La Mort des autres

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En... mai 1968, Jean Guéhenno, l'auteur de la déchirante Orange de Noël, publia un livre de réflexions sur et contre la guerre (celle de 14-18, qu'il avait connue d'un bout à l'autre), conçu à partir de lettres de combattants adressées à l'arrière. Ce livre est tout aussitôt tombé dans l'oubli, les braillards de mai et leurs slogans toxiques sauraient peut-être vous expliquer pourquoi.
Aussi, il m'est apparu que pour ce onze novembre, une nouvelle chance pouvait lui être offerte - d'où ces quelques extraits qui suggèreront, du moins c'est mon souhait, d'avoir à se reporter à l’œuvre intégrale.
Un beau texte n'arrivant pas seul, j'effectue un rapprochement avec le magnifique poème d'Aragon, "La guerre et ce qui s'ensuivit", dont je mets en ligne ce même jour un long extrait, et auquel on pourra se reporter.

 

"Je vois par ta lettre du 11 que tu as appris avant moi la triste nouvelle pour Pierre. Il n'y avait pas à craindre de me l'annoncer : j'en ai un chagrin très grand, mais cela ne dérange pas mon service. Dans la journée, j'évite d'y penser et je plaisante comme d'habitude avec mes camarades. C'est la nuit, pendant mes quatre heures de quart, que je me rappelle les choses de mon ami et je pleure tout mon saoul dans le gourbi. Nous avons eu tant de belles joies ensemble, depuis cinq ans, et tant d'intimité sans arrière-pensée. Il ne me semblait pas que celui-là pût nous quitter".
(Marcel Étévé, Journal d'un combattant, 13 août 1915, à sa mère).

"Il s'agit seulement d'une génération d'hommes qui, bien qu'ayant pu échapper au massacre, n'en ont pas moins été anéantis par la guerre"
(Erich Maria Remarque, Im Westen nichts Neues, 1929).

 

 

Changer la vie, dont on n'a pas oublié le succès, était un récit pathétique. La Mort des autres, que voici, est un livre à la fois violent et généreux, une méditation passionnée. La mort des autres, c'est la guerre. Ceux qui ne la font pas mais seulement la regardent faire peuvent seuls en parler sur le ton de la célébration. Cinquante ans après, Jean Guéhenno déclare n'en être pas encore guéri et le ressouvenir provoqué par l'anniversaire des années 1914-1918 commande tout son livre. Le ressouvenir est autre chose que le souvenir. Il implique on ne sait quel ressentiment, quel remords, quelle révolte. On remâche un mal qui n'est plus que le mal. "Je n'ai pas accepté de guérir de la guerre, écrit-il. Je n'ai pas cessé de m'y sentir 'engagé'. J'en ai gardé la mémoire active, si je puis dire, et toute ma peine a été justement de la voir devenir histoire, un monstrueux conformisme du souvenir, ce 'redoutable suffrage universel historique' dont parlait Péguy, des discours, des monuments, des cérémonies... Nous ne supportons que des souvenirs avec lesquels nous puissions vivre".
Ce livre est une protestation contre cette espèce de dégradation. Jean Guéhenno essaie, pour comprendre, de dénouer ce nœud de passions contradictoires, imbéciles que fut la guerre, et cela le conduit à analyser les plus grands témoignages, ceux de Jaurès, de Péguy, de Barrès, de R. Rolland, d'Alain, d'Alphonse de Chateaubriant, de J.-R. Bloch, de Trotsky, de Lénine, celui de Henri Bouché à qui ce livre est dédié, celui d'un camarade de l'École Normale, tué en 1916, Marcel Etévé. Le livre s'achève par une confrontation, un dialogue de l'homme qu'il est devenu et de l'homme qu'il était en 1915, dans la tranchée, et qui lui demande des comptes. Qu'avons-nous fait, après cinquante ans, pour la paix, pour que la guerre ne soit plus possible ?
[4e de couverture]

 

 

Témoignages

 

Il y avait en Alain un irrespect fondamental et une insolence éclatante. C'est ce qui rendit sa pensée efficace. Quand, avec un groupe d'amis, nous fondâmes en 1935 le Comité de Vigilance des Intellectuels Antifascistes, il fut bien juste de demander à Alain son nom pour que ce fût le Comité Rivet-Alain-Langevin.

