Ah que voilà un ouvrage de vrais/faux souvenirs d'enfance ("Chacun se raconte une histoire à laquelle il s'attache") enthousiasmant - et je n'ai pas l'hyperbole aisée. À la suite de la mort prématurée de son épouse (elle avait 43 ans), le général Compagnon, attaché militaire à Washington (il devait achever sa carrière avec le grade de général de corps d'armée, rien que ça), décide de regagner la France et d'y confier ses six enfants à diverses institutions militaires ou crypto-militaires (Victor-Duruy, Légion d'Honneur, La Flèche...).
C'est ainsi que le jeune Antoine, quinze ans, se retrouve "ñass" (dans notre jargon provençal, c'était "pencu") au lycée militaire du Prytanée de La Flèche, près du Mans, pour y effectuer son année de Première (ou "Rhéto", de rhétorique), avec deux années d'avance, comme tout bon fils de famille qui se respecte. Lui qui, jusque là, avait été chouchouté par une mère aimante et adorée et par les diverses institutions de par le monde où les affectations de son père l'avaient conduit (Londres, Tunis, Washington, Paris), il était désormais tout seul avec sa petite valise noire de carton bouilli et contraint d'effectuer, au pas de course et en serrant les dents, l'apprentissage de la vie. C'est à l'intérieur de cet établissement (le "bahut"), nous dit-il, qu'il nourrit les desseins et prit les grandes décisions qui devaient gouverner sa vie et la première et la plus difficile, pour commencer : rompre avec l'hérédité militaire familiale, et devenir un civil accompli.
Comme ingénieur des Ponts-et-Chaussées, ancien de l'X., par exemple...
Il devait d'ailleurs consacrer bien plus tard (en 2011), à cette année-charnière selon lui, tout un cours du collège de France : 1966 : Annus mirabilis. Année prodigieuse, magique, miraculeuse qu'il entendit faire revivre à son rythme, et qu'il fit commencer... au 1er septembre 1965 ("en ce jour de septembre, je pris seul le train pour Le Mans, vers l'inconnu...")...

 

"La pauvreté, la tristesse, la morosité se lisaient dans tous les regards, sous la mauvaise lumière filamenteuse du wagon. Saisi au dépourvu par cette révélation de la France, je pris soudain conscience de mon appartenance nationale, comme d'autres se convertissent derrière un pilier de Notre-Dame, et j'en sens toujours la réplique, une sorte de chair de poule intérieure, chaque fois que je reviens, lorsque je présente mes papiers à la police des frontières et que le préposé se montre désobligeant, que le temps est gris, les transports publics en grève, le chômage à la hausse, comme si une certaine gêne ne m'avait jamais quitté : l'angoisse d'être français"

A. Compagnon

 

 

J'ai été enthousiasmé, vraiment. Et pourtant, qu'y a-t-il de commun entre le fils d'un général (et petit-fils d'un colonel) né au moment même où je devenais, et pour sept années, "pencu" d'un grand lycée provençal, et le fils d'un maréchal - d'un maréchal-ferrand, s'entend, et ouvrier agricole - qui n'était guère sorti de son trou avant sa majorité ? Eh bien, l'expérience de l'enfermement, peut-être. Quand bien même je pense, avec Cesbron, que notre prison était un royaume. Et puis des expériences communes, le fameux tourne-disques de la GID, les Sonorama Magazine, la radio, le soir au lit (lui, le transistor, moi, le poste à galène). Mais surtout l'amour immodéré d'une belle langue, aussi pure que possible. Je dirais volontiers que celle d'Antoine Compagnon est formidablement gouleyante, si ce qualificatif n'était déjà utilisé pour le sinistre - et sans doute frelaté - Beaujolais nouveau. Une chose est sûre, au moins : voilà un académicien qui n'a pas volé sa place ! Et puis le sens du récit, qui mêle si habilement différentes époques (je sais, je l'ai lu, certains lecteurs enragent devant cette construction), bref, qui construit une œuvre ! Et qui ne pontifie nullement (alors qu'il en aurait le droit !), qui manie très souvent l'humour au détour d'une phrase. Chapeau. Chapeau bas !
Deux petites objections, cependant, puisqu'il en faut. D'abord, je trouve une faute de goût d'avoir utilisé le vocable queue (à deux reprises), pour stigmatiser ce camarade peu malin lui ayant, un beau matin, tordu le sexe en érection, dressé sous les couvertures... Et puis pourquoi, par coquetterie (mal placée), ne pas avoir explicitement raconté qu'on avait reçu, de la main même du grand Jacques Massu (le qualificatif est de ma responsabilité) une agate de belle taille ? Pourquoi avoir usé de la tournure périphrastique "vainqueur du Fezzan" ? Et pourquoi, au fait, avoir exagéré les tics de ce sacré général ? Mais si peu de chose, en vérité, à côté de cet immense monument...
Quel indicible bonheur de lecture...
À telle enseigne, cher Antoine, qu'on serait prêt à vous embrasser, n'était la mésaventure survenue au président de la fédération espagnole de football, le sieur Luis Rubiales, convaincu d'avoir embrassé de force l'attaquante Jenni Hermoso (laquelle lui avait tout de même passé les deux bras autour du cou...). Mais nous, ce serait seulement une respectueuse et virile accolade : rompez !

