Cette étude fait suite à celle publiée antérieurement dans le même hebdomadaire, et qui s'intéressait au Grand Meaulnes d'Alain-Fournier (étude qui se trouve aussi sur ce site). Il s'agit ici de l'analyse du personnage de David Silbermann, créé par Jacques de Lacretelle.

 

"Si Jacques de Lacretelle n'avait peint ce David de quinze ans, derrière lequel s'en profilent tant d'autres, hantés comme lui du feu de l'Absolu, une figure manquerait, non des moins émouvantes, à la famille spirituelle française, la figure tourmentée et se tourmentant soi-même d'un de ces jeunes lévites ayant soif de l'avenir, à propos desquels Renan notait déjà dans l'Histoire d'Israël : "Le fond de la haute moralité de ce peuple, c'est l'inassouvi".

M. Rat

 

 

 

Jean-Jacques, dans ses Confessions, et Marmontel - ce fils de Voltaire (dont je rapproche exprès le nom de celui de Rousseau), dans ses Mémoires, ont évoqué tous deux, l'un, avec son troublant et son trouble génie, son enfance vagabonde, l'autre, non sans talent, ses années heureuses et studieuses de petit Auvergnat fort avide d'arriver. Dans les magiques Mémoires d'outre-tombe revit sur la grève malouine, face à la mer sans cesse renouvelée , comme par les bois, les landes, les bruyères de Combourg, l'enfant sauvage que fut d'abord Châteaubriand. Lamartine, Michelet, George Sand ont à peine romancé l'histoire de leur adolescence urbaine ou paysanne. La trilogie de Vallès. Le Petit Chose de Daudet, Le Roman d'un enfant de Loti, Poil de Carotte de Renard sont des autobiographies déguisées. Renan et France trouvèrent l'un et l'autre le refuge le plus doux de l'âge mûr et de la vieillesse dans l'alibi de leurs lointains souvenirs. Autour d'un épisode, parfois mince, de leurs vacances ou de leur vie scolaire, un Henri de Régnier, une Colette, un Boylesve. à Paray-le-Monial, à Saint-Sauveur-en-Puisaye ou à La Haye-Descartes ont noué en guirlande les jeux du "jeune homme sage", de "Claudine" et de ses jeunes compagnes et de "l'enfant à la balustrade". Tous se sont peints eux-mêmes, directement ou non.

M. de Lacretelle, lui, écrivant Silbermann, a voulu être, ce me semble, moins le mémorialiste ou le romancier de soi-même (et c'est ce qu'il sied avant tout de noter) que le témoin attentif et lucide, j'irai jusqu'à dire le reporter, jansonde deux années de son adolescence, lorsqu'il y a un demi-siècle, il suivait, en troisième, puis en seconde, les cours de Janson, et qu'au brillant lycée de la rue de la Pompe celui de ses camarades dont le nom est le titre du volume fut le centre d'un pénible drame.

L'auteur, en peignant dans David Silbermann un lycéen juif, en se crayonnant lui-même (d'ascendance maternelle huguenote) sous les traits d'un jeune protestant, et en faisant du troisième protagoniste de son roman un jeune "national-catholique", a sans doute beaucoup schématisé, et beaucoup accusé aussi le caractère de ses personnages ; mais n'est-ce pas la loi même de l'art ? Et Molière au théâtre, La Bruyère dans ses portraits célèbres, Voltaire dans ses contes, et sans parler de Balzac ou de Flaubert (M. Homais) dans le roman, un Constant, un Mérimée lui-même, dans leurs œuvres pourtant linéaires, n'ont-ils pas, les faisant un peu plus gros que nature, donné à leurs "ténors" le relief nécessaire ? France n'a-t-il pas de traits véridiques, mais accumulés à plaisir, composé (j'emploie le mot dans son sens théâtral) l'Évariste Gamelin des Dieux ont soif ? Proust gonflé son Charlus ? Mauriac poussé au noir ses Péloueyre et sa Pharisienne ? C'est le droit et le devoir d'un habile écrivain, s'il demeure dans la vraisemblance, que de donner à ses créatures une dimension qui les rende plus vivantes que les modèles eux-mêmes dont l'auteur a pu s'inspirer et de les hausser jusqu'au type. Le Silbermann de M. de Lacretelle est vrai, mais d'une vérité d'amalgames, comme est vrai le cadre où il évolue et vraie sans doute l'histoire ou l'anecdote dont il est la triste victime.