En 1917, la roue d'un caisson d'artillerie lui passant sur le pied le lui cassa. Désormais, il tira la jambe. Jusqu'au dernier jour, il s'en était "tenu à l'obéissance totale dans la révolte d'esprit totale". Au mois d'Octobre, il reprit sa classe au lycée Henri-IV. Son devoir était clair. Il avait, dès 1916, prévenu son ami Élie Halévy : "Je m'appliquerai à faire comprendre par quelles causes extérieures et intérieures des gens qui ne sont ni méchants, ni violents en arrivent à s'entretuer. Cela me paraît le travail le plus pressant dès que la paix sera revenue. D'autant que plus j'y réfléchis, plus je me persuade qu'on peut éviter les guerres par de petits moyens appliqués avec suite, comme on évite les querelles de ménage et en général toutes les espèces de folies passionnées. Si j'avais été fataliste, j'aurais fait des folies que je n'ai pas faites. Et ces folies, si je les avais faites, auraient été naturelles à moi au sens où cette guerre peut être dite naturelle aux peuples. J'ai tant de fois évité l'inévitable selon les passions que je conçois de grandes espérances pour mes amis les hommes. Est-ce ridicule ? Du reste, quand ce serait ridicule, il faudrait braver le ridicule".

Après celui d'Alain, qui fit la guerre et voulut la faire pour se donner le droit de juger le "système", je voudrais recopier ici quelques témoignages de fantassins. Alain a tenu à dire lui-même que "désigné comme artilleur lourd", quand l'occasion lui fut offerte d'affectations où les chances d'être tué étaient beaucoup plus grandes, il choisit de ne pas courir et qu'il n'a pas voulu tout faire pour se faire tuer. D'autres qui n'ont pas eu le choix servirent dans l'infanterie. Leurs témoignages sont étonnamment divers, de l'exultation à la pire amertume. II faut aussi les entendre.

Voici quelques fragments de lettres que reçut Romain Rolland de deux fantassins, tous deux ses amis de cœur et de pensée. Ils appartenaient à "cette stoïque petite troupe, a-t-il écrit, qui continuait de croire en l'unité de l'Europe crucifiée et, par sa foi, la ressuscita". Ce sont des témoignages d'autant plus saisissants que les deux hommes devaient, par la suite, prendre politiquement des positions violemment antagonistes.

Rolland était depuis des années lié à Alphonse de Chateaubriant, l'auteur de Monsieur des Lourdines. Voici ce que le "cher Chateau" lui écrivait en Décembre 1914 :

"Mon cher Romain,... Nous sommes en ce moment à Poperinghe... Je ne sais que te dire en présence de ces événements gigantesques qui me submergent. Je voudrais pouvoir te transporter près de moi, dans cette effroyable mêlée criblée par la mort. Il m'arrive parfois de tomber sur un article de journal, et chaque fois je me révolte contre la niaise fausseté avec laquelle les choses sont présentées. Renan a eu raison de dire : "La guerre tue l'amour de la vérité"... Mon pauvre ami, mon seul ami, je pense à toi continuellement. Peut-être aurai-je besoin de toi pour me guérir de toute la haine que j'amasse contre le troupeau humain. Ce n'est rien de le voir à distance. Il faut, pour le connaître bien, marcher au milieu de lui au rang de bête qui vous est assigné, il faut l'entendre gueuler, il faut en sentir monter autour de soi l'odeur forte. Vois-tu, ce qu'il y a encore de plus terrible dans la guerre, c'est l'homme, c'est encore lui la seule vraie chose tragique... Pense à moi... Ton Chateau".

