Pour l'après-Noël, une réflexion pointue et fraternelle sur la notion de laïcité (l'article était à l'origine illustré par le 14 juillet (1951) de Raoul Dufy - en N&B, évidemment...).

 

"Est-ce anticléricalisme ? Oui certes, mais cela ne peut suffire, car l'anticléricalisme qui ne serait que cela, ce ne serait qu'un cléricalisme à rebours. Secte contre secte, préjugés contre préjugés et, en fin de compte, les persécutions et les Torquemada, sanglants et sinistres garants d'une Vérité absolue. Si l'esprit laïque n'était que le levain d'une religion comme les autres, d'un sectarisme comme les autres, ce ne serait guère"

J. Château

 

Noël n'est point si loin. Pour beaucoup, ce fut la dinde, les chants et les cadeaux, la neige, le sapin illuminé, ou leurs substituts mineurs. Pour certains, ce fut aussi la crèche et la messe de minuit. Le sapin se fait symbole universel, mais la crèche reste chrétienne. À ce tournant de l'année où le soleil remonte sur l'horizon et annonce la prochaine floraison des crocus et des perce-neige, à cette porte du solstice qui ouvre une nouvelle montée de la sève et de la lumière, à cette époque où toujours l'espoir a mis les hommes en fête, on voit, au-delà des vieilles fêtes païennes et au-delà même de la fête chrétienne s'instaurer peu à peu une fête nouvelle, une fête laïque qui ne supprime point nécessairement ses ancêtres, mais leur donne un caractère plus ouvert et plus universel. Seul le sectaire s'alarme de voir le père Noël sourire aux personnages de la crèche : ne sont-ils pas vendus aux mêmes comptoirs ?

Nous saisissons ici sur le vif la manière dont s'édifie lentement dans notre culture du XXe siècle un cérémonial nouveau qui, sans nécessairement le renier, coiffe et dépasse le cérémonial de la dernière religion. Et ce que dit le Noël nouveau, la Pâque nouvelle nous le dirait aussi clairement, ou la fête des Morts, ou la fête des Mères, ou le 14 juillet. Comme l'enseigne l'histoire des religions, c'est toujours ainsi qu'une croyance nouvelle s'installe avec, dans les pratiques, des transitions insensibles, alors même que les idéologies s'affrontent dans des batailles sectaires.

On trouvera peut-être étrange que commence par un tel rappel une étude de l'esprit laïque. Mais, en fait, je suis au cœur même de mon sujet, car l'esprit laïque est peut-être simplement le sentiment le plus clair du devenir humain et de la condition humaine, ce sentiment manifesté dans les célébrations nouvelles qui disent l'homme et son aventure, et rien d'autre. Laïcité, ce serait d'abord humanisme.

Comment, en effet, définir l'esprit laïque ? Essayons quelques voies.

 

 

L'idée de neutralité

 

Est-ce anticléricalisme ? Oui certes, mais cela ne peut suffire, car l'anticléricalisme qui ne serait que cela, ce ne serait qu'un cléricalisme à rebours. Secte contre secte, préjugés contre préjugés et, en fin de compte, les persécutions et les Torquemada, sanglants et sinistres garants d'une Vérité absolue. Si l'esprit laïque n'était que le levain d'une religion comme les autres, d'un sectarisme comme les autres, ce ne serait guère. S'il est anticlérical, c'est par force et parce qu'il ne peut faire autrement, non par nature et par essence. La lutte lui est imposée, mais ce qu'il annonce, c'est la paix et l'amour de l'homme et de l'universel.

