Le Grand Meaulnes : pour une nouvelle approche du texte (2)

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Suite de l'étude concernant Le Grand Meaulnes, dans le cadre du projet : "Pour une nouvelle approche des textes"

 

"Je ne sais ce que c'est, un sujet ancien ou moderne ; je ne connais qu'une interprétation nouvelle et c'est tout"

Fernand Léger, Fonctions de la peinture

 

 

 

ANNEXE l

 

À présent, nous allons proposer la brève explication d'un extrait du Grand Meaulnes. Le choix d'un passage textuel appellerait un commentaire détaillé : comment est-il représentatif de l'œuvre d'où il est tiré ?, ce qui implique le grave problème de l'utilisation des "morceaux choisis" en classe. Le passage que nous retenons n'est sans doute pas exemplaire de la manière d'Alain Fournier. Mais son apparente insignifiance, qui lui vaut d'être rejeté par les livres scolaires, nous a incités à l'étudier, un peu comme par défi, pour tenter d'homologuer nos remarques précédentes. Aussi allons-nous essayer de découvrir les sens que recèlent les ensembles de phrases que nous avons découpés dans ce passage qui ouvre le chapitre 3 de la IIIe partie, intitulé "Une apparition", et que nous limitons à : "Je n'avais jamais fait de longue course à bicyclette ... C'était l'heure où dans chaque cuisine on allume un feu" (pages 160-161 Livre de poche).

Nous entendons par "sens" les manifestations de la structure sous-jacente décrite plus haut dans notre étude globale sur Le Grand Meaulnes. Ces précautions méthodologiques doivent être prises pour nous situer et prévenir notre lecteur que nous sommes bien en-deçà des analyses textuelles proposées par Roland Barthes, dont il pourra lire les brillantes réalisations dans ses ouvrages S/Z (Seuil 1970), analyse textuelle d'un conte d'Edgar Poe (Sémiotique narrative et textuelle, page 29, Larousse).

 

 

"Je n'avais jamais fait de longue course à bicyclette. Celle-ci était la première".

 

Ces deux premières phrases ouvrent le chapitre. Syntaxiquement, elles forment un ensemble de deux éléments dont la conjonction est marquée par "celle-ci" (pour la notion de lexie et le découpage d'un texte, nous renvoyons aux ouvrages de Roland Barthes cités plus haut). Nous n'avons pas l'intention d'expliquer, nous le rappelons, le sens des mots ou des groupes de mots, c'est affaire de dictionnaire ou de grammaire. Nous cherchons à décrire la manifestation de la structure, sous-jacente au passage, nous plaçant au niveau des sens seconds pour ouvrir sur une lecture au deuxième degré.

Nous croyons ici discerner deux types d'oppositions : la première qui connote le déplacement de François, en lui donnant un aspect extraordinaire, marquée par les morphèmes "ne ... jamais" et les lexèmes "la première" ; cette opposition entre à son tour en contraste avec le moyen plutôt dérisoire de la réalisation du déplacement : "course à bicyclette". Ce système d'opposition qui ouvre le chapitre n'est pas sans intérêt pour un roman qui se rapproche d'une composition musicale ; il va préluder à une dynamique de transformation qui s'amorce dès ces premières phrases.


"Mais, depuis longtemps, malgré mon mauvais genou, en cachette, Jasmin m'avait appris à monter. Si déjà pour un jeune homme ordinaire, la bicyclette est un instrument bien amusant, que ne devrait-elle pas sembler à un garçon comme moi, qui naguère encore traînais misérablement la jambe, trempé de sueur, dès le quatrième kilomètre !..."

Ce second ensemble va accentuer l'écart entre les termes de l'opposition. L'allusion au genou malade : "mauvais genou" ; "moi qui... traînais misérablement la jambe" sont reliés par les notations temporelles "depuis longtemps", "naguère encore", à l'événement qui évoque l'apparition de Meaulnes en page 14. "L'arrivée d'Augustin Meaulnes, qui coïncida avec ma guérison, fut le commencement d'une vie nouvelle" et en rappelle ainsi le caractère "extraordinaire". Cela va nous permettre de faire trois observations :