Et un autre jour, le 15 Janvier 1915 :

"Mon cher, mon bon Romain, j'ai reçu et relu, relu ta bonne lettre, celle où tu me dis que nous sommes tous les deux en communion de pensée, que tu me comprends... Je vis en ce moment sous le fardeau de cent millions d'hommes, j'étouffe ; j'étoufferais si chacun de mes pas ne m'apportait, au travers même des plus grandes misères rencontrées, la révélation du divin inclus en toutes choses... L'univers me console de l'homme... je me sens avec l'ordre éternel dans une familiarité parfaite".

Et quelques jours après, le 10 Février, dans un autre mouvement de sa douleur, alors qu'il est malade et que des amis tâchent de le faire ramener à l'arrière :

"Les dangers que je cours sont payés au centuple par les richesses spirituelles que je moissonne à pleins bras. Voilà pourquoi je résiste, pourquoi je ne veux pas partir, pourquoi je me cramponne aux palissades pourries de nos cantonnements. Car là j'ai trouvé la vérité, là est la vérité, au milieu des simples, au milieu des animaux : ces six mois passés avec les paysans, nuit et jour, dans la paille, sur la terre, passés avec les bêtes de somme, passés à manier le fer et le bois, hors de tous les secours apportés par l'artificiel qui est la base et le ciment des sociétés, cette vie m'a enfin révélé la vérité profonde de la Vie, de notre Vie Humaine, et j'ai compris alors pourquoi Jésus était né dans une étable. Jusqu'ici la parole du Christ m'était restée fermée... Mais aimer, qui donc a jamais donné le vrai sens de ce mot-là ? Il m'a fallu, pour en sentir toute la portée, vivre pendant six mois avec les pêcheurs du Lac de Tibériade... Ah ! mon ami, mon grand, mon fraternel ami, comme je voudrais être près de toi. Car ces choses-là ne peuvent pas s'écrire. C'est un monde. Elles embrassent trop de choses ! Les pauvres mots y tombent comme des cailloux dans la mer. Écris-moi. Je pense à toi continuellement".

Et puis, bientôt, Chateaubriant n'écrit plus, parce qu'il a peur que ses lettres soient interceptées, parce qu'il ne peut "tout dire". "Le risque à courir est trop grand". Et c'est à Rolland de le consoler :

"Le monde n'est pas fini, parce qu'il grêle sur notre champ. Je te dis, cher compagnon : Espoir !"

 

En Décembre 19I4, après avoir lu les articles de Rolland, Jean-Richard Bloch lui écrivait :

"Doutez-vous de mon adhésion, aussi intime et entière qu'elle peut se donner ? Le son de votre parole durera dans le monde. Il était peut-être compréhensible qu'elle dût se heurter, en France, à l'excès de l'action, et ne trouvât, pour commencer, que des âmes d'individus pour lui faire accueil ; mais qu'elle ait été prononcée, en un pareil moment, par un Français, restera un honneur éternel pour notre pays, devant l'étranger, devant l'ennemi et devant l'avenir... Encore une fois merci du fond du cœur pour l'amitié que vos articles répandent chez les hommes".