Peut-on le définir comme un rationalisme ? Mais quel rationalisme ? Celui de Platon ? Celui de saint Thomas ? Celui de Descartes ? Celui de Lénine ? Il n'est pas un rationalisme, il en est autant que de formes de la raison. Vouloir s'en tenir à une telle définition, c'est oublier que la raison ne peut plus nous apparaître désormais comme une structure éternelle conforme aux idées platoniciennes ou à l'a priori kantien. Les progrès de la science et de la philosophie nous ont appris que la raison, fille de la cité, progresse avec les cultures ; un savant qui, par ses recherches et par l'histoire de la science, sait comment la raison évolue, ne peut plus s'en tenir à la rigide raison d'un Spinoza. Vouloir faire du rationalisme une doctrine, c'est oublier ce sens de l'histoire qui fut le magnifique legs du siècle de Voltaire, c'est revenir à un essentialisme désuet. Après Hegel, après Comte, après Darwin, on ne peut plus voir dans la Raison une raison constituée une fois pour toutes, mais une raison constituante qui se définit non par des structures intellectuelles, mais par des attitudes mentales d'indépendance, d'objectivité, d'universalité, par une liberté bien réglée. Dès lors le principe compte plus que les expressions passagères, l'élan l'emporte sur les diverses formes qu'il revêt dans chaque culture. En ce sens, mais en ce sens seulement, l'esprit laïque sera raison. Mais la science aussi est raison en ce sens, et toute pensée libre. Cette définition ne peut donc suffire.

Parlerons-nous de libre pensée ? Ce serait encore, remarquons-le, mettre l'accent sur un aspect de cette raison constituante. Mais la libre pensée est bien plus vieille et bien plus spécifiée que l'esprit laïque ; c'est la pensée qui, parce qu'elle veut se libérer, commence par dire non. En ce sens, c'est libre pensée que Socrate contre Alytus, que Jésus contre les pharisiens, que Calvin contre le Vatican, tout autant que Voltaire contre la Sorbonne ou Jules Ferry contre le cléricalisme. La libre pensée représente l'élément destructeur, le doute méthodique qui est nécessaire. Elle apparaît à tous les tournants de la pensée humaine, à toutes les "renaissances". Mais l'esprit laïque va plus loin, car il comporte un aspect positif. La libre pensée peut fort bien se concilier avec le pire mépris de la liberté d'autrui ; avec le pire sectarisme, comme on le voit chez nombre de réformateurs et de révolutionnaires. Il lui manque cet amour, ce culte de l'homme qu'implique l'esprit laïque. Comme le mot de laïcité l'indique, lequel n'apparaît point avant la fin du siècle dernier, on peut seulement chercher à la laïcité des précurseurs : c'est une découverte d'hier.

Parlerons-nous donc de neutralité comme on le fait si souvent ? Lorsque, vers 1880, les pédagogues laïques ont cherché une définition de la laïcité naissante, c'est d'ordinaire de ce côté-là qu'ils se sont tournés, par opposition à l'absolutisme sectaire ; ils ne pouvaient encore voir clairement que l'homme n'est pas, mais qu'il se fait. L'école sera "étrangère au culte" (F. Buisson) , tel est l'essentiel pour les laïques de cette époque qui envisagent la coexistence pacifique des familles spirituelles. L'enseignement laïque ne mettra donc pas en cause les options dernières, il sera "neutre". Cette conception reparaît encore dans nombre de textes contemporains pour lesquels la laïcité, étant neutralité, n'a pas de doctrine.

 

 

L'esprit laïque et l'esprit scientifique

 

C'est au nom de cette laïcité châtrée que l'esprit laïque a pu perdre tant de batailles ; aussi est-ce elle que nous présentent toujours, afin de l'affaiblir, les adversaires de la laïcité. Comme si la laïcité résultait d'un pacte de non-agression entre les idéologies : lorsque l'un des signataires pense avoir pour lui la Vérité et la Justice, on sait ce que deviennent ces pactes de non-agression. En réalité, au nom de la neutralité, on donne de l'esprit laïque une définition négative : la laïcité n'est pas une religion, elle n'est pas une doctrine, et elle finit par être si bien exténuée qu'elle n'a plus le droit de s'opposer au sectarisme sans que l'on crie à l'intolérance et au scandale. Car au nom de quoi s'opposerait-on à ce que justifie une foi sincère dans la race ou dans le dieu ? On ne peut comparer cette ombre de laïcité avec une foi vivante qui, elle, a besoin de s'affirmer, et même aux dépens des autres : il s'agit d'idéologies qui ne sont plus sur le même plan, qui ne se peuvent comparer. Dans cette lutte inégale, c'est toujours le sectarisme qui gagne, parce qu'il peut penser qu'il se trouve à un plan spirituel supérieur.

