Dès 1936, il se lie d'amitié avec Louis-Ferdinand Céline (lequel avait remarqué son premier roman, Bitru ou les Vertus capitales) et entretient avec lui une correspondance fournie, en partie publiée par la suite. Céline le recommande à son éditeur, Robert Denoël, qui publie ses premiers ouvrages. Cette amitié sera maintenue contre vents et marées, nonobstant les vicissitudes d'après-guerre (Céline à Sigmaringen, au Danemark, etc.) conduisant au procès Céline : Paraz tirera de ces tribulations trois journaux-pamphlets (Le Gala des vaches, 1948 ; Valsez saucisses, 1950 ; Le Menuet du haricot (posthume).
En 1939, il est mobilisé dans une unité secrète de recherche camouflée en centre de recherche sur les gaz de combat. Au cours d'une opération de manipulation de gaz, Albert Paraz est gravement intoxiqué (atteintes pulmonaires), ce qui entraîne qu'il passera le reste de sa vie d'errance, de sana en sana (l'Hôtel-Dieu, la clinique La Colline, à Courbevoie, La Vallée aux Loups — qui lui rappelle tant son cher Chateaubriand, dont il est un lecteur assidu), pour finir à Vence. C'est une sorte d'anarchiste écorché vif, un polémiste qui a collaboré à divers journaux et revues de droite (Rivarol...). Il est aussi, dès 36, le créateur du personnage de Bitru, citoyen français moyen en butte aux vexations de la société et du monde du travail.
A. Paraz, "Gala...", p. 18
"L'ouvrage se présente... comme un commentaire à bâtons rompus de l'actualité.. Vie au sana, portraits au vitriol des pensionnaires, considérations actuelles ou inactuelles, au gré de l'inspiration, au fil de la plume. Petits potins et thèmes sérieux. Nourri par la lecture de la presse et des livres, par la radio, par la correspondance et les visites de ses amis, un panorama sans complaisance de l'époque... Un style marqué par le classicisme et toutefois étonnamment moderne. Vivant, nerveux, sans jamais être débraillé. Dans tous les registres, une langue à la fois riche et précise. Et l'humour, constant, multiforme, pour donner à l'ensemble une saveur particulière"
J. Aboucaya
Mais cette sorte d'anarchiste pour qui Madeleine Jacob [une journaliste communiste] est une hyène, est d'abord un homme d'une immense culture, lecteur assidu de Chateaubriand, de Balzac et de Victor Hugo, pour ne pas parler de Saint-Thomas. Il correspond avec Mandiargues, Cendrars, Prévert, Henri Miller, Malraux, André Breton et compare Jean Paulhan à Joubert, ami de Chateaubriand (mais qui se souvient encore de Joubert...). Il a lu et commente l'ouvrage si documenté de Norton Cru sur la littérature "guerrière" post 14-18, travaille sur l'ouvrage du célèbre théologien catholique Alfred Loisy, "Remarques sur la littérature épistolaire du Nouveau Testament", s'intéresse à l'attribution de telle ou telle épître à Saint-Paul... Il a lu "Les jours de notre mort", de David Rousset... Selon son jugement, Proust est le seul Goncourt valable...
C'est assez dire que l'entrefilet qui suit ("Ici Paris" du 10 juillet 1950) est particulièrement injuste et inapproprié : "Valsez, saucisses. La haine mélangée de boue et d'ordures, se donne ici libre cours. Haine de la Résistance, haine de ceux qui ont réussi, qui vivent, regret d'un régime disparu, de tel ou tel écrivain condamné ou fusillé : dans ce genre pas très neuf, ce disciple de Céline a surpassé le maître. À tel point que ses jeux de mots obscènes ne choquent même plus.
C'est un talent comme un autre, sans doute, mais qui semble bien le seul que possède M. A. Paraz. Un livre à jeter à la poubelle".
Il n'y a chez Paraz (qui fut, non un collaborateur, mais un attentiste comme 99 % de ses contemporains — de plus, il était gravement malade) aucune haine de la Résistance, mais un mépris de fer pour les résistants de la onzième heure, qui furent légion, comme l'on sait. Et c'est ainsi qu'il écrit : "Il y avait 475 résistants armés à Paris le 17 août 44. Le 20, grâce à Joinovivi et aux armes vendues par les Fritz, il y en avait 3 000, et le 25, trois millions" (p. 462). Mais ce qu'il vomit particulièrement, c'est le Comité National des écrivains, d'inspiration communiste ("Ces haineux", le nomme-t-il) : "j'ai été frappé d'horreur par cette liste noire, publiée à la Libération. C'est si peu français qu'on se demande tous les jours si on n'a pas rêvé" (p. 91.Cette liste comprenait une centaine de noms — parmi lesquels Henry de Montherlant et Jean Giono... On peut en trouver sur la Toile un fac simile, emprunté à "Les Lettres françaises" du 16 septembre 1944).
