges Pompidou. Sans commentaires.

 

Monsieur Bayrou, sauf le respect que je vous dois, votre passage à la tête de l'Éducation nationale n'aura pas laissé un souvenir impérissable. On s'en souvient simplement parce qu'il fut marqué par une prudence excessive. Évidemment il ne pouvait en être autrement dans un gouvernement Balladur, mais vous comprenez maintenant à quel point vos postures pseudo-audacieuses d'aujourd'hui me font rire, quand je pense que vous avez fait partie d'une droite à ce point couillemolliste.

 

Monsieur Bayrou, sauf le respect que je vous dois, votre donquichottisme de pacotille contre les moulins à vent médiatiques me fait également beaucoup rire. Vous voulez être l'homme qui symbolise le défi au quatrième pouvoir mais pour vous, le quatrième pouvoir, c'est Claire Chazal. Là, franchement, on ne peut pas dire que vous allez ébranler la puissance des médias. Claire Chazal ! Finalement, je me demande si votre niveau de compétence sur l'échelle politique n'est pas identique à celui de Claire Chazal sur l'échelle de la qualité journalistique. Dans les deux cas, tout est dans la forme, dans l'émotion frelatée. Voilà pourquoi, monsieur Bayrou, sauf le respect que je vous dois, vous m'avez fait rire lors de vos altercations grotesques avec Claire Chazal, prix Pulitzer de l'insignifiance et dont la postérité ne retiendra que sa flagornerie à l'égard d'Édouard Balladur et le souvenir ému de ses seins qu'elle dénude chaque été sur les plages corses afin que la presse people s'empresse de les montrer à la France entière. Sans doute Claire Chazal a-t-elle entendu dire que pour prévenir le cancer du sein, les femmes devaient montrer les leurs une fois par an. Mais il faut les montrer au médecin, Claire ! Pas à Voici !

 

Monsieur Bayrou, sauf le respect que je vous dois, vous me faites rire lorsque vous interprétez ce numéro de clown avec Gilles de Robien qui constitue le clou du spectacle du cirque UDF. Vous avez d'autant plus de mérite que le cirque UDF est un tout petit cirque, très peu fréquenté, mais qui, grâce à vous, possède le meilleur duo de clowns de toute la politique française. Vous en êtes l'Auguste, dans l'opposition sans l'être vraiment, d'ailleurs plus personne ne sait exactement si vous êtes de droite ou de gauche et du reste tout le monde s'en fout. Quant à Gilles de Robien, il interprète le clown blanc, hautain et dédaigneux à souhait. Mais surtout, Gilles de Robien est ministre, c'est-à-dire qu'il bénéficie de la Safrane, des tickets-restaurant et des congés spectacles. Tous ces avantages, ça porte un nom, ça s'appelle un portefeuille et lorsqu'on en possède un, on n'a pas envie de le lâcher. Et c'est ce qui nous offre ce magnifique numéro de clowns, d'autant, il faut bien le dire, que monsieur de Robien est presque aussi drôle que vous. Tiens, par exemple, qu'est-ce qu'il nous a fait rire lorsqu'il a choisi de faire figurer sur sa liste aux élections régionales mademoiselle Élodie Gossuin, ancienne Miss France, c'est dire sa crédibilité politique. Malheureusement, Élodie Gossuin manqua quelques séances du conseil régional, mais il s'agissait d'un cas de force majeure puisqu'elle participait à l'émission "la Ferme célébrités", au cours de laquelle l'essentiel de sa prestation consista à nous apprendre qu'elle était constipée. En conclusion, on peut dire que plus Élodie Gossuin est constipée, plus l'UDF provoque l'effet inverse.

 

Monsieur Bayrou, sauf le respect que je vous dois, vous m'avez surtout fait rire le jour où Michel Drucker vous a consacré une émission dominicale. Vous avez d'entrée précisé que votre nom se prononçait "Baille roux". Remarquez, dans une émission de Drucker, on a l'impression que tous les noms se prononcent baille, mais après ce dimanche avec vous, on comprenait à quel point cette prononciation de votre patronyme était justifiée.