Il y a un reniement et une trahison dans cette laïcité formelle. C'est croire et ne pas croire et, sous prétexte de tolérance, refuser de s'engager. À cette laïcité de mauvaise foi, ses adversaires ont bien raison d'opposer qu'elle n'a pas de corps, pas de réalité, qu'elle n'est guère qu'un utile compromis qu'on respecte tant qu'il ne gêne pas la diffusion de la Vérité. La logique est alors de leur côté, et l'on n'a pas à s'étonner si le succès suit la logique.

Le véritable esprit laïque est tout autre. Respectueux des croyances non sectaires, certes. Tolérant, certes. Mais aussi plein de foi et, d'élan, bandé vers la lutte et tendu vers une vérité toujours fuyante. Car il sait que la grandeur de l'homme n'est point dans ce qu'il tient, mais dans ce qu'il saisit, non point dans la main fermée, mais dans la main ouverte. "La vérité est de toujours chercher la vérité", a écrit un jour Romain Rolland : tel est le principe de l'esprit laïque, par quoi il s'apparente si fort à l'esprit scientifique. Par quoi aussi il est réflexion sur l'histoire, sur ce vaste amoncellement de doctrines et d'institutions, dont chacune n'est qu'une marche du gigantesque escalier que gravit l'espèce humaine. De cette réflexion sur l'histoire et la science, qui fut le propre du XIXe siècle, l'esprit laïque a tiré non point cette idée que la vérité est chancelante parce que relative, mais cette idée que la vérité est toujours plus riche ou plus large que nos conceptions, ou, si l'on veut, que l'espèce peut toujours plus, que l'ouvrier vaut toujours plus que l'œuvre. Ce sens de l'aventure humaine et du progrès humain, c'est lui qui peut mettre fin à la lutte continuelle des sectarismes qui s'est poursuivie en Occident depuis plus de deux mille ans que sont apparues les premières idéologies totalitaires. Ce sens d'une humanité qui s'est élevée à partir de l'anthropien primitif jusqu'à l'aventurier du cosmos, c'est cela le fond de l'esprit laïque.

 

 

La condition d'un être qui lutte et qui s'élève

 

Sans cette doctrine qui est la plus ouverte des doctrines - et qui, en un sens, continue sur le plan idéologique l'œuvre qu'opère la culture générale sur le plan éducatif - et la seule qui ouvre toutes grandes les portes d'un avenir inconnu, on ne voit guère d'où viendrait quelque justification valable de la tolérance et du respect des croyances d'autrui. Car, sans cette ouverture sur une vie des croyances et doctrines, comment n'y aurait-il pas un conflit inévitable entre le sentiment que j'ai du caractère absolu de ma vérité, et le sentiment qui me pousse à aimer et respecter autrui ? Ce qui est dire que tout essentialisme est naturellement déchiré, et surtout chez les meilleurs : c'est pour ton salut que je t'inflige des douleurs, et j'en souffre avec toi, mais je continue, car c'est la Loi. L'amour et l'absolu font toujours mauvais ménage, et il faut bien que l'un triomphe de l'autre. D'où tous ces glissements que nous présente l'histoire, de l'amour à la tyrannie et des apôtres aux dictateurs, de Jésus à Torquemada et de Tolstoï à Staline. On ne peut libérer l'amour et respecter autrui que si l'on n'a d'abord rejeté le lourd carcan des essences, pour un humanisme plus souple.