- la première, que le rappel de Jasmin, à ce moment du passage n'est pas dû au hasard. Ici se pose le problème important du personnage-acteur d'un roman, comme de la pièce de théâtre. Jasmin Delouche appartient au bourg et à ses habitants (ce qui n'est pas le cas des autres protagonistes) ; il figure, et Alain Fournier y insiste, la rudesse opposée à la fragilité, la dureté à la délicatesse, la réalité brutale refusant le rêve ou l'extraordinaire qu'incarne justement Meaulnes . Les prénom et nom du personnage appelleraient tout un commentaire... La juxtaposition des termes "en cachette", "Jasmin" doit être analysée de près : Delouche est souvent présenté comme un être sournois, dénicheur d'oiseaux comme le relate le chapitre 9, 2ème partie, "A la recherche du sentier perdu" : il agit justement en cachette des autres. Or, et c'est là le point important, c'est lui qui détient les clefs du mystère ; pour le montrer, lisons le chapitre sur "la baignade" (1, 3ème partie), et citons Le Grand Meaulnes lui-même parlant de Jasmin : "Et voilà... celui qui tenait la clef de tout, pendant que nous cherchions jusqu'à Paris. C'est à désespérer !" (page 175). Si nous nous plaçons à un autre niveau que celui de l'histoire, nous décelons la manière du discours, et Jasmin doit son apparition (nous jouons volontiers sur ce mot qui intitule le chapitre que nous travaillons présentement) au jeu de l'opposition rêve/réalité qui fonde ces lignes et entraîne le passage de l'anecdote au discours. Le personnage paraît donc être d'abord un "participant", le choix des termes (comme leur disposition dans les phrases), nous aurons encore l'occasion de le montrer, paraît bien conditionné, imposé par une structure sous-jacente.

- La deuxième observation que nous voulons faire est la suivante : une dynamique se développe qui va emporter l'histoire vers son dénouement. Le contraste rêve/réalité va s'accentuer dans un mouvement perceptible dans la disposition d'expressions qui décrivent une réalité de plus en plus vulgaire, tout en sous-entendant dans un mouvement inverse le rôle magnifiant de Meaulnes. Mais l'effacement de ce deuxième mouvement au niveau du lexique nous paraît être l'indice d'une fonction qui va déterminer le texte : la dégradation du rêve.

➔ "m'avait appris à monter" fait écho à "une vieille bicyclette achetée d'occasion et sur quoi Jasmin nous faisait quelquefois monter" (page 146).

➔ "pour un jeune homme ordinaire" (le jeune homme extraordinaire, c'est Augustin Meaulnes !) la bicyclette est un instrument bien amusant qui correspond à "un pauvre garçon comme moi qui... traînais la jambe, trempé de sueur, dès le quatrième kilomètre !".

- La troisième observation enfin concerne une relation actantielle que nous avons décrite dans notre étude globale du Grand Meaulnes. Il est clair qu'ici nous retrouvons les trois personnages- acteurs : François - Meaulnes - Delouche dans les rapports adjuvant/sujet/opposant, avec, à ce point du récit, une modification dans les rôles : Jasmin, par exemple, d'opposant devient adjuvant et François actant/patient ; ce qui affecte peut-être les formes grammaticales où le narrateur est l'objet des différentes actions entreprises : "m'avait appris, à un pauvre garçon comme moi..."

Nous allons devoir précipiter notre commentaire pour ne pas lasser notre lecteur en souhaitant toutefois que ces lignes lui montreront que notre méthode peut être efficace pour l'approche d'un texte d'une richesse incomparable.


"Du haut des côtes, descendre et s'enfoncer dans le creux des paysages ; découvrir comme à coups d'ailes les lointains de la route qui s'écartent et fleurissent à votre approche ; traverser un village dans l'espace d'un instant et l'emporter tout entier d'un coup d'œil... En rêve seulement j'avais connu jusque-là course aussi charmante, aussi légère. Les côtes même me trouvaient plein d'entrain. Car c'était, il faut le dire, le chemin du pays de Meaulnes que je buvais ainsi..."

 

Nous détachons volontiers cet ensemble car il nous paraît exemplaire de la manière d'Alain Fournier. Notons ici que la structure sous-jacente au roman se manifeste en surface du texte dans les expressions en "rêve", associée à "Meaulnes" en fin de paragraphe ; "il faut le dire" avoue l'écrivain dans une incise ! Ainsi, c'est le premier terme de l'opposition qui fonde ici l'écriture de ces phrases, conditionnant le choix des lexèmes comme des formes grammaticales. Il est intéressant de souligner la conclusion métaphorique :

"C'était le chemin du pays de Meaulnes que je buvais ainsi..."