Jean-Richard Bloch était dans le combat. Il devait être blessé trois fois et trois fois, sur sa demande, retourner à la tranchée. Si profond que fût leur accord, le dialogue entre Rolland et lui devait, en dépit d'eux-mêmes, devenir pathétique et difficile, parce qu'il fallait à Bloch garder en lui des forces de quoi se battre et peut-être mourir, et parce que cette acceptation continue par Bloch du sacrifice devait par contre faire sentir à Rolland ce qu'il y pouvait y avoir d'inactuel, voire de cruel dans sa pensée. En Octobre 1915, Bloch est blessé pour la seconde fois et il écrit à Rolland de l'hôpital. Leur correspondance s'était faite plus rare depuis des mois. Rolland, à la nouvelle de cette seconde blessure, souhaiterait que la "soif d'aventure" de son ami soit enfin satisfaite. "Aventure", le mot est malheureux, étonne et blesse peut-être Jean-Richard Bloch. Devenu sous-lieutenant, il regrette que cette "blessure stupide", d'ailleurs légère, l'ait éloigné de ses soldats et de "l'œuvre commune, si lente, si atroce, mais si chaudement unanime". Il avait passé six mois à apprendre de métier d'officier avant de revenir au front, et voilà que, dès le premier jour, il était de nouveau blessé. "La préparation à la guerre, écrit-il, est un contrat entre le chef et les hommes : je n'ai pas fait honneur à ma signature". Et ce séjour forcé à l'hôpital, explique-t-il, l'a ramené à des pensées que dans l'action de la guerre il écartait. Le "vieil homme", "l'Urmensch", en quiconque, n'a "que trop tendance à lever la tête" : "Oui, s'écrie-t-il, nous aurons la force de tenir, de mourir, celle plus grande de nous taire jusqu'au bout... mais une horreur sans nom a pris possession de nous". Cette trêve de l'hôpital lui est insupportable. Il a hâte de repartir.

Bloch et Rolland avaient les mêmes espérances, mais le même honneur avait conduit l'un à rejeter cette guerre, l'autre à l'accepter comme une nécessité. Jean-Richard Bloch "consentait", comme tout le monde, mais ne craignait pas que ce fût là une sorte de conformisme. Simplement, il se sentait d'accord avec ce qu'il pensait être "le vrai sentiment et le mobile réel du peuple français". "L'esprit des hommes avec lesquels je vis, écrivait-il un peu plus tard, en 1916, revenu pour la troisième fois à la tranchée, est fait d'une endurance élastique, d'une compréhension sagace et sceptique de la situation, d'une patience paysanne, et, parfois d'une grandeur de sacrifice devant lesquelles il n'y a qu'à humilier nos petites défaillances d'intellectuels. Je vous jure : une ronde de nuit dans la première ligne, à quelques mètres de l'ennemi, avec de l'eau jusqu'aux cuisses, est une expérience que je regretterais de ne pas avoir, quelle qu'en soit la pénible philosophie". Suit la plus magnifique, la plus humaine description que je connaisse d'une nuit dans la tranchée, de la "cordialité muette", qui unit tous ces hommes qui veillent. Je ne m'arrêterais pas de citer : "J'exprimerai un jour, dit-il, si je le peux, cette volupté rare de n'être plus qu'un atome au cœur d'un peuple entier, une poitrine parmi d'autres poitrines, un combattant nu et sans protection, au coude à coude d'un million de frères semblables à vous".

 

 

Ce sont de tels témoignages qui m'inquiètent sur ma propre pensée. J'ai commencé ce livre dans une sorte de révolte et proclamé qu'aucun homme ne voulait mourir, ne veut mourir. Et cela est sûrement vrai physiologiquement, biologiquement. Mais bien des hommes ont accepté de mourir et c'est cela qu'il faudrait comprendre et expliquer...

Bloch avait écrit encore, dès Novembre 1914 : "Sous chaque enveloppe d'homme en France, s'est développée cette culture de la mort, cette préparation à la mort, ce souci de bien mourir, cette crainte de mourir lâchement à quoi les débuts me faisaient songer". Et cette résignation était de sa part sans haine pour qui que ce fût. "D'ailleurs, continuait-il, un ennemi qui se fait si tenacement tuer est un spectacle qui change bien des points de vue intérieurs. Il y a une communauté essentielle d'armée à armée, qui ignore les frontières de langues et d'esprits, celle de la souffrance. Elle s'étend sur un camp et sur l'autre... Ce que j'ai vu sous le feu est plus épouvantable et plus beau que tout ce que la plume peut traduire".

