Poète important mais pas toujours 'facile d’accès', autrement dit auteur assez hermétique et fort exigeant (de la part de son lecteur), Jean-Noël Mathieu composa une œuvre relativement réduite (qui lui valut tout de même l'honneur d'être accepté à l'Académie française — où il ne siégea d'ailleurs que fort peu de temps), explorant la tension entre intériorité et monde extérieur, avec une forte influence des mystiques (pétri qu'il était des lectures bibliques). Il est à la vérité davantage connu sous un pseudonyme (Pierre Emmanuel). On trouvera, in fine, deux références à des travaux qu'il présida plus connu sous le pseudonyme Pierre Emmanuel.

 

 

 

 

ŒUVRES...

 

À L'ABBÉ V. DUPARRAY


poème en blanc
vide panique
je trébuche à de grotesques décors d'opéra
l'œuvre alors se cabre et me chasse nu dans le désert
mon propre corps s'amuse à me jeter des pierres
je saigne comme un lapin écorché
lâcheté
et c'est ça la poésie
une abjecte chambre de proie
des mâts qui se brisent au plafond
une âcre odeur de royaumes qui vous prend à la gorge
et l'espace râlant au fond de vous
on négocie le poing fermé
mais ils savent bien que je ne fuirai pas
leurs yeux, leurs yeux
ils vous roulent dans un linceul de convoitises
chaque mot cache un ventre démesuré
Ici,
le mal est la seule valeur d'échange,
enfin la honte et le sérieux de tout cela
il en sort un poème bâtard
tout occupé à se dévorer lui-même
alors
je tue mes poèmes l'un après l'autre
leur sang fraîchit ma nudité brûlante
je me baigne dans leurs fleuves barbares et doux
je tue je tue sans comprendre
pour délasser mes membres
et reposer la nuit.

5 avril 1936

 

 

PREMIER SANG

 


un cor chassé par le printemps
dans les vignes bouleversées
et le même cerf haletant
qui saigne dans l'eau glacée,

poursuivez-moi, rejoignez-moi
dans l'eau clémente irréparable
et la forêt, ô mes amis.

un soir aventureux et pur
nous livrâmes bataille, et, le jour fracassé au bord de la paupière,
et nos poumons gonflés d'appels,
nous sentîmes couler, de nos vives blessures
le sang, pour la première fois !
ô sang, ô notre sang joyeux
coulé clans l'herbe avide !
nous baignâmes longtemps, dans les ruisseaux touffus
l'enivrante douleur des plaies ;
le beau soir violet monta comme la mer
au-dessus de nos rires,
et la lune cachée par les voûtes profondes
regarda longuement
sur les grands rochers bruns l'eau douce et sans visage
et trois petits enfants qui cherchaient leur image
dans l'aveugle courant...

le 26 avril 1936

 

 

VILLES D'ICI

 

"On ne part pas"

Rimbaud

 


elle revient, la ville monstrueuse,
l'étroite muraille des corps
la chair du fleuve est moite et désolée,
et cet habituel parfum... ce lourd parfum des filles qu'on renverse,

plutôt la rive encor !
à chaque pas, le visage hagard de ma douleur
fomente un vide atroce et peuplé de folie,
une horrible mêlée de ténèbres !
d'étroites fleurs d'encre m'étouffent
en un rictus désespéré ;
un hôtel baille et s'accroupit, énorme,
une rue me fouette en sifflant...
le trottoir sous mes pas mène une guerre sourde,
ô grilles, grilles de la nuit !
en vain ces poings meurtris, ces bras désemparés d'enfant,
ces mots grimaçant sur les lèvres !

ô fureur piétinante d'être seul
la tête cognée aux lumières,
les yeux lavés par la boue du printemps...
maître, oh maître !
mais le maître diabolique a fui,
de l'eau partout, une eau froide et noire qui descelle
et pétrifie le cœur !
tant de prières oubliées,
tant de lumières vénéneuses,
le temps d'aimer, le temps d'aimer,
hélas ! que sert de consoler
un cœur envahi par les sables !
les pauvres mains, les seules mains,
au-dessus de l'ombre puissante,
et la cascade pressée des rêves
qui fait s'effondrer le corps
(ô provinces de jadis dociles à leurs noms
joyeux et blanches comme un troupeau de jeunes vagues,
ô le mât du premier départ, fougueux et pur dans le vent neuf,
ô le souffle tragique des mers, au soir de la première tempête !)

un homme rit et rôde ses ulcères,
"Seigneur, où est mon péché, pour que tu m'aies fait hideux devant Toi ?"

la ville rit, se boursoufle, éclate,
et lance un pus énorme vers le ciel,
"Seigneur, où est le péché de cette ville ?"

la peur creuse et fouille la ville
des mille questions de la faim,
les visages béants répondent
ô vaste lèpre des paroles,
éboulis sombre des visages,
que veille la trompeuse nuit !
mais tout à coup dans les canaux du jour ces regards comme un sang affamé,
le matin se reprend à respirer,
et la mort fade recommence...
l'étranger invente une ville,
où vivre seul, et roi !
ville ruisselante de sons,
peuplée d'orgues et de trompettes
et dorée, comme une immense bulle dans le soleil !
mais le noir cavalier déjà frappe à ses portes,
les coupoles du soir s' énivrent de rayons,
la nuit qui fait la ville plus petite
se hâte entre les maisons...
et le rêve lointain s'efface,
l'homme crie... oh ! ce dernier cri,
ce fracas d'une vie démente !
et rabâché par la souffrance,
bluté par l'ombre et les remous,
un Corps est seul contre la terre,
au grand large des autres corps...

mannequin crucifié à tes portes
ô Jérusalem !

 

 

© Noël Mathieu (1916-1984), in Esprit, 5e Année, n° 53 du 1er février 1937

 


 

Texte soumis aux droits d'auteur - Réservé à un usage privé ou éducatif.

 

 

 

Deux références "Pierre Emmanuel" sur ce site :  

 

- La Lézarde

- Commission Emmanuel

 

 

Quelques articles appartenant à la même catégorie (Poésie)

 

Maman... Papa
(Écrit le 31 mai 1944 par G. Brassens - Mis en ligne le 10 octobre 2000 - 13498 hits)
Fombeure : Ma Maison
(Écrit le 20 février 1930 par M. Fombeure - Mis en ligne le 20 février 2007 - 10643 hits)
Max Jacob : Le départ
(Écrit le 20 novembre 1921 par M. Jacob - Mis en ligne le 20 novembre 2002 - 15913 hits)
Hugo : Il fait froid
(Écrit le 1 janvier 1839 par V. Hugo - Mis en ligne le 1 janvier 2002 - 14144 hits)
J. Laforgue : L'Impossible
(Écrit le 23 septembre 1972 par A. Zotos - Mis en ligne le 15 octobre 2016 - 7360 hits)
Le vent de la montagne
(Écrit le 3 avril 2001 par H. Pourrat - Mis en ligne le 3 avril 2001 - 13421 hits)
P. Reverdy : Poème
(Écrit le 17 février 1929 par P. Reverdy - Mis en ligne le 17 février 2006 - 10476 hits)

 

 

 

Noël
Mathieu
J.-Noël Mathieu, plus connu sous le pseudonyme Pierre Emmanuel, né le 3 mai 1916 à Gan (Pyrénées-Atlantiques), mort le 22 septembre 1984 à Paris, est un poète français d'inspiration chrétienne.

[Wikipedia]