Nous pourrions voir là une technique qui apparenterait ce passage à celle du poème de Rimbaud : Marine, où terre et mer se mêlent dans un mouvement circulaire (Illuminations) - ce qui ne serait sans doute pas contredire les intentions de l'écrivain, lecteur assidu de Rimbaud, selon sa correspondance... Pour ce qui concerne notre analyse, nous retrouvons là le thème de la mer. Le va-et-vient des événements, caractéristique du Grand Meaulnes, trouve là une transposition originale dans une tonalité "euphorique" ; alors que tout à l'heure la réalité était privilégiée aux dépens de l'extraordinaire, ici l'inverse se produit. Les notions de temps et d'espace s'effacent ; termes évoquant terre et mer se substituant par la grâce de la structuration binaire des phrases, repérable aux nombreuses coordinations et juxtapositions :

"Descendre et s'enfoncer dans le creux des paysages... Course aussi charmante, aussi légère..." Cette technique, la fréquence des infinitifs, des pluriels, évoquent, en même temps que la structure sous-jacente, la dissolution du "je" dans la pluralité des choses.


"Un peu avant l'entrée du bourg, me disait Meaulnes, lorsque jadis il décrivait son village, on voit une grande roue à palettes que le vent fait tourner... Il ne savait pas à quoi elle servait, ou peut-être feignait-il de n'en rien savoir pour piquer ma curiosité davantage".

 

Nous avons détaché cet ensemble du précédent pour la facilité du commentaire, mais il maintient la tonalité que nous décrivions précédemment, tonalité euphorisante marquée tout particulièrement par les réticences du narrateur, au niveau de l'histoire, de l'écrivain, au niveau du discours, à donner des précisions qui eussent donné trop de poids à une réalité esquissée seulement ici : "il ne savait pas il quoi elle servait ou peut-être feignait-il de n'en rien savoir pour piquer ma curiosité davantage" ; l'effacement de l'usage (servait) sert en fait une attitude feinte (feignait) qui ne relève pas de la psychologie seulement (anecdote), mais peut-être davantage de l'écriture qui se dévoile ainsi. Citons enfin pour terminer sur ces phrases notre commentaire et pour rester dans le même ordre d'idées, le caractère "aérien" de l'objet : "on voit une grande roue que le vent fait tourner...". Les points de suspension nous invitent à rappeler, par une étude intertextuelle, le rôle de la "roue" dans notre littérature : Vigny dans son poème Paris, Victor Hugo, ont déjà fait de cet instrument le symbole du temps. Le texte n'échappe pas à cette connotation. Ici tous les personnages sont emportés par le vieillissement. Mais déjà, au niveau présent de l'anecdote, l'espace : "un peu avant l'entrée du bourg" et le temps "lorsque jadis" vont redonner corps aux événements ; idéalisme aux prises avec réalisme ?


"C'est seulement au déclin de cette journée de fin d'août que j'aperçus, tournant au vent dans une immense prairie, la grande roue qui devait monter l'eau pour une métairie voisine. Derrière les peupliers du pré se découvraient déjà les premiers faubourgs. À mesure que je suivais le grand détour que faisait la route pour contourner le ruisseau, le paysage s'épanouissait et s'ouvrait... Arrivé sur le pont je découvris enfin la grand'rue du village".

 

Ici la tonalité change ; le mouvement binaire que nous décrivons plus haut se fait plus discret ; il est cependant encore perceptible, par exemple dans la coordination "s'épanouissait et s'ouvrait" qui reprend mais inversée par un chiasme celle des termes

s'écartent et fleurissent

L'observation de ces deux expressions révèle la transformation sous-jacente au passage : la disposition des termes privilégie cette fois la réalité, et l'emploi de l'imparfait redonne à la description toute sa temporalité pour l'ancrer dans un passé révolu. La fonction qui affecte ainsi tout cet ensemble est en fait celle d'une dégradation ; remarquons que le mot "déclin" ouvre ces lignes : là encore l'écriture d'Alain Fournier se donne à lire au second degré. La grande roue est décrite cette fois dans son usage "monter l'eau pour une métairie voisine", le paysage se précise dans sa quotidienneté : "les peupliers du pré", "les premiers faubourgs", "le grand détour". Enfin, la comparaison de "le chemin du pays de Meaulnes que je buvais ainsi" avec "je découvris enfin la grand'rue du village" révèle tout l'écart qui sépare les deux paragraphes. Si nous ajoutons à ces remarques l'allusion à l'été : "cette journée de fin d'août" et les connotations qui, dans le roman, s'attachent à ce lexème faisant partie d'un système d'oppositions (déjà décrit dans l'étude globale), il est clair que nous sommes à présent dans le monde terrien et qu'en associant tous ces paragraphes, nous discernons l'opposition qui les affecte :

euphorie vs dysphorie


"Des vaches paissaient, cachées dans les roseaux de la prairie et j'entendais leurs cloches, tandis que, descendu de bicyclette, les deux mains sur mon guidon, je regardais le pays où j'allais porter une si grave nouvelle. Les maisons où l'on entrait en passant sur un petit pont de bois, étaient toutes alignées au bord d'un fossé qui descendait la rue, comme autant de barques, voiles carguées, amarrées dans le calme du soir. C'était l'heure où dans chaque cuisine on allume un feu".

