Une lumineuse et savante "explication de texte" due à la plume et à l'esprit de l'Inspecteur général Pierre Clarac : Montaigne, dans toute l'étendue de sa culture, lecteur attentif de Sénèque...

 

Tout en semblant parler de la vie solitaire en général, Montaigne ne pense qu'à lui-même et à la résolution qu'il vient de prendre, de se fixer en son château pour consacrer "ces douces retraites à sa liberté, à sa tranquillité et à ses loisirs".

P. Clarac

 

 

 

 

Explication d'une page de Montaigne (Essais 1, XXXIX, texte de 1580)

 

Détachée de l'ouvrage auquel elle appartient, une page, même si elle semble offrir un sens complet, risque d'être comprise tout de travers. On a beau l'étudier à la loupe en toutes ses parties : si l'on n'épouse pas le mouvement de pensée qui lui a donné naissance, on ne peut distinguer l'essentiel de l'accessoire ; les plans sont confondus ; les perspectives, faussées. Avec Montaigne surtout, cette précaution est nécessaire : pour saisir les thèmes qui s'entrecroisent dans chaque paragraphe d'un "essai", il faut les avoir d'abord distingués et suivis à travers l'essai tout entier.

La page que nous nous proposons d'expliquer, appartient au chapitre De la solitude. Si on le lit dans le texte de 1580, ce chapitre éclaire un moment important de la vie de Montaigne. Les citations et souvenirs de Sénèque qui y abondent, ainsi que la place qu'il occupe dans l'ouvrage, ont fait penser que sa composition, ou du moins sa rédaction première, remontait aux environs de 1572(1). Ces raisons externes ne font que confirmer l'impression qui se dégage avec évidence d'une lecture attentive. Tout en semblant parler de la vie solitaire en général, Montaigne ne pense qu'à lui-même et à la résolution qu'il vient de prendre, de se fixer en son château pour consacrer "ces douces retraites à sa liberté, à sa tranquillité et à ses loisirs"(2). Dès la première phrase, il indique clairement qu'il n'entend pas comparer dans l'abstrait, comme tant d'autres l'ont fait avant lui, "la vie solitaire à l'active". Pour lui, son choix est fait. Mais, jusque dans sa retraite, que d'ennemis de sa liberté et de son repos ! "Il n'y a guère moins de tourment au gouvernement d'une famille qu'en un État entier"(3). "Or, puisque nous entreprenons de vivre seuls..." Le nous, dans tout ce développement, n'est que le masque du je. Qui en douterait, serait bien empêché d'expliquer les phrases qui suivent : "Or, c'est assez vécu pour autrui ; vivons pour nous au moins ce bout de vie(4)... Puisque Dieu nous donne loisir de disposer de notre délogement, préparons-nous-y, plions bagage...". Ces impératifs ne peuvent s'adresser qu'à des lecteurs qui, ayant l'âge de Montaigne, auraient pris la même décision que lui. Ils s'adressent donc d'abord à Montaigne lui-même.

Le programme qu'il se trace est simple en apparence : pour se préparer à la mort, il se détachera à l'avance de tout ce dont elle doit bientôt le séparer. Mais il n'est pas l'homme des solutions extrêmes. Il ne se sent pas plus de penchant pour la mortification chrétienne que pour la rigueur stoïcienne. En l'une comme en l'autre, il soupçonne un calcul : calcul intéressé chez le dévot ("pour, par le tourment de cette vie, en acquérir la béatitude d'une autre"), calcul inspiré par la peur chez le philosophe ("pour, s'étant logés en la plus basse marche, se mettre en sûreté de nouvelle chute"). Au détachement absolu, héroïque ou trop adroit, il préfèrera de prudents compromis. Il se prêtera, sans se donner, à l'amitié, au "ménage", aux exercices, à la lecture. Tout plaisir est tyrannique ; il goûtera pourtant, "avec modération", ceux que la vie lui garde encore. À la gloire seule il fermera obstinément l'oreille, peut-être parce que, de toutes les sirènes de sa solitude, est-ce contre elle que son cœur est le moins défendu.

Quelques remarques se dégagent d'elles-mêmes de ce résumé trop sommaire. On dit, et non sans apparence, que les "essais" de la première période sont les moins personnels. Or, celui-ci, qui remonte peut-être à 1571, n'est  qu'une longue confidence. Le problème que Montaigne étudie devant nous, est précisément celui qu'il doit résoudre pour son compte ; à une heure décisive de sa vie, il nous livre ses plus intimes pensées.