Mais c'est moins par l'évocation d'un grand lycée, de clientèle alors très cosmopolite, aristocratique et grand-bourgeoise(1), moins par l' "histoire" d'un adolescent, brimé, persécuté pour des raisons raciales(2) et contraint finalement d'abandonner la place, oui, c'est moins pour ce témoignage historique et documentaire, dont la valeur déjà n'est pas niable, que pour le portrait de son David que M. de Lacretelle ici nous intéresse. Dans une galerie d'adolescents du siècle, ou plutôt du demi-siècle — hallucinant de "présence", singulier par son relief et, comme dit l'autre, et "criant la vérité" — Silbermann brille au premier rang.

M. de Lacretelle, pour le mieux peindre, l'a créé de toutes pièces, de pièces empruntées, si j'ose dire, à maints écoliers juifs qu'il a pu connaître et observer — qu'il les aimât ou non — prenant à l'un son arrogance et son manque de tact, à l'autre, tout au contraire, son humilité de chien battu, sa nervosité, sa fébrilité à celui-là, sa précocité à cet autre, à plusieurs, à beaucoup, cette mémoire instinctive latente, héréditaire, des malheurs de la race, que Péguy trouve si caractéristique de l'âme juive, lorsqu'il écrit dans Notre jeunesse et à propos de Bernard Lazare : "Je connais bien ce peuple. Il n'a pas sur la peau un point qui ne soit pas douloureux, où il n'y ait un ancien bleu, une ancienne contusion, une douleur sourde, la mémoire d'une douleur sourde, une cicatrice, une blessure, une meurtrissure d'Orient ou d'Occident".

Je n'ai pas reçu les confidences de M. de Lacretelle, mais il est évident qu'il y a plusieurs modèles partiels de Silbermann, et non pas un modèle unique. Pour mieux me faire comprendre, il est bien certain qu'il a songé à cet inoubliable Henri Franck, jeune normalien mort à vingt-trois ans, qui fut son camarade dans la classe d'André Bellessort et qui, disciple de Frédéric Rauh, grand admirateur de Nietzsche... et de Barrès, écrivait au terme de sa vie sa tristesse d'être malade en un temps, disait-il, "où il est si intéressant d'être à la fois professeur, juif et Français". Paroles que reproduit presque textuellement Silbermann, lorsque "avec ce petit battement de narines qui décelait chez lui un mouvement d'orgueil", il déclare une fois dans le roman : "Oh ! je ne renie pas mon origine. au contraire : être juif et Français, je ne crois pas qu'il y ait une condition plus favorable pour accomplir de grandes choses".

Seulement, de ce fils des prophètes et qui dansait devant l'Arche(3), de cet Henri Franck, que Mme de Noailles qui l'aima et qui en a mieux parlé que personne appelle "le frère léger et juvénile de David chargé d'orages et de Booz endormi", de celui qui nota que les chants des synagogues, même quand ils sont des psaumes qui bondissent, "jamais n'abandonnent l'inquiétude dont ils sont obsédés", M. de Lacretelle ne prête à Silbermann que quelques traits épars.

C'est un autre, et nous ne savons lequel, qui lui procure l'image physique de son héros, son teint pâle tirant sur le jaune, ses yeux, ses sourcils noirs, ses lèvres charnues et rouges, sa pomme d'Adam saillante ; — un autre ou peut-être le même qui lui fournit son attitude en classe, lorsque, immobile et la lèvre pendante, quand un rayon de soleil éclairait son profil, Silbermann ressemblait à ces petits lézards que la chaleur fait sortir d'une fente et qui viennent, la tête allongée, avec un battement inquiet du cou, "surveiller la race des humains".