 

Ce dernier ensemble va entériner ce que nous disions plus haut. L'abondance des termes relatifs à la campagne : "des vaches paissaient... roseaux de la prairie", "pont de bois", "cuisine où on allume un feu", ceux qui touchent à la bicyclette : "le guidon", entretiennent le mouvement de déclin. Il est remarquable aussi que les images de la mer : "barques", "voiles carguées, amarrées dans le calme du soir", mettent en quelque sorte un terme à l'appel du grand large, lié au rêve. Tout semble rassemblé dans l'expression

"grave nouvelle"

Si nous recherchons par l'étymologie les sèmes qui déterminent la structure de l'expression, nous découvrons que les deux systèmes décrits dans notre étude globale - rudesse vs fragilité, pesanteur (aspect terrien) vs légèreté (aspect aérien) - interfèrent ici : gravis (lourd, pesant)/novus-novellus (extraordinaire, hors nature). Nous pouvons constater que les mots forment une sorte d'alliance à tonalité dissonantique alors que l'association banale, attendue : "la grande nouvelle 1" (1 : expression qui apparaîtra en tête de chapitre mais dont l'analyse se fera par opposition à l'ensemble du texte de ce chapitre) à tonalité consonantique est refusée par le texte. Cet écart est révélateur d'une manifestation lexicale subsumée par une structure qui engage bien toute l'écriture du roman.

 

 

Au terme de ces quelques lignes écrites trop rapidement, nous pensons avoir démontré qu'un récit comme Le Grand Meaulnes répond à une structure qu'il est possible, par l'analyse objective, de décrire avec précision. Nous avons évité le plus possible le métalangage des grammaires narratives, voulant faire œuvre personnelle, mais risquant ainsi peut-être des confusions. Mais nous le rappelons, notre intention ici n'est que pédagogique. Nous souhaitons que ces réflexions soient à l'origine de travaux de plus en plus adaptés à l'enseignement du français non seulement dans les cycles du second degré, mais aussi dans le cycle élémentaire. Quelques résultats encourageants dans ces domaines nous font beaucoup espérer.

 

© Maurice Collignon, in Pour une nouvelle approche des textes, CRDP Nancy-Metz/École normale mixte d'Épinal, 1er trimestre 1976.

 

M. Collignon était alors Directeur de l'École Normale mixte d'Épinal
[auparavant, en 1966, il avait été élève-Iden à l'ENS de Saint-Cloud].

 

Passage du Grand Meaulnes étudié supra

 

Je n’avais jamais fait de longue course à bicyclette. Celle-ci était la première. Mais, depuis longtemps, malgré mon mauvais genou, en cachette, Jasmin m’avait appris à monter. Si déjà pour un jeune homme ordinaire la bicyclette est un instrument bien amusant, que ne devait-elle pas sembler à un pauvre garçon comme moi, qui naguère encore traînais misérablement la jambe, trempé de sueur, dès le quatrième kilomètre !… Du haut des côtes, descendre et s’enfoncer dans le creux des paysages ; découvrir comme à coups d’ailes les lointains de la route qui s’écartent et fleurissent à votre approche, traverser un village dans l’espace d’un instant et l’emporter tout entier d’un coup d’œil… En rêve seulement j’avais connu jusque-là course aussi charmante, aussi légère. Les côtes mêmes me trouvaient plein d’entrain. Car c’était, il faut le dire, le chemin du pays de Meaulnes que je buvais ainsi…

"Un peu avant l’entrée du bourg, me disait Meaulnes, lorsque jadis il décrivait son village, on voit une grande roue à palettes que le vent fait tourner…" Il ne savait pas à quoi elle servait, ou peut-être feignait-il de n’en rien savoir pour piquer ma curiosité davantage.

C’est seulement au déclin de cette journée de fin d’août que j’aperçus, tournant au vent dans une immense prairie, la grande roue qui devait monter l’eau pour une métairie voisine. Derrière les peupliers du pré se découvraient déjà les premiers faubourgs. À mesure que je suivais le grand détour que faisait la route pour contourner le ruisseau, le paysage s’épanouissait et s’ouvrait… Arrivé sur le pont, je découvris enfin la grand-rue du village.

Des vaches paissaient, cachées dans les roseaux de la prairie et j’entendais leurs cloches, tandis que, descendu de bicyclette, les deux mains sur mon guidon, je regardais le pays où j’allais porter une si grave nouvelle. Les maisons, où l’on entrait en passant sur un petit pont de bois, étaient toutes alignées au bord d’un fossé qui descendait la rue, comme autant de barques, voiles carguées, amarrées dans le calme du soir. C’était l’heure où dans chaque cuisine on allume un feu.