Celui qui raillera la superbe de notre raison, se flatte ici de "former" sa vie "aux règles de la raison", de "l'ordonner et ranger par préméditation et discours". Il perdra cette assurance ; jamais pourtant il n'admettra que l'inconstance universelle soit une excuse au dérèglement, et il s'appliquera, jusqu'au dernier jour, à mettre de l'ordre dans sa pensée et sa conduite.

Enfin, la première période de la composition des Essais a été parfois appelée "stoïcienne". Mais dans notre chapitre, Montaigne se refuse à imiter la "vertu excessive" de ceux qui se flattent d'avoir "l'âme forte et vigoureuse". Les préceptes qu'il entend suivre, il les fixera lui-même, sans les emprunter à aucune école. Ils doivent, en effet, être adaptés exactement à sa nature et à son âge(5). L'éloge du pauvre qui mendie à sa porte, annonce le couplet anti-stoïcien du livre III sur la sagesse des paysans. Sans doute, puise-t-il dans Sénèque anecdotes et sentences ; mais la leçon sur laquelle s'achève l'essai, est présentée sous le patronage commun de Sénèque et d'Épicure : éclectisme bien significatif ! Les, mots d'"aise" et de "plaisir" ici reviennent sans cesse. "La gaieté et la santé" sont "nos meilleures pièces". À une époque où le projet des Essais est à peine formé, Montaigne pense déjà que l'homme n'a pas tant le droit que le devoir d'être heureux.


Il n'y aura pour nous de "vraie solitude" que si nous ne dépendons plus de la fortune, si notre contentement n'est pas "asservi à la puissance d'autrui" et si nous savons "prendre notre ordinaire entretien de nous à nous-mêmes". Montaigne décrit ce dédoublement de l'âme avec une précision qui atteste déjà une riche expérience de la vie intérieure : "Nous avons une âme contournable en soi-même ; elle se peut faire compagnie ; elle a de quoi assaillir et de quoi défendre, de quoi recevoir et de quoi donner". Ici commence notre extrait.

 

En nos actions accoutumées, de mille il n'en est pas une qui nous regarde. Celui que tu vois grimpant contremont les ruines de ce mur, furieux et hors de soi, en butte de tant de harquebouzades, et cet autre, tout cicatricé, transi et pâle de faim, délibéré de crever plutôt que de lui ouvrir la porte, penses-tu qu'ils y soient pour eux ? Pour tel, à l'aventure, qu'ils ne virent oncques, et qui ne se donne nulle peine de leur fait, plongé cependant en l'oisiveté et aux délices. Cestui-ci, tout pituiteux, chassieux et crasseux, que tu vois sortir après minuit d'un étude, penses-tu qu'il cherche parmi les livres comme il se rendra plus homme de bien, plus content et plus sage ? Nulles nouvelles. Il y mourra, ou il apprendra à la postérité la mesure des vers de Plaute et la vraie orthographie d'un mot latin. Qui ne contrechange volontiers la santé, le repos et la vie à la réputation et à la gloire, la plus inutile, vaine et fausse monnaie qui soit en notre usage ? Notre mort ne nous faisait pas assez de peur ; chargeons-nous encore de celle de nos femmes, de nos enfants et de nos gens. Nos affaires ne nous donnaient pas assez de peine ; prenons encore à nous tourmenter et rompre la tête de ceux de nos voisins et amis.

Vah ! quemquamne hominem in animum instituere, aut
parare, quod sit carius quam ipse est sibi ?

Or, c'est assez vécu pour autrui, vivons pour nous au moins ce bout de vie. Ramenons à nous et à notre vrai profit nos cogitations et nos intentions. Ce n'est pas une légère partie que de faire sûrement sa retraite ; elle nous empêche assez, sans y mêler d'autres entreprises. Puisque Dieu nous donne loisir de disposer de notre délogement, préparons-nous-y, plions bagage, prenons de bonne heure congé de la compagnie, dépêtrons-nous de ces violentes prises qui nous engagent ailleurs et éloignent de nous. Il faut dénouer ces obligations si fortes, et meshuy aimer ceci et cela, mais n'épouser rien que soi. C'est-à-dire : le reste soit à nous, mais non pas joint et collé en façon qu'on ne le puisse déprendre sans nous écorcher et arracher ensemble quelque pièce du nôtre. La plus grande chose du monde, c'est de savoir être à soi.