Dès lors, on comprendra pourquoi sa vraie bête noire fut Jean-Paul Sartre, affublé de tous les sobriquets possibles (Jean-Saul Pouacre, l'infusoire Sartre, le Ténia, l'Agité du bocal...).
Peut-être répandait-il, à raison, une odeur de souffre. Il n'en est pas moins vrai qu'il mérite amplement d'être redécouvert.
À VENCE
10 mars [1948]
À Vence. Le sanatorium Adastra. À l'entrée une plaque de marbre, peinte en jaune, sous laquelle on devine les caractères volontairement effacés.
La maison a été construite par Camille Flammarion, astronome, d'où elle tire son nom, ad astra, vers les astres.
Je me demande si la plaque a été peinte en jaune par Vichy, par les fifis ou curés. C'est en plein dans la maison. Une belle bibliothèque, beaucoup de volumes, tous les Mauriac, tous les prix littéraires et même Remous, et pas un seul Céline.
Vence, 11 mars
Je suis bien, ici. Chambre au midi. Le Cap d'Antibes avance comme un crocodile endormi dans le gris perle de la mer. La côte est brumeuse, ce matin. Mais la masse rose de Saint-Paul se détache nette sur ce fond bleuté, sous le ventre du cap. Et le dos d'une montagne boisée encore floue et les premiers plans de Vence, brillants comme faïence, colorés de tous les verts, barrés d'ifs verticaux, avec des tapis violets, des champs de pêchers en fleurs. Et çà et là, la touche mauve fondante d'un vernis du Japon.
Si je n'étais captif, j'aimerais ce pays...
⁂
Le voyage m'a rompu. J'ai un peu de fièvre. C'est la grippe que cette bonne dame m'a passée. Prudence ! Au lit.
En cinq jours, c'est fini. Je reprends avec étonnement mes 36,6 le matin et 36,8 l'après-midi. Gloire à Dieu... À propos, il y a ici un brave homme de curé qui plaisante, rigole, chahute, un bon vivant, toujours le mot pour rire, sauf quand on le rencontre le matin dans les couloirs, tenant des bougies allumées et le Saint Sacrement.
Quand il est en blanc, on ne rit plus.
⁂
Je descends prendre mes repas dans une grande salle à manger. Cela m'oblige à m'habiller, comme tout le monde. Ça égaie. C'est tous les jours dimanche.
La maison est de premier ordre. Et c'est le même prix qu'à Courbevoie. Je vois ici que j'ai oublié de parler de la nourriture à la Colline.
Infecte, mes amis. Dégueulasse. Ah ! je retiens leur tambouille. La vie n'est qu'un étroit passage, faut gagner le ciel par une frugalité biblique.
Tous les jours, midi et soir, ils s'obstinaient à vous filer une espèce de salade cuite, acerbe et bilieuse, une barbaque non coupable, qu'on relaxait sans l'entendre, une purée qui sentait le poisson pendant trois jours. Comme disait la directrice, ici c'est la clinique opératoire, les malades sont à la diète, en général.
Notez que les petites élèves devaient avaler ça ; c'était tellement accablant qu'après le repas, elles plongeaient la tête dans les mains et demeuraient immobiles, écrasées par leur destin.
En arrivant du jardin, on les voyait à travers la vitre, sans les entendre, on les eût dites frappées par la foudre, elles restaient comme ça sans bouger, c'était étrange et effrayant ce sous-verre pétrifié. On a essayé de me faire croire qu'elles remerciaient le ciel de la nourriture qu'elles venaient de prendre.
À d'autres...
Tout à coup, longtemps, longtemps après, elles sortaient de leur torpeur, se levaient, se grattaient dans un silence d'aquarium et s'en allaient, avec un douloureux regard pour leurs pauvres assiettes pâles et tristes qui sanglotaient de honte sous d'impurs reliefs.
J'avais pris l'habitude de me nourrir à l'extérieur. Je me faisais apporter des petits anchois, de la cervelle, du veau, du poulet, comme tous les malades qui restaient là quelque temps. Chacun d'eux semblait trouver naturel que chez les parpaillots, on ignore absolument qu'il existe de dangereux novateurs préoccupés de trousser une chair honorable, des esprits assez gaspilleurs pour vouloir dépêcher dans l'autre monde les moribonds avec le ventre plein.
Le Seigneur lui-même rendit l'esprit en emportant le goût de l'éponge à fiel. N'est-ce point dévotement préparer les gloutons au grand passage que de calmer leur fringale en leur fricotant des ivraies amères comme chicotin ? On leur ôte ainsi tout regret à quitter cette vallée de larmes.