(Livre de poche, pp. 160-161)

 

 

ANNEXE 2

 

L'étude distributionnelle du thème de la mer dans Le Grand Meaulnes, réalisée par un de nos collègues du groupe d'Épinal, comporte un relevé très important d'expressions que nous ne pouvons rapporter intégralement. Aussi nous contenterons-nous de donner les extraits les plus caractéristiques illustrant le thème concerné.

 

l - Le thème de la mer

 

- p. 7 : "Tel est le plan sommaire de cette demeure où s'écoulèrent les jours les plus tourmentés et les plus chers de ma vie - demeure d'où partirent et où revinrent se briser, comme des vagues sur un rocher désert, nos aventures".

- p. 29 : "Je regardais cet attelage perdu qui nous revenait, telle une épave qu'eût ramenée la haute mer - la première épave et la dernière, peut-être, de l'aventure de Meaulnes".

- p. 66 : "Il y avait quelques vieillards avec des favoris, et d'autres complètement rasés qui pouvaient être d'anciens marins. Près d'eux dînaient d'autres vieux qui leur ressemblaient : même face tannée, même yeux vifs sous des sourcils en broussaille, mêmes cravates étroites comme des cordons de souliers ... Mais il était aisé de voir que ceux-ci n'avaient jamais navigué plus loin que le bout du canton ; et s'ils avaient tangué, roulé plus de mille fois sous les averses et dans le vent, c'était pour ce dur voyage sans péril qui consiste à creuser le sillon jusqu'au bout de son champ et à retourner ensuite la charrue...

- p. 161 : "Les maisons, où l'on entrait en passant sur un petit pont de bois, étaient toutes alignées au bord d'un fossé qui descendait la rue, comme autant de barques, voiles carguées, amarrées dans le calme du soir".

- p. 182 : "Il s'enquérait de tout cela, avec une passion insolite, comme s'il eût voulu se persuader que rien ne subsistait de sa belle aventure, que la jeune fille ne lui rapporterait pas une épave capable de prouver qu'ils n'avaient pas rêvé tous les deux, comme le plongeur rapporte du fond de l'eau un caillou et des algues".

- p. 196 : "Aucun bruit du dehors n'arrive plus maintenant  jusqu'aux jeunes gens... Comme deux passagers dans un bateau à la dérive, ils sont, dans le grand vent d'hiver, deux amants enfermés avec le bonheur".

 

II - Le retour à intervalles réguliers du même événement

 

- p. 8 : " ... Aussitôt que je veux retrouver le lointain souvenir de cette première soirée d'attente dans notre cour de Sainte-Agathe, déjà ce sont d'autres attentes que je me rappelle... Et si j'essaie d'imaginer la première nuit que je dus passer dans ma mansarde, au milieu des greniers du premier étage, déjà ce sont d'autres nuits que je me rappelle".

- p. 40 : "À deux ou trois reprises, durant le mois de janvier et la première quinzaine de février, je fus ainsi tiré de mon sommeil. Le grand Meaulnes était là, dressé, tout équipé, sa pèlerine sur le dos, prêt à partir, et chaque fois, au bord de ce pays mystérieux, où une fois déjà il s'était évadé, il s'arrêtait, hésitait. Au moment de lever le loquet de la porte de l'escalier et de filer par la porte de la cuisine qu'il eût facilement ouverte sans que personne l'entendît, il reculait une fois encore... "

p. 104 : "L'après-midi ramena les mêmes plaisirs, et, tout le long du cours, le même désordre et la même fraude... Il n'y avait plus, semblait-il, entre les heures de cours et de récréation, cette dure démarcation qui faisait la vie scolaire simple et réglée comme par la succession de la nuit et du jour. Nous en oubliâmes même de désigner comme d'ordinaire à M. Seurel, vers quatre heures moins dix, les deux élèves qui devaient rester pour balayer la classe".

p. 142 : "…j'ai commencé d'entendre rouler les fiacres dans la rue. Ils ne passaient que de loin en loin. Mais quand l'un était passé, malgré moi, j'attendais l'autre : le grelot, les pas du cheval qui claquaient sur l'asphalte... Et cela répétait : c'est la ville déserte, ton amour perdu, la nuit interminable, l'été, la fièvre..."