 


LES VARIANTES

 

Nous venons de reproduire le texte de 1580, sauf en un point où il est manifestement fautif : à la ligne 4 il donne "tel aventure", version absurde, rectifiée dès 1582 et dans toutes les éditions suivantes.

Une seule correction en 1588 : "aucune peine" à la ligne 4, au lieu de "nulle peine". On trouvera dans le Lexique de l'édition "municipale" beaucoup d'autres exemples de la même correction.

Sur l'exemplaire de Bordeaux enfin, deux changements et une addition. À la ligne 8, la correcte "orthographie" est remplacée par "orthographe" qui, à la fin du siècle, commence à s'imposer. — Ligne 16, "à notre vrai profit" est corrigé en "à notre aise" et "nos cogitations" en "nos pensées". Il n'est pas sûr que Montaigne ait renoncé au mot "cogitations" parce qu'il le jugeait pédant et scolastique ; ce mot revient souvent dans les additions de l'exemplaire de Bordeaux. Peut-être une raison d'euphonie a-t-elle joué ici. Quant au mot "aise", très cher à Montaigne à la fin de sa vie, il l'avait déjà employé dès 1580 à la deuxième page de cet essai ; mais il lui plaît de le répéter : le contentement de soi, le bonheur sont à ses yeux le meilleur "profit" de l'âme, le signe le plus sûr de son équilibre et de sa sagesse. — L'addition est du plus grand intérêt. Elle vient s'insérer aussitôt après la citation de Térence : "La solitude me semble avoir plus d'apparence et [de] raison à ceux qui ont donné au monde leur âge plus actif et fleurissant, suivant l'exemple de Thalès. C'est assez vécu..." (Or a été supprimé). Sans doute, Montaigne, grand lecteur de Diogène Laërce dans sa vieillesse, s'inspire-t-il ici de lui. On lit, en effet, dans la traduction latine, au début de la Vie de Thalès : "Post reipublicae negotia sese ad contemplandam rerum naturam transtulit". Mais l'addition semble marquer aussi un retour de Montaigne sur lui-même. Au seuil de la soixantaine, relisant les pages où, près de vingt ans auparavant, il faisait vœu de solitude, il doit convenir qu'il n'a pas tenu son engagement. Jamais sa vie n'a été moins retirée, plus mêlée à la politique et à la diplomatie de son temps, qu'après 1574 et surtout entre 1580 et 1588. Au fond, il ne semble pas se repentir de s'être à nouveau donné au monde, après avoir fait serment de le fuir. On dirait que la "vie active" ne lui apparaît plus en soi préférable à la "solitaire", ni d'une essence plus noble. À chacune son temps. Il avait cru autrefois souhaiter la solitude ; peut-être maintenant lui semble-t-elle plus qu'un pis-aller.


COMMENTAIRE DE DÉTAIL

 

L. 1. — En nos actions accoutumées : les actions des hommes en général. Montaigne ne distingue pas ici vie active et solitude ; les deux soldats dont il va parler mènent évidemment une vie active, mais l'érudit dont il est ensuite question, semble vivre dans la retraite de son "étude".

qui nous regarde : qui ait pour objet notre "vrai profit", qui tende à nous rendre "plus contents et plus sages".

Celui que tu vois. De fait, Montaigne va mettre les deux soldats sous nos yeux. Il les emprunte à la vie de son temps, à ces guerres civiles dont il ne laisse jamais passer l'occasion de dénoncer la vanité et la malfaisance. — L'impression de réalité est encore accrue par le tour direct de la phrase : Montaigne s'adresse à son lecteur comme à un interlocuteur présent. — Il s'agit du siège d'une place. Voici d'abord l'assaillant.