L'impossibilité d'avaler leurs légumes me foutait de sanglantes hémorroïdes. J'avais l'oignon qui tournait tomate.
À quoi ça tient ? Cuisines sombres, chaudrons usés, parcimonie de lumière et d'eau chaude, tradition spartiate, méfiance de la petite chatterie, terreur du péché de gourmandise. Ainsi, tenez, ils faisaient, de temps en temps, une crème renversée assez belle à voir ; eh bien ! toujours une main pieuse s'arrangeait pour qu'elle fût parfumée au saucisson de la veille, ou qu'elle empestât l'oignon d'avant-hier.
C'était pire qu'à l'Hôtel-Dieu, je le reconnais et pourtant on ne me dira pas que je veux ménager l'Assistance publique !
Je fais aussi cette remarque qui n'est guère en faveur de la République. Tous les hôpitaux, cliniques et sanas que j'ai connus jusqu'ici ont été construits au temps des rois.
L'Hôtel-Dieu, n'en parlons pas, la Vallée aux Loups, où les chaudrons dataient, eux aussi, de Chateaubriand, et la colline qui était le château de Gabrielle d'Estrées.
Je n'en ai rien dit encore et ne l'ai pas écrit à Céline que cela aurait amusé, lui qui me parlait d'Henri IV blessé au gué du passage de l'Ancre pour aller voir Dieu sait quelle honneste dame que je puis maintenant nommer.
En me promenant, le dernier jour, dans le parc, je vis Miminekou, la chatte grise disparaître par une trappe. Je la suivis, j'arrivai, en descendant dans le noir, jusqu'à une grotte en rocaille avec une belle statue aux seins fiers et larges, qui tenait un vase par lequel s'écoulait, autrefois, l'éclair courbé d'une eau vive qui cascadait dans des étages de vasques jusqu'à un bassin assez large enjambé par des passerelles de faux rochers.
Encore une porte et un souterrain sous les sombres voussures, par où le chat avait disparu. Nos aïeux avaient le sens des passages secrets. En marchant à reculons pour regarder s'éloigner ce charmant tableau, je butai dans un jardinier, d'abord méfiant, qui finit par me confier que le pavillon du haut, dont il restait un beau parquet en marqueterie, servait de rendez-vous galant à mademoiselle d'Estrées.
J'aime ce beau titre, transmis de jardinier en jardinier. Naturellement, les diaconasses cachaient ce détail avec d'autant plus de soin qu'il trahissait les ardeurs coupables d'un ancien huguenot.
12 mars
Je relis tout ça, je me dis que je suis peut-être injuste envers ces saintes filles qui m'ont tout de même guéri. Et si j'avais flanqué des coups de canne à Mme Loiseau, quelle histoire ! Elles auraient toutes fait grève jusqu'à ce qu'on m'enferme aux agités, en attendant mieux.
Bon, admettons. Je n'ai pas un bon souvenir, peut-être la streptomycine me rendait nerveux ! Et puis, où irai-je si je retombe malade ? La Colline est une des maisons les mieux tenues de la Seine. C'est infect, mais c'est. Il faudrait abattre et reconstruire, apporter un esprit nouveau. Quel esprit ? Je ne sais pas. La solution n'est pas dans les règlements.
Il faut laisser à chaque hôpital, même de l'AP, une initiative, créer de l'émulation, des prix annuels comme pour les gares fleuries. Un tableau d'honneur pour l'hospice le plus puant, la cuisine la plus dégueulasse, les labos les plus sales, des distinctions pour la vigueur des rats, faire des courses de cafards, avec pronostics de presse. Écurie Laënnec à 3 contre 1.
Un palmarès s'impose pour l'urbanité du personnel ; quand une malade arrive à l'Hôtel-Dieu, quel que soit son âge ou sa fragilité, on la tutoie.
Il y a bien cette feuille qu'on fait signer aux sortants, où ils doivent dire qu'ils n'ont aucune réclamation à formuler. C'est risible.
Le malade sait que s'il rechute, il reviendra dans le même service. Alors ! Il ne va pas se mettre mal avec les soignantes qu'il est fatalement appelé à voir tourner autour de lui, seringues en main.
⁂
13 mars
Il faut tout de même que j'en finisse avec cette histoire. Ça me revient parce qu'ci je suis bien, on me fout la paix. Personne ne surgit, tremblant d'épouvante, pour m'enlever de dessous le nez les petits flacons auxquels j'ai la faiblesse de croire, et les papiers dont j'ai besoin, parce que la directrice vient passer l'inspection.
Ici, il y a un directeur qui s'occupe de son affaire avec conscience, ne lit pas la Bible et n'a envie d'emmerder personne.