Ces lettres si pathétiques nous jettent hors de toute raison. La longue attente commune, résolue et grave, de la mort reconduisait ensemble les ennemis affrontés au même sentiment profond de leur absurde condition. "Pardonnez donc, écrit Jean-Richard Bloch, quelques erreurs de jugement à qui s'occupe avant toutes choses de se préparer à une mort sans déshonneur".

 

Entre toutes les lettres que j'ai lues de tant de soldats morts dans ces années, il n'en est pas qui me touchent davantage que celles de Marcel Etévé. Celui-là, je puis dire, comme dans la chanson allemande, qu'il était mon "camarade". Si je rouvre le livre où sa mère les a rassemblées, je le vois soudain devant moi. Nous étions ensemble à l'École Normale. Il est mort. Pourquoi lui ? Pourquoi pas moi ? "Beau grand gaillard". "Bon commandement", avait décidé un général devant lequel, les premiers jours de la guerre, il avait commandé un exercice. Et Etévé le rapporte gentiment à sa mère : "Soyez-en fière, Madame. C'est votre travail". Toutes les mères voient en leur fils un chef-d'œuvre. Il arrive que ce soit vrai. C'était, dans le cas d'Etévé, éclatant.

Nous l'admirions. Il avait tous les dons. Si je repense à lui, je me demande comment on a osé le tuer. Il était le jaillissement et la grâce même de la vie. Sa mère, directrice d'école à Paris, était restée veuve, comme il avait sept ans. Elle avait voulu qu'il eût la tête pleine de tout ce qui est beau au monde. Elle avait fait de lui un musicien, un peintre, un poète. Que ne pouvait-il devenir ? Je ne puis dire de quelle merveilleuse tendresse témoignent ces lettres que, du front, il lui envoyait tous les jours. Il la prévient dès le départ : "Tu seras très courageuse ; cette guerre va être terrible et nous prendra tous ; mais ceux qui viendront après seront plus heureux". Il savait n'avoir pas, pour faire la guerre, "la haine requise". Mais il comptait, pour se battre, sur "la griserie aveugle du combat" d'abord, et puis sur son "amour-propre". Enfin il pensait accomplir une besogne nécessaire et "faire la guerre à la guerre". Sa gentillesse, son esprit l'aident à presque tout lui dire. L'alacrité ne le quitte pas quand il rapporte les choses les plus sombres. Surtout il ne veut pas qu'elle ait "le cafard". "C'est entendu, dit-il, il y a quelque casse en temps de guerre, mais il y a aussi beaucoup de raccommodage... Je t'ordonne de ne pas te biler et de m'aimer beaucoup fort, pour que ça me porte bonheur". Il est sous-lieutenant et il raconte comment tous ses "hommes" sont plus malheureux que lui. La liste de ses amis morts s'allongeait : il évitait d'y penser.

Le général, commandant d'armée, fit un jour passer à tous les officiers une note pour les avertir de leur devoir dans l'après-guerre : "attiser la haine de l'étranger". Il en conçut une grande tristesse. L'effectif de la, compagnie fondait tous les jours. Il fallait s'en remettre à la fatalité : "kismet".