L. 2. — contremont. Mot fréquent chez Montaigne qui en fait tantôt un adverbe, tantôt, comme ici, une préposition : vers le haut de..., sur... L'assaillant escalade la partie du rempart que l'artillerie ou les machines de siège ont abattue, "ruinée". C'est le moment décisif de l'assaut.

furieux. Au sens latin : égaré, emporté par une colère proche de la démence. "Furieux et hors de soi" s'opposent exactement à la définition que Montaigne donnera de la sagesse : "savoir être à soi". — Le réfléchi soi s'emploiera encore dans la langue classique pour représenter un sujet déterminé.

en butte de. La "butte" est l'éminence de terre sur laquelle on place la cible pour s'exercer au tir. "En butte de" signifie donc : placé comme une cible, exposé aux coups.

harquebouzades (1588 : harquebusades). Il s'agit sans doute ici non de l'arquebuse portative, mais l'arquebuse de croc, arme de rempart, fixée sur un fort étrier de fer, et beaucoup plus lourde. Les assiégés, de leurs abris, concentrent leur tir sur les assaillants, dès que ceux-ci apparaissent.

cet autre : l'assiégé.

cicatricé. Commentant le vers 71 de l'épitre IV de Boileau, Brossette distingue cicatrisé ("se dit d'une plaie qui commence à se fermer") et cicatricé ("couvert de cicatrices, recousu en divers endroits"). Le siège a été long : les assiégés ont déjà reçu de nombreuses blessures.

transi. "Transir", c'est, au propre, trépasser. Dès le XVe siècle, transi signifie d'ordinaire : demi-mort de froid. Mais Montaigne prend souvent le mot dans un sens plus général. Ici, il semble que de faim dépende de transi, comme de pâle.

pâle. Après le mot transi, à demi abstrait, voici une note concrète. Celui-ci aussi, on le voit.

délibéré de ou à : fréquent chez Montaigne au sens de : décidé à, résolu à. — L'asyndète marque, comme en latin, une opposition forte. Tout épuisé qu'il soit, cet assiégé n'en est pas moins décidé...

crever. Ce verbe ne s'applique guère aux hommes que lorsque le corps, gonflé au propre ou au figuré, semble devoir éclater (crever de mangeaille, crever d'orgueil). Rien de tel ici. Crever est donc employé, volontairement, comme s'il s'agissait d'une bête. Emploi familier, rare au XVIe siècle, il me semble, et d'une grande énergie.

lui ouvrir la porte : livrer la place à l'assaillant (allusion peut-être à la remise des clefs).

L. 4. — qu'ils y soient : qu'ils soient l'un et l'autre dans cette fureur et dans ce danger. Tour vigoureux de la langue parlée.

pour eux : à la fois pour leur "vrai profit" (leur amendement moral) et pour leur "aise" (leur bonheur).

Pour tel. Encore ici l'opposition forte marquée par l'asyndète.

à l'aventure (= peut-être) semble porter non sur tel, mais sur  la relative qui suit ( que peut-être ils n'ont jamais vu).

qui ne se donne... : qui ne s'inquiète en rien de ce qui les concerne. — L'indignation de Montaigne, à demi contenue jusqu'ici, éclate à la fin de cette phrase. D'où une certaine exagération dans le ton (plongé, délices).

L. 5. — Cestui-ci : Sénèque avait déjà dénoncé la vanité des artes liberales, des études qui ne tendent qu'à satisfaire la curiosité de l'esprit, et en rendent pas meilleurs ceux qui s'y adonnent (cf., par exemple, De brevitate vitae, ch. XIII). Ce thème s'accorde aussi à quelques-unes des tendances profondes de Montaigne, en particulier à son mépris de gentilhomme pour les savantas. Mais le pédant de Sénèque n'était qu'un maniaque de l'érudition. Celui de Montaigne, comme les soldats qu'il vient de silhouetter, est l'esclave de l'opinion d'autrui : il sacrifie son bonheur et son "vrai profit" à la recherche de la gloire. C'est par ce biais que la critique du pédant se rattache à l'idée générale du passage. — Montaigne, enfin, a cédé au plaisir de faire un portrait. Celui des soldats était d'un réalisme sobre et dramatique. Ici, l'extérieur ridicule du personnage est emprunté à la tradition bernesque.

pituiteux, chassieux : à cause de la vie malsaine qu'il mène, enfermé dans son "étude". De même, le pédant de Régnier (satire X), imité de Caporali, aura, un "teint jaune, enfumé, de couleur de malade..., des yeux bordés de rouge", une bouche qui "bave".

crasseux. Caporali et Régnier ne tarissent pas sur la saleté de la robe de leur pédant.

L. 6. — que tu vois : cf. L. 1.

d'un étude. Le mot est masculin, en général, au XVIe siècle et au début du XVIIe. Dans son commentaire de Desportes, Malherbe distinguera "étude pour un lieu où l'on étudie", qui est féminin, et "étude pour travail d'étudier", qui est masculin. Ici, le mot est masculin avec le premier sens. Pour ce sens, cf. l'expression scolaire, "travail à faire en étude".

comme : comment.