Les docteurs connaissent leur métier, le service est fait. Il n'y a pas de souris. La crème renversée ne sent ni l'ail, ni l'oignon, c'est féerique. J'ai percé le mystère. Cela vient de ce que les cuisines sont propres, grandes, aérées, tout simplement.
L'œuf de Colomb.
Il faut dire aussi que la maison n'a pas été construite pour des malades, mais pour des touristes. Une séquelle du capitalisme.
Et naturellement, les directeurs ne veulent à aucun prix entendre parler du carnet de soins gratuits. Ils m'acceptent si je paye, mais les paperasses, les tracasseries, les inspecteurs du ministère des Pensions, les mémoires à envoyer, les règlements qui traînent des trimestres, ça tuerait la maison ; ils ne tolèrent pas de laisser entrer le venin, tout serait pourri en six mois.
À côté, il y a un grand sana qui était devenu "départemental". Ça y est, il ferme.
La clef sous la porte, en abandonnant tous ses chats, une demi-douzaine que les voisins ont tués à coups de bâton.
C'est comme le cinéma français, suicidé par les syndicats, censure et direction. Si j'avais le temps, j'écrirais un gros ouvrage sur les conséquences du marxisme que les marxistes n'avaient pas prévues (je ne dis pas Marx, il y en aurait trop), la mort lente pour les petits rentiers, le désespoir pour les vieux commerçants, la cloche pour les travailleurs âgés, la folie pour ceux qui ont fait confiance à l'État.
Et la dégradation rapide, comme celle du calcaire sous le vent marin, de tout ce qui est touché par l'Administration.
⁂
14 mars
Je reçois une lettre de Dorothy. Elle prétend qu'en Amérique, ce ne sont pas les protestants qui sont rigides et tracassiers, mais les catholiques.
Le comité du vice (vice comittee) qui se charge de dépister, dans la littérature, ce qui pourrait inviter au péché est tout papiste.
Possible. Et même très juste, bien observé. Les groupes religieux se replient sur eux-mêmes et deviennent fanatiques quand ils se sentent en minorité.
Celles des petites protestantes à la Colline qui me semblaient les plus proches de l'indifférence religieuse étaient alsaciennes, et chez elles les communautés sont les plus nombreuses.
⁂
Ce matin, la bonne entre, me regarde, bafouille et finit par me dire que monsieur l'abbé me demande. Je m'habille, j'arrive dans le couloir et je trouve l'abbé vêtu d'une robe de chambre marron foncé, un paquet de linge à la main. Il ouvre la porte de la salle de bains. La lumière éclaire son visage et, je ne me trompe pas, il est rouge de colère.
— Vous voyez ! dit-il, véhément.
— Oui, oui, je vois... Euh ! Je vois quoi ?
— Vous voulez peut-être que je me déshabille ? Il est furieux et congestionné. C'est un grand gaillard aux cheveux blancs, qui maîtrise mal son ire grandissante. Je me hâte de le rassurer :
— Loin de moi cette pensée...
— Et demandez à la bonne, si c'est exprès pour vous, si c'est la première fois...
Là alors, je ne vois pas où il veut en venir...
— La première fois que quoi ?
— Que je prends un bain...
— Mais, je n'ai jamais prétendu le contraire...
— Comment ! hurle-t-il, alors vous ne savez pas ce que vous dites...
Il commence à m'inquiéter. Je ne peux pas lui en vouloir, j'ai le sentiment d'être en faute, il a l'air sûr de lui. Je voudrais l'envoyer foutre mais je ne peux pas, je sens que c'est lui l'offensé. Il entre, enlève sa robe de chambre et s'écrie : "Vous avez dit dans Remous que les vieux curés ne se lavaient pas. Eh bien ! vous allez voir !"
Je sors épouvanté et referme la porte trop lentement pour ne pas entendre le clapotis d'un grand corps qui tombe dans l'eau.
— Je n'ai jamais écrit une chose pareille ! Au contraire. J'ai tout un passage ruisselant de sympathie pour les vieux prêtres. Ah! nom de Dieu, c'est dans le Couteau.
J'entre dans ma chambre, je me presse le citron ! Je ne peux pas vérifier, mon éditeur est un tel manche que je n'ai même pas un Remous, pas un dans tout le département. Mais je suis sûr de moi, dans Remous, pour faire plaisir à Bernanos, je me suis montré spécialement attentif à ne pas offenser les croyants.
Je me promène dans les couloirs, je rencontre M. Krantz, un honnête Luxembourgeois qui, je le sais, est hanté par la perversité de Remous parce que les amants s'y regardent dans une glace. Je l'interroge, il me dit que c'est Poulenx qui accuse les curés de ne pas se laver.
Je remonte, j'attends l'abbé et je lui dis que ce n'est pas mon opinion qui est exprimée là mais celle d'un vilain, un personnage antipathique et la preuve, ça ne lui a pas porté bonheur.
— Je m'en fous, grogne-t-il, l'œil féroce.
Puis il se met à rire et me dit qu'il m'a bien eu, que je ne connaissais pas encore ses façons de plaisanter.
15 mars
J'avais reçu à la Colline une lettre d'un M. Enoch qui représente Prévert auprès du syndicat des éditeurs de musique. Il avait besoin de ma signature pour que celui-ci puisse toucher ses droits sur la musique de L'Arche de Noé.
J'eus un moment l'idée de me faire prier, Prévert m'ayant un peu vexé en refaisant mes dialogues sans me prévenir. Mais il n'y voyait pas malice, c'est un vieux copain. Je donnai finalement la signature demandée, tout en me renseignant sur cette combine.
J'appris alors que je pourrais toucher aussi si je me faisais inscrire à ce syndicat d'éditeurs, rue Chaptal.
Bon. Je faisais déjà partie du syndicat des scénaristes, rue Ballu, du syndicat des auteurs de films, rue Henner. Pourquoi pas un troisième ? Voulez-vous me Ie dire.
Je fis ma demande et je viens de recevoir la réponse.
Hé bien non, je ne marche plus.
J'admets qu'on soit chinois, il y a des bornes. Mes costumes sont déformés par l'épaisseur des cartes syndicales, je ne suis donc pas contre.
Je veux bien accepter, sans explication, qu'il faille m'affilier aux éditeurs de musique pour toucher sur un film tiré de mon livre mais ce que je refuse, c'est d'envoyer à ces gens-là mon casier judiciaire. Je leur écris :
"Messieurs,
Je suis volontiers exhibitionniste et le plein air encourage mes ardeurs génésiques. Pouvez-vous m'expliquer en vertu de quels principes ces penchants de bonne compagnie et qu'on peut dire orphiques sont propres à m'interdire de toucher mes droits sur de la musique ?
Mon casier judiciaire comporte une rallonge pour les outrages publics à la pudeur et les attentats aux mœurs. Qu'est-ce que cela peut bien vous faire ?
Sincèrement vôtre".
Je n'ai pas encore de réponse. J'ai montré cette lettre ici dans le salon. Elle a jeté un froid. Une ravissante Anglaise, que j'ai repérée depuis le début, me fait découvrir que les Anglais n'ont pas le sens de l'humour.
Enfin de mon humour à moi qui, je l'admets, est spécial. Ainsi j'ai les cheveux longs parce que je n'ai pas eu le temps de les couper à la Colline, un monsieur revient de chez le coiffeur et dit que ça lui a coûté deux cents francs. Il me demande depuis combien de temps je n'y suis pas allé ; je dis un chiffre, il calcule que j'ai gagné 14 000 francs, sept grammes de streptomycine.
— Mais alors vous vous les coupez vous-même, dit l'Anglaise horrifiée.
— Non, je me les brûle.
— Comment ?
— Comme ça...
Je frotte une allumette et la porte à mes cheveux qui se mettent à griller. Cris d'épouvante.
— Oh ce que ça sent mauvais... Vous ne vous les lavez pas non plus ?
— Non je me les gratte.
Mme Lafarge vient me faire la morale : "Vous nous avez déçues, Margaret et moi. Pensez que nous étions fières toutes deux quand on a su que vous arriviez. Elle avait lu vos livres et sans vous offenser, elle était la seule qui vous admirait. Eh bien, c'est fini. Pour les Anglais, c'est l'éducation qui compte. Et vous êtes maladroit, vous ne soignez pas votre publicité. Elle part pour le plateau d'Assy, elle va raconter à tout le monde que vous ne vous lavez pas, et que vous vous grattez. Et où donc que vous mettez la crasse qui est sous vos ongles, elle m'a demandé… Ça la préoccupe".
— Mais je plaisantais enfin, on ne peut plus rire, non ?
— Vous dites ça maintenant ! Trop tard ! Et votre casier judiciaire ! Je voudrais bien le voir… À propos, boutonnez donc votre pantalon…
⁂
Il y a une bibliothèque intéressante. J'y vais. J'entends des dames qui parlent de Péguy. C'est l'abbé qui choisit les livres. Je me dis, tiens je vais lire Péguy, il y a peut-être sa correspondance. Et toujours Péguy par-ci, Péguy par-là, y en a que pour lui.
Je lis le catalogue. Toutes les traductions anglaises, mais pas de Péguy. Je demande et j'apprends que Péguy, c'est le nom de Margaret, cette petite Anglaise qui part aujourd'hui pour le Plateau, ma renommée entre ses mains.
Le jour où on m'expliquera pourquoi Margaret se dit Peggy en Anglais et pour quoi Paco en espagnol vient de Francisco...
⁂
16 mars
Je vais me faire couper les cheveux et laver la tête mais quand je reviens, Peggy est partie.
En route, je me suis assis sur un talus pour souffler, en face d'un mimosa où grimpait un rosier.
Je voyais dans un jardin deux gosses qui se disputaient, le plus petit disait à l'autre : "Tu me fais chier, tu es un salo (o ouvert comme dans salope) tu dis tout à ton père pour me faire engueuler, putain. Et moi je lui dis rien à mon père, je ne suis, pas un salo".
Il voit que je le regarde et me dit, dégoûté : "Il est con, ce petit !" Le petit a deux fois la tête de plus que lui. Je pense que n'importe qui aurait pu l'entendre comme moi, qu'il s'exprimait avec la candeur de l'enfance dans la langue la plus propre, la plus adaptée à son objet, la plus complète, la plus idoine et qui d'évidence n'était nullement le privilège d'une élite.
Quelle est donc cette hypocrisie et cette maladresse qui empêchent d'admettre ces vocables dans les dictionnaires ? Dorothy m'écrit que ni elle ni aucun de ses amis ne comprennent le français chanté par Maurice Chevalier.
Ils étaient très blonds, ces deux gosses. Il y a beaucoup d'enfants blonds ici. Ceci dit sans malice, ils ont plus de cinq ans. L'occupation n'y est pour rien.
⁂
Je reçois le résultat de mon analyse Vernes. Avant de partir, je m'étais fait tirer du sang à jeun, comme Céline me l'a demandé je ne sais combien de fois. Mon chiffre est zéro, ce qui est absurde. À propos, je connaissais déjà la réaction Vernes, Céline me l'avait fait faire en 1944. J'avais alors 36, ce qui n'est pas excessif.
Pédaline s'est donc trompée. Avais-je point raison quand je parlais de sa perversité ! Je l'écris à Céline, lui parlant d'amis israélites qui d'Amérique m'ont envoyé de la streptomycine et qui, voyant la dévaluation du franc ont peur que je me ruine et me demandent de ne pas les rembourser, du moins avant longtemps. Je mentionne cela vous allez voir pourquoi dans cette curieuse réponse de Céline, où cette fois je ne peux pas élaguer ce qu'il pense des Juifs…
⁂
"Mercredi 15 mars
Mon vieux frère,
Ils ne t'ont pas donné le Vernes Résorcine ! Bougre ! Le seul qui m'intéresse ! L'autre je m'en fous ! À refaire. Il faut y venir absolument à jeun et le demander spécialement.
Je t'ai écrit à Courbevoie.
Oh tu sais pour l'attitude c'est bien difficile d'en prendre une définie, raisonnable dans un cabanon d'épileptiques furieux... C'est le cas pour la France et le monde actuel. Furieux et foireux ! Délirants, vicieux, canailles, sadiques... c'est beaucoup !
Tais-toi il paraît que Staline apprécie beaucoup mes livres ! qu'il se régale du Voyage (traduction Aragon) ! Quelle chance j'ai perdue en ne prenant point la suite à Barbusse ! Actuellement Charonnière viendrait me faire mes chaussures. Thorez m'enverrait des bonbons, Ramadier sa fille.
Question Juifs, il y a beau temps qu'ils me sont devenus sympathiques : depuis que j'ai vu les Aryens à l'œuvre, fritz et français.
Quels larbins ! Abrutis, éperdument serviles. Ils en rajoutent. Et putains ! Et fourbes — Quelle sale clique — Ah j'étais fait pour m'entendre avec les Youtres. Eux seuls sont curieux, mystiques, messianiques à ma manière. Les autres sont trop dégénérés. Et voyeurs les ordures, voyeurs surtout ! Les Juifs eux ont payé comme moi. Les autres, mes frères aryens, ils se branlent sur les gradins du Cirque ! Je veux Ies voir tous dans l'arène et crever !
Vive les Juifs bon Dieu ! Certainement j'irai avec plaisir à Tel-Aviv avec les Juifs. On se comprendrait. Dans ma prison, il y avait 500 gardiens tous aryens. 500 millions d'Aryens en Europe. On me fait crever pour antisémitisme ils applaudissent ! Où sont les traîtres, les ordures ! Tu voudrais que je pleure sur le sort de l'immonde bâtarde racaille sans orgueil et sans foi ! Merci ! Je pense des Aryens ce qu'en ont pensé au supplice Vercingétorix et Jeanne d'Arc. De belles saloperies ! Vive les Youtres ! Les Fritz n'ont jamais été pro-aryens, seulement antisémites, ce qui est absolument idiot. J'en voulais à certains clans juifs de nous lancer dans une guerre perdue d'avance. Je n'ai jamais désiré la mort du Juif ou des Juifs. Je voulais simplement qu'ils freinent leur hystérie et ne nous poussent pas à l'abattoir.
L'hystérie est le vice du Juif, mais au moins il est une idée, une passion messianique, leur excuse.
L'Aryen c'est une tirelire et une panse. Et une légion d'honneur.
La pauvre X... est une femme bien dévouée, bien sympathique, je m'impatiente avec elle, j'ai tort. Il faut la ménager au contraire. Ah ne rien faire paraître sur elle. La malheureuse ! J'aimerais mieux me tuer que de la mouiller même d'un quart de goutte. Seulement elle est..., ... emmerdante, d'une certaine jalousie... c'est la vie. La vie du cul. Le ciboire des femmes.
Pour moi tu comprends, il y a le public, c'est une chose. Et puis il y a le Parquet, c'est autre chose. Le public je l'emmerde, mais le Parquet je ne l'emmerde pas, il me tient par l'article 75.
Au foutre les raisons de mon inculpation. S'embarrasse-t-on encore de pareils vétilleux scrupules ? C'est "une certaine façon d'être" selon Vichinsky, mon crime. Et bougre, je te fais assassiner demain vingt millions d'innocents en Europe avec "une certaine façon d'être"... Voyons !
Voilà les conditions.
Ton éditeur est un Jean-foutre. Il ne m'a pas écrit du tout le jésuite !
Et Arletty ? me double-t-elle aussi ? pas un mot ! Écris-lui voir toi veux-tu ? Dis-lui que je l'embrasse et la fesse. A-t-elle reçu mon scénario ?
Après Vence, si la terre n'a pas éclaté, viens me voir. Affectueusement.
L.-F. Céline
Les aryens, même les plus impertinents, n'ont plus de "pensées", ils se demandent seulement où "on sert" ? Où la "table est la meilleure" ? Où ça "paye le mieux de larbiner" ?"
⁂
Il y a des gens que cette lettre peut surprendre. Moi pas. J'ai connu Céline pendant la guerre, il avait fait sa crise en 1937 et c'était fini. Il avait cru de son devoir de pousser un cri d'alarme qui aurait pu, peut-être, donner à réfléchir. Ça n'avait rien changé, alors il n'y pensait plus.
D'aucuns pourront trouver maladive cette façon de changer d'avis, de passer d'un extrême à l'autre. C'est courant. L'antisémite et le philosémite ont la même formation avec une idée fixe de base (essentielle) qui leur est commune, celle qui fait voir des Juifs partout. On change de pôle avec la plus inquiétante facilité. J'ai vu à l'inverse des aryens philosémites délirants, une engeance de dogues hargneux tourner au bout de quelques mois antisémites pour des raisons cachées d'intérêt ou d'entraînement, sans avoir changé grand-chose à leurs éléments d'appréciation. Leur éclairage avait varié d'un angle imperceptible, mais qui suffisait à colorer d'ombres hostiles les traits de leur obsession.
Le passage inverse est compréhensible de la part de journalistes ou d'écrivains, persécutés à leur tour. Le public croit à de l'hypocrisie. Mais non, il y a seulement un fait nouveau et d'importance, c'est de donner de l'imagination à ceux qui en étaient dépourvus et qui ne se représentaient pas les angoisses des Juifs du moment qu'elles leur étaient épargnées. La nouvelle des inondations ou du choléra en Chine nous laisse calmes parce que ce n'est pas pour nous.
Mais dès qu'on se sent torturé, on compatit assez naturellement avec ceux qui ont vécu cela. On pense à leur mère parce qu'on pense à sa mère.
L'antisémite qui ne change pas est celui qui connaît très peu les Juifs, qui voit leurs petits défauts comme des montagnes, qui note les différences, de l'ordre du centième, sans tenir compte des 99 pour cent de similitudes. Quant à l'antisémite qui ne changera jamais, c'est le nerveux qui croit en une supériorité quelconque (parfaitement absurde et imaginaire) des Juifs. C'est pourquoi ceux-ci ont le plus grand tort de se laisser aller à l'immodestie, elle est dangereuse et toujours injustifiée. S'il y a des Juifs remarquables (alors sans prétention), il en est de vrais cons et ce sont ceux-là qui sont vaniteux.
Tout comme les Aryens, bien sûr.
C'est tellement vrai que de même qu'on dit d'Untel qu'il est un affreux Youtron, j'ai parfois envie de dire qu'un autre (un Allemand au cou gonflé, un Français à gueule d'adjudant) est un affreux Aryen. Et je risque de me tromper une fois sur deux, de prendre l'Aryen pour le Juif, le Juif pour l'Aryen.