 

 

Le bahut était un parfait modèle de société, une communauté microcosmique reproduisant le macrocosme civique dans tous ses détails. Qui aurait voulu s'initier gratuitement à la science politique n'aurait eu qu'à observer avec un peu d'attention les rapports du peuple, représenté par nous, les fiass, et de l'autorité, c'est-à-dire les gradés, sans avoir besoin d'ouvrir le Discours de la servitude volontaire de La Boétie. Tous les ressorts de la machinerie du pouvoir étaient en évidence devant nous: la lâcheté de presque tous, la fierté de quelques-uns, l'éternel conflit de la liberté et de la tyrannie. C'était un peu comme si un Dieu caché avait voulu nous mettre à l'épreuve, nous enseigner le grand monde, mais rares étaient ceux qui s'en rendaient compte. Comme eût dit le général de Gaulle, les nass étaient des veaux, c'est-à-dire des victimes consentantes, mais aussi de futurs bourreaux.

Prononçant ces mots sans doute injustes, car on avait tout fait depuis des années pour les aveugler, et il y avait des exceptions, je m'aperçois que, comme Barnetche, et renonçant à la réserve qu'aurait dû m'imposer ma situation non seulement de prétendant à la tête de classe mais encore de fils de famille, je choisis moi aussi la seule société fréquentable au bahut, celle des trublions et des cancres, graines de malfaiteurs, criminels en herbe, si l'on prêtait foi aux vaticinations de notre encadrement, classe dangereuse dont les gradés condamnaient la désinvolture, l'indépendance et l'originalité en les désignant à l'aide d'une expression passe-partout, commode et vague, qui suffisait à expliquer à leurs yeux l'hostilité que les fiass pouvaient entretenir à leur égard, à savoir le "mauvais esprit", qualité ou plutôt défaut indéfinissable, disposition pernicieuse à la réflexion - toute velléité de penser relevait du mauvais esprit, car un ordre ne se discute pas -, qui risquait de mener, avertissaient-ils en dressant l'index, à bien des déconvenues une fois sortis du bahut, dans l'armée comme dans le civil. Quant à moi, la décision de rejoindre la communauté des fortes têtes, j'en suis convaincu, me sauva pourtant la vie, à court et à long terme, et contribua plus à mon éducation que tous les enseignements officiels que je reçus cette année-là et qu'à dire vrai je me mis à négliger sous l'influence de mes nouveaux amis.