L. 7. — content : satisfait, exempt de désirs, jouissant de la paix de l'âme.

Nulles nouvelles équivaut à : ils ne se soucient point de cela, ils ne s'en informent point. Expression très fréquente chez Montaigne. Cf. I, xx : "Ils vont, ils viennent, ils trottent, ils dansent ; de mort, nulles nouvelles".

Il y mourra : il se tuera dans ses vaines recherches... Entendez : seule la mort pourra l'empêcher d'apprendre...

Il apprendra à la postérité... la mesure des vers de Plaute : chute piteuse après une annonce emphatique. — Cf.  XXVI : "... Ceux qui cherchent si le futur du verbe βάλλω a double λ, ou qui cherchent la dérivation des comparatifs χείρων et βελτίων..".. Exemples analogues dans Sénèque (De brevitate vitae, XIII). Ce mépris de toutes recherches érudites s'accorde assez mal avec le goût si vif de Montaigne pour les livres des anciens. Même à qui ne les lit que pour son plaisir ou son profit moral, il n'est pas inutile que celui qui les a publiés ait respecté l'orthographe des mots et la mesure des vers.

contrechange à : échange contre, pour.

L. 9. — le repos : le loisir fécond (otium), bien différent de l'"oisiveté ennuyeuse" dont Montaigne parle plus haut.

et la vie : et même la vie.

monnaie : ce qui nous paie de nos peines (ce mot est souvent employé au figuré par Montaigne). — Noter l'abondance des adjectifs, la violence du ton. Montaigne, en qui commence à se préciser le dessein d'écrire, semble se mettre lui-même en garde contre la tentation de la gloire (cf., à la fin de l'essai, le couplet contre Cicéron et Pline).

L. 10. — Notre mort. Si le bien suprême est la paix de l'âme, y renoncer pour sa propre gloire n'est pas moins absurde que d'y renoncer pour la gloire d'un autre : le soldat et le pédant sont donc également fous. Mais pourquoi aller chercher si loin des exemples ? Montaigne pense à lui, dans son château, parmi les siens. Il perdrait tout le bénéfice de sa retraite, s'il ne s'affranchissait des tracas et de la peur.

assez de peur : peur déjà en elle-même bien déraisonnable, et dont Montaigne veut se délivrer en relâchant tous les liens qui l'unissent à la vie.

L. 11. — de celle : de la mort (entendez  : de la peur de la mort...).

nos femmes  : pluriel assez remarquable. Montaigne s'applique à donner un tour général à des réflexions qu'il fait d'abord pour lui-même. Il n'entend pas renoncer aux affections naturelles (voir la suite), mais seulement "dénouer ces obligations si fortes" qui troublent l'âme pendant la vie et la rendent lâche devant la mort. Il reste bien en deçà du détachement philosophique ou de celui de certains dévots qui prenaient à la lettre le verset XIV, 26 de saint Luc.

L. 12. — prenons à : mettons-nous à..., entreprenons de... Exemples nombreux dans les Essais : "Ce peuple prit à se mutiner" (III, iv).

ceux. Le mot affaire ("à faire") est encore souvent masculin (ou plutôt neutre) au XVIe siècle.

L. 13-14. — Citation de Térence (Adelphes I, 1, 13) : "Misère ! qu'un homme loge en son cœur et se donne un objet d'affection auquel il tienne plus qu'à lui-même".

L. 15. — ce bout de vie : voir ci-dessus, note 4.

L. 16. — Nos cogitations et nos intentions : nos pensées et nos désirs.

partie : rôle, entreprise (cf. L. 17 : "sans y mêler d'autres entreprises").

sûrement : en prenant toutes les précautions nécessaires pour que rien ne vienne troubler cette retraite.

L. 17. — Elle nous empêche assez : cette "partie" est assez absorbante, nous donne assez de mal.

sans y mêler.  Le sujet de l'infinitif (nous) n'est pas celui de la principale : cette liberté de construction sera encore habituelle à la langue classique. Mais ici, deux sens sont possibles : ou bien "même si nous n'y mêlons pas", ou bien "pour que nous n'allions pas y mêler". La deuxième interprétation s'accorde mieux, semble-t-il, avec le mouvement du passage.

nous donne loisir de disposer de notre délogement : nous permet de prendre toutes dispositions nécessaires en vue de notre mort (disposer de : faire ce qu'on veut de..., régler à son gré, préparer). — Pour l'accent personnel de cette phrase, voir ci-dessus.