Il va sans dire que plus que l'image visible de David Silbermann (car il fallait bien qu'il en eût une), son portrait moral individuel nous touche, qui le différencie de ses camarades de classe, soulignant son brio, sa confiance en lui-même, entrecoupée de prompts découragements, une perpétuelle, tenace inquiétude, un désir de briller, de primer, de s'imposer ou parfois de s'insinuer, un grand appétit de disputes et de batailles verbales, un amour mystique des idées, traversé de cette idée suprême et primordiale que toute idée est creuse qui n'est pas efficace, et que le rêve doit rejoindre les choses.

"La maigreur, a dit Barrès, en parlant de la philosophie juive, élégance d'une pensée née sous le palmier". Oui, mais c'est bien plutôt, comme l'observent l'auteur de Silbermann et Henri Franck, la maigreur d'un énergumène, d'un coureur exalté qui traverse un désert pour toucher le Messie...

Si la course, la course contrariée de Silbermann, aboutit à un échec (car — ainsi l'a voulu M. de Lacretelle — il fuit Janson, Paris pour l'Amérique, où il escompte sa revanche, il n'y trouve finalement que la ruine de son grand rêve), il n'en faut rien conclure sinon que la réussite, même quand d'une déception on tente orgueilleusement de faire étape vers le but, est difficile et rare.

Au reste, lorsque, à trente-cinq ans, il meurt inapaisé(4), ayant peut-être le muet ravissement ou la consolation d'être le plus malheureux des Juifs, le David Silbermann de M. de Lacretelle n'intéresse plus guère notre propos. Mais un trait, que je crois capital, mérite qu'on le souligne, car il est fort bien vu, en cet adolescent aux frêles épaules et au visage mobile, plein d'angoisse et de ferveur brûlante, qui crut comme beaucoup de ceux de son peuple "nés en France et participant d'elle", retrouver par l'étude et la méditation le sens même de son origine.

Si Jacques de Lacretelle n'avait peint ce David de quinze ans, derrière lequel s'en profilent tant d'autres, hantés comme lui du feu de l'Absolu, une figure manquerait, non des moins émouvantes, à la famille spirituelle française, la figure tourmentée et se tourmentant soi-même d'un de ces jeunes lévites ayant soif de l'avenir, à propos desquels Renan notait déjà dans l'Histoire d'Israël : "Le fond de la haute moralité de ce peuple, c'est l'inassouvi". Parole vérifiée par Péguy dans Notre jeunesse, par les Tharaud "à l'ombre de la Croix" et qui pourrait être mise en exergue au portrait de David Silbermann(5).

 

Notes

(1) La population de Janson, encore que bigarrée, a évolué depuis vers un type plus standard.
(2) Silbermann se passe — est-il besoin de le rappeler ici ? — au moment où, à Paris, les remous de l'affaire Dreyfus battaient encore les murs de nos maisons scolaires et même y pénétraient.
(3) Henri Franck, La Danse devant l'Arche, préface de Mme de Noailles, 1 vol. (éd. de la Nouvelle Revue Française, 1912).
(4) Cf. Le Retour de Silbermann, suite et épilogue du premier Silbermann.
(5) Silbermann parut en 1922, vingt ans après le drame qu'il rapporte, vingt ans après l'année où dans une troisième de Janson Henri Franck, camarade de Jacques de Lacretelle, obtenait le 1er prix de français "sous la férule" du maître éminent qui s'appelait André Bellessort. Au chapitre II du roman, un passage qui illustre bien la manière, incisive et élégante, de M. de Lacretelle, mérite d'être cité, car il ajoute, aussi un trait au portrait de David Silbermann :
"Un jour, une lumière nouvelle fut jetée sur les choses que j'étudiais. Et ce fut grâce à Silbermann. C'était en classe de français. La leçon apprise était la première scène d'Iphigénie. Silbermann, interrogé, se leva et commença de réciter : Oui c'est Agamemnon, c'est ton roi qui t'éveille. Viens, reconnais la voix qui frappe ton oreille.
"Il ne débita pas les vers d'une manière soumise et monotone, ainsi que faisaient la plupart des bons élèves. Il ne les déclama pas non plus avec emphase ; sa diction restait naturelle. Mais elle était si assurée et on y découvrait des subtilités si peu scolaires qu'elle nous surprit tous. Quelques-uns sourirent. Moi je l'écoutais fixement, frappé par une soudaine découverte. Ces mots assemblés, que je reconnaissais pour les avoir vus imprimés et les avoir mis bout à bout mécaniquement, dans ma mémoire, ces mots formaient pour la première fois image en mon esprit. Je m'avisais qu'ils étaient l'expression de faits réels, qu'ils avaient un sens dans la vie courante. Et à mesure que Silbermann poursuivait et que j'entendais le son de sa voix, des idées et des idées germaient dans ma tête d'un terrain jusqu'alors aride. Les scènes d’Iphigénie se composaient, scènes positives qui ne ressemblaient nullement à celles que j'avais vues au théâtre, entre des toiles peintes et sous un éclairage artificiel. J'avais la vision d'un rivage où se trouvait dressé un camp ; les flots, qu'aucun vent n'agitait, glissaient doucement sur le sable ; et là, parmi des tentes à peine distinctes dans le petit jour, deux hommes dont le front était soucieux s'entretenaient.
"Je n'avais pas cru jusque-là que cette représentation vivante et sensible d'une tragédie classique fût possible. Voir remuer un marbre ne m'eût pas moins ému. Je regardais celui qui avait fait le miracle. Silbermann avait dépassé la limite de la leçon, et cependant il continuait de réciter. Son œil pétillait ; sa lèvre était légèrement humide, comme s'il avait en bouche quelque chose de délectable".

Puis-je ajouter qu'André Gide, particulièrement sensible à ce passage — Gide, le plus influençable et le plus "femmelin" (comme dit l'autre) des auteurs, a transposé cette scène dans son roman inachevé, Geneviève :
"Certain jour de concours de récitation j'eus une brusque révélation. Après que plusieurs élèves et moi-même nous eûmes plus au moins péniblement ressassé les stances du Cid, le songe d'Athalie ou le récit de Théramène, sans autre souci que de ne pas trébucher, et comme si ces vers n'eussent été écrits qu'en vue d'exercer notre mémoire, notre maîtresse de français appela Sara : — Quittez votre place, venez devant la chaire et montrez-nous comment on doit lire les vers.
"Sara, sans gêne aucune, s'avança, puis face aux élèves, commença de réciter la première scène de Britannicus. Sa voix, plus pleine et plus grave que d'ordinaire, prenait une sonorité que je ne lui connaissais pas encore. Ainsi que les autres élèves, j'avais appris les vers par cœur, notre maîtresse nous les avait commentés, en avait fait valoir les mérites, mais je ne m'étais pas encore avisée de leur beauté. Celle-ci m'apparut soudain à travers la révélation de Sara, et un frisson quasi religieux coula le long de mon dos, me secoua tout entière, tandis que les larmes emplissaient mes yeux. La maîtresse elle-même semblait émue".

 © Maurice Rat, in L’Éducation nationale n° 19 du 27 mai 1954

 


 

Texte soumis aux droits d'auteur - Réservé à un usage privé ou éducatif.

 

 

Quelques articles appartenant à la même catégorie (Cours & Leçons)

 

 

 

Le travail intellectuel - Une expérience
(Écrit le 23 January 1914 par Pierre Villey - Mis en ligne le 30 June 2019 - 4755 lectures)
Fait & Théorie (dissertation philosophique)
(Écrit le 10 October 1970 par Denys d'Arès - Mis en ligne le 1 May 2018 - 6064 lectures)
Bérénice, tragédie "sublime"
(Écrit le 23 September 1958 par Nicolas Wagner - Mis en ligne le 1 April 2021 - 4866 lectures)
L'oeuvre d'art, un coin de nature ?
(Écrit le 23 November 1971 par P. Cuénat - Mis en ligne le 1 May 2017 - 14203 lectures)
L'Art, imitation de la Nature ?
(Écrit le 23 November 1971 par *** - Mis en ligne le 24 June 2017 - 24676 lectures)
Le personnage de roman - Dis-moi ce que tu regardes...
(Écrit le 15 August 2017 par A. Cassou-N. & S. Hébert - Mis en ligne le 1 August 2023 - 352 lectures)
Alain-Fournier en 1905
(Écrit le 6 May 1954 par R. Ternois - Mis en ligne le 1 May 2022 - 2257 lectures)