J. d'Ormesson
Ce que j'ai fait de mieux dans ma vie, c'est ma fille. Je suis plus fier d'elle que de moi
En ces jours des défunts, du souvenir et de tous les saints, j'ai vieilli d'un seul coup : ma mère est morte. Longtemps, j'ai été son fils, son enfant, son garçon, et elle m'appelait "mon petit". Voilà que je ne suis plus l'enfant de personne et que je n'ai plus personne pour me séparer de la mort. Je n'ai plus derrière moi que l'image à jamais évanouie du visage de ma mère et son souvenir chéri.
J'aimais ma mère. Elle m'aimait. J'étais fier d'elle. Et — que Dieu me pardonne ! — il n'est pas impossible qu'elle ait poussé la faiblesse et la partialité jusqu'à être fière de ses fils. Un mot terrible de Sartre me reste toujours obscur : "Il n'y a pas de bon père. C'est la règle". Le mien était merveilleux. Ma mère aussi était merveilleuse. Je fais appel ici à tous ceux qui ont connu mon père, janséniste et libéral, ma mère, si vivante et si gaie : dites, n'est-ce pas qu'ils étaient merveilleux ? N'est-ce pas qu'ils étaient la bonté, la simplicité, la noblesse de l'esprit et de l'âme, la générosité et qu'ils pensaient aux autres beaucoup plus qu'à eux-mêmes ? N'est-ce pas qu'il était impossible à qui les avait rencontrés une seule fois de ne pas les admirer et de ne pas les aimer ? Parce que ma mère était vivante et que mon père était mort, j'ai parlé beaucoup plus, dans ce que j'ai pu écrire, de mon père que de ma mère. Par je ne sais quelle pudeur que je me reproche, j'attendais, j'imagine, que ma mère fut partie pour lui dire que je l'aimais.
Qu'importe ! Est-ce que ma mère et moi avions besoin de paroles pour savoir que nous nous aimions ? Nous le savions, voilà tout. Derrière les souvenirs atroces de ce sombre combat du jour et de la nuit où nous finirons tous, jusqu'au dernier, par être vaincus et massacrés, voici que fleurit en moi, plein de fraîcheur et de vie, le souvenir lumineux du bonheur qui naissait de ma mère. Je me promène encore avec elle le long des étangs de Puisaye ou dans cette vieille forêt de Saint-Fargeau qui était sa vraie patrie et où elle avait laissé son cœur ; je refais avec elle ces grands voyages épuisants dont elle sortait alerte, indestructible et rose et où tout l'amusait ; je m'assieds toujours auprès d'elle devant ces mots croisés du Figaro d'où elle tirait des délices qui me font sourire et pleurer. Dans la simplicité généreuse de son rayonnement et de son énergie, le souvenir de ma mère a le goût du bonheur. Je ne cesserai jamais de vivre dans son amour. Mort, où est ta victoire ? La mort ne peut rien contre le souvenir de ma mère. Au-delà de la mort, ce souvenir est vivant. Et ma mère elle-même, est-ce qu'elle est morte tout entière ? Ah ! je ne verrai plus ma mère en train d'avancer vers moi pour me serrer contre elle et elle ne me verra plus me jeter dans ses bras. Je ne lui parlerai plus et elle ne me parlera plus. Nous ne rirons plus ensemble. Et c'est une douleur pour moi, pour mon frère et pour moi, qui ne s'apaisera pas. Mais comme mon père — ô mon père ! — comme sa mère — ô grand-mère ! —, ma mère croyait que la mort n'est qu'une autre vie. Elle croyait que la mort n'est rien d'autre que la vraie vie.
Mort, où est ta victoire ? Ma mère est vivante puisqu'elle était chrétienne. Ma mère est vivante puisque l'amour qui nous unit est vivant dans nos cœurs.
Texte soumis aux droits d'auteur - Réservé à un usage privé ou éducatif.
Parents de l'auteur : - André, marquis d'Ormesson, 1877-1957
- Marie Anisson du Perron, épouse d'Ormesson, née en 1892, est effectivement décédée le 17 octobre 1975
L'interrogation, deux fois exprimée, Mort, où est ta victoire ? est une phrase empruntée à Paul, dans sa Première Épitre aux Corinthiens, 15:55 (????? ??? ??? ?????? ?? ??????? ?)
C'est aussi le titre d'un roman de l'écrivain chrétien Daniel-Rops, ayant connu quelque succès en son temps (1e parution chez Plon, en 1947)
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