- p. 208 : "Tout était rempli des souvenirs de notre adolescence déjà finie. Pendant ces longues journées jaunies, je m'enfermais comme jadis, avant la venue de Meaulnes, dans le cabinet des archives, dans les classes désertes... Millie dans le salon cousait ou jouait du piano comme jadis... "

 

III - Les allées et venues des personnages

 

- p. 37 : "Tantôt il s'asseyait sur son lit bas et sans rideaux. Tantôt il se levait et marchait de long en large, tout en se dévêtant.

- p. 39 : "Il marchait, s'arrêtait, repartait plus vite, comme quelqu'un qui, dans sa tête, cherche ou repasse des souvenirs, les confronte, les compare, calcule, et soudain pense avoir trouvé ; puis de nouveau lâche le fil et recommence à chercher ...

 ... je le trouvai déambulant à travers la chambre et les greniers - comme ces marins qui n'ont pu se déshabituer de faire le quart ..."

p. 40 : " ... Durant les longues heures du milieu de la nuit, fiévreusement, il arpentait, en réfléchissant, les greniers abandonnés ... Un va-et-vient incessant se produisait entre la cour et la salle de classe".

- p. 80 : "Autant qu'on pouvait voir, c'était un très jeune homme. Nu-tête, une pèlerine de voyage sur les épaules, il marchait sans arrêt, comme affolé par une douleur insupportable. Le vent de la fenêtre qu'il avait laissée grande ouverte faisait flotter sa pèlerine et, chaque fois qu'il passait près de la lumière, on voyait luire des boutons dorés sur sa fine redingote. Il sifflait quelque chose entre ses dents, une espèce d'air marin ... Un instant, au milieu de sa promenade agitée, il s'arrêta ... Il avait cessé de siffler".

p. 228 : "Je me raccroche à cette pensée : demain. Demain, à la même heure, en ce même endroit, je reviendrai l'attendre".

- p. 230 : "Sans cesse repris par le désir de chercher encore, de partir sur la trace de son amour perdu, il avait dû, sans doute, plusieurs fois, disparaître".

 

IV - Le passage de l'exaltation au calme, de la joie à la déception, de l'espoir au désespoir

 

A. À l'agitation succède le calme, à l'exaltation la dépression

 

- p. 22 : M. Seurel se retourne de temps à autre. Et ce remue-ménage sournois cesse complètement, une seconde, pour reprendre ensuite, tout doucement d'abord, comme un ronronnement. Seul, au milieu de cette agitation, je me tais".

- p. 70 : "Là aussi c'était fête, mais fête pour les petits enfants... Ils écoutaient au loin, dans l'immense demeure, la rumeur de la fête...
Après cette fête où tout était charmant, mais fiévreux et fou, où lui-même avait poursuivi le grand Pierrot, Meaulnes se trouvait là plongé dans le bonheur le plus calme du monde".

- p. 108 : "Toute sa fièvre, tout son enjouement étaient tombés soudain. Un instant, il plongea dans ce même désespoir où sans doute, un jour, l'idée de se tuer l'avait surpris".

- p. 141 : "Vainement j'attendis un mot d'Augustin le lundi de Pâques et durant tous les jours qui suivirent - jours où il semble, tant ils sont calmes après la grande fièvre de Pâques, qu'il n'y ait plus qu'à attendre l'été".

- p. 201 : "Mal rassuré, en proie à une sourde inquiétude, que l'heureux dénouement du tumulte de la veille n'avait pas suffi à dissiper...

 

B. À la joie succède la déception

 

- p. 55 : "Il... s'arrêta, plein de surprise, troublé d'une émotion inexplicable... Un contentement extraordinaire le soulevait, une tranquillité parfaite et presque enivrante, la certitude que son but était atteint et qu'il n'y avait plus maintenant que du bonheur à espérer. C'est ainsi que, jadis, la veille des grandes fêtes d'été, il se sentait défaillir...
Tant de joie, se dit-il, parce que j'arrive à ce vieux pigeonnier, plein de hiboux et de courants d'air !...
Et, fâché contre lui-même, il s'arrêta, se demandant s'il ne valait pas mieux rebrousser chemin...

- p. 82 : "Le parc, le jardin et la cour étaient plongés dans une obscurité profonde. Il n'y avait pas, ce soir-là, de lanternes aux fenêtres. Mais comme, après tout, ce dîner ressemblait au dernier repas des fins de noces, les moins bons des invités, qui peut-être avaient bu, s'étaient mis à chanter. À mesure qu'il s'éloignait, Meaulnes entendait monter leurs airs de cabaret, dans ce parc qui depuis deux jours avait tenu tant de grâce et de merveilles. Et c'était le commencement du désarroi, de la dévastation".

- p. 132 : "Au premier instant - j'étais si jeune encore ! - je considérai cette nouveauté comme une fête.
Morne fête ! Dévoré d'ennui, je retrouvai le grand Meaulnes... La journée s'écoulerait tout entière comme une eau jaunie dans un caniveau".

