Marcel à sa mère
Printemps 1903
Ma chère petite maman,
Ma sortie ne m'a pas oppressé, mais j'ai fait la bêtise de rentrer à pied et je suis rentré glacé et etc. Mais j'ai pensé à toi avec tant de tendresse que si je n'avais craint de te réveiller, je serais entré dans ta chambre. Est-ce le retour de l'asthme et de la fièvre des foins, ma vraie nature physique, qui m'a valu cette plénitude de ma vraie nature morale. Je ne sais pas. Mais il y avait longtemps que je n'avais pensé à toi avec ce paroxysme d'effusion.
Fatigué en ce moment et n'écrivant plus que du bout des doigts, j'ai peur de mal dire ce que je voudrais dire. Que le chagrin rend égoïste et empêche d'être aussi tendre. Mais surtout que depuis quelques années, bien des déceptions que tu m'as causées par des mots qui pour être rares n'en ont pas moins fait époque pour moi par leur ironie méprisante, et leur dureté (bien que cela ait l'air paradoxal) m'avait beaucoup détourné de la culture d'une tendresse incomprise. Mais tout cela est absurde, car je suis fatigué, je ne saurais t'exprimer en ce moment tout ce que je pensais tout à l'heure.
Mille tendres baisers.
MARCEL.
L'heure pour le coiffeur 6 heures 20, 6 heures 1/4 ou 7 heures 1/2. — Et il faut me réveiller à 5 heures 1/2.
Hôtel de l'Europe, Amsterdam
Vendredi 17 octobre 1902
Ma chère petite maman,
Je viens de recevoir tes deux petites lettres. Pardon de ne pas t'écrire davantage. Mais je fais ce voyage si consciencieusement — et je peux dire si intelligemment — si complètement que je n'ai pas une minute. Je pars souvent dès neuf heures 1/2, dix heures du matin et ne rentre que fort tard. Avant-hier, j'allais en coche d'eau à Vollendam, endroit fort curieux et peu visité je crois !
Aujourd'hui à Harlem voir les Hals. Je suis seul ici depuis hier ; je suis dans un état sentimental si désastreux que j'ai craint d'empoisonner de ma tristesse le voyage du pauvre Fénelon et je l'ai laissé respirer loin de mes gémissements. Je le verrai demain à la Haye, mais je rentrerai coucher le soir à Amsterdam et reviendrai à Paris soit dimanche soit lundi, bien content d'embrasser ma petite Maman et mon petit Papa après si longtemps.
Je n'aurais peut-être pas eu le courage d'une si longue séparation si je l'avais décidée tout entière. Mais je l'ai prolongée presque jour par jour. J'ai cru quinze fois vous embrasser le lendemain. Jamais je n'ai cru rester quinze jours sans vous embrasser. Ceci s'applique également à mon petit frère, s'il ne trouve pas que sa situation "arrivée" doive le mettre à l'abri de mes intempestives tendresses.
J'ai été très malheureux de ce vol, qui te fait de mon voyage une lourde charge. En dehors de cette calamiteuse aventure, je déploie à équilibrer le budget autant d'habileté que M. Rouvier. L'hôtel est si follement cher que Fénelon n'y prenait pas ses repas les deux derniers jours pour ne pas avoir à payer dix francs pour un dîner modeste.
Mais à qui la faute ? Et pourquoi l'a-t-il choisi et me l'a-t-il en quelque sorte imposé puisque j'étais à Anvers quand il m'a retenu ma chambre. Et surtout comment cela se fait-il que ce soit sur le conseil des Yeatman ? La vérité est qu'il faudra si je revoyage choisir des hôtels de 2e ordre, où l'on est aussi bien, où l'on ne paye pas des prix fous pour une différence de luxe qui ne me charme pas, d'autant plus que comme il n'y a pas un Français dans la ville, on n'a même pas le plaisir d'être "coté".
Car le voyage par lui-même n'est pas une chose chère. Les plus curieuses excursions ne nous ont rien coûté ou presque rien. J'apprécie tes conseils de campagne d'autant plus que le calorifère m'effraie et que je suppose que si je n'ai pas malgré tout l'ombre d'asthme ici (car je n'en ai pas) c'est que l'hôtel est chauffé par des conduits d'eau chaude. Mais mon état moral ne me permettrait pas une telle expérience d'où il ne pourrait sortir pour moi que beaucoup de mal. Fénelon était la seule personne avec qui je pouvais faire une absence. Si je ne craignais de l'ennuyer de ma morosité présente, et si je ne craignais surtout de voir mes ressources finir (c'est la vraie raison et je la dis avec d'autant moins de gêne que comme tu me verras presque en même temps que cette lettre et ne pourras pas me répondre elle ne peut avoir l'air de préparer un " tapage" ultérieur) je prolongerais de huit jours en Hollande ou Belgique. Mais à Illiers ou ailleurs, en ce moment surtout, ce serait une folie véritable.
Le retour à Paris, même avec Bibesco (s'il n'est pas parti), Reynaldo, etc., me paraîtra déjà bien dur, comme toute modification de l'ambiance. Mais enfin c'est un endroit connu. Mais Illiers serait atroce et tout autre endroit — en ce moment.
Fénelon est tout ce qu'il y a de plus gentil. Tu lui as écrit une lettre charmante, adressée à M. de Fénélon. Cet accent aigu joint au K de Bibesko... n'a aucune importance. As-tu des renseignements sur la vie de Fromentin ? C'est ennuyeux de n'avoir aucun "tuyau" sur quelqu'un avec qui on vient de passer quinze jours à l'hôtel.
Mille tendres baisers.
MARCEL.
Je te soupçonne de ne pas lire mes lettres, ce qui serait infect. Celle-ci étant écrite dans un moment de pseudo-apaisement, lis-la du moins.
Marcel Proust, le prince Antoine Bibesco et le comte Bertrand Alfred Marie de Salignac-Fénelon (sans doute modèle de Robert de Saint-Loup) : trio ayant signé un pacte d'amitié secret.
"Lorsque ma grand-mère se décidait à partir, raconte Marcel Proust, ma mère l'accompagnait. Il y avait une première station à la porte, où la conversation continuait. Puis, tout en parlant, les voilà reparties dans l'escalier. En bas, il y avait un canapé. Au bout d'un moment, elles s'y asseyaient. Parfois, cela durait encore une demi-heure. Tout à coup, ma grand-mère s'écriait : 'Mon Dieu ! l'heure qu'il est ! Je remonte avec toi jusqu'à ta porte, et je me sauve !' Elles remontaient ensemble et cela recommençait. Elles ne pouvaient jamais se quitter !"
[in Céleste Albaret, Monsieur Proust, Éditions J'ai lu, 1973, p. 179]
"Toute notre vie n'avait été qu'un entraînement, elle à me passer d'elle pour le jour où elle me quitterait, et cela depuis mon enfance quand elle refusait de revenir dix fois me dire bonsoir avant d'aller en soirée, quand je voyais le train l'emporter quand elle allait à la campagne, quand plus tard à Fontainebleau et cet été même, je lui téléphonais à chaque heure. Ces anxiétés qui finissaient par quelques mots dits au téléphone, ou sa visite à Paris, ou un baiser, avec quelle force je les éprouve maintenant que je sais que rien ne pourra plus les calmer. Et moi, de mon côté, je lui persuadais que je pouvais très bien vivre sans elle"
[Lettre de Marcel Proust à Maurice Barrès, in Ph. Kolb, Correspondance de Marcel Proust, Tome VI, p. 28]
Note
(1) Alfred de Musset, Poésies, "Le Poète".
Quelques articles appartenant à la même catégorie (Bonnes feuilles)
(Écrit le 23 janvier 1957 par J. L'Hôte - Mis en ligne le 15 avril 2017 - 8969 lectures)
(Écrit le 16 février 1944 par L. Blum - Mis en ligne le 16 février 2003 - 12917 lectures)
(Écrit le 31 décembre 2016 par E. Ferrante - Mis en ligne le 1 novembre 2022 - 7457 lectures)
(Écrit le 17 avril 1963 par Cl. Etcherelli - Mis en ligne le 17 avril 2005 - 15464 lectures)
(Écrit le 3 septembre 1938 par G. Duhamel - Mis en ligne le 3 septembre 2003 - 8090 lectures)
(Écrit le 20 décembre 1946 par G. Duhamel - Mis en ligne le 24 juillet 2006 - 6578 lectures)
(Écrit le 23 février 2010 par Fl. Aubenas - Mis en ligne le 14 juillet 2023 - 854 lectures)