Le lieutenant de l'autre section, Clément, fut tué. Il se sentit contraint de le dire à sa mère : "Si je gardais le silence sur trop de choses, lui écrivit-il, tu le devinerais bien et ton inquiétude serait plus intolérable encore. Et puis il me semble que cela serait indigne de nous et de la confiance que nous devons avoir entre nous". Puis ce fut la nouvelle de la mort de deux autres camarades normaliens. Une joie dans l'hiver 1915 : le vaguemestre lui apporta une grande enveloppe. C'était le portrait de sa mère. Il l'installa dans sa cagna : "Quand je sors, écrivit-il, je baisse sur l'image le rideau en papier de soie pour qu'il ne tombe pas de poussière sur ton nasus, et, avant de m'en aller, je te dis au revoir. Merci, maman". Sa cagna était, à ce moment, une sorte de grotte, "sans vraie lumière". Il rêvait de sa "turne aérienne et aérée" de l'École Normale. "Si j'étais un type dans le genre de Mallarmé, j'écrirais des tas de poèmes à la louange des fenêtres". Au dessous, dans la plaine de l'Aisne, dans les tranchées et les boyaux, c'était une innommable gadoue, et les pauvres poilus, toute la nuit, au créneau, étaient trempés. Un autre camarade, Durkheim, fut tué en Serbie. La compagnie écopa de nouveau. Il le dit à sa mère, pour qu'ils aient du "courage à deux". On allait au repos dans quelque village, puis on revenait à la gadoue. Où qu'il fût, il bouquinait, bouquinait tous les poètes, tous les romanciers. Il fut nommé lieutenant : "Bon ça, écrivit-il, et j'espère en le grade de civil". Il eut un cheval, comme commandant de compagnie. Vade mecum d'abord, puis Quarante sous. Il le montait tous les jours de repos, quand il ne s'amusait pas à faire des crayolors. Ce qu'il n'osait écrire à sa mère, il l'écrivait au secrétaire de l'École Normale, Paul Dupuy, ou à notre camarade René Maublanc : "En distribuant à mes hommes avant une attaque les énormes couteaux d'apache ou de cuisine qui doivent servir au "nettoyage", j'ai eu conscience de faire quelque chose qui n'était pas de mon état. Encore quelques mois de tranchée, et cela sera de mon caractère sans doute". Dès Novembre, avait écrit : "Heureux les zigouillés, car leur sort est réglé !" Mais c'est à partir de Juin 1916 qu'il sentit, semble-t-il, la mort s'approcher. Une torpille allemande avait fait éclater une caisse de grenades. Il mit dans l'une des grenades vidée et montée par son ordonnance Sempé "une seule et vaste rose cueillie le matin dans ses vergers". On préparait une offensive. Il prévint sa mère que la correspondance se ralentirait : "Pas s'en faire. Pense que je t'aime bien fort... Que tout m'ait en sa merci !" Le voilà en branle-bas de combat, en réserve d'abord. Ils marchent, sans connaître leur destination. Quand ils ont un jour de repos, il bouquine encore : L'appel des armes, de Psichari, qui lui "tape franchement sur le système". On devine que son inquiétude grandit à la tendresse désespérée des dernières lignes de ses lettres, le 18 Juillet : "Je peux écrire et lire tes lettres. Je suis très heureux. Je t'embrasse de toute mon âme, ma mère chérie" ; le 19 : "C'est épouvantable. C'est la danse complète. Il faut s'en réjouir. Mais c'est toutefois un spectacle peu à l'honneur de l'homme...

Espérons, et aimons-nous fort, fort..."

[Le même jour, il écrivait à René Maublanc : "J'ai eu sous les yeux quelques spectacles qui, je l'espère, me donneront plus tard le droit d'être résolument pacifiste, si j'en réchappe"].

Il fut tué le lendemain, d'une balle dans la tête.

 

 

 

Réflexions

 

[...] Telle est la contradiction : l'émerveillement, l'ivresse même de vivre, en vous ramenant toujours à vous-même vous distrait des autres et peut vous enfermer dans un égoïsme monstrueux. La vie peut toute devenir divertissement. Vieillir, c'est s'être habitué à la misère, à la mort des autres et laisser l'idée de la mort entrer en soi, vous envahir... Mais pourquoi parler comme un homme qui va finir ? On est tenté par la résignation : ce n'est que lâcheté, fatigue et fausse sagesse. j'affirme qu'on n'a jamais encore pensé à la vie des autres comme au plus vrai moyen d'étendre la sienne propre. Le monde est plein d'hommes qu'on laisse mourir, plein de pauvres, plein d'affamés, plein d'esclaves. Il ne s'agit ici de nulle pitié, de nulle charité. Mais on ne vit si mal que par un mauvais raisonnement. Il ne s'agit que de justice. Il y a beaucoup à faire et une grande vie à révéler. Il n'y faudrait que du caractère, le courage d'être vrai et d'affronter le réel, le refus de l'hypocrisie, le sens et le goût de la dignité des autres. Des autres...