- p. 175 : "Je ne me rappelle jamais cette partie de plaisir sans un obscur regret, comme une sorte d'étouffement. Je m'étais fait tant de joie à l'avance ! Tout paraissait si parfaitement concerté pour que nous soyons heureux. Et nous l'avons été si peu !..."

- p. 208  : "… Notre jeunesse était finie et le bonheur manqué... "

 

C. À l'espoir succède le désespoir

 

- p. 121 : "Que de projets le grand Meaulnes ne fit-il pas ! ... Il irait trouver Frantz. Et, tous les deux, ils partiraient pour là-bas ! Quel voyage sur la route mouillée ! Frantz expliquerait tout ; tout s'arrangerait, et la merveilleuse aventure allait reprendre là où elle s'était interrompue... Amers souvenirs ! Vains espoirs écrasés !

- p. 170 : "Seurel ! dit-il, tu sais ce qu'était pour moi mon étrange aventure de Sainte-Agathe. C'était ma raison de vivre et d'avoir de l'espoir. Cet espoir-là perdu, que pourrais-je devenir ?... Comment vivre à la façon de tout le monde !... Mais un homme qui a fait une fois un bond dans le paradis, comment pourrait-il s'accommoder ensuite de la vie de tout le monde ? Ce qui est le bonheur des autres m'a paru dérision".

- p. 201 : "Je restai fort tard à rôder,… espérant toujours voir sortir quelqu'un de la maison fermée... Mais mon espoir fut déçu... Et je dus rentrer chez moi, hanté par les imaginations les plus sombres".

 

V. - L'alternance : rêve et réalité

 

- p. 58 : "Il lui sembla bientôt que le vent lui portait le son d'une musique perdue. C'était comme un souvenir plein de charme et de regret. Il se rappela le temps où sa mère, jeune encore, se mettait au piano l'après-midi dans le salon, et lui, sans rien dire, derrière la porte qui donnait sur le jardin, il l'écoutait jusqu'à la nuit...
On dirait que quelqu'un joue du piano, quelque part ? pensa-t-il. Mais laissant sa question sans réponse, harassé de fatigue, il ne tarda pas à s'endormir... "

- p. 143 : "Assis sur le banc, grelottant, misérable, je me plais à imaginer que quelqu'un va me prendre doucement par le bras... Je me retournerais. Ce serait elle.
"Je me suis un peu attardée", dirait-elle simplement. Et toute peine et toute démence s'évanouissent... Hélas ! la vitre reste blanchie par le rideau qui est derrière. Et la jeune fille du Domaine l'ouvrirait-elle, que je n'ai maintenant plus rien à lui dire".

- p. 182 : "Il s'enquérait de tout cela, avec une passion insolite, comme s'il eût voulu se persuader que rien ne subsistait de sa belle aventure, que la jeune fille ne lui rapporterait pas une épave capable de prouver qu'ils n'avaient pas rêvé tous les deux".

- p. 229 : "J'ai désespéré mon fiancé. Je l'ai abandonné parce qu'il m'admirait trop ; il ne me voyait qu'en imagination et non point telle que j'étais. Or, je suis pleine de défauts".

 

VI - Une marée montante

 

- p. 90 : "Je commençais à croire que Meaulnes avait tout oublié, lorsqu'une aventure, plus étrange que les autres, vint me prouver que je m'étais trompé et qu'une crise violente se préparait sous la surface morne de cette vie d'hiver".

- p. 133 : " ... Je sentais monter une désolation violente que je n'avais pas sentie d'abord".

- p. 172 : "Et si je venais t'annoncer que tout espoir n'est pas perdu ? ... "
Il me regarda, puis, détournant brusquement les yeux, rougit comme je n'ai jamais vu quelqu'un rougir : une montée de sang qui devait lui cogner à grands coups dans les tempes...".

- p. 186 : ''Mais alors mon compagnon - l'être que je sache au monde le plus incapable de pleurer - tourna soudain vers moi son visage bouleversé par une irrésistible montée de larmes".

- p. 238 : "Il écrivit longuement à Valentine, rien que pour crier, pour se délivrer du cri désespéré qui l'étouffait".

 

À partir de ce corpus, une étude simultanée de la sémantique et de la grammaire peut être entreprise par exemple au niveau d'une classe. Un problème, comme celui de la conjonction et de la disjonction des éléments constituants du discours peut être résolu dans une classe de premier ou de second cycle.

 

Bibliographie

 

BARTHES R.            S/Z Éditions du Seuil, 1970.