En hommage à votre région de naissance, l'émission commença par des chants basques. Pour les lecteurs qui ne connaîtraient pas les chants basques, ça ressemble aux chants corses, mais avec encore moins de notes. Autrement dit c'est pénible dès le début avec ces basses nasillardes, puis ça devient difficilement supportable au bout de quinze secondes et enfin totalement intolérable au bout de trente. Il faut savoir qu'il s'agit à l'origine de chants de bergers perdus dans la montagne, des types que la solitude et la sexualité ovine ont rendus fous et dont les hurlements constituent un exutoire. Je voudrais, à ce propos, avoir une pensée pour les seuls auditeurs des chants basques dans la nature, à savoir les moutons. Certains chercheurs vétérinaires attribuent l'origine du virus de la tremblante du mouton à l'audition prolongée de ces mélopées...

Ce jour-là, chez Drucker, vous avez annoncé que vous iriez voir les chanteurs basques en gala à Pau en première partie d'I Muvrini. Laissez-moi vous dire que nos amis palois dépressifs ont dû vivre une soirée inoubliable. Quand on pense que vous avez subi un tel supplice juste pour fayoter auprès de vos électeurs et pour leur montrer à quel point vous êtes attaché à votre terroir ! En plus, il ne vous était plus possible de partir à l'entracte sans froisser la susceptibilité corse, donc après une heure de chants basques, vous vous êtes offert une heure de polyphonies corses. C'est à des choses comme ça qu'on mesure le degré d'abnégation qu'exige la fonction politique.

Pour en terminer avec l'émission de Drucker, comme chaque fois que l'invité en est un homme politique, on eut droit, monsieur Bayrou, au reportage dans votre région, où l'on voyait les paysans du coin, tout rougeauds, vous tutoyer, sans oublier la traditionnelle séquence où, déguisé en éleveur pedigree Pal, l'homme politique en jean et col roulé nous montre sa grande complicité avec les animaux. Ce jour-là, on apprécia la complicité qui vous liait à votre cheval que vous appeliez "camarade"... Drucker conclut le reportage en affirmant que vous pourriez très bien être de gauche. Au moins, vous appelez votre cheval camarade, c'est un bon début.

François Bayrou, l'homme qui murmurait "camarade" à l'oreille des chevaux !

 

Monsieur Bayrou, sauf le respect que je vous dois, vous me faites rire avec votre amour affecté du terroir béarnais. On se souvient de votre déclaration de candidature, début décembre 2006, sur la place de votre village devant la ligne bleue des Pyrénées, dans une symbolique assez cucul avec, auprès de vous, le député Lassalle qui est un peu votre Rantanplan. Comme l'autre, il se la pète mais tout le monde le prend pour un con. On se rappelle qu'il se mit en grève de la faim pour empêcher une délocalisation dans la vallée dont il est l'élu. Signalons simplement que ce garçon appartient à l'UDF, c'est-à-dire qu'il s'agit d'un libéral grand teint, un chantre de la mondialisation et de l'économie de marché, et le voilà qui demande à l'État d'intervenir pour empêcher une délocalisation ! Pour vous donner une idée, c'est comme si Marie-George Buffet faisait la grève de la faim pour augmenter les dividendes des actionnaires de Total. Quoi qu'il en soit, Lassalle entama une grève de la faim dans la salle des colonnes de l'Assemblée nationale et quand tout le monde eut bien ri, on lui fit croire que les deux cents emplois de l'usine polluante de sa vallée étaient sauvés. Peu importe que les hommes d'affaires japonais, effrayés par son chantage, n'investissent plus en France pendant les vingt ans à venir, peu importe qu'on ait annoncé le même jour dans le reste du pays dix mille licenciements pour délocalisation, notre ami Rantanplan-Lassalle avait retrouvé l'appétit, même si dix mille nouveaux chômeurs risquent bientôt d'entamer une grève de la faim imposée.

