Avec Modiano, on a l'impression d'être toujours plongé dans le même ouvrage, d'assister à la même quête si l'on veut (excepté, peut-être, s’agissant du tragique destin de la jeune Dora Brüder, et encore).
Et dans le même temps, on perçoit bien que la quête est différente, qu'elle approfondit un autre pan de la mémoire de l'auteur, ou qu'elle le sonde à un niveau archéologique différent, ou encore selon un angle différent.
D'où cette fascination que l'on éprouve vis-à-vis de ce prodigieux écrivain (si légitimement couronné par le Nobel, contrairement à certaine épouvantablement médiocre écrivaillonne de gauche extrême, suivez mon regard).
Ici, peut-être, ai-je été à la vérité séduit par certaine "proximité" géographique : le square du Grésivaudan, cité par trois fois dans l'extrait qu'on va lire - mais également par l'allusion à une éventuelle jalousie de l'auteur - de Jean Daragane, si l'on préfère - envers Minou Drouet (ce patronyme ne dira rien aux nouvelles générations), poétesse précoce de deux ans sa cadette !
Quoi qu'il en soit, sourd de cet ensemble exceptionnel une indicible tristesse - une mélancolie grave, peut-être ? C’est toute la cruelle difficulté à se remémorer le passé, à le reconstituer par bribes, à tenter de rendre la vie à ce qui est, depuis si longtemps, si profondément enfoui, et peut-être inatteignable...

 

"Il éprouva une sorte de vertige, un picotement à la racine des cheveux. Cet enfant, que des dizaines d'années tenaient à une si grande distance au point d'en faire un étranger, il était bien obligé de reconnaître que c'était lui".

P. Modiano

 

Je ne puis pas donner la réalité des faits, je n'en
puis présenter que l'ombre

Stendhal

 

Vers la fin de l'après-midi, il s'étonna de ne pas avoir reçu un coup de téléphone de Chantal Grippay. Pourtant, elle avait dû s'apercevoir qu'elle avait oublié sa robe noire. Il composa son numéro de portable, mais personne ne répondait. Après le signal, c'était le silence. Vous étiez arrivé au bord d'une falaise au-delà de laquelle il n'y avait plus que le vide. Il se demanda si le numéro était encore attribué ou si Chantal Grippay n'avait pas perdu son portable. Ou si elle était encore vivante.

Par contagion, un doute l'effleura concernant Gilles Ottolini. Il tapa sur le clavier de l'ordinateur "Agence Sweerts, Paris". Aucune agence Sweerts Paris, ni dans le quartier de la gare Saint-Lazare ni dans un autre arrondissement. Le prétendu auteur du Flâneur hippique n'était qu'un employé fantôme d'une agence imaginaire.

Il voulut savoir si un Ottolini était mentionné square du Graisivaudan, mais, parmi les noms qui figuraient aux huit numéros du square, pas un seul Ottolini. En tout cas, la robe noire était là, sur le dossier du canapé, preuve qu'il n'avait pas rêvé. Il tapa, à tout hasard, "Silvy-Rosa. Couture mode. Rue Estelle. Marseille", mais il n'obtint que "Retouches Rosa, 18, rue du Sauvage, 68100 Mulhouse". Depuis quelques années, il ne se servait presque plus de cet ordinateur sur lequel la plupart de ses recherches tournaient court. Les rares personnes dont il aurait aimé retrouver la trace avaient réussi à échapper à la vigilance de cet appareil. Elles s'étaient glissées à travers les mailles du filet parce qu'elles appartenaient à une autre époque et qu'elles n'étaient pas des enfants de chœur. Il se rappela son père qu'il avait à peine connu et qui lui disait d'une voix douce "Je découragerais dix juges d'instruction". Aucune trace de son père dans l'ordinateur. Pas plus que de Torstel ou de Perrin de Lara dont il avait tapé les noms sur le clavier, la veille, avant l'arrivée de Chantal Grippay. Dans le cas de Perrin de Lara, il s'était produit le phénomène habituel : des quantités de Perrin s'affichaient sur l'écran, et la nuit ne suffirait pas à épuiser leur liste. Ceux dont il aurait aimé avoir des nouvelles se cachaient souvent dans une foule d'anonymes, ou bien derrière un personnage célèbre qui portait le même nom. Et quand il tapait sur le clavier une question directe "Jacques Perrin de Lara est-il encore vivant ? Si oui, donnez-moi son adresse", l'ordinateur était incapable de répondre, et l'on sentait passer à travers les multiples fils qui reliaient l'appareil à des prises électriques une certaine hésitation et une certaine gêne. Parfois, vous étiez entraîné sur des fausses pistes : "Astrand" proposait des résultats en Suède, et plusieurs personnes de ce nom se regroupaient dans la ville de Göteborg. Il faisait chaud et cet été indien se prolongerait sans doute jusqu'en novembre. Il décida de sortir au lieu d'attendre dans son bureau, comme d'habitude, le coucher du soleil. Tout à l'heure, quand il serait de retour, il tenterait de déchiffrer à l'aide d'une loupe les photocopies des pages dont il avait fait la veille une lecture trop rapide. Ainsi aurait-il peut-être la chance d'apprendre quelque chose sur Annie Astrand. Il regrettait de ne pas lui avoir posé ces questions quand il l'avait revue quinze ans après l'épisode de la boutique Photomaton, mais il avait très vite compris qu'il n'obtiendrait d'elle aucune réponse.