 

dufy 1407

 

 

 

C'est pourquoi il y a un réconfort à tirer de la convergence actuelle de mouvements en apparence étrangers et même divergents, mais qui, tous, visent à considérer la condition humaine comme la condition d'un être qui lutte et qui s'élève. La notion chrétienne, quoique assez récente, d'une révélation continuée ou la conception évolutionniste d'un Teilhard de Chardin rejoignent ici sur bien des points l'existentialisme contemporain, et cette ardeur d'une science qui n'est jamais que passage d'une vérité insuffisante à une vérité plus complète. Le XXe siècle sera le siècle qui a définitivement réveillé les vérités en sommeil, qui a fait évanouir ce palais de la Belle au bois dormant qu'étaient les idéologies de jadis. Et dans ce culte nouveau de l'homme qui tend tout son être vers un plus être, toutes les doctrines encore vivantes se peuvent réconcilier. Une fois de plus, mais avec une tout autre ampleur et un tout autre sens, peut se refaire ce mouvement syncrétique qui a donné naissance à toutes les religions nouvelles.

 

 

Nous ne jetons aucun anathème

 

Thèse, antithèse, synthèse, tel est, disait Hegel, l'éternel mouvement de l'esprit humains. Au sectarisme de la thèse, et à l'égal - mais aussi nécessaire - sectarisme de l'antithèse, l'esprit laïque substitue une synthèse qui les unit dans une commune famille. Il ne s'agit plus de mettre la paix entre diverses familles spirituelles, mais d'en faire une seule et grande famille, pour peu qu'elles acceptent de considérer que toutes les familles sont égales, et des expressions aussi dignes de la recherche humaine. Et cela implique pour l'école de mettre au premier plan ce sens de l'aventure humaine et des avatars et conquêtes de l'homme. Préhistoire et histoire y doivent aider. Mais aussi toutes les grandes œuvres qui appartiennent non à une idéologie mais à l'espèce, des contes et légendes qu'ont balbutiés les premières rêveries de l'animal dressé jusqu'aux poésies qui nous ont gagné de nouveaux domaines du cœur, d'Homère à Rabelais, de la Bible à Lucrèce, de l'Évangile à Voltaire et de l'histoire du Bouddha à l'histoire de Jésus. Tout cela, c'est l'œuvre de l'homme de jadis, faite pour tous les enfants d'aujourd'hui. Et nulle censure n'a le droit de soustraire une part de cette œuvre, nul censeur muré dans une conscience fermée n'a le droit de jeter l'anathème sur les hymnes bouddhiques ou sur Dante, sur l'enfant Jésus ou sur le père Noël. Nul n'a le droit de renier cette humanité qui lui a été conquise à l'homme par les générations de jadis et sans laquelle il ne serait qu'un animal comme les autres.

Une telle conception qui, par-delà un scientisme trop sec, rend hommage à l'homme tout entier et non à son seul intellect, nous impose, certes, bien autre chose que la lutte contre le sectarisme, et le respect de toutes les doctrines ouvertes. Elle demande que, au contraire de ce qu'exigeait une laïcité châtrée, on ouvre l'école plus largement à tout ce qui a contribué à construire l'homme du XXe siècle : cela implique sans doute, au niveau secondaire surtout, quelque élargissement des programmes. Mais il serait absurde que, faute d'avoir saisi cette immense aventure qui fait la grandeur de l'homme, l'homme de demain se cantonne encore dans cet égocentrisme sectaire qui lui fait renier le père Noël au nom de l'enfant Jésus, ou inversement.

Nul n'a le droit de priver un enfant, quels que soient son milieu ou sa famille, du trésor de l'espèce humaine.

 

 © Jean Château (1908-1990 - alors professeur à la Faculté des Lettres de Bordeaux), in L’Éducation n° 7 du 16 février 1961

 


 

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