GREIMAS A. J         Sémantique structurale, Larousse 1966.

LEVI-STRAUSS Cl. "La structure et la forme, réflexions sur un ouvrage de V. Propp", in Cahiers de l'Institut de Sciences Économiques Appliquées, série M., n° 7, mars 1960.

PROPP V.      Morphologie du conte, 1970, éditions du Seuil.

TODOROV T.           Introduction à la littérature fantastique, éditions du Seuil, 1970.

RIFFATERRE M.     Essais de stylistique structurale, Flammarion, 1971.

RUWET N.    "L'analyse structurale de la poésie", Linguistics, 2, 1963, pp , 38-59.

 

 

[Les numéros de pages renvoient à l'édition 1971 du Livre de Poche n° 1000, volume simple]

 

 

Last, but not least : une tendre chronique de Beigbeder

 

Le Grand Meaulnes entre en Pléiade

 

Publié dans la NRF en 1913, le conte de fées d'Alain-Fournier a mis 107 ans à traverser un couloir de la maison Gallimard.

 

Passé cinquante ans. le métier de critique consiste principalement à juger des enfants, Cela finit par devenir agaçant : Boris Vian, Scott Fitzgerald, Albert Camus, tous ces jeunes chiens fous sont entrés dans la Pléiade bien avant le vieux Jean d'Ormesson. Avec un siècle de retard, voici venu le tour d'Alain-Fournier, mort à 28 ans dans les tranchées de 1914. Cet adolescent attardé est l'auteur d'un unique roman, Le Grand Meaulnes, narrant l'histoire d'un jeune gandin qui tombe amoureux d'une châtelaine aristocratique dans un bal costumé. La question qui se pose aujourd'hui est : qui cette histoire pourra-t-elle intéresser en 2020 ? Avec  les technologies actuelles, Augustin Meaulnes retrouverait Yvonne de Galais sur Instagram en dix minutes chrono. il n' aurait nul besoin non plus de rechercher Valentine pour tenir sa promesse à son frère, bref, Le Grand Meaulnes  n'a plus aucun sens à l'heure de la surveillance généralisée ! En 2020, il se contenterait de poster une vidéo de son sexe sur Messenger, et le conte de fées serait terminé. La réédition d'un tel chef-d'œuvre n'a qu'une seule utilité, qui est de nous remémorer ce que fut la féerie de l'amour distant et timide dans le monde d'avant Zuckerberg. Le Grand Meaulnes a eu beaucoup d'enfants : Fermina Marquez de Larbaud, L'Attrape-cœurs de Salinger, L'Écume des jours de Vian, Gatsby le Magnifique de Fitzgerald... Chaque fois qu'un jeune naïf erre en quête d'absolu et cherche à retrouver un visage aimé, Alain-Fournier reprend un coup de jeune. Yvonne de Galais, la Cendrillon de Sologne, demeure pour toujours le modèle de ces beautés évanescentes dont on ne se remet jamais.

Qu'est -ce qui permet de tomber amoureux ? Il faut une créature irréelle transformée en idéal féminin, et un témoin innocent. Si la nouvelle génération se plaint de ne plus aimer, c'est parce que le mode d'emploi a disparu. En lisant ce "conte bleu" (Gustave Lanson), les "djeune's" apprendront le sens de quelques mots : grâce, brume, aube, rêve, forêt, mystère. Ils verront que l'amour courtois était encore possible avant la Première Guerre mondiale, quand le second degré n'avait pas assassiné sa possibilité. Le Grand Meaulnes est le dernier roman d'amour sans la moindre ironie. Il témoigne d'un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître : quand un homme amoureux pouvait encore se faire passer pour un héros et non pour un niais. Avec Alain-Fournier, le romantisme est mort. C'est pourquoi cette entrée en Pléiade est une date cruciale : elle pourrait bien le ressusciter.

 

Le Grand Meaulnes, d'Alain-Fournier, Gallimard, «Bibliothèque de la Pléiade», 640 p., 42 € jusqu'au 31 août.

Frédéric Beigbeder, in Le Figaro Magazine, mars 2020

 


 

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Grand
Meaulnes
Parmi les fort nombreux ouvrages consacrés au Grand Meaulnes, on pourra éventuellement consulter l'estimable "Le Grand Meaulnes d’Alain Fournier", de Claude Herzfeld (chez A. G. Nizet, 1981), qui donne un peu l'impression d'être un brouillon, mais qui comprend une importante bibliographie. Docteur ès lettres, Claude Herzfeld (1932-2017) est aussi l'auteur d'une thèse de doctorat en Littérature française intitulée "Les formes de la rêverie dans l’œuvre d'Alain-Fournier".

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