De notre confrérie d'agitateurs qui se réunissait derrière l'usine des eaux après le déjeuner, seuls Barnetche et moi serions admis en maths élèm à la fin de l'année. Un ou deux autres associés mineurs de la bande du grand Crep's s'infiltrèrent de justesse en sciences-ex, sauvés par la peau des fesses, mais aucun des chefs ne passa en classe terminale au grand bahut et seule ma camaraderie avec Barnetche se prolongea de l'autre côté de la ville. Nous fûmes affectés dans des classes différentes, mais toute la 4e compagnie, plus d'une centaine de garçons, couchait dans un dortoir unique, grandiose, au-dessus de la cour de Crédence, le plus immense que j'aie connu, avec d'interminables rangées de lits superposés, alignés sur trois colonnes, deux contre les murs, une au milieu, sous une haute nef à travers laquelle le moindre bruit (ronflements, gargouillis, halètements suivis de grincements de sommier, etc.) résonnait à la perfection. Damiron était de nouveau dans ma classe, toujours en tête, mais nous ne nous rapprochâmes pas davantage. Ayant perdu nos complices du quartier Gallieni, égarés dans les méandres d'un logis inconnu, esseulés parmi un grand nombre de nouveaux arrivants, nous passions, Barnetche et moi, beaucoup de temps ensemble, puis nous nous retrouvâmes en maths sup, où nous prîmes possession de deux tables voisines au fond de la salle, sous les casiers. Barnetche réussissait toujours aussi bien, je peinais davantage. Canard, la Borne et moi, nous étions à présent les seuls anciens du petit bahut en maths sup, puis en taupe. Nous croisions encore au réfectoire quelques rhétos qui avaient été aiguillés vers les prépas, à Navale ou à Salon, la Flotte et les Ailes, mais ceux qui avaient rejoint la corniche, comme Ger's, Brisacier ou Bonitatibus, nous les voyions peu. Leur existence s'organisait au-tour de la cour de Sébastopol, alors que nous allions et venions entre notre dortoir, notre réfectoire et notre salle de classe, qui donnaient tous sur la cour d'Alger, dite aussi d'Iéna parce qu'elle avait été jadis divisée en deux par un mur.

Dans la compagnie, plus personne ne connaissait nos vieux surnoms. j'étais bien le seul à apostropher Barnetche, d'un bout à l'autre de la cour d'Alger, sous le vocable de "Canard". Le classement, lui, n'avait pas changé : Canard fut reçu à l'École normale, le prix d'honneur lui fut attribué. Le jour de la fête de Trime, il fut porté en triomphe dans les cours et le parc, hissé, place Henri-IV, sur la statue du roi, puis précipité dans le bassin du jardin du colonel. Damiron, lui, entra à Polytechnique avec un rang moyen. Je cubai, devenant le plus ancien de la taupe.

L'autre jour, je suis justement tombé sur Barnetche, rue des Écoles. Je ne l'avais plus revu depuis pas mal d'années, mais nous nous sommes reconnus tout de suite, avec joie, en tout cas de ma part. Il sortait du Vieux Campeur, où il avait acheté des pitons et une corde ; il retournait de ce pas à son labo de Jussieu. Sa passion de l'escalade m'était tout à fait sortie de l'esprit. Nous avions l'air tous pareils sous l'uniforme, la discipline nous aplanissait, la plupart avaient été laminés, vidés de toute personnalité, mais si certains, les plus coriaces, avaient survécu à l'ordre serré, aux rassemblements, aux consignes, aux commandements, c'était grâce à une marotte secrète, un amour clandestin, une manie plus forte que le règlement. Canard était de ceux-là. Il dessinait des courses dans les Pyrénées, pendant l'étude ; il avait été sauvé par l'alpinisme, auquel il n'avait donc jamais renoncé. Nous nous croisons de loin en loin; chacun a vaguement connaissance de ce que l'autre devient ; nous saurions nous retrouver si nous en avions envie ou besoin. Nous bavardâmes un moment au coin de la rue des Écoles et de la rue Thénard, debout sur le trottoir, avant de nous quitter en nous promettant de nous appeler dès la rentrée, ce que nous ne ferons probablement pas, moins par indifférence que par timidité, attendant le hasard de la prochaine rencontre. Pour Damiron, c'est autre chose. Je préfère ne pas parler de lui ; je ne dirai un mot de ses équipées que lorsque je ne pourrai plus faire autrement.

Nous qui arrivions de Gallieni, le quartier Henri-IV nous dépaysa à peine moins que les bizuts. Quittant une caserne de la Troisième République sans mystère ni passages secrets, bâtie comme un tas d'autres par Freycinet pour renforcer la présence de la troupe sur l'ensemble du territoire et empêcher que la défaite de 1870 ne se répétât, désaffectée dans l'entre-deux-guerres, quand on fit confiance à la ligne Maginot, et convertie en annexe du bahut, augmentée de constructions scolaires de l'après-guerre en béton décoré de pierres meulières, sur un terrain situé en lisière de la ville, cerné à l'ouest par des terrains vagues aujourd'hui occupés par des lotissements aux noms de rues poétiques (impasse des Glycines, rue des Nymphéas) et par un immense centre commercial Leclerc comme on en trouve à la sortie de toutes les villes moyennes de France, sur l'ancienne route nationale déclassée en départementale voilà une trentaine d'années, nous déménagions vers un monument historique imposant et compliqué, installé en plein cœur de la ville. Avec sa succession de vastes cours - Austerlitz, Sébastopol, Alger, Iéna, Solferino, noms de victoires inscrits au plus profond de nos mémoires - entourées de hauts bâtiments aux murs de crépi, bordés d'un appareil et d'appuis de fenêtre en tuffeau, avec sa lumineuse chapelle baroque contenant le cœur d'Henri IV, ou du moins un cœur en or qui aurait contenu le cœur du roi jusqu'à la Révolution, avec son jardin à la française - le jardin du colonel, dont l'accès nous était interdit - et son parc à l'anglaise, son manège et sa carrière, l'ancien collège de Descartes et de Mersenne nous intimida au premier abord. Le grand bahut possédait une ancienne et précieuse bibliothèque, mais celle-ci n'était pas ouverte aux élèves et jamais nous ne fûmes autorisés à y pénétrer, pas même pour la visiter. Elle ne contribua donc en rien à notre sentiment d'humilité, lors de notre entrée en classe terminale. Plus déterminant fut le constat qu'après avoir joué aux durs en rhéto, pour certains aux vétérans, nous étions à présent les jeunots, les bleus, les miteux, les bitos, que les élèves des prépas regardaient de haut.

Dans ce cadre solennel, les anciens se sentaient perdus au milieu d'une population non seulement renouvelée, mais aussi très différente par sa composition sociale et nettement plus bourgeoise, où les rejetons d'officiers supérieurs et d'ingénieurs de l'armement avaient éliminé les fils d'officiers sortis du rang ou de sous-officiers. Firent leur apparition parmi nous des garçons aux patronymes longs comme le bras, noms à particule de la petite aristocratie réfugiée dans la cavalerie depuis des générations, ou noms à rallonge sentant leur vieille famille de notaires et d'amiraux. Dans ma classe de maths élem, il y avait même le neveu d'un secrétaire d'État à la Marine qui se destinait évidemment à la Flotte. Ayant choisi mon camp l'année précédente, je me sentais mal à l'aise. En plus, alors que la laïcité l'avait emporté parmi nous en rhéto - jusqu'en première, on n'avait pas le choix, il fallait assister à la messe, sauf si les parents avaient expressément demandé que l'on en fût dispensé, si bien que les rhétos abusaient de leur nouvelle liberté -, les nouveaux, plus conventionnels dans l'ensemble, n'avaient pas abjuré. Nous étions rares à musarder au dortoir le dimanche matin à l'heure de l'office.

Les gradés n'étaient plus non plus de la même espèce : moins pitoyables, moins résignés, moins dépassés par les événements, ils affectaient en général des manières énergiques et professionnelles. Nos officiers et sous-officiers savaient apparemment mieux pourquoi ils étaient là. Ils avaient pour mission d'inspirer un esprit militaire à de futurs officiers des trois armes et ils entreprirent dès le premier jour notre instruction. Entre quatre et cinq heures, aussitôt le goûter expédié, nous nous rendions à l'armurerie, nichée dans les contreforts de la chapelle, et nous en ressortions équipés de MAS 36, vieux fusils qui n'avaient pas tiré un coup depuis des décennies, avec lesquels nous apprenions les mouvements élémentaires du maniement des armes : "L'arme sur l'épaule, droite", "Présentez, arme", "Reposez, arme", "L'arme, au pied", réflexes vite devenus aussi instinctifs que celui de débrayer ou de changer de vitesse et qui sont de ceux qui s'oublient en dernier quand on est frappé de gâtisme. Nous traversions les cours, nous nous enfoncions jusqu'au fond du parc avec l'arme sur l'épaule, avant de rassembler nos MAS 36 en faisceaux, le temps d'écouter la harangue d'un adjudant, ou du chef d'escadron Boivin, au nom prédestiné, qui était chargé de la préparation militaire. Lui aussi ancien de la 2e DB et lié à mon père, il lui rendait compte de mes progrès, en bien ou en mal. Puis nous revenions juste à temps pour l'étude du soir. L'insubordination n'était plus vraiment à l'ordre du jour, ni même la restriction mentale. Ce qui avait changé, c'était qu'il n'y avait plus de mauvais esprits parmi nous. Moi­même, je m'habituais aux ordres, je rentrais dans le rang, je rectifiais automatiquement la position quand je croisais dans la cour un officier ganté agitant son stick sous le coude.

Heureusement, l'élite des enfants de troupe rejoignit nos rangs un an plus tard, en maths sup. Ils débarquèrent par paires, une en provenance de chaque école militaire préparatoire, comme les animaux rassemblés par Noé sur son arche : il y eut le couple des Andelys, celui d'Autun, celui du Mans, celui d'Aix. En tout, ils furent une bonne dizaine, près d'un quart de la classe, proportion qui n'était pas négligeable du point de vue de la diversité sociale - on n'employait pas encore cette expression - ; qu'elle introduisit dans notre communauté. Je retrouvai auprès d'eux l'esprit de contestation qui me manquait depuis l'élimination des éléments douteux, à la fin de la rhéto. Amyot du Mans, qui venait du technique, était un as de la règle à calcul et du dessin industriel ; goinfre - le "Morfal", comme on l'appelait -, il voulait faire son chemin à tout prix, et il intégra Centrale, fit un beau mariage et réussit une belle carrière. Zulberti d'Autun, qui avait l'air d'un gros ours un peu voûté aux cheveux roux, tremblait devant sa copie lors des écrits de concours et perdait tous ses moyens à l'oral ; je n'ai aucune idée de ce qu'il est devenu. Millet d'Aix, vaillant "tchatcheur" devant l'Éternel, entra à l'École avec moi. Mais les deux meilleurs étaient Buvik et Daru des Andelys, "Vik" et "Rus", inséparables depuis la sixième, l'un fluet, l'autre athlétique, l'un myope sous d'épaisses lunettes et souvent caché derrière un livre, l'autre zézayant et marchant avec la souplesse d'un félin, la tête penchée en arrière comme s'il dansait, aussi gracieux que Nijinski, mais tous deux francs, attentifs et loyaux. Daru et moi, nous nous sommes escortés longtemps, intégrant la même année, partageant une chambre à l'École. Ayant choisi la même arme, nous fîmes ensemble notre instruction militaire, qui se termina par un cross, dans la forêt de Fontainebleau, un matin qu'il gelait à pierre fendre. Après avoir couru en tandem - Daru m'avait tiré tout le long du parcours -, nous emportâmes les deux premières places, ce qui nous valut pour récompense un beau tour de forêt sous la neige en hélicoptère. À Paris, je lui prêtais les clés de ma chambre quand sa petite amie lui rendait visite. Le cours de la vie nous a éloignés, mais nous nous voyons encore, déjeunons parfois ensemble, et nous savons que nous pouvons compter l'un sur l'autre. La dernière fois, Daru m'a parlé de ses enfants, maintenant adultes, et de la déception qu'ils lui causaient, ainsi que de sa femme - la petite amie de nos années de service militaire -, et de la routine qu'était devenue sa vie de famille. Je l'écoutais avec consternation, car il condamnait froidement quarante années d'existence au bout de quelques phrases, hormis ses succès professionnels, lesquels avaient été remarquables. Pour se changer les idées, il lui restait la pratique assidue du jogging dans le bois de Boulogne. Je me demandai à part moi s'il y trouvait d'autres distractions.

Les enfants de troupe en avaient bavé bien plus que les fiass du quartier Gallieni. Tous avaient des cadavres dans le placard. C'étaient des durs, des rescapés, que j'admirais pour cette raison. Ceux qui venaient d'Hériot avaient derrière eux une douzaine d'années d'internat, durant lesquelles certains, plus ou moins abandonnés, n'avaient quasi pas quitté l'uniforme. En leur compagnie, j'ai connu d'autres coins de Paris que ceux auxquels j'étais prédestiné. Buvik habitait à Nanterre, avec vue sur les bidonvilles. Comparés à eux, les bleus de maths élem et de maths sup avaient tout l'air de rosières. En ce temps-là, pour être un vrai fiass, il fallait avoir connu le petit bahut. Je n'y avais passé qu'un an, mais j'en avais vu assez. Les nouveaux, mis à part les enfants de troupe, je ne les ai jamais pris au sérieux. J'avais été définitivement vacciné par mon association avec le grand Crep's.

Buvik, Daru, Amyot et moi, nous avions découvert un passage à travers les combles qui, de notre dortoir situé entre la cour d'Alger et la cour de Sébastopol, nous donnait accès à la chapelle. Nous y débouchions à la hauteur de la galerie, à la droite du grand orgue. De là, nous redescendions dans la nef après avoir caressé le cœur en or d'Henri IV et nous rejoignions le chœur. Devant l'autel, une dalle point trop lourde à soulever masquait l'entrée de la crypte, où nous organisions des dînettes le dimanche soir - des " graillous" ou des "goulals"dans notre vocabulaire -, après nous être approvisionnés dans une charcuterie de la rue Carnot. Amyot, vrai chancre, dévorait des pâtés ; Barnetche, qui nous accompagnait parfois dans ces expéditions, raffolait des rillettes ; une autre spécialité nous revigorait, Daru et moi, avant que ne recommence la semaine : le boudin noir, que nous extrayions de sa peau et étalions en couches épaisses comme de la confiture de mûres sur des tranches de pain de campagne. Nous buvions modérément, conscients que le lendemain, à huit heures, le cours d'algèbre de M. Villiers requerrait toute notre attention. Mais un condisciple qui eut vent de nos ripailles du dimanche soir en fut scandalisé et les dénonça. Il y vit une intention blasphématoire semblable à celle des déjeuners gras de lard et de saucisses que Sainte-Beuve donnait à ses amis, le Vendredi saint - il ne fit pas lui-même cette comparaison, mais c'est ce qu'il voulait dire. Or nous agissions dans la plus parfaite innocence : nous n'avions nullement l'intention de blesser les croyances catholiques ; nous voulions simplement nous retrouver entre nous, en paix. Et nous ignorions les dangers que nous courions : quelques années plus tard, deux élèves trouveraient la mort dans cette crypte après avoir inhalé des vapeurs de gaz carbonique qui s'y étaient répandues.

Autun, Le Mans, Les Andelys, Tulle, ces écoles ont fermé leurs portes. Elles n'ont pas survécu longtemps aux guerres coloniales. Une poignée d'enfants de troupe réussissaient les concours chaque année. Que reste-t-il de ce royaume ? Orléans, Beaugency, Notre-Dame de Cléry, Vendôme, Vendôme ... Parmi d'autres facteurs plus notables, la disparition des écoles militaires préparatoires a contribué au déclin de la promotion sociale dans les grandes écoles de France depuis deux générations. D'un point de vue égocentrique, si je n'avais pas eu quelques enfants de giberne à mes côtés pour prendre le relais des mauvais éléments de la 5e compagnie et nous moquer des autorités, moi aussi j’aurais fini par servir.

Je parcours trop vite les années, je rapporte par avance le destin des uns et des autres, Lambert, Petitjean, Barnetche, Daru, car le monde est petit et l'on se retrouve toujours. Même Buvik, dont je disais ne plus rien savoir, vient de me faire signe inopinément dans un courrier électronique où il me demande des conseils de lecture. En passant, il m'apprend qu'il a eu tardivement un enfant et qu'il est aujourd'hui un jeune père. Une des leçons de la vie, c'est qu'elle "repasse toujours les plats", comme le claironnait l'adjudant-chef Vandal, ou plutôt Porcinet, qui était moins blasé et plus moraliste, quand nous ricanions de ses pataquès et que nos railleries le vexaient, même s'il se vantait d'être, lui, "bête mais discipliné", suggérant, mais sans préciser sa pensée jusqu'au bout, que ce n'était pas notre cas. Il voulait dire qu'il trouverait bien l'occasion de prendre sa revanche. "Dans la vie, dans la vie", s'écriait à tout bout de champ notre "serpatte-chef préféré" pour lancer ses aphorismes pompeux qui débutaient par cette formule légendaire avant de se perdre dans un bredouillement, comme s'il la connaissait, lui, la vie. Il en savait en tout cas plus long que nous, les miteux, les bleus, les bitos, les rhétos.

Mais j'anticipe en gâchant l'attente, j'enjambe l'essentiel en parlant déjà du grand bahut au lieu de m'en tenir à l'histoire de notre année de rhéto. Si je tergiverse, si je prolonge l'exposition et me perds dans les appendices au lieu de me précipiter vers les péripéties, si je saute par-dessus l'intrigue, c'est que j'imagine pouvoir arrêter le cours de l'histoire, conjurer le dénouement, empêcher la catastrophe. "Qui ira à 58, la mort, recommence au début". Or il y a aussi des plats que la vie ne repasse jamais, des bifurcations qui ne se présentent qu'une fois - quand j'étais enfant, c'était ainsi que je voyais la Patte-d'Oie de Gonesse, que nous empruntions vers Compiègne ou la Belgique : si nous rations la bonne voie, je pensais que nous ne parviendrions jamais à destination, qu'aucun détour ne nous remettrait dans le droit chemin. Il y a des choix définitifs, irréversibles.

 

© Antoine Compagnon , in La classe de Rhéto, Gallimard, 2012

 


 

Texte soumis aux droits d'auteur - Réservé à un usage privé ou éducatif.

 

 

La classe
de Rhéto
"Le sous-officier de permanence me fit monter par un des deux larges escaliers qui s'ouvraient sur la façade et dont les marches de bois craquèrent sous nos pas dans le silence de la nuit. Une curieuse sensation de bonheur m'envahit, me transporta soudain loin de là, mais j'ignorais le sens de cette impression et je n'eus pas le loisir d'approfondir l'expérience. Deux ans plus tard, me lançant témérairement dans la lecture de Proust, je compris mieux, après une trentaine de pages, ce qui s'était passé le soir de mon arrivée au bahut, et je poursuivis la lecture d'À la recherche du temps perdu, mais j'avais reconnu tout seul, entre­temps, dans l'odeur moisie de cet escalier de bois pourtant lavé à grande eau et régulièrement frotté à la paille de fer par les élèves de corvée, celle de l'annexe où nous séjournions lorsque nous nous rendions en vacances, près de Sancerre, dans la propriété du second mari de mon arrière-grand-mère, quand j'avais entre quatre et sept ans. Cette odeur ressuscitée eut sur moi le pouvoir d'une drogue. Dans les premiers mois de ma vie au bahut, aux moments les plus durs, j'avais pris l'habitude de me réfugier dans cet escalier. Parfois, quand je ne dormais pas, je venais y passer une heure, accroupi sur le palier, mes bras enserrant mes genoux. Je humais l'odeur d'enfance; je me réconfortais à l'évocation de l'été, celui de la naissance de mon frère, où ma mère m'avait appris à lire… Nous étions tous les deux assis côte à côte sur les dernières marches de l'escalier de l'annexe, face à la cuisine du château… Blottis l'un contre l'autre, nous suivions du doigt les lignes de mon livre de lecture qui racontait l'histoire de Marlaguette et du loup".

[Antoine Compagnon, l'arrivée au "bahut"]

 

 

Last & least. Je me permets d'attirer l'attention sur un condisciple avec qui A. Compagnon n'eut pas d’atomes crochus. Et sur la phrase un peu mystérieuse où il avoue : "Pour Damiron, c'est autre chose. Je préfère ne pas parler de lui ; je ne dirai un mot de ses équipées que lorsque je ne pourrai plus faire autrement".
Chacun pourra retrouver l'identité réelle de ce polytechnicien, Philippe N., ayant massacré sa famille en 94, s'étant conduit de manière odieuse aux assises (un peu comme, vingt ans avant lui, le guillotiné Ranucci) et pris la peine maximale - si je puis dire : car il a été élargi en 2012, sauf erreur, cependant que ses trois victimes, elles, ont reçu perpète.

 

 

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