En bref, tout bien pesé et dans une pensée d'apaisement, je ferai miennes ces maximes qui pourraient être de notre bon maître : "Les Juifs allemands sont des Français comme les autres" (voyez parti socialiste et gouvernement) et celle-ci, tout à fait capitale : "Les Juifs français sont des Aryens comme les autres !"
À condition que les Juifs consentent à y souscrire. Ce sera long, mais ils y viendront.
⁂
Ces pensées, fruit des réflexions où m'avait amené la lettre de Céline, j'en avais fait part à une de nos amies, en lui disant que, puisque j'écrivais un journal où je parlais de lui, je ne pouvais plus dissimuler une opinion qu'il affirmait avec une telle netteté. J'ai dû m'exprimer peu clairement, car elle lui écrivit une lettre qui me valait cette réponse.
"16 mars
X... m'écrit une lettre affolée : que tu vas publier mes lettres dans ton journal.
Fais gaffe à ce propos. Et pour toi et pour moi — vas-y mollo — pas de provocations — cela pourrait m'être fatal... je suis toujours prisonnier... il ne faut pas l'oublier ! On me refoutrait au trou ou à Fresnes, si je pipais de travers. Tu saisis !
Si tu as des histoires d'oiseaux, des livres sur ce sujet, tu serais gentil de nous les faire prêter, ma femme est passionnée d'oisellerie... Elle lit et relit les chapitres sur les animaux indéfiniment.
As-tu des nouvelles de l'épuration Sorlot et de l'épuration Denoël ?
X… ne m'en souffle mot.
J'ai envoyé une sorte de schéma de scénario pour un film à Arletty. J'espère qu'elle l'a reçu ! Pas de nouvelles.
Ton vieux.
L.-F. C."
[...]
⁂
18 mars
Je fais des progrès dans l'entraînement. Je réussis à aller jusqu'à Vence et retour. Ça fait bien trois kilomètres. Les premiers jours, je me suis assis vingt fois avant d'arriver au mimosa où j'avais entendu : "Il est con ce petit". En moi-même, je me disais : tiens, il ne fait pas trop de vent, je vais aller jusqu'à Iléconcepeti.
Je m'assieds toujours à cet endroit, devant le mimosa plus grand qu'une maison. Il y a là une petite chatte fine, tigrée, qui saute sur le talus et vient se frotter à ma main. Je la prends sur mes genoux, je la caresse en lui aplatissant les oreilles, elle a l'air d'un serpent. Fou ce qu'elle aime se faire patiner, une vraie bite.
J'en ai assez tout d'un coup. Je me fais l'impression de grattouiller quelque géant. Je jette la chatte et je m'en vais. Comme je suis lourd et long à me lever, elle a déjà ressauté sur mes genoux avant que je sois debout.
Je la rejette, je marche lentement. Elle file devant moi, la queue brandie comme un sabre. Elle saute sur un mur et tend le cou vers moi, à ma hauteur.
Arrive un affreux chien rouge qui se met à grogner. Je m'arrête. Je me demande si c'est pour la chatte ou pour moi. Alors je m'avance, il recule en aboyant. C'est bien après moi qu'il en a, l'andouille.
Je fais un mouvement avec ma canne dans sa direction, le voilà qui bondit en arrière de ses quatre pattes en hurlant de terreur. Conneau ! Béotien !
J'ai dû alarmer son sens de l'esthétique avec un grand panama que je porte pour me protéger du soleil. Ce panama, s'il réjouit l'élite, fait plutôt pouffer la canaille. Un ami que je rencontre sur la place en est épanoui cent mètres à l'avance. Il est là qui se marre avec un chauffeur de taxi. Quand j'arrive près de lui, il m'ouvre les bras, émerveillé : "Bravo, tu as une silhouette balzacienne !" Au mot de balzacienne, le chauffeur de taxi éclate d'un fou rire énorme, obscène, inextinguible qui le plie en deux. Il se tient le ventre, il suffoque, il pleure. Une crise terrifiante. Il ne reprend son souffle que pour mieux hurler. Ouahille ! Il pète, il crépite, il bat des mains pour apaiser les lutins invisibles qui vont le chatouiller jusqu'à ce qu'il crève. Je m'attends à le voir exploser net et se dégonfler sur place.
Balzacien, je vous demande un peu ! Qu'est-ce qu'il a bien pu trouver de risible là-dedans !...
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Au fond, Paraz est un anarchiste. Par amour de l'humanité, il n'hésiterait pas à en exterminer la moitié. Mais c'est sa sincérité cent pour cent qui fait que son livre nous touche et que, derrière l'auteur, on découvre cette chose si rare aujourd'hui qu'on appelle en français : un homme..
[X.]