 

Monsieur Bayrou, sauf le respect que je vous dois, j'ai bien peur que cette fraîcheur que vous prétendez instiller dans la politique, cette authenticité, cet "autrement" ne soit, une fois de plus, qu'un créneau de marketing. Ce doute terrible m'est venu le jour où j'ai vu, à la télé, un reportage qui vous était consacré pour la fête de la femme. Vous aviez décidé, afin de marquer cette journée, d'aller visiter une entreprise à fort personnel féminin. Pour avoir l'air près du peuple, vous vous étiez rendu à la cantine avec les secrétaires. On vous voyait faire la queue au milieu des employées, en portant votre plateau Sodexho, médaillon de veau à la sauce figée, camembert plâtreux et tarte industrielle. Soudain, apercevant la caméra, on devine que vous pensez : "Tiens, je vais faire celui qui s'intéresse". Alors, vous demandez à l'une de vos voisines de file : "Il y a longtemps que vous travaillez ici, Émilie ?" Et là, on entend la secrétaire répondre : "Non, moi c'est Nadège"...

 

Monsieur François Bayrou, sauf le respect que je vous dois, vos campagnes électorales me font rire. Déjà la précédente en 2002 avait été irrésistible lorsque, afin de souligner votre volonté écologique, vous aviez décidé de faire votre tournée électorale dans un bus fonctionnant au colza. Enfin, quand je dis que vous faisiez la tournée en bus, c'est exagéré : un chauffeur emmenait l'autobus dans chaque ville, mais vous, monsieur Bayrou, voyagiez en avion, ce qui relativisait l'effet écologique de l'opération. L'important, me direz-vous, c'était le symbole. Malheureusement, très vite, votre Magical Mystery Tour vira au cauchemar. Lorsque le bus au colza traversait les cités, les sauvageons piquaient les enjoliveurs, caillassaient les phares, tordaient les essuie-glaces et taguaient la carrosserie. Et quand les militants voyaient arriver dans les meetings ce bus déglingué, aux phares cassés, aux roues qui couinaient, aux essuie-glaces qui balayaient dans le vide et à la carrosserie taguée sur laquelle on pouvait lire "Bayrou bouffon", votre crédibilité en prenait un sérieux coup... En plus, vous empestiez la friture de colza cramée, comme si vous aviez passé la nuit dans une boutique de kébab. Devant le désastre, vous avez revendu le bus tagué et caillassé à des gitans et vous avez continué en Safrane. Et c'est là que vous m'avez encore fait rire, le jour où vous vous êtes rendu dans un quartier difficile de Strasbourg pour dialoguer avec des... jeunes. Oui, c'est comme ça que les médias les nomment et pourtant ceux dont on parle dans ces cas-là n'ont plus rien qui justifie cette dénomination. Car si la jeunesse signifie la naïveté, eux sont cyniques, si la jeunesse signifie l'enthousiasme, ils sont désabusés, mais surtout, si la jeunesse signifie l'avenir, ils n'en ont aucun...

Ce jour-là, à Strasbourg, un petit garçon d'une dizaine d'années qui, pour la première fois de sa vie, voyait un homme politique, s'est cru autorisé à vous faire les poches. Il vous entendait promettre tant de belles choses aux habitants de cette cité oubliée qu'il a pensé avoir le droit de s'offrir un acompte. Par réflexe, vous lui avez balancé une baffe. D'aucuns vous ont reproché ce geste. Ils ont tort, une gifle, ce n'est pas grave. Ce qui est grave, c’est qu’on a appris récemment que ce gamin, aujourd'hui âgé de quinze ans, venait d'être arrêté pour une double agression sexuelle. On imagine sa dérive pendant ces cinq années... On imagine qu'il n'a pas connu de repas du dimanche, de maman sécurisante, de papa constructeur et, surtout, on imagine qu'aucun homme politique n'est venu visiter le quartier pendant ces cinq années. Et ça, monsieur Bayrou, sauf le respect que je vous dois, ça mérite une baffe...

 

© Guy Carlier, in Sauf le respect que je vous dois, Michel Lafon éd., 2007

 


 

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