 

 

Dehors, il était plus insouciant que les jours précédents. Il avait peut-être tort de se plonger dans ce passé lointain. À quoi bon ? Il n'y pensait plus depuis de nombreuses années, si bien que cette période de sa vie avait fini par lui apparaître à travers une vitre dépolie. Elle laissait filtrer une vague clarté, mais on ne distinguait pas les visages ni même les silhouettes. Une vitre lisse, une sorte d'écran protecteur. Peut-être était-il parvenu, grâce à une amnésie volontaire, à se protéger définitivement de ce passé. Ou bien, c'était le temps qui en avait atténué les couleurs et les aspérités trop vives.

Là, sur le trottoir, dans la lumière de l'été indien qui donnait aux rues de Paris une douceur intemporelle, il avait de nouveau l'impression de faire la planche. Cette impression, il ne l'éprouvait que depuis l'année précédente, et il se demandait si elle n'était pas liée à l'approche de la vieillesse. Il avait connu, très jeune, ces instants de demi-sommeil où l'on se laisse dériver — souvent après une nuit blanche —, mais aujourd'hui c'était différent : le sentiment de descendre en roue libre une pente, quand le moteur s'est arrêté. Jusqu'à quand ?

Il glissait, entraîné par une brise et par son poids. Il se heurtait à des piétons qui venaient en sens inverse et ne s'étaient pas écartés assez vite sur son. passage. Il s'excusait. Ce n'était pas sa faute. D'habitude, il faisait preuve d'une plus grande vigilance quand il marchait dans la rue, prêt à changer de trottoir s'il voyait, de loin, quelqu'un qu'il connaissait et qui risquait de l'aborder. Il s'était aperçu que l'on rencontre en de très rares occasions une personne que l'on aurait voulu vraiment rencontrer. Deux ou trois fois dans une vie ?

Il aurait volontiers marché jusqu'à la rue de Charonne pour rapporter sa robe à Chantal Grippay, mais il risquait de tomber sur Gilles Ottolini. Et alors? Voilà qui permettrait d'être mieux fixé sur l'existence incertaine de cet homme. La phrase de Chantal Grippay lui revint "Ils veulent le licencier à l'agence Sweerts". Mais elle devait bien savoir que l'agence Sweerts n'existait pas. Et le livre, Le Flâneur hippique, dont le copyright datait d'avant-guerre ? Ottolini avait-il apporté le manuscrit aux éditions du Sablier dans une vie antérieure et sous un autre prénom ? Lui, Daragane, méritait quand même quelques explications là-dessus.

 

 

Il était arrivé sous les arcades du Palais-Royal. Il avait marché sans but précis. Mais, en traversant le pont des Arts et la cour du Louvre, il suivait un itinéraire qui lui était familier dans son enfance. Il longeait ce qu'on appelle le Louvre des Antiquaires et il se souvint, au même endroit, des vitrines de Noël des Grands Magasins du Louvre. Et maintenant qu'il s'était arrêté au milieu de la galerie de Beaujolais, comme s'il avait atteint le but de sa promenade, un autre souvenir resurgit. Il avait été enfoui depuis si longtemps, et à une telle profondeur, à l'abri de la lumière, qu'il paraissait neuf. Il se demanda si c'était vraiment un souvenir ou bien un instantané qui n'appartenait plus au passé, après s'être détaché de celui-ci comme un électron libre sa mère et lui — l'une des rares fois où ils étaient ensemble — entrant dans un magasin de livres et de tableaux, et sa mère parlant avec deux hommes dont l'un assis à un bureau au fond du magasin et l'autre appuyé du coude au marbre d'une cheminée. Guy Torstel. Jacques Perrin de Lara. Figés, là, jusqu'à la fin des temps. Comment se faisait-il que le dimanche d'automne où il était revenu du Tremblay en compagnie de Chantal et de Paul, dans la voiture de Torstel, ce nom ne lui ait rien évoqué, pas plus que sa carte de visite où était pourtant mentionnée l'adresse du magasin ?

Dans la voiture, Torstel avait même fait allusion à "la maison des environs de Paris" où il l'avait vu, enfant, la maison d'Annie Astrand. Il y était resté, lui, Daragane, pendant près d'un an. À Saint-Leu-la-Forêt. "Je me souviens d'un enfant, avait dit Torstel. L'enfant, c'était vous, je suppose..." Et Daragane lui avait répondu sèchement, comme si cela ne le concernait pas. C'était le dimanche où il avait commencé d'écrire Le Noir de l'été après que Torstel l'eut déposé square du Graisivaudan. Et pas un moment il n'avait eu la présence d'esprit de lui demander s'il se rappelait la femme qui habitait dans cette maison, à Saint-Leu-la-Forêt, "une certaine Annie Astrand". Et s'il savait à tout hasard ce qu'elle était devenue.

Il s'assit sur un banc du jardin, au soleil, près des arcades de la galerie de Beaujolais. Il avait dû marcher pendant plus d'une heure sans même remarquer qu'il faisait encore plus chaud que les autres jours. Torstel. Perrin de Lara. Mais oui, il avait rencontré Perrin de Lara une dernière fois, la même année que celle du dimanche au Tremblay — il avait à peine vingt et un ans —, et cette rencontre serait tombée dans la nuit froide de l'oubli — comme dit la chanson — s'il n'avait pas été question d'Annie Astrand. Un soir, il se trouvait dans un café du rond-point des Champs-Élysées, que l'on avait transformé en drugstore les années suivantes. Il était dix heures. Une halte avant de reprendre sa marche vers le square du Graisivaudan, ou plutôt vers une chambre de la rue Coustou qu'il louait depuis quelque temps pour six cents francs par mois.

Cette nuit-là, il ne s'était pas tout de suite aperçu de la présence de Perrin de Lara, devant lui, sur la terrasse. Seul.

Pourquoi lui avait-il adressé la parole ? Il ne l'avait pas vu depuis plus de dix ans, et cet homme ne pouvait certainement pas le reconnaître. Mais il écrivait son premier livre, et Annie Astrand occupait son esprit d'une manière lancinante. Peut-être Perrin de Lara savait-il quelque chose sur elle ?

Il s'était planté devant sa table, et l'autre avait levé la tête. Non, il ne le reconnaissait pas.

"Jean Daragane.

Ah... Jean..."

Il lui souriait, d'un faible sourire, comme s'il était gêné que quelqu'un le rencontre à cette heure-là, seul, dans un tel endroit.

"Depuis le temps, vous avez grandi... Asseyez-vous, Jean..."

Il lui désignait le siège, en face de lui. Daragane hésita une fraction de seconde. La porte vitrée de la terrasse était entrouverte. Il suffisait de dire la phrase qui lui était habituelle : "Attendez... je reviens..." Puis de sortir à l'air libre dans la nuit, et de respirer un grand coup. Et surtout d'éviter de se retourner sur une ombre, là-bas, qui resterait pour l'éternité à attendre, seule, à la terrasse d'un café.

Il s'assit. Le visage de statue romaine de Perrin de Lara s'était empâté et les boucles de ses cheveux avaient pris une teinte grisâtre. Il portait une veste de toile bleu marine, trop légère pour la saison. Devant lui, un verre de Martini à moitié bu, que Daragane reconnut à la couleur.

"Et votre mère ? Il y a des années que je ne lui ai pas fait signe... Vous savez... nous étions comme frère et sœur..."

Il haussa les épaules, et son regard eut une expression soucieuse.

"J'ai été longtemps absent de Paris..."

Apparemment, il aurait voulu lui confier les raisons de cette longue absence. Mais il restait silencieux.

"Et vous avez revu vos amis Torstel et Bob Bugnand ?"

Perrin de Lara parut surpris d'entendre ces deux noms dans la bouche de Daragane. Surpris, et méfiant.

"Vous en avez de la mémoire... vous vous rappelez ces deux-là?..."

Il regardait fixement Daragane, et ce regard le gênait.

"Non... je ne les vois plus... c'est fou comme les enfants ont de la mémoire... Et vous, quoi de neuf ?"

Daragane sentit percer de l'amertume dans cette question. Mais peut-être se trompait-il, ou bien chez Perrin de Lara était-ce tout simplement l'effet d'un Martini que l'on boit seul, à dix heures du soir, en automne, à la terrasse d'un café ?

"J'essaie d'écrire un livre..."

Il se demanda pourquoi il lui avait fait cet aveu.


"Ah... comme du temps où vous étiez jaloux de Minou Drouet ?"

Daragane avait oublié ce nom. Mais oui, c'était la petite fille de son âge qui avait publié autrefois le recueil de poèmes Arbre, mon ami.

"C'est très difficile, la littérature... je suppose que vous avez déjà dû vous en apercevoir..."

Perrin de Lara avait pris un ton sentencieux qui étonna Daragane. Le peu de chose qu'il savait de lui et le souvenir d'enfance qu'il en gardait lui auraient fait penser que cet homme était plutôt frivole. Une silhouette qui s'appuie du coude au marbre des cheminées. Avait-il appartenu comme sa mère et Torstel, et peut-être Bob Bugnand lui aussi, au "club des Chrysalides" ?

Il finit par lui dire :

"Alors, après cette longue absence, vous êtes revenu définitivement à Paris ?"

L'autre haussa les épaules et jeta à Daragane un regard hautain, comme si celui-ci lui avait manqué de respect.

"Je ne sais pas ce que vous entendez par définitivement".

Daragane l'ignorait lui aussi. Il avait simplement dit cela pour meubler la conversation. Et ce type prenait la mouche... Il avait envie de se lever et de lui lancer : "Eh bien, bonne chance, monsieur..." et, avant de franchir la porte vitrée de la terrasse, il lui ferait un sourire et un signe d'adieu de la main, comme sur un quai de gare. Il se retint. Il fallait avoir de la patience. Il savait peut-être quelque chose sur Annie Astrand.

"Vous me donniez des conseils de lecture... Vous vous souvenez ?"

Il s'efforçait de prendre une voix émue. Et c'était vrai, après tout, que ce fantôme lui avait offert, quand il était enfant, les Fables de La Fontaine dans la collection à couverture vert pâle des Classiques Hachette. Et quelque temps plus tard, le même homme lui avait conseillé de lire Fabrizio Lupo quand il serait grand.

"Décidément, vous avez beaucoup de mémoire..."

Le ton s'était radouci, et Perrin de Lara lui souriait. Mais ce sourire était un peu crispé. Il se pencha vers Daragane :

"Je vais vous dire... Je ne reconnais plus le Paris où j'ai vécu... Il a suffi de cinq ans d'absence... j'ai l'impression d'être dans une ville étrangère..."

Il serrait les mâchoires comme pour empêcher les mots de sortir de sa bouche dans un flot désordonné. Sans doute n'avait-il parlé à personne depuis longtemps.

"Les gens ne répondent plus au téléphone... Je ne sais pas s'ils sont encore vivants, s'ils m'ont oublié, ou s'ils n'ont plus le temps de prendre une communication..."

Le sourire était devenu plus large, le regard plus tendre. Peut-être voulait-il atténuer la tristesse de ses paroles, une tristesse qui s'accordait bien à la terrasse déserte où l'éclairage laissait des zones de pénombre.

 Il parut regretter d'avoir fait ces confidences. Il redressa le buste et tourna la tête vers la porte vitrée de la terrasse. Malgré l'empâtement du visage et les boucles grises qui donnaient maintenant à sa chevelure l'aspect d'une perruque, il gardait cette immobilité de statue qui était souvent la sienne il y avait dix ans, l'une des rares images de Jacques Perrin de Lara dont Daragane se souvenait. Et il avait aussi l'habitude de se mettre souvent de profil pour parler à ses interlocuteurs, comme en ce moment. On avait dû lui dire autrefois qu'il avait un assez beau profil, mais tous ceux qui lui avaient dit cela étaient morts.

"Vous habitez dans le quartier ?" lui demanda Daragane.

De nouveau, il se penchait vers lui et il hésitait à répondre.

"Pas très loin... dans un petit hôtel du quartier des Ternes...

Il faudrait que vous me donniez l'adresse...

Vous y tenez vraiment ?

Oui... Ça me ferait plaisir de vous revoir".

Il allait maintenant entrer dans le vif du sujet. Et il en éprouvait une certaine appréhension. Il s'éclaircit la gorge.

"Je voudrais vous demander un renseignement..."

Sa voix était blanche. Il remarqua la surprise sur le visage de Perrin de Lara.

"C'est au sujet de quelqu'un que vous avez peut-être connu... Annie Astrand..."

Il avait prononcé ce nom assez fort et en articulant bien les syllabes, comme au téléphone quand des grésillements risquent d'étouffer votre voix.

"Répétez-moi le nom...

ANNIE ASTRAND".

Il l'avait presque crié et il lui semblait avoir lancé un appel au secours.

"J'ai habité longtemps chez elle dans une maison à Saint-Leu-la-Forêt...

Les mots qu'il venait de prononcer étaient très clairs et d'une sonorité métallique dans le silence de cette terrasse, mais il pensa que cela ne servait à rien.

"Oui... je vois... nous sommes allés vous visiter une fois, là-bas, avec votre mère..."

Il s'était tu, et il ne dirait plus rien sur le sujet. Il ne s'agissait que d'un souvenir lointain qui ne le concernait pas. Il ne faut jamais compter sur personne pour répondre à vos questions.

Pourtant, il ajouta :

"Une femme très jeune... dans le genre danseuse de cabaret... Bob Bugnand et Torstel la connaissaient mieux que moi... et votre mère aussi... je crois qu'elle avait fait de la prison... Et pourquoi donc vous intéressez-vous à cette femme ?

Elle a beaucoup compté pour moi.

Ah bon... Eh bien, je regrette de ne pas pouvoir vous renseigner... J'avais vaguement entendu parler d'elle par votre mère et Bob Bugnand..."

Il avait pris une voix mondaine. Daragane se demandait s'il n'imitait pas quelqu'un qui l'avait  impressionné dans sa jeunesse et dont il s'était exercé, le soir devant une glace, à copier les gestes et les intonations, quelqu'un qui avait représenté pour lui, bon garçon un peu naïf, toute l'élégance parisienne.
"La seule chose que je peux vous dire, c'est qu'elle a fait de la prison... je ne sais vraiment rien d'autre sur cette femme..."
On avait éteint les néons de la terrasse pour faire comprendre à ces deux derniers clients que le café allait fermer. Perrin de Lara restait silencieux dans la pénombre. Daragane pensa à cette salle de cinéma de Montparnasse où il était entré l'autre soir pour s'abriter de la pluie. Elle n'était pas chauffée, et les rares spectateurs avaient gardé leurs manteaux. Souvent, au cinéma, il fermait les yeux. Les voix et la musique d'un film étaient pour lui plus suggestives que l'image. Il lui revenait à l'esprit une phrase du film de ce soir-là, dite d'une voix sourde, avant que la lumière ne se rallume, et il avait eu l'illusion que c'était lui-même qui la prononçait : "Pour aller jusqu'à toi, quel drôle de chemin il m'a fallu prendre".
Quelqu'un lui tapotait l'épaule :
"Messieurs, nous allons fermer... Il est temps de partir..."
Ils avaient traversé l'avenue et ils marchaient dans le jardin là où se dressent, le jour, les stands du marché aux timbres. Daragane hésitait à prendre congé de Perrin de Lara. Celui-ci s'arrêta, comme si une idée lui avait brusquement traversé l'esprit :
"Je ne saurais même pas vous dire pourquoi elle a fait de la prison..."
Il lui tendit une main que Daragane serra.
"À très bientôt, j'espère... Ou peut-être à dans dix ans..."
Daragane ne savait quoi lui répondre et il restait là, sur le trottoir, à le suivre des yeux. L'autre s'éloignait dans sa veste trop légère. Il marchait sous les arbres d'un pas très lent, et, au moment où il allait traverser l'avenue de Marigny, il faillit perdre l'équilibre, poussé dans le dos par un coup de vent et une brassée de feuilles mortes.

 

© Patrick Modiano, in Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, Gallimard, 2014.

 

 

 

 

Complément, à propos d'une anodine phrase du texte...

 

"Ah... comme du temps où vous étiez jaloux de Minou Drouet ?"
Daragane avait oublié ce nom. Mais oui, c'était la petite fille de son âge qui avait publié autrefois le recueil de poèmes Arbre, mon ami.

 

Née en juillet 1947 dans les Côtes d'Armor - et aujourd'hui, à 77 ans (lit-elle encore Tintin ?) discrètement retirée tout près, en Ille et Vilaine, Minou Drouet a été le sujet, voici septante ans, au milieu des années cinquante, de sévères polémiques. Elle n'avait pas encore dix ans tandis que ses professeurs de piano (Lucette Descaves et Yves Nat) avaient décelé, outre des dispositions certaines pour la musique, d'éminentes qualités littéraires (car elle écrivait souvent à ses professeurs). Le bruit de ces capacités exceptionnelles vint jusqu'aux oreilles de l'éditeur René Julliard. Deux ans auparavant, Julliard avait réalisé un coup de maître en publiant le premier roman d'une jeune adolescente, Françoise Sagan ("Bonjour, tristesse"). Il flaira la nouvelle bonne affaire, au moins du point de vue financier. Ce qui entraîna la parution d'un volume (poèmes et extraits de lettres) au début de l'année 1956, intitulé "Arbre, mon ami". Je me permets d'en parler à l'aise, car il se trouve que je possède un exemplaire de l'édition originale (390 frs + T. L.)... dédicacé par l'auteur (en ces temps reculés, le terme d'autrice ne serait même pas venu à l'imagination féministe la plus débridée). Et ce en dépit des vives controverses (même Jean Cocteau s'y mêla !) que ne manqua pas de faire naître l'âge de cette si jeune enfant apparemment surdouée.
Alors, puisque "Daragane" avait été jadis jaloux de "la petite fille de son âge", lisons un extrait de cet ouvrage, aujourd'hui bien oublié - comme les vifs remous qui avaient accompagné sa parution... Mais auparavant, en manière de conclusion, donnons la parole (à la suite de René Julliard) à un critique littéraire de l'époque : "Les intellectuels qui étudient les problèmes du langage ont de quoi exercer leur science. Où cette petite fille a-t-elle pris une telle maîtrise des mots et de leur musique ? Il n'y a qu'un malheur, c'est que cela ne s'apprend nulle part. Alors que ce don éclate à vingt ans ou à huit, qu'importe ! On dira tout au plus que l'âge de Minou Drouet est un âge limite, pour laisser résonner, en musique verbale, une conscience innée. Mais le privilège du génie est de ne rien devoir au temporel, et de ne rien attendre de lui. C'est pourquoi je m'inquiète peu de ce que Minou écrira ou n'écrira plus. Il se peut que les cinquante pages de l'enfant prodige ne soient suivies de nulle autre œuvre. La petite étoile qui aura paru au ciel de notre triste monde n'aura pas brillé d'une lumière moins pure. Nous nous souviendrons de son passage dans la saison où la vie littéraire est la plus frelatée" (André Rousseaux, in Le Figaro Littéraire).

 

 

LA ROUTE

 


Route blanche,
où t'en vas-tu ?
Tu n'es rien qu'un bras tendu,
bras tendu qui me fait signe
de m'en aller près,
tout près
du bracelet
qu'à ton poignet
glisse le pont barbu de mousse.

 


Route blanche
où t'en vas-tu ?
De loin tu m'as appelée
de tes raides doigts levés,
tes dix doigts de peupliers
que le vent gambadant
a mordillé en riant.

 

 


Route blanche,
où t'en vas-tu ?
Chaque jour te fait nouvelle.
La pluie, mon amie,
te marie à mes semelles
et le froid
le grand froid
fait de toi une horloge
qui résonne
sous le tic tac régulier
des joyeux sabots ferrés
du vieux cheval du laitier.

 


L'automne
et la boue
te colle un fond de teint.
La neige en sucrant ton dos
te donne l'air d'un gâteau.

 


Route bleue,
où t'en vas-tu ?
La lune a bleui ta jupe
pour en faire
un instant un long ruban de papier
où le tronc des peupliers

 


Route, tu peux dérouler
ton fil blanc
au gré du vent
comme un peloton de laine
sous la patte d'un chaton,
jamais tu n'iras
plus là-bas
que l'écheveau merveilleux
dont mon cœur
tisse mes rêves,
écheveau de cristal clair
filé pour moi par la mer,
qui se déroule comme elle,
appelé par le lointain
qui me tend toujours sa main.

 


Route, route
je te plains,
bateau ancré à tes rives
velues d'herbes,
griffues de chardons,
le nuage est ma patrie
il est la route du vent.

 

 

LETTRES À RENÉ ET GISÈLE JULLIARD

 

Monsieur si gentil,

Maman aurait voulu vous remercier de votre lettre mais elle est forcée de garder un bandeau sur ses yeux et elle est désolée car elle aurait tant voulu vous dire sa joie. Ben moi je vous dis la mienne. C'est rudement gentil de votre part de dire que vous m'aimez bien car le matin où nous sommes allées chez vous, je pouvais pas dire un mot, j'avais l'impression de plus avoir ni tête ni bras ni jambes rien qu'une faim en crabe crabouillant sous mon petit manteau bleu, tout ce qui restait de moi, un crabe qui jouait avec mon cœur au toboggan comme quand on a mangé cette abominature d'enfer qu'on appelle crème au chocolat. La faim ben ça vous met la cervelle en tunnel, on sent que si une tartine pointe il refera jour, mais en attendant on s'emmaillote dans le noir. Ce jour-là j'ai rien compris de ce que vous avez dit à Maman, je me disais : si Monsieur Julliard arrêtait une seconde de parler j'entendrais peut-être les notes que chante le bleu de son costume et je cesserais de voir deux têtes à Dame Blanche [petit chien de type bichon à poil frisé de M. et Mme Julliard] et deux robes à la petite fille blanche envolée d'un conte de fées. N'allez pas comprendre que j'avais envie de déjeuner chez vous, je suis une petite bête sauvage que les voix couvrent de la fourrure de la peur. Regardez un bébé lapin ou un bébé minet qui fleurit au monde, il est tout nu et le bruit des voix lui tricote une brassière et plus on parle plus ça les veloute les duvette les poilute comme un sillon au printemps. Moi, quand je déjeune chez quelqu'un, je me sens devenir prairie, je sens que l'herbe m'habille les bras et je me dis : si ça dure encore cinq minutes des pâquerettes vont me fleurir dans les trous de nez à cause des pieds de maman qui jouent au balancier de pendule contre mes mollets, la goutte est tombée sur la nappe, la goutte dont on vous parle six mois après, la goutte qui est une date dans l'histoire de France de votre vie : tu te souviens, Minou, le jour où tu avais fait tomber une goutte sur la nappe brodée de Madame Descaves ? La goutte est faite pour tomber. Je l'y force pas. Quand je serai vieille j'irai manger dans la crique où la mer s'étire comme une chatte, j'irai toute seule avec ce que j'aime : le silence étourdissant de l'eau qui pousse comme un arbre têtu comme le roc, un arbre dont chaque soubresaut fait jaillir une branche de lumière qui se replie l'instant d'après comme seule se replie l'aile d'un oiseau. Je regarderai le soleil inonder de taches la nappe festonnée de la mer et je me dirai que ça vaut la peine de vieillir pour s'offrir ça. C'est drôle, peux pas expliquer : j'aime voir les choses belles, les toucher, écouter la voix des étoffes des couleurs des bois, mais les voix des gens font de mon coeur un petit bigorneau triste qui se spirale dans sa coquille.

Vous savez, entre vous deux, hier, mon cœur s'est senti tout à fait petit oiseau au nid. Elle est jolie, Madame J., j'ai dû lui sembler un peu moule parquée (c'est la plus belle variété ou variation de moules) parce que quand elle me parlait, ben, j'écoutais pas trop sa voix, j'écoutais quelque chose de velouté qui chantait, qui venait de loin et allait si loin, quelque chose d'animal qui avait le chant à deux voix des feuilles à la fin de l'été. La voix de la bouche, ben, ça n'a pas si tant d'importance au fond. Son propriétaire la commande comme mon laitier commande son cheval. Mais la voix des yeux, de la peau, des mains, de l'odeur, ben ça, on n'y peut rien. Et c'est ça qui est beau, on peut s'acheter une robe, on peut pas acheter les notes qui nous habillent. Hier soir, j'ai vu un monsieur beau de façade qui crachait à ma figure par tous ses pores de la musique de cirque. Vous, ben, vous habillez l'air d'une sonate en sol mineur.

 

 

Monsieur si gentil,

 

Dame je pense que ma lettre va être un peu plus bête que d'habitude car Mamie vient de faire des confettis avec celle que je vous ai écrite il y a une heure. Parce qu'on n'appelle pas "ma sonate", même en sol mineur, un monsieur, ça ne se dit pas. Alors je le dis pas mais je le pense. La première fois que je vous ai vu je vous avais mal tendu la main et mes doigts avaient touché votre poignet et brusquement ça m'avait étourdi, ça avait vibré comme un clavier dans le grave ; j'étais si fatiguée, je sortais de la clinique, j'avais faim, vous parliez tout le temps et je m'éreintais à entendre les notes qui s'élevaient autour de vous, ça je peux pas dire que je vous ai adoré ce jour-là. Au déjeuner, je vous ai trouvé si différent et samedi si pareil à ce que j'entends quand je vous regarde. Est-ce que vous avez écouté le silence des gens bêtes ? c'est un silence qui s'entre un doigt dans le nez à la recherche d'une idée qui ne vient pas, un silence qui finit en sable mouvant où on se sent s'enliser en même temps que l'idiot. Je pense qu'on peut rien entendre de plus beau que le silence de quelqu'un qui a un cœur et un cerveau, ce silence-là tisse d'un cœur à l'autre les légers fils de la vierge de l'amitié. Et quand on reparle, quand le vivant silence s'est tu, ben on s'aperçoit que les cœurs se sont rencontrés, comme des mains qui se chercheraient de chaque côté d'une haie et sentiraient à la minute où elles se rejoignent une chaleur verte griffue de rouge qui les unit. Comme vous êtes gentil de m'avoir offert le beau livre du monsieur aux joues habillées en minet. Comme j'aime le cheval en plumes de clair de lune et la photo où le ciel noir attend la lumière de l'eau. Jamais je n'ai vu d'aussi belles photos, je n'ai rien lu mais comme j'aime le papier, les lettres si ouvertes et les animaux si vivants. Ça me fait un gros plaisir car je dois rester mon genou allongé... Un animal ça console si tant des amis de la famille. Sur une cerise, dans la coupe j'ai mis une virgule verte barbue d'orange, une chenille, elle se donnait des airs de parenthèse touffue et ma joue s'est donné des airs de pomme d'api parce qu'on ne met pas une chenille sur la table. On y colle une coupe affreuse en céramique, genre feuille immobilisée dans une crampe définitive et on refuse une chenille, un jardin en marche qui bat des cils.

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Chez vous, le jour où nous avons déjeuné, comme j'ai eu du mal à me taire comme j'aurais voulu pouvoir sauter dans un jardin et crier au vent mon émerveillement. Madame Julliard était à genoux par terre, vous êtes entré, vous vous êtes mis près d'elle, vous avez pris sa main et avez dit : bonjour, comment ça va ? Elle regardait Dame Blanche sur le tapis et a perdu la plus belle, la plus angoissante chose qu'elle pourra jamais retrouver ; elle pourra parcourir le inonde revoir tous les Versailles de la terre rien ne vaudra ce qui a passé dans votre voix, une voix qui n'a pas abîmé le silence et dans vos yeux, quand vous l'avez regardée, un regard qui glissait comme seule sait glisser la brume dans un bois, qui glissait deux bras autour de son cou, un regard qui semblait venir de voir le soleil se lever sur un champ de blé et lui en apportait la chaleur parfumée. Je n'ai plus retrouvé tous les mots après.

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Le jour où votre lettre est arrivée il y avait eu des petits pois à table, c'est effarant ce que ça devient coquin dès que c'est dans votre assiette, ça devient aussi vivant que des nouilles quand on les attaque à la fourchette. C'est un amour Maman, et elle entend clair pourtant, mais elle n'est jamais branchée sur les notes que chantent les couleurs et les formes et les odeurs. Ben moi je le suis et la rondeur, la verdeur, la billeur parfumée des petits pois qui faisaient du ski dans mon assiette m'ont chanté quelque chose de si frais si revers de fossé moussu au matin que, dame c'est vrai, j'ai battu la mesure avec ma fourchette. Et je sais pas si votre maman vous l'a dit à vous, ben une fourchette ça n'a jamais été fait pour ça, ni les joues des mamans pour recevoir un petit pois brinnng dans l’œil.

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Je suis folle de joie parce que je viens de recevoir un livre [Livre envoyé à Minou par le professeur Pasteur Vallery-Radot], je mets pas d'adjectif, c'est un livre enfin ce que moi j'appelle un livre quelque chose qui donne un bonheur complet et c'est rare un bonheur complet : joie des yeux, des doigts, du cœur, du pensoir parce qu'en l'ouvrant on y trouve la vie fusante, grouillante et chantante comme en ouvrant une cage d'oiseau ou un portail de jardin la nuit. Depuis que je suis sur la terre c'est le plus beau cadeau que j'ai reçu. Ça s'appelle les merveilles de la nature et ça me repose mon pensoir qui si tellement se torticolique à chercher à comprendre la vie des animaux et des plantes. Et la géographie aussi qui est la vie de l'eau et de la terre, j'adore ça. Peut-être qu'au fond vous, vous n'aimez pas les livres. C'est compliqué pour qu'un livre soit un beau livre, faut qu'il donne de la joie aux doigts, qu'il ait assez d'air blanc en lui pour qu'on le sente respirer, battre des flancs comme une bête solide alors les lettres ces poux noirs chanteront la vie, chanteront comme des notes ; ben dans mon livre y a des vallées blanches, des baies blanches qui font chanter les couleurs, des dessins comme le vert de la mer fait chanter le crémeux du sable. J'en sais rien pourquoi je vous raconte ça à vous, et pourquoi je répondrai jamais au monsieur qui veut faire mon portrait et qui me fait apporter des livres affreux.

 

 


 

Textes soumis aux droits d'auteur - Réservés à un usage privé ou éducatif.

 


 

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Patrick
Modiano
"Jean Daragane, un homme d'âge mur dont on ne sait pas grand-chose, a égaré son répertoire. Ce dernier est retrouvé par un couple étrange et envahissant [Gilles Ottolini et Chantal Grippay] qui le questionne de manière pressante sur des noms inscrits dans son petit carnet et (apparemment) oubliés depuis longtemps.
Avec de faux airs d'enquête policière, dans une atmosphère cotonneuse et inquiétante, commence alors une quête sobre et mélancolique sur sa vie de petit garçon délaissé par ses parents et confié à une jeune femme dans les années cinquante. Comme Claude Monet travaillant inlassablement sur la lumière dans son jardin de Giverny, Patrick Modiano explore le Paris d'après-guerre, donnant à son œuvre une portée universelle dans sa quête de souvenirs".

[Pertinent commentaire d'un lecteur de "Babelio"]