Au départ de ma découverte du chef d’œuvre de C. Laforet, j'ai irrésistiblement songé à la prose du "charmant petit monstre de dix-huit ans", pour reprendre la belle image de François Mauriac, j'ai nommé la jeune Sagan : "Je m'allongeais dans le sable, en prenais une poignée dans ma main, le laissais s'enfuir de mes doigts en un jet jaunâtre et doux, je me disais qu'il s'enfuyait comme le temps, que c'était une idée facile et qu'il était agréable d'avoir des idées faciles. C'était l'été... ". Grave erreur, car Laforet ne déroule rien, dans son récit, qui appartienne à l'ennui d'une certaine jeunesse dorée... elle pencherait bien davantage du côté de la hantise du lendemain, obsession d'une jeune fille pauvre. Laissons donc Sagan de côté, et tâchons d'apprivoiser, autant que faire se peut, le cheminement douloureux de Carmen. Pas facile, certes, mais cela en vaut la peine !

 

"J'étais rongée du désir que connaissent bien tous ceux qui sont défavorisés, de payer matériellement ce qui pour eux est extraordinaire : l'intérêt et la sympathie".
"Je fus, tout le reste du chemin, absorbée par la pensée que l'on se meut toujours dans le même cercle, quoi qu'on fasse pour en sortir".

C. Laforet

 

 

 

Mais tandis que je disais cela à Pons, je sentais comme un désir rageur d'insouciance. Une aspiration à me libérer. Accepter son invitation et m'étendre sur les plages qu'il me proposait, laissant passer les heures comme dans un conte de fées, évadée de ce monde écrasant qui m'entourait. Mais j'étais retenue par la pénible impression de l'amour de Pons. Je supposais qu'une réponse affirmative à sa proposition créerait entre nous des liens qui m'inquiétaient et me semblaient faux.

Maintenant monte en moi le souvenir des nuits, rue Aribau. Ces nuits qui coulaient tel un fleuve noir sous le pont des jours, et dont les odeurs contenues faisaient lever comme une buée de fantômes.

Je me souviens des premières nuits d'automne et de mes premières inquiétudes qu'elles avivaient encore. Des nuits d'hiver et de leurs humides mélancolies : le craquement d'une chaise interrompant mon sommeil, et mon frisson nerveux, lorsque deux petits yeux lumineux - les yeux du chat - se clouaient aux miens. Au long de ces heures glacées, la vie parfois laissait là toute pudeur pour paraître nue devant moi et clamer ses tristes intimités qui m'emplissaient d'effroi. Intimités qui s'effaçaient avec le matin. Il n'en restait plus rien. Puis, les nuits d'été. Épaisses et douces nuits méditerranéennes sur Barcelone, avec leur suc doré de lune, avec leur humide parfum de néréides peignant leurs cheveux d'eau sur leurs blanches épaules, sur leur écailleuse queue d'or. Parfois, au cours de ces chaudes nuits, la faim, la tristesse et la force de ma jeunesse m'amenaient à une sorte de transport, à un besoin physique de tendresse, avide et poussiéreux comme la terre brûlée qui pressent l'orage.

Quand je m'étendais, fatiguée, un mal de tête vide et bourdonnant venait d'abord me tourmenter. Il me fallait m'allonger sans oreiller pour le sentir se dissiper lentement, traversé des mille bruits familiers de la rue et de la maison.

C'est ainsi que le sommeil, par vagues toujours plus paresseuses, m'amenait jusqu'au complet oubli de mon corps et de mon âme. La chaleur soufflait sur moi son haleine irritante comme un suc d'orties. Oppressée, je m'éveillais à nouveau : il me semblait sortir d'u cauchemar.

Silence absolu. Dans la rue, de temps en temps, les pas du veilleur. Bien au-dessus des balcons, des toits et des terrasses, l'éclat des astres.

Le trouble me faisait sauter du lit ; ces fils lumineux et impalpables qui viennent du monde sidéral, je les sentais exercer sur moi une force vague, mais tangible.

Il y eut une certaine nuit de lune où j'avais les nerfs à fleur de peau, après une journée trop agitée. En me levant, je vis se refléter dans le miroir d'Angustias ma chambre tout entière, pleine d'une couleur de soie grise, et là, une longue ombre blanche. Je m'approchai. Le spectre avança vers moi. Je découvris enfin mon propre visage, indécis et flou au-dessus de la longue chemise de nuit. Une chemise de toile comme on les faisait autrefois - assouplie par le temps, chargée de dentelles, et que ma mère avait portée, bien des années auparavant. C'était extravagant de me contempler ainsi, me distinguant à peine. Je levai la main pour toucher mes traits qui semblaient m'échapper ; et voilà que se reflétèrent mes longs doigts, plus pâles que mon visage et qui suivaient la ligne osseuse de mes sourcils, de mon nez, de mes joues. Moi-même, d'ailleurs - et bien qu'il m'arrivât parfois d'en douter -, n'étais-je pas en train de vivre parmi les ombres et les passions qui m'entouraient ?

La fête de Pons avait eu lieu cet après-midi-là.

Pendant cinq jours, j'avais tenté d'accumuler les illusions à la perspective d'échapper à la vie courante. Jusqu’alors, il m'avait été facile de tourner le dos à ce que je laissais derrière moi, d'envisager à chaque instant d'entamer une autre vie. Et ce jour-là, j'avais éprouvé comme un pressentiment d'horizons nouveaux. Quelque chose de l'anxiété qui me saisit parfois lorsque j'entends dans une gare le sifflet d'un train qui démarre, ou lorsqu'en me promenant près du port, l'odeur des bateaux m'arrive par bouffées.

Mon ami m'avait téléphoné dans le courant de la matinée, et sa voix m'avait remplie de tendresse à son égard. Le sentiment d'être attendue et aimée avait éveillé chez moi mille instincts de femme : l'émotion du triomphe, un désir d'être adulée, admirée, de me sentir, après un long anonymat, princesse pour quelques heures, comme la Cendrillon du conte.

Tout au long de mon enfance, j'avais bien souvent refait le même rêve, lorsque je n'étais qu'une de ces petites filles maigrichonnes, au teint jaune : les visiteurs ne leur font jamais de compliments sur leur beauté et ne trouvent pour leurs parents que de réticentes formules de consolation. Ces paroles, que les enfants, qui feignent d'être absorbés et étrangers à la conversation, recueillent avidement : "Elle deviendra sûrement jolie, en grandissant" ou "les enfants vous réservent de ces surprises, plus tard..."

En rêve, je me voyais en train de courir, je trébuchais, et sous le choc, quelque chose se détachait de moi, comme un vêtement ou une chrysalide qui se brise et tombe froissée à vos pieds. Je voyais les regards surpris des gens. Je me précipitais vers la glace et contemplais, tout émue, ma surprenante métamorphose en une blonde princesse - très précisément blonde, comme les décrivent les contes - et immédiatement pourvue par la vertu de ma beauté, des attributs de la douceur, du charme et de la bonté, et du don merveilleux de distribuer généreusement mes sourires...

Ce conte, si souvent renouvelé pendant les nuits de mon enfance, me fait sourire, tandis que de mes mains légèrement trébuchantes, j'essaye de me coiffer avec soin et de donner un peu de chic à ma robe la moins vieille, soigneusement repassée en vue de cette fête.

"Ce jour est peut-être arrivé", pensais-je en rougissant. Si les yeux de Pons me trouvaient jolie et attirante (et mon ami me l'avait dit avec des mots maladroits, ou plus éloquemment parfois par son silence), c'est que le voile en quelque sorte était déjà tombé.

"Peut-être que, pour une femme, le sens de la vie consiste uniquement à être ainsi découverte, de façon à se sentir elle-même rayonnante ; non pas à regarder, à subir le venin et les turpitudes des autres, mais à jouir pleinement de ses sentiments et de ses sensations, à vivre son propre désespoir et sa propre joie, sa méchanceté propre et sa propre bonté..."

C'est ainsi que je m'échappai de la rue Aribau et me fallut presque me boucher les oreilles pour ne pas entendre le piano sur lequel s'acharnait Roman.

Mon oncle avait passé cinq jours enfermé dans sa chambre. D'après ce que me dit Gloria, il n'était pas descendu une seule fois dans la rue... Ce matin-là, il apparut dans la maison, épiant les changements de ses yeux pénétrants. On remarquait dans quelques coins l'absence des meubles que Gloria avait vendus au chiffonnier... Aux places vides, les cafards se pressaient.

"Vous êtes en train de dépouiller ma mère", criait Roman.

La grand-mère se dépêcha d'accourir.

- Mais non, mon fils, mais non. C'est moi qui les ai vendus. Ils sont à moi. Je les ai vendus parce que j'avais besoin de cet argent et j'étais dans mon droit".

Roman sourit, tant il était cocasse d'entendre malheureuse vieille parler de droits, alors qu'elle était capable de mourir de faim pour laisser de quoi manger aux autres, ou de froid pour permettre à l'enfant d'avoir une couverture supplémentaire dans son berceau.

Dans l'après-midi, mon oncle se mit au piano. De l'entrée, je le voyais qui jouait au salon. Derrière sa tête, un rayon de soleil. Il se tourna vers moi et me vit également. À son tour, il m'adressa un sourire vif, qui flottait au-dessus de ses soucis.

"Tu es trop élégante pour vouloir écouter ma musique, n'est-ce pas ? Toi aussi, tu fuis la maison, comme toutes les autres femmes..."

Il appuyait sur les touches comme pour évoquer un printemps radieux. Il avait les yeux rougis d'un homme qui a bu beaucoup d'alcool ou qui n'a pas dormi pendant bien des nuits. Lorsqu'il jouait, son visage se couvrait de rides.

Ainsi, je le fuyais comme je l'avais déjà fui d'autres fois. Dans la rue, je ne me souvins plus que de son compliment. "Malgré tout, pensai-je, Roman suscite la vie chez ceux qui l'entourent. Il sait ce qu'ils éprouvent. Il sait que je vis dans l'illusion, ce soir".

En dépit de moi, le souvenir d'Ena se mêlait à la pensée de Roman. Moi qui avais tant souhaité éviter que ces deux-là ne parvinssent à se connaître, je ne pouvais plus maintenant les séparer dans mon esprit.

"Tu sais qu'Ena est venue voir Roman la veille de la Saint-Jean, dans la soirée ?"

C'est ce que m'avait glissé Gloria, en me regardant du coin de l'œil.

"Je l'ai vue, de mes propres yeux vue, qui descendait l'escalier en courant, comme le descendait Trueno l'autre soir. Exactement de la même façