Le 2 février 1943, après deux mois d'encerclement dans l'hiver russe, la VIe armée allemande de von Paulus capitule à Stalingrad. Ce sont 91 000 hommes – dont 2 500 officiers - qui prennent la direction des camps soviétiques (ils étaient 300 000 au début de la bataille, mi-juillet 42). Eu égard aux conditions effroyables de détention, seuls un peu moins de 6 000 d'entre eux survécurent et furent progressivement (jusqu'en 1956) rendus à leur patrie.
L'un de ces prisonniers, Heinrich Gerlach, qui faisait partie d'une organisation d'officiers de la Wehrmacht opposés au régime nazi, commence en captivité la rédaction d'un roman rude et bouleversant rapportant la bataille de Stalingrad vue du côté allemand : "Éclairs lointains. Percée à Stalingrad". Avant son retour en Allemagne (1950), le texte lui fut confisqué par le NKVD (les services secrets soviétiques).
Gerlach, qui tenait plus que tout à son témoignage de première main, décide alors de le réécrire par devoir de mémoire pour ses compagnons morts - pour ne pas dire anéantis. Il s'adresse à un médecin spécialiste de l'hypnose, le Docteur Karl Schmitz. C'est par ce biais qu'il parvient à reconstituer le texte initial – plus ou moins modifié -, et devenu en 1957 un best-seller sous le titre L'Armée Trahie. Gerlach s'éteint en 1991.
Contre toute attente et vingt ans plus tard, le manuscrit original confisqué sera fortuitement retrouvé par un historien allemand, Carsten Gansel, dans les archives soviétiques.

En ce 11 novembre 2024, tandis que nous commémorons le 106e anniversaire de l'armistice du 11 novembre 1918, ce texte nous fait revivre, de l’intérieur, l'absurdité et l’inanité de la guerre.

 

 

Mortuis et Vivis

 

 

"C'était dans ce lieu sinistre, entouré du souffle pestilentiel de la mort, que se trouvait l'unique hôpital de campagne de l'armée. C'était là qu'affluait de tous les coins du Kessel, ignorante et naïve espérant aide et salut, la foule des victimes mutilées, là qu'elle se terrait, incapable d'aller plus loin, dans des endroits qui n'offraient aucune protection, submergée par le désespoir..."

H. Gerlach

 

 


Tout est fini
La terre se meurt
La nature entière
Subit l'hiver
[Le lieutenant Breuer, jouant au piano Tristesse, de Chopin (Étude op. 10, n° 3) se souvient de paroles françaises placées sur la mélodie]

 

 

L'absurde attaque contre la patrouille de reconnaissance russe avait coûté trois blessés et un mort à la compagnie Fackelmann. Breuer avait été conduit dans le bunker du vieux commandant. Le sergent infirmier avait dû se contenter de lui faire un pansement provisoire. On ne savait pas très bien ce qui s'était passé. En tombant, le blessé s'était apparemment enfoncé quelque chose dur dans l'œil. Et il avait sans doute aussi une commotion cérébrale, car il n'avait pas repris connaissance. Fröhlich ne bougeait quasiment pas de son chevet, Herbert et Geibel étaient là eux aussi, complètement désemparés. L'accident avait chamboulé tous leurs calculs. Leur projet de fuite semblait désormais compromis. La nuit survint. Il avait cessé de neiger et le froid était revenu. Une lune ronde et verdâtre se leva, enveloppée de voiles nuageux de couleur grise. À la périphérie du Chaudron, les lumières filantes des feux de camp russes brillaient avec insouciance. Sur les flammes se détachaient des silhouettes noires. Des rires et des chants arrivaient par bribes, des moteurs pétaradaient, des véhicules jetaient des faisceaux de lumière crue sur la plaine. On savait que la proie que l'on tenait à la gorge n'était plus à craindre. De temps à autre, une "machine à coudre" survolait la gorge à basse altitude en gargouillant. L'oiseau noir se dessinait clairement sur le ciel laiteux, ses lumières rouges et vertes à l'affût, tels les yeux d'un fauve cruel. Mais il ne tirait pas, ne larguait pas de bombe. Cela n'en valait plus la peine. En dépit de leur détresse, les hommes serraient les dents derrière les ondulations de la neige et se cramponnaient à leurs fusils. Le dédain cuisant de l'ennemi était pire que le combat.

Breuer s'agitait sur sa couchette. L'obscurité de son inconscience était traversée de lueurs crues. Il gémissait, en proie à des rêves fiévreux. On était en plein été. Il était étendu sur la plage, au bord de la Baltique, le soleil brillait depuis des lointains azuréens. Le sable s'étirait et se déployait dans un silence voluptueux. La mer faisait entendre un doux murmure, sur son dos nageaient à une distance incroyable les bosses blanches des dunes mouvantes. Le soleil brûlait, rougeoyait, piquait ! Son feu pénétrait le corps sans défense avec une fureur croissante. Douleur ! Douleur ! Et de nouveau, l'obscurité. Et de nouveau, une image. Un lac, ombragé par une forêt noirâtre. Des toits de chaume se blottissent dans une clairière verdâtre. Des sons de cloche s'élancent du campanile solitaire par-dessus les eaux. Sur une colline lointaine les trois croix se dressent, noires, au-dessus des morts de la bataille des lacs de Mazurie. Le bateau avance lentement en se balançant sur les flots clapotants. Deux yeux marron brillent de joie. Irmgard... Le canot s'enfonce dans les roseaux crissants, sa proue entaille profondément la rive moussue. Un liquide rouge jaillit de la blessure, se répand sur la rive et dans le lac. Au secours, au secours ! La terre se noie dans le sang...

Lorsque Fröhlich arriva au bunker, le matin suivant, Breuer vint à sa rencontre d'un pas chancelant. Il était à faire peur. L'ample capote était constellée de grandes taches rouille, et sous le pansement informe, la face mal rasée, couverte de croûtes de sang, paraissait d'une maigreur fantomatique. L'œil valide promenait alentour un regard égaré.

"Mon lieutenant ! bredouilla Fröhlich.

— Ah, Fröhlich, vous... Oui, j'y vais. Je m'en vais.

— Vous partez, mon lieutenant ? Mais non ! Où voulez-vous aller ? Nous avions l'intention de... Que devient notre... notre percée ?

— Percée ? Ah oui, la percée... Vous devrez la faire seuls... On est le combien, aujourd'hui, Frölich ?" La main de Breuer se mit à gratter le pansement d'un geste absurde.

— Le 23, mon lieutenant. Mais il faut que vous...

— Le 23 ! Ah bon... Oui, c'est bien ça, Fröhlich. Ça a sa raison d'être... Il suffit d'apprendre à voir... d'apprendre à voir, Fröhlich, même sans yeux... Si vous avez de la chance, saluez ma femme de ma part ! Dans son embarras, l'officier interprète appela les deux autres. Mais Breuer se montrait aussi têtu qu'un enfant.

"Non, non, je n'ai plus aucune chance. Je vais à Goumrak... ou je retourne à l'état-major.

— Dans ce cas, il faut qu'un de nous vous accompagne ! Vous ne pouvez pas partir tout seul...

— Mais si ! Débrouillez-vous pour réussir. Et maintenant, bonne chance..."

Le sourire de Breuer se transforma en une pitoyable grimace. Puis il sortit du bunker d'un pas chancelant. Les trois autres le suivirent du regard jusqu'à ce qu'il soit hors de vue. Geibel déglutit une ou deux fois et se moucha minutieusement.

Les tirs de roquettes s'intensifient au cours de la matinée. De temps à autre, de turbulentes rafales de mitrailleuse fouettent la gorge, ou bien c'est un obus tiré par un char qui creuse un trou noirâtre dans le versant de la balka exposé au feu ennemi. Loin dans les airs des obus passent en gargouillant pour s'écraser dans l'arrière-pays. Cela mis à part, il n'y a rien à signaler. Sur la droite, on entend parfois le bruit de colonnes qui s'ébranlent et le vacarme assourdi des combats. Personne ne sait ce qui se passe là-bas, les soldats du génie n'ont pu établir de communication. L'absence d'ordres, de communication avec l'arrière est une source supplémentaire d'inquiétudes pour le capitaine Fackelmann, qui continue de transpirer alors qu'il a perdu sa corpulence.

Vers midi, il voit revenir l'homme qu'il a envoyé vers les positions du capitaine de la Flak. De loin, déjà, le soldat lui fait des signes agités.

"Il n'y a plus personne ! Ils sont tous partis — même notre première section !" Il a, rapporte-t-il, trouvé tous les bunkers désertés. Le téléphone était encore là, mais toutes ses tentatives pour joindre le QG sur l'aérodrome sont restées vaines, personne n'a répondu.

Alors qu'il s'en va rejoindre le commandant aussi vite que le lui permettent ses jambes affaiblies, le capitaine entend crier depuis la gorge : "Des chars, des chars !"

Il grimpe sur le versant et glisse un regard par-dessus la rambarde de neige. Effectivement, là devant, à moins de mille mètres, trois blindés se dirigent vers la gorge, telles des tortues. Seigneur, que faire ? On n'a plus que des fusils et les deux mauvaises mitrailleuses. Et plus personne pour donner d'ordres.. Le voilà donc, lui, Alois Fackelmann, propriétaire d'un magasin d'ameublement, affligé d'une jaunisse, le front couvert de sueur froide, seul à répondre de presque soixante soldats allemands, ignorés, abandonnés et trahis par l'Armée, le Corps, la division et l'éphémère état-major de l'aérodrome. Et ce capitaine Fackelmann, qui jusqu'alors n'avait assuré d'autre responsabilité que celle de la table du mess, seul à présent et contraint d'assurer le commandement militaire, en pleine possession de ses facultés mentales et parfaitement conscient de la portée de sa volonté, prend à cet instant la décision que pas un Paulus, pas un Seydlitz, pas un commandant de corps n'ont eu le courage et la force de prendre : déposer les armes et faire le saut dans l'inconnu pour sauver ses hommes de cette démentielle ivresse de destruction. Et aussi pour se sauver lui-même, oui, lui-même ! Parce qu'il lui paraît plus sensé de vivre pour un magasin d'ameublement que de mourir pour rien. Mais ce Fackelmann, simple officier "à usage spécial" et peu versé en "infanterisme", ne sait comment faire pour mettre en œuvre sa grande décision. En quête d'un conseil rapide, il dévale la pente et se précipite vers le bunker de Fröhlich, situé de l'autre côté de la gorge...

L'officier interprète a fait venir le sergent Herbert pour revoir avec lui tous les détails de leur plan d'évasion. Il sent que la décision est proche. Soudain la porte s'ouvre, le capitaine apparaît sur ses jambes minces, les mains suppliantes, et pourtant il a l'air plus grand que d'ordinaire. Il crie quelque chose qui se perd dans un vacarme assourdissant. Un coup terrible ébranle la pièce et projette Fröhlich dans un coin. Des poutres volent en éclat, une poussière épaisse, enfumée, chasse l'air des recoins et des interstices. Il y a une odeur d'incendie et de viande brûlée...

Au bout d'un long moment, Fröhlich se remet péniblement sur ses pieds, se palpe avec précaution. Il a la peau des mains déchirée, la figure truffée de grains de sable et sent qu'un de ses yeux est en train d'enfler.

"Hé, vous êtes encore en vie ? lance-t-il, attentif à la sonorité étrange de sa voix.

— Oui, je suis vivant, répond quelque part, Herbert d'un ton plaintif. Donnez-moi une cigarette".

Le capitaine s'est effondré sur le seuil. Le tir du char lui a transpercé la poitrine. Il gît au sol dans une mare de sang, tel un sac vide. Son visage est un cri de cire. Les deux hommes le soulèvent et le déposent sur la couchette. Le sergent se met machinalement à lui ôter ses bottes de feutre, Fröhlich l'observe d'un air hébété. Soudain, il revient à lui.

"Dehors ! crie-t-il. Allons à notre cachette ! Je vais chercher Nazarov !"

Mais le Russe est introuvable... il semble s'être volatilisé... Fröhlich se rend partout, dans les positions, dans les bunkers. Il est presque fou d'inquiétude et de peur. Mais les trois Russes ont disparu. Personne ne les a vus. Fröhlich interrompt sa quête vaine. Il commence à comprendre... Pris d'un terrible désespoir, il porte sa main sur l'étui de son pistolet. Mais il se ravise. Et à cet instant, l'officier interprète Fröhlich se montre beaucoup plus grand qu'il ne l'est d'ordinaire. Pour la première et unique fois de sa vie, ce stupide rêveur a les yeux qui se dessillent. Il voit la détresse des hommes qui sont là, il voit que quelqu'un doit prendre les rênes. Un grand calme l'envahit, son regard s'éclaircit.

— Hé là ! hurle-t-il dans le chaos qui l'entoure. À mon commandement ! Rassemblez les hommes de l'état-major de division, nous partons !

Quelques minutes plus tard, les survivants de la compagnie d'intervention Fackelmann traversent la gorge en longue file, sous des tirs ennemis de plus en plus nourris Pour se repliée sur l'aérodrome de Goumrak. Quel horrible mot, si différent des noms pleins de douceur et de charme des villages russes ! Quel atroce assemblage de morne désespérance et de destruction cruelle ! Goum-rak ! Ne sentez-vous pas la faim dans vos entrailles en entendant ce nom ? Les blessures purulentes qui tirent et palpitent ? Les gémissements d'une vie torturée qui s'éteint ? Vous n'entendez pas le crissement de la neige, le craquement du givre dans les murs, l'explosion des bombes, l'éclatement des planches et des poutres, le croassement des oiseaux noirs sur des paquets humains congelés ? Goum-rak ! Goum-rak !

Une poignée de malheureuses maisons en bois et de hangars en ruine, émiettés sur l'assiette blanche de la steppe, à une quinzaine de kilomètres à l'ouest de la ville sur la Volga, se recroquevillaient le long de la voie ferrée qui se dirigeait vers le nord. Des bâtiments pouvant servir de refuge, du matériel ferroviaire encore utilisé il y a peu, un confluent de routes importantes et la proximité du quartier général de l'armée, autant de raisons qui justifiaient des frappes russes méthodiques et la visite répétée des bombardiers de l'Armée rouge. Un château d'eau servait de repère. Ceux qui connaissaient l'endroit cherchaient à l'éviter. Traqués, les véhicules filaient sur les routes.

C'était dans ce lieu sinistre, entouré du souffle pestilentiel de la mort, que se trouvait l'unique hôpital de campagne de l'armée. C'était là qu'affluait de tous les coins du Kessel, ignorante et naïve espérant aide et salut, la foule des victimes mutilées, là qu'elle se terrait, incapable d'aller plus loin, dans des endroits qui n'offraient aucune protection, submergée par le désespoir, et où, envahie par une hébétude croissante, elle attendait une fin dont les gigantesques charniers de ces champs mortifères attestaient l'inéluctabilité.

Le pasteur Peters était resté à Goumrak. Ce lieu cauchemardesque ne le lâchait plus. Le religieux qui avait travaillé là pendant des semaines à procurer de l'aide et du réconfort avait été enseveli son bunker à la suite d'une attaque aérienne. Peters l'avait remplacé. Il se rendait dans les maisonnettes surpeuplées, au bord de la route, dont l'une ou l'autre disparaissait souvent du jour au lendemain. Il se glissait dans les quelques bunkers privés de lumière qui subsistaient encore dans le sol déchiré de cratères, ou traversait la voie ferrée en trébuchant pour rejoindre les wagons. C'était là que logeaient les "blessés légers". Souvent il devait rester de longues minutes accroupi entre des roues en fer, entouré de brûlants éclats de bombe, avant qu'on ouvre la porte coulissante. Il n'était pas rare qu'un des wagons soit touché et, comme par miracle, il y avait chaque fois, sur les vingt ou trente occupants, six à dix d'entre eux qui en réchappaient. On se chauffait avec le bois des caisses d'obus, entreposées à l'entrée de la localité. C'étaient les blessés qui se chargeaient de le récupérer. Ils s'occupaient aussi de leur ravitaillement. Comme la ration journalière de soixante grammes de pain que l'armée accordait naguère aux blessés avait depuis longtemps cessé, ils guettaient les chevaux défaillants ou se rendaient en clopinant jusqu'à l'abattoir, situé à trois kilomètres de là, où avec un peu de chance ils mettaient la main sur quelques lambeaux ensanglantés de viande de cheval ou une poignée d'avoine. Et puis il y avait des boîtes de conserve vides et de la neige...

Durant ces trois jours, le pasteur Peters célébra deux fois le culte dans le plus grand des deux bâtiments en pierre de la gare. Ce n'était pas facile ; escaliers et couloirs étaient encombrés de blessés ou de morts — on ne savait plus trop. Car le souffle des bombes détruisait les vitres les unes après les autres et les ouvertures étaient murées à l'aide de briques. On préférait la chaleur à la lumière. Lorsque, un matin, une bombe avait atterri à une soixantaine de centimètres de la façade, dans la fosse des latrines et, sans causer d'autres dégâts, avait fait exploser la dernière vitre, l'intérieur du bâtiment avait été plongé dans une obscurité étouffante. Découragés, les médecins avaient presque arrêté de travailler.

Une bougie à la main, le pasteur se frayait un chemin, marchant sur des corps mous et muets, jusqu'à la porte qui séparait les deux pièces. Dans la fumée fuligineuse qui s'élevait des foyers en brique, il lisait quelques passages de la Bible et parlait de la seule voie qui restait encore possible, celle de la transcendance. Ses paroles voltigeaient timidement dans le silence alourdi de respirations. Son visage gris brûlait sous les regards écarquillés de ceux qui savaient et qui le fixaient depuis l'obscurité. Il n'était plus d'aucune utilité. Le récipient était vide. Envahi par une torpeur hébétée, Peters pataugeait dans la boue tenace de la misère d'où s'élevaient, çà et là, telles des bulles empoisonnées, des images isolées. Rares étaient celles qui s'attardaient en lui — et ce n'était même pas nécessairement les plus terribles. Celle des deux Roumains, non loin de la fontaine circulaire en pierre dans laquelle on avait empilé comme des bûches les morts qui gisaient sur la route, durcis, chaque jour un peu plus abîmés jusqu'à être complètement écrasés, aplatis comme les garnements de Wilhelm Busch. L'image des cadavres que l'on avait placés les uns par-dessus les autres pour pouvoir accéder aux wagons à bestiaux et sur lesquels il devait quotidiennement marcher. Et il ne pouvait non plus oublier le visage du jeune soldat, implorant à genoux la sentinelle postée à la porte de la gare qu'on le laisse entrer.

Au matin suivant, il était encore là, gisant sur le flanc, recroquevillé sur lui-même. Sur son visage, les dernières larmes, perles de glace.

Le pasteur Peters déambulait — il n'était plus que l'ombre de lui-même — parmi les maisons et les trous, les bunkers du camp de prisonniers à l'entrée de la localité et les baraques et les tentes de l'hôpital de campagne, dans la balka. Et sans cesse il tombait sur des hommes qui éprouvaient le besoin pressant de se confier à lui, qui, pleins de foi et d'espérance, s'accrochaient à ses paroles dérisoires. Et il y avait toujours l'espoir insensé du miracle, ici, sur terre, celui qu'Hitler n'avait pas réussi à faire et qu'il revenait désormais à Dieu d'accomplir. Peters était déjà trop faible pour pouvoir lutter contre cet égarement blasphématoire. Sans plus guère s'effrayer de lui-même, il promettait le miracle. Il mentait comme le médecin qui promet la guérison au malade condamné. Et avec cela, Peters prêchait, il priait, il baptisait. Oui, il baptisait.

L'un des hommes avait reçu une balle dans les reins, sa blessure ne guérissait pas. Il demanda le baptême. Demanda aussi que son père n'en soit pas informé, autrement il se serait fâché. Peters le baptisa avec toute la solennité appropriée, bougeoir, cierge de baptême — son cœur restait dans l'obscurité. Les autres assistèrent à la cérémonie avec émotion, embarras empressement. Quelques jours plus tard, quand il le revit quelque part dans un trou (car, une nuit, le bâtiment dans lequel il se trouvait s'était effondré), il était mort. Et à son chevet il subsistait un lumignon.

Pendant que les quelques hommes encore valides cherchaient de plus en plus refuge dans la collectivité, se fortifiaient mutuellement durant les heures terribles de la nuit par des chants, des histoires, des blagues obscènes qui dissimulaient la peur de la mort, Peters se retranchait progressivement dans son bunker recouvert de rails, où la lumière du jour ne pénétrait jamais et qui, lorsque les bombes crépitaient, tanguait comme une barque sur les flots. Il restait là à somnoler, inactif, sans être dérangé par les visiteurs qui se succédaient. Ceux-ci descendaient à tâtons les marches de glaise, s'accoutumaient à l'obscurité, s'effondraient dans un coin, demeuraient étendus, épuisés, ou repartaient au bout de quelques heures, ou bien mouraient. Et Peters aurait sans doute lui aussi fini par dépérir ou succomber s'il n'y avait eu le sergent Brezel.

Le sergent Brezel — c'était aussi toute une histoire. Le jour même de son arrivée à Goumrak, Peters avait pris son courage à deux mains et emprunté l'escalier suspendu, instable, qui menait aux combles du bâtiment de la gare. Traversant un couloir sombre encombré de haches et de jambes de chevaux abattus, il était arrivé dans une mansarde d'une propreté incroyable. Un petit bonhomme ratatiné, au visage fripé et à la crinière ondulée, assis à une table couverte de papiers et de photographies, s'était levé et l'avait invité à s'asseoir avec un mélange embarrassé de raideur militaire et de politesse mondaine. C'était le sergent Brezel, écrivain dans le civil, pour l'heure gardien d'une petite bande de prisonniers de guerre russes, responsable des travaux de déblaiement et de la réquisition des chevaux tombés pour la cantine roulante. En échange, les Russes recevaient les jambes des animaux, qui constituaient leur nourriture. Quant au sergent, il avait parfois droit à un bout de langue ou de foie. Il écrivait en outre, sur ordre de son état-major, l'histoire de sa division pendant qu'autour de lui bombes et obus explosaient, secouant ses quartiers surélevés — une tâche d'autant plus louable que l'existence de la division en question touchait visiblement à sa fin. Tout fier, Brezel avait montré ses textes au pasteur ainsi que les photographies qu'il avait rassemblées : clichés de manœuvres et d'inspections, portraits d'officiers en grande tenue, scènes de baignade sur une plage du golfe de Gascogne. Et indifférent à tout ce qui se passait sous ses pieds, il composait de la poésie sur ce qui réjouissait son cœur de poète : le grondement irritant des "machines à coudre", les jeux de lumière des projecteurs de l'aérodrome, les orgies de couleurs du lever de soleil. Il était si joyeux, si optimiste, qu'à la vue de cette grotesque idylle à la Spitzweg Peters était brièvement sorti de sa léthargie.

Deux jours plus tard, Brezel avait fait son apparition dans le bunker de Peters en lançant un "Bonjour" plein d'entrain. Pendant son sommeil, un obus venant de la Volga avait pénétré par la fenêtre de son petit bureau et transpercé le mur juste au-dessus de son lit, pour aller s'écraser quelque part dans la rue. "Un Dieu a proféré un avertissement, / Et le valet s'est incliné, reconnaissant", avait dit Brezel en guise de conclusion. Il avait mis un terme un peu précipité à l'histoire de sa division, laissé filer ses prisonniers, que de toute façon il ne pouvait quasiment plus occuper ni nourrir, et, riche d'un poème de plus, avait quitté les lieux.

Depuis ce jour, il logeait chez Peters, exerçait de bon gré les fonctions de sacristain et veillait à ce que tout soit propre et bien rangé. Il se procurait du bois pour le petit poêle, traînait les morts à l'extérieur et mendiait aux camions qui passaient de l'essence pour la petite lampe vorace qu'il avait bricolée avec une boite en fer-blanc et un reste de tissu. C'était à sa faible lumière qu'on mangeait, quand on avait de quoi se nourrir, qu'on faisait fondre la neige, qu'on attrapait les poux. Et pour fuir l'horreur tapie dans les coins sombres, le pasteur se réfugiait sans doute aussi dans l'étroit cercle de lumière des pages de la Bible. mots s'éparpillaient sous ses yeux. La force s'était évanouie.

C'était Brezel qui veillait à ce qu'on ne meure pas de faim.

Il était encore en bonne forme. Le matin, il surveillait l'arrivée des volontaires étrangers qui se rendaient avec leurs traîneaux au château d'eau pour s’approvisionner. Là, il y avait toujours des blessés et des individus douteux, soi-disant séparés de leur bataillon, qui attendaient qu'une des pitoyables haridelles s'effondre sur place. Et quand le Russe avait le dos tourné, on lui donnait même un petit coup de pouce. Après quoi ils se jetaient comme des loups sur l'animal à terre. Brezel qui, en dépit de son âme délicate d'artiste, payait vaillamment de sa personne, revenait triomphant, sa baïonnette sanglante encore à la main, brandissant un lambeau de viande couvert d'un pelage hirsute qu'il faisait cuire des heures durant sur le poêle. Ce qui ne l'empêchait pas de composer des vers sur le regard brun fidèle des chevaux.

Jamais le poète ne se départait de son humeur enjouée. Il n'avait qu'un souci : le moral du pasteur, qui n'arrivait même plus à se mettre en rogne. C'était mauvais signe ! Et depuis peu, il lui venait des idées si étranges — c'était à se demander si...

Un jour, Peters était revenu avec deux chaussures de paille informes sous le bras. Il les avait trouvées sous le siège d'un véhicule isolé, apparemment abandonné, du service de logistique et les avait secrètement subtilisées. Il n'y avait rien à redire à cela. Mais le pasteur avait passé toute la soirée à marmonner dans sa barbe. Et en pleine nuit — on se trouvait de nouveau sous une pluie de bombes — il s'était levé et était allé remettre les chaussures à leur place. Brezel avait secoué la tête. Il est en train de devenir fou, avait-il pensé avec une inquiétude affectueuse. Le matin suivant, était allé jeter un coup d'œil. Le véhicule était toujours là, il semblait vraiment abandonné. Un soldat venait de dégoter les chaussures et en nourrissait nonchalamment son cheval.

Une fois aussi, le pasteur était revenu d'une tournée avec une ceinture à munitions et une mitrailleuse qu'il avait sorties d'une épave d'avion. Le sergent s'était tordu de rire . "Qu'est-ce que vous voulez faire de ça, monsieur le pasteur ? Non, mais quelle idée de se trimballer avec un truc pareil !"

Peters lui avait lancé un regard furieux. "Partez si vous voulez ! Disparaissez, allez vous terrer à Stalingrad ! Moi, je vais me battre ici, parfaitement... jusqu'à la dernière cartouche... jusqu'au dernier mort !"

Peters voulait garder la mitrailleuse sous la couchette — où on l'oublia.

Le pasteur se mettait parfois à sursauter alors qu'il était en train de lire : "Vous entendez comme il grince des dents, le monstre ? Comme ils crient, comme ils gémissent ?"

Brezel n'entendait rien d'autre que le souffle régulier d'un dormeur dans un coin.

"C'est mon royaume, chuchotait le pasteur. Je suis le roi des morts de Goumrak".

Un jour qu'il revenait de l'aérodrome tout proche où il était allé déposer du courrier, il dépassa deux hommes qui traînaient une toile de tente remplie de pains. Cela faisait des jours et des jours que Peters n'avait plus vu de pain. Il se rua sur eux comme un vautour. "Hé, où est-ce que vous allez avec ça ?"

Les hommes, un adjudant et un sergent, s'arrêtèrent, incertains. Ils n'avaient sans doute pas la conscience tranquille.

"Vous voulez manger ça tout seuls, hein ? Ça ne se fait pas. C'est hors de question..." Peters tremblait de faim et de convoitise. Ses mains fouillèrent parmi les miches durcies par le froid. "Quel âge avez-vous ? demanda-t-il soudain abruptement à l'adjudant abasourdi. Trente-six ans, d'accord... Alors donnez-moi trois pains. Et vous aussi ! Trois pains chacun, ce n'est pas beaucoup ! C'est humain !" Et, avant que les deux hommes puissent réagir, il avait pris six pains sous le bras et filait.

En cours de route, il se mit à calculer : deux hommes et six pains, un demi-pain par jour, ça fait six jours. On pouvait manger jusqu'à satiété six jours durant, se remplir vraiment la panse. En descendant les marches qui conduisaient à son bunker, il sifflotait. Brezel en eut presque les yeux qui sortaient de la tête. Son respect pour le pasteur monta brusquement en flèche, il s'y mêlait quelque envie de ne pas avoir été l'auteur de cette blague. Peters n'avait jamais montré pareille gaieté.

" Alors, qu'est-ce que vous dites de ça ! s'écria ce dernier. Le vieux a encore de la ressource, hein ! Allez, sortez le couteau !"

Pendant qu'ils s'en mettaient plein la lampe, un des sergents infirmiers arriva, un petit homme effacé au visage pointu, arraché à une cellule de couvent pour faire la guerre. En temps ordinaire, c'était un hôte bienvenu, mais aujourd'hui il tombait visiblement mal. Il le sentit, s'assit tranquillement dans un coin en faisant mine par délicatesse de ne pas voir le pain sur la table. Peters eut brusquement l'appétit coupé. Il finit par tirer un pain de sous la couchette et le glissa au sergent. "Tenez, c'est pour vous'.

L'autre le remercia d'un air gêné, caressa affectueusement le pain, le flaira, mais n'y toucha pas. Brezel expliqua avec une indifférence feinte l'origine de cette soudaine richesse. Le franciscain ne posait pas de questions, la conversation stagnait. Au bout d'un moment, il se leva. "Bon... alors je peux emporter ce pain ?

— Il faut que vous le mangiez ici ! répondit Peters d'une voix enrouée. Si vous le prenez avec vous..." Il s'interrompit.

Le sergent le considéra longuement, d'un regard grave où ne se lisait aucun reproche. "Vous n'avez pas idée, monsieur le pasteur, de la joie que cela procurera", dit-il à voix basse.

Le visage blême de Peters devint si pâle qu'il en prit un éclat verdâtre. Le pasteur se mit à trembler. Il glissa la main sous la couchette et ramena un pain, et un deuxième, et un troisième — les quatre derniers pains.

"Tenez... prenez... prenez donc !"

On aurait dit un accès d'autodestruction. Il jeta également au sergent ce qui restait du pain qu'il mangeait.

"Prenez ! Et allez-vous-en !"

L'infirmier rassembla en silence les miches sombres et quitta le bunker. Ses yeux brillaient. Cinq pains ! Avec un peu d'habitude, on pouvait tirer vingt tranches de chacun d'eux. C'étaient deux cents hommes, deux cents blessés affamés qui, le jour pourraient manger une demi-tranche.

Dans le bunker de Peters, le poète Brezel allait et venait comme un chien battu sans oser adresser la parole au pasteur. Celui-ci était blotti dans l'obscurité de son coin. Il pleurait.

Une grisaille oppressante pèse sur la terre. Le froid terrible s'est dissipé. La neige sèche continue de crisser sous les bottes, mais elle n'émet plus de cris stridents et douloureux, on dirait plutôt le piaulement paresseux d'une grenouille revêche. Le lieutenant Breuer traverse les contreforts venteux de la gorge en direction de l'aérodrome de Goumrak. Il marche péniblement sur le sentier sinueux, s'enfonce souvent jusqu'aux genoux dans la neige profonde, tombe dans des trous d'homme abandonnés. Derrière lui les voix de ses camarades s'atténuent, de même que les bruits des maigres échanges de tirs. Il arrive en terrain dégagé. Un vent espiègle soulève de petits tourbillons de neige. Au loin, les contours estompés de véhicules immobiles se dessinent dans le jour terne. C'est sur eux qu'il met le cap. Sous le bandage gelé, maculé de taches brunes, une violente douleur s'enfonce dans le crâne, chavire et tire jusqu'à la racine des cheveux, introduisant la confusion et l'ineptie dans les pensées. Il y en a des milliers qui sont déchiquetés par des obus, pense-t-il, des milliers qui se vident de leur sang et pourrissent, des milliers qui meurent de froid et de faim... Et celui qui est resté indemne, en bonne santé, voilà qu'il tombe et se crève un œil. Comme si on n'était pas à Stalingrad, mais quelque part à Berlin, à Königsberg ! Ça ne lui vaudra même pas la médaille des blessés. Comme ce serait bête, pense-il, comme ce serait vulgaire de mourir de ça !

Tout à coup il se retrouve dans une ville abandonnée, passe devant des camions détruits, désossés, des fuselages d'avion calcinés, des mâts d'antenne tordus, des dômes de bunkers morts. Pas d'hommes, pas de fumée, pas de vie. Tout s'est éteint dans une solitude abyssale. De temps en temps, un projectile venu d'on ne sait où passe au-dessus de lui avec un méchant Pchioouu pour s'écraser dans des lointains incertains. Un désir ardent s'empare de lui : se terrer dans ce désert, ne plus rien voir ni entendre, s'endormir lentement. Demain, on sera le 24. Demain, tout sera fini...

Breuer s'arrête. Il respire lourdement. Son œil se Fixe sur une silhouette, grise, aux yeux caves, debout à l'entrée d'un bunker.

— "Hé, vous !"

Il sursaute en entendant sa propre voix. L'homme ne bouge pas. Il lance des regards d'animal effrayé. Tout à coup, il tressaille et disparaît d'un bond dans les profondeurs de la terre.

Breuer a un frisson d'effroi. Il se remet en marche d'un pas accéléré. Il tombe sur une route qui se dirige vers la gauche. Il la suit avec apathie. Derrière, quelque part, il doit y avoir une localité. Ouch-ch-ch, entend-il siffler au-dessus de sa tête. Devant lui s'élèvent trois épais champignons sulfureux. Le sol tremble légèrement, puis c'est le tonnerre assourdi des violents impacts. Ça doit être Goumrak... Un bref instant, le pied de Breuer hésite. Le lieutenant se demande s'il ne ferait pas mieux de contourner l'endroit. Mais le trajet dans la neige profonde lui fait peur. Et puis quelle importance. Demain, on sera le 24...

La petite ville sort lentement de la surface enneigée. Des cabanes aux toits blancs, un bâtiment en pierre de plusieurs étages, une tour bien en chair avec une grosse tête, puis des wagons de train, des locomotives à l'arrêt. Des deux côtés de la route, le décor change. La neige est comme calcinée. On aperçoit tout un bric-à-brac, des débris de bois venant d'étables, de clôtures, de charrettes, des cailloux, des rails. Au milieu de tout cela bâillent des cratères ronds et les trous noirs des caves et des bunkers éventrés. Des entrailles de cette terre dévastée sort une fumée noirâtre dont les nappes légères se traînent sur le sol. À ces exhalaisons corrosives se mêle une pointe de cette répugnante odeur douceâtre qui pesait comme un cauchemar sur les champs brûlants des grandes batailles de l'été. L'odeur des cadavres. Tchh... chh... chh... un sifflement sur le côté. De violentes secousses ébranlent le sol. Les tirs visent la sortie sud de la localité. À quelque distance, une silhouette fouille les décombres. On dirait une très vieille femme. Mais c'est un soldat. Breuer se sent de nouveau envahi par une fatigue paralysante. Où aller ? L'état-major installé à Stalingrazki est sans doute parti depuis longtemps. Se terrer quelque part, attendre la fin.

La silhouette disparait dans la terre. À cet endroit frisotte une fumée claire qui est promesse de vie. Breuer se dirige vers elle d'un pas vacillant à travers les décombres. Il glisse dans un trou. C'est un petit trou sombre, sommairement couvert de tôle dérobée. La lumière du jour traverse chichement les interstices de ce plafond branlant, éclairant des flaques graisseuses sur le sol. Breuer se baisse. Il presse son dos contre la paroi, ses mains effleurent la glaise humide. Son œil clignotant essaie de distinguer les détails de la pénombre. Les corps blottis en silence contre les murs ou étendus de tour leur long sur le sol — est-ce que ce sont des morts ? Ils ne bougent pas, ne parlent pas... Mais non, l'homme vu dehors est accroupi devant le petit poêle dépourvu de porte ! Sa main glisse du bois mouillé sur les braises. Têtus, indifférents à toute perturbation, ses yeux éteints fixent le feu ; il a la bouche ouverte, la mâchoire inférieure qui tremble comme celle d'un vieillard... Et pourtant il y a des morts ici ! En témoigne l'épouvantable odeur qu'il avait déjà sentie à l'extérieur, ces remugles écœurants de sueur, de pus, d'excréments humains et de... oui. de décomposition ! Breuer se sent tout entier traversé d'un frisson. Partir, sortir d'ici ! Telle est l'impulsion qui le saisit. Le gel, la neige et la solitude paraissent tout à coup séduisants face à ce mélange affreux de dissolution cadavérique et de vie pourrissante. Mais il hésite encore. Il vient d'entendre son nom ! Est-ce la fièvre ? Une hallucination ? Son crâne douloureux qui le trompe ?

Une deuxième fois il l'entend, plus distinctement à présent, comme à travers un mur : "Breuer !"

Le lieutenant tressaille. Et tend l'oreille en retenant son souffle... Et, oui, encore une fois !

"Breuer... par ici !"

Trébuchant sur des membres, il se dirige jusqu'au paquet qui se trouve là-bas, dans un coin. La lumière grise qui tombe du plafond éclaire un visage jaune, comme tendu de parchemin, au travers duquel luit la blancheur des contours du crâne. Un duvet de barbe recouvre le menton qui s'est effilé. Deux yeux anormalement grands, enfoncés dans des ombres profondes, posent sur lui un regard clair. Breuer s'agenouille. "Wiese ! c'est vous ?"

La bouche. réduite à un trait, s'ouvre sur un sourire pitoyable qui dévoile les racines des dents de la mâchoire supérieure.

"Oui, Breuer, je... c'est fini".

De nouveau un grondement sourd, cette fois tout près. La tôle claque bruyamment, laisse passer des miettes de neige et de terre. L'amas de corps s'anime et gémit. Quelqu'un prie à voix basse, avec crainte et précipitation. Breuer s'est penché sur le blessé comme pour le protéger. "Mon Dieu, Wiese, bredouille.t-il, comment avez-vous atterri ici, dans cet abominable trou ?"

Le sous-lieutenant a fermé un instant les yeux. À présent ils retrouvent leur grand regard clair. On dirait que ce corps qui s'éteint a déversé ses ultimes forces dans ces yeux. "On ne se moque pas de Dieu !" dit-il, proclamant avec gravité la sagesse de ses jeunes années.

Breuer ne comprend toujours pas. Il interroge son camarade, le presse de répondre.

Wiese ne semble pas l'entendre. Il continue de parler, à voix basse, tranquillement. "Il est difficile de mourir... de mourir comme ça". Et il fait le récit, décousu, incohérent... de sa faute... "J'ai vu tout cela et je n'ai rien fait pour l'empêcher. J'ai cru pouvoir suivre mon propre chemin, seul, à l'écart de la grande route... Et j'ai été puni".

De temps en temps, ses pensées s'embrouillent, son œil se ternit, mais finit toujours par retrouver sa clarté. Il parle de sa vie, de la maison de ses parents dans la petite ville rhénane, de sa scolarité. Son père voulait qu'il fasse des études, qu'il devienne professeur. Mais il avait refusé, avait trouvé un emploi aux Chemins de fer du Reich pour pouvoir se consacrer entièrement à la musique et à ses livres bien-aimés pendant ses loisirs. Et le sort s'était montré clément, même durant cette guerre. Il l'avait traversée intact, sans tache. Jusqu'à cet épisode de l'avion en flammes...

Breuer a déjà entendu tout cela. Mais aujourd'hui, il le perçoit sous un éclairage nouveau, né de la clairvoyance qu'il a développée à l'égard de lui-même. Il en oublie ses propres souffrances, sa propre situation.

"Je reste avec vous, Wiese ! Je vais vous chercher un médecin, vous procurer de quoi manger... Écoutez-moi, vous allez vous en sortir !"

Un geste de la main balaie ces paroles. "La nuit, les visages de tous ces morts m'entourent et me regardent... Ils ne savaient pas... Mais moi, je savais, Breuer, je savais tout... et je n'ai rien dit, rien fait ! Je voulais être le juste parmi toutes les âmes perdues... Et j'ai été puni. On ne se moque pas de Dieu".

Épuisé, le sous-lieutenant se tait. Breuer tremble sous l'effet d'un sentiment d'impuissance. Ce qu'il a sous les yeux, c'est inacceptable, c'est d'une absurdité sacrilège ! Il voudrait aider, mais ne sait pas comment. Dans l'obscurité, il essaie de distinguer un pansement, une blessure. Il ne voit rien d'autre qu'un manteau déchiré, poisseux, maculé de taches brunes.

Une main s'avance vers lui. "C'est bien que vous soyez venu, Breuer... À présent, tout est beaucoup plus facile... Fouillez dans la poche de ma veste, la droite... Il y a des papiers, des lettres, mon livret militaire. Prenez-les... pour mes parents, ma fiancée".

La main de Breuer se glisse, hésitante, sous le manteau, tâtonne à la recherche de la poche. Il frissonne. Ses doigts s'enfoncent dans une masse chaude, collante. Son regard épouvanté est rivé sur les grands yeux immobiles qui le fixent, lucides... Lentement, ses doigts extraient une petite liasse souillée. Il a l'impression qu'on lui serre la gorge.

"Wiese, je ne sais pas moi-même si...

— Vous avez raison : il n'y a pas de retour possible. Et pourtant, vous rentrerez... un jour. Différent, dans un monde différent... Je le sais. Et maintenant, partez ! Vous n'avez pas votre place ici. Partez, Breuer, s'il vous plaît. Partez !"

Et Breuer s'en va...

Breuer erre sur la route aplanie où subsistent encore les vapeurs soufrées des impacts. Sur la chaussée, des corps mutilés, des lambeaux de chair, des membres arrachés. Les flaques de sang sont encore fraîches et rouges, il s'en élève une légère vapeur. Des camions passent à une vitesse effrénée, tels des animaux traqués. Breuer ne voit rien de tout cela. Il poursuit son dialogue avec l'ami marqué du sceau de la mort. Coupable !... Ce mot brûle en lui. Oui, nous sommes tous coupables !

Une silhouette arrive en sens opposé, s'apprête à le dépasser en silence, sans le saluer. Breuer hésite, la reconnaît.

"Monsieur le pasteur !"

Un visage éteint le regarde.

"Monsieur le pasteur, venez vite ! Wiese est là-bas... Le sous-lieutenant Wiese, vous savez bien ! Il est à l'agonie !"

Le pasteur passe une main fatiguée sur sa figure amaigrie. "Wiese — le petit sous-lieutenant... Oui, ils sont nombreux mourir, ici !... Il faut que j'aille à la gare, maintenant. Qu'est-ce qui vous est arrivé ? Une blessure à l'œil ? Venez avec moi, peut-être que le médecin... il y a moins à faire en ce moment. Tous ceux qui tiennent encore debout sont partis".

Comme engourdi, Breuer emboîte le pas au pasteur d'une démarche mal assurée. Ses pensées sont bien loin. Il trébuche sur des morts, sur des blessés, se retrouve devant un médecin.

"Qu'est-ce que vous avez ? Vous vous êtes blessé à l'œil ? Vous le connaissez, pasteur ? Tss... Oui, une blessure à l'œil, c'est un motif d'évacuation, prioritaire même ! Je vais vous faire une fiche de blessure. L'autorisation de l'Armée n'est plus nécessaire... Vous êtes encore solide sur vos jambes. Voyez si vous pouvez attraper un avion à Stalingrazki".

Le médecin lui glisse un papier dans la main. Il semble heureux de pouvoir être enfin de quelque utilité.

Breuer est dehors. Il contemple d'un air d'incompréhension le petit carton bordé de rouge avec son ruban. Bizarre, on dirait un bulletin d'expédition. Alors ce n'est pas plus compliqué que ça... Et tout à coup, il prend pleinement conscience de ce qui se passe. Seigneur, il est libre ! Ce qu'il tient là dans sa main, c'est un billet pour la vie ! Tout disparaît... Le rocambolesque plan d'évasion de Frölich, les camarades, l'horrible danse macabre tout autour, l'ami mourant, tout cela disparaît comme un mauvais rêve. Et dans son crâne bourdonnant de douleur, le passé depuis longtemps révolu se lève dans toute sa magnificence, il déploie des milliers de bras, prend des proportions gigantesques. Irmgard, ses enfants, les œillets dans le jardin, la haie de lilas, les livres, sa petite bibliothèque bien-aimée, choyée... tout cela, il a le revoir, dans quelques jours seulement. Avec un seul œil, mais il va le voir. Un œil, pense-t-il, quel sacrifice dérisoire si tout redevient comme avant ! Il y a aussi une chose sombre tapie dans un coin : le 24... On ne se moque pas de Dieu. Mais elle ne grossit pas, elle a perdu tout pouvoir.

C'est ainsi qu'il reprend sa route en toute hâte, avec la mort autour, portant lui-même ses stigmates, possédé par l'ivresse de vie. Il se dirige vers l'aérodrome de Stalingrazki.

 

 

© Henrich Gerlach (1908-1991), in Éclairs lointains. Percée à Stalingrad, 1945, 3e partie, Chapitre 4 : Le calvaire de la vérité - Horreur à Goumrak

 


 

Texte soumis aux droits d'auteur - Réservé à un usage privé ou éducatif.

 

 

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Éléments de documentation :


* France-Culture, émission Une histoire particulière, 23-24 septembre 2023
* Article du "Point", 24 août 2017 (n° 2346)

 

 

Quelques-uns des personnages de Durchbruch bei Stalingrad

Lakosch Ralf, chauffeur du lieutenant Breuer. Tignasse rouge.

Breuer Bernhard, lieutenant, réserviste. Convalescent, revient après avoir soigné une dysenterie.

Fröhlich, officier interprète au nez crochu, qui ne fait guère honneur à son patronyme (= gai, joyeux).

Geibel Aloïs, caporal au visage rond et farineux.

Herbert, sergent, secrétaire du "Un-c".

Unold, lieutenant-colonel, premier officier d'état-major de la division blindée. Très friand de connaissances historiques sur l'ennemi.

Heinz, général de brigade puis de division.

Engelhard, capitaine, premier officier d'ordonnance de la division.

Fackelmann, capitaine, intendant du quartier général (propriétaire d'un magasin d'ameublement, affligé d'une jaunisse).

Siebel, capitaine, blond pâle, taches de rousseur, un bras en moins (perdu à l'ennemi).

Nazarov, prisonnier soviétique.

Peters Johannes, pasteur.

Brezel, sergent, petit bonhomme ratatiné, au visage fripé et à la crinière ondulée écrivain-poète dans le civil.

Wiese, sous-lieutenant, responsable du trafic radio.

Geibel, sous-lieutenant, servant de MG 34.

 

 

Compléments bibliographiques :


- Heinrich Gerlach, Éclairs lointains. Percée à Stalingrad (Anne Carrière, 2017)
- Antony Beevor, Stalingrad (Le Livre de Poche, 2001 et Calmann Lévy, 2019)
- Jean Lopez, Stalingrad. La bataille au bord du gouffre (Economica, 2009)
- Johann Chapoutot, La loi du sang. Penser et agir en nazi (Gallimard, Collection Bibliothèque des Histoires, 2014)

 

 

 


 

 

 

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Horreur a
Goumrak
Cette journée bousculée, remplie de hâte et d'inquiétudes, n'a accordé à Breuer que quelques rares heures d'un sommeil agité. En se rendant chez Unold, il tombe sur le capitaine Engelhard à la porte du bunker "Ia". C'est tout juste s'il le reconnaît. Son visage – un rideau déchiqueté au travers duquel flamboie un gigantesque incendie.
"Les Russes sont à Kalatch, chuchote le capitaine. Ordre de se replier derrière le Don !"
Breuer sursaute. "Il est devenu fou !", telle est la pensée qui lui traverse l'esprit. "Derrière le Don !", répète-t-il prudemment. Mais on y est, derrière le Don !"
"Bon sang, vous comprenez ce que je vous dis ? Sur la rive orientale du Don ! En direction de Stalingrad ! La VIe armée est encerclée. Hitler nous a ordonné d'adopter une défense en hérisson". Les traits du lieutenant se figent. Quelque chose monte en lui et se coince dans la gorge.
"Encerclée ?" demande-t-il sottement.

[H. Gerlach, Stalingrad. 1e partie, chapitre 4, Pris au piège]