Si la guerre est faite de l'indifférence à la mort des autres, la vraie paix peut-être devrait résulter d'une attention continue à leur vie. Me voici au dernier point de l'obsession, prêt à mettre en question le contrat, le pacte social lui-même. Il faut que le contrat soit juste. Il ne peut l'être et de demeurer que par l'égalité des contractants. Cette dignité nouvelle, dans laquelle le contrat même établit le citoyen en le contraignant à régler par rapport à tous les autres ses propres désirs, est menacée et compromise par toute tricherie. Tricherie, constatait Jean-Jacques, sans doute inévitable. Mais, écrivait-il, "c'est précisément parce que la force des choses tend toujours à détruire l'égalité que la force de la législation doit toujours tendre à la maintenir". quel admirable résumé ! Toute la "politique" devrait consister à interdire ces tricheries. Nous sommes loin du compte encore, et même de cette "force de la législation" qui se proposerait de définir toujours plus rigoureusement le contrat.

Il faudrait que partout l'éducation fût vraiment la préparation d'hommes, de citoyens authentiques. Mais rien ne favorise cette fabrication. Il faudrait que la seule idée d'humanité provoquât l'émulation entre les patries, que les institutions, respectueuses des patries, dépassent les nations. Mais les nations continuent de ne former les hommes que pour elles-mêmes et pour leur seul service. La société humaine tend à devenir unique et universelle. Mais les hommes pullulent, et ce pullulement même les avilit. L'homme est à bon marché et sa vie ou sa mort sans importance. Le civisme n'est pas du tout à la mode. Le citoyen, l'individu authentique, différencié, se fait rare. J'ai dit que la guerre de 1914-18 apparaissait comme la première grande réussite du conditionnement. Mais que de progrès depuis ! Le "système" que dénonçait Main comme le principe et le moyen de la guerre s'est merveilleusement perfectionné. Dans l'apparente paix, il a acquis de prodigieux outils d'asservissement et les sociétés les plus évoluées comptent peut-être le plus grand nombre d'hommes conformes, obéissants et inconscients. Le "conditionnement" est devenu la pratique constante des gouvernements et leur plus grande force. Les fascismes de l'entre-deux-guerres n'ont demandé aux foules violées que, selon la formule de Mussolini, de croire, d'obéir et de combattre, et, par comble, les antifascismes n'ont pas trouvé d'autre réponse que les mêmes propagandes avilissantes, les mêmes procédés d'enrôlement et d'enrégimentement. Nous ne sommes pas sortis de ces misères. La même violence sourde et secrète empoisonne toute la terre. La "paix armée" est devenue la "coexistence pacifique" mais c'est sous un autre nom la même hypocrisie. Des guerres locales éclatent ici ou là, comme des éruptions de fièvre, qui manifestent le mal profond. Les deux Grands, comme on les appelle, se battent par personnes interposées, gardant en réserve, chacun de son côté, le moyen du suicide universel, qui devient, du même coup, la garantie de la générale survivance. Mais il nous semble parfois que nous avons perdu notre monde, que la terre n'est plus notre patrie, que nous n'y trouvons plus notre place. Le vieux Chateaubriand craignait cette "société universelle" en train de se faire. Il avait trop de plaisir à être triste et prophétisait :

"Comment trouver place sur une terre agrandie par la puissance d'ubiquité, et rétrécie par les petites proportions d'un globe souillé partout ? Il ne resterait qu'à demander à la science le moyen de changer de planète".

Nous ne changerons pas de planète. La terre n'est pas le paradis, mais nous ne pouvons aimer qu'elle, et nous lui resterons fidèles. Nous retrouverons notre chemin. Nulle autre ressource qu'en nous-mêmes.

 

© Jean Guéhenno (1890-1978), in La mort des autres, Grasset, 1968, 215 p.

 

 


 

 

Texte soumis aux droits d'auteur - Réservé à un usage privé ou éducatif.

 

 

La Mort des autres, par Jean Guéhenno
Cinquante ans après la fin de la grande Guerre, un survivant, qui n'a cessé de se rappeler, interroge ses souvenirs. Il le fait avec le souci de vérité et de bonne foi qui a marqué tous ses ouvrages. Ne rien écrire qu'il n'ait pensé et pesé, ne rien communiquer qui ne soit la traduction fidèle de ses sentiments ou de ses ressentiments. Et c'est peut-être le témoignage le plus implacable qui nous est ici livré contre la guerre, parce que la rigueur de l'accusation, s'appuie moins sur la mémoire sensible des circonstances, déjà trahie ou à demi-trahie par le temps, que sur l'impression profonde laissée à l'esprit et au cœur d'un homme par des événements vieux d'un demi-siècle. La colère n'a pas désarmé. Ni contre les responsables d'un conflit qui a ensemencé de jeunes morts les terres d'Argonne ou d'ailleurs, ni contre ceux qui ont cru devoir, de l'arrière, encourager l'héroïsme des combattants, ni même contre ceux qui, dupés par le fallacieux idéal de la revanche, se sont livrés, nus et déjà glorieux de leur mort, au Minotaure.
Mais la colère, virulente en bien des pages, ne compose pas tout ce livre. Il y a la surprise, dont s'étonne encore l'auteur, d'avoir réchappé. Il y a la question encore en suspens, de savoir si le sursis ménagé a été employé, autant qu'il faut et comme il faut, par ceux qui sont revenus. Il y a aussi toute la tendresse, sourde et fraternelle, à l'égard de ceux qui sont tombés. L'étonnement, le doute et le regret partagent Jean Guéhenno. Il en fait l'aveu avec cette sincérité qui n'appartient qu'à l'homme assez fort pour juger d'un œil égal ses mérites et ses défaillances. Mais cette franchise à juger, à trancher, à dresser constat, ne se plie à aucune résignation. Si l'histoire et les passions des gouvernements, plus rarement des peuples, ont imposé, imposent encore les luttes et les massacres, n'est-ce pas, après tout, que l'homme ne s'est pas encore assez débarrassé de ses orgueils et de ses hypocrisies ?
Que chacun veuille le règne de la justice, que chacun consacre à cette tâche son existence et ses énergies, alors sans doute, la guerre cesserait enfin d'être l'indignité majeure où aboutissent toutes les tricheries. Est-ce possible ? Faudra-t-il balancer toujours entre les palinodies criminelles des tribuns, l'aveuglement des héros et les objurgations des sages ? Le choix nous est donné. Et à travers lui, notre destin.
[Compte-rendu de Joseph Majault, in l’Éducation, mai 1968].

 

Notes :

 

* Alain (1868-1951), Romain Rolland (1866-1944), Alphonse de Chateaubriant (1877-1951), Prix Goncourt 1911, plus tard apôtre exalté de la collaboration, ce qui lui valut l'indignité nationale et une condamnation à mort par contumace, et qui mourut en exil, Jean-Richard Bloch (1884-1947), Marcel Etévé (1891-1916).

* Les Lettres d'un combattant, de Marcel Etévé (ancien élève de l’ENS), furent publiées chez Hachette en 1917 : cet ouvrage relève désormais du domaine public, et peut être trouvé sur la Toile.