L. 18. — préparons-nous-y. Dans les "essais" de 1588, Montaigne déclare, au contraire, que rien ne sert de se préparer à la mort : "Nous troublons la vie par le soin de la mort... Je ne vis jamais paysan de mes voisins entrer en cogitation de quelle contenance et assurance il passerait cette heure dernière. Nature lui apprend à ne songer à la mort que quand il meurt. Et lors, il y a meilleure grâce qu'Aristote, lequel la mort presse doublement, et par elle, et par une si longue prévoyance" (III, XII).

plions bagage. Reprise de l'image contenue dans le mot "délogement".

L. 19. — dépêtrons-nous : dégageons-nous (empêtrer, c'est proprement mettre une entrave aux bêtes qui paissent ; du bas latin pastoria : entrave).

ces violentes prises : tout ce qui nous retient captifs malgré nous (en nous faisant violence).

nous engagent ailleurs : nous font dépendre de ce qui nous est étranger, nous détournent de nous-mêmes, de notre "vrai profit".

L. 20. — obligations : liens (image déjà implicitement contenue dans les mots prises, engagent).

meshuy : mot déjà vieilli à la fin du XVIe siècle ; Montaigne, après 1580, l'a souvent remplacé par "désormais".

ceci et cela. Non pas : n'importe quoi, au hasard. Les démonstratifs ont ici leur valeur propre. Un choix judicieux est nécessaire. Cf. La Fontaine, Le Philosophe Scythe : le sage jardinier grec

Ébranchait, émondait ôtait ceci, cela,
corrigeant partout la nature.

 

Le Scythe "indiscret", au contraire, "tronque son verger", sans choisir. — Noter cette atténuation apportée par Montaigne, dès 1580, à la dureté des dernières phrases du paragraphe précédent.

L. 21. — le reste soit : subjonctif impératif. — La suite de la phrase est presque traduite de Sénèque (Ep. à Lucilius, 74) : "Omnia ista nobis accedant, non haereant, ut, si abducantur, sine ulla nostra laceratione discedant".

déprendre : séparer, détacher.

L. 22. —écorcher. On pense à la tunique de Nessus.

et arracher ensemble : et sans arracher en même temps.

pièce : partie d'un tout (mot cher à Montaigne).

du nôtre : de ce qui est à nous. (Il ne serait pas impossible d'ailleurs que ce pronom possessif fût, en réalité, dans la pensée de Montaigne, un pronom personnel, calqué sur le génitif latin nostri, nostrum, et signifiant : de nous-mêmes). 

L. 23. — Être à soi : ne dépendre que de sa raison et de sa volonté. Formule stoïcienne qui annonce Descartes et Corneille. 

 

 

CONCLUSION

 

Lorsqu'il écrit cette page, Montaigne approche de la quarantaine. C'était alors le seuil de la vieillesse. Il avait dû souvent parler avec La Boétie de l'intervalle que doit mettre le sage entre la vie et la mort. Même s'il n'a d'abord cédé, en résignant sa charge, qu'au dépit d'une ambition déçue, il profitera de sa retraite pour essayer de régler sa vie intérieure. Jusqu'au dernier jour, son plus haut désir sera de garder, en un temps de fanatisme et de cruauté, un esprit libre et une bonne conscience. Il croit, en outre, à cette date, qu'on peut, par une discipline rationnelle, se préparer à la mort. Il s'appliquera donc à se détacher de la vie et semblera parfois prendre à son compte les maximes les plus dures du stoïcisme ou de l'ascétisme. En fait, il se sait "né à la société et à l'amitié" (III, III). Il n'a que trop de pente à se donner et de peine à se reprendre(6). C'est pour s'avertir qu'il prend ce ton bougon. À peine d'ailleurs a-t-il parlé si rudement qu'il en revient à des sentiments plus humains. Il aimera les siens et tout ce qui lui paraîtra digne d'être aimé, mais en s'appliquant à "ménager sa volonté". Il n'aspire pas à l'ataraxie, mais à l'aise. Cette retraite, qui devait n'être qu'une préparation à la mort, il s'arrangera pour qu'elle ne soit en elle-même ni "pénible ni ennuyeuse". Mais le bonheur "dépend du goût particulier d'un chacun". Pour "ordonner sa vie", il faut d'abord essayer de se connaître...

Le style de cette page, sans doute l'une des plus anciennes des Essais, frappe surtout par sa diversité. Montaigne emprunte des images à Sénèque, et en crée à son exemple ; il a, comme lui, le goût des raccourcis d'expression, des oppositions, des sentences. Style d'homme sensible qui se flatte bien en vain de posséder un "privilège d'insensibilité". Ses deux silhouettes de soldats sont vivantes, parce que les traits en sont heureusement choisis, mais surtout parce que Montaigne nous communique le frémissement de son indignation et de sa pitié. L'ironie, ensuite, se mêle au sérieux : ironie amusée dans la caricature du pédant, puis progressivement plus amère. La deuxième partie du texte est grave, au contraire, d'une gravité sereine pour parler de la mort, d'une gravité héroïque pour formuler l'idéal de maîtrise intérieure auquel, à travers ses variations, Montaigne sera toujours fidèle.

 

Notes

 

(1) Cf. édition "municipale", tome IV, p. 120. "Rien ne prouve d'ailleurs, précise Villey, que l'essai n'a pas subi dans la suite [entendez : entre 1 572 et 1 580] de notables additions".
(2) "Istas sedes et dulces latebras avitasque libertati suae tranquillitatique et otio consecravit" (Inscription datée du 28 février 1571 et peinte, dans la tour de Montaigne, au mur du "cabinet poli" attenant à la librairie). Les traductions que donnent de cette inscription Bonnefon, Armaingaud, Thibaudet, etc. ne semblent pas satisfaisantes. À nous en tenir au texte, d'ailleurs peu sûr, adopté par eux, il est évident que exigat dépend de ubi et a pour complément quantillum... spatii : "Montaigne s'est retiré dans le sein des doctes Vierges pour y passer le temps qui lui restera à vivre, si du moins les destins le permettent". Quant à l'accusatif sedes, il se rattache à consecravit, tout comme latebras. — Notons que, dans l'inscription, Montaigne ne parle que de sa liberté, de sa tranquillité, de son repos et des Muses. De même, dans notre essai, il envisage une vraie retraite, sans autre compagnie que son entourage immédiat, dont il se rendra d'ailleurs aussi indépendant que possible. Or, dès 1574, à la requête du duc de Montpensier, il se laissera à nouveau engager dans la vie active. Notre essai paraît antérieur à cette date.
(3) Le mot famille est pris ici dans un sens très large ; mais il est question à plusieurs reprises des enfants dans notre essai. Marié depuis 1565, Montaigne ne fit l'épreuve des joies et des douleurs de la paternité qu'à l'époque où il semble avoir écrit ce chapitre De la solitude : son   premier   enfant,   une fille qui devait mourir à deux mois, naquit en 1570. Il eut ensuite Léonor (28 octobre 1571), puis, entre 1573 et 1583, quatre autres filles qui, elles, ne survivront pas.
(4) "Ce bout de vie" semble traduire un passage de l'inscription citée plus haut : "quantillum id tamen superabit decursi multa jam parte spatii".
(5) C'est bien dans le texte de 1580, et non dans les marges de l'exemplaire de Bordeaux, que se trouvent ces lignes sur les "commodités corporelles" encore permises à la vieillesse : "Il faut retenir à tout nos dents et nos griffes l'usage des plaisirs de la vie que nos ans nous arrachent des poings les uns après les autres, et les allonger de toute notre puissance".
(6) Il n'en veut pas convenir. Ici même, il répète qu'il a "l'appréhension molle et lâche... par naturelle condition et par discours". Par "discours", c'est-à-dire par raison, certainement. Par naturelle condition ? Les Essais montrent, au contraire, combien, de lui-même, il est sensible, prompt à se confier et à se livrer. Son âme est toujours prête, "pour léger sujet qu'on lui donne, à s'y embesogner de toute sa force" (III, iii). "Les passions... me sont difficiles à modérer" (III, x). Aussi se tient-il sur ses gardes.

 

 

© Pierre Clarac (1894-1986), in L’Information littéraire n° 2, mars-avril 1961.

 


 

Texte soumis aux droits d'auteur - Réservé à un usage privé ou éducatif.

 

 

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(Écrit le 1 décembre 1938 par J. Lacroix - Mis en ligne le 1 juillet 2020 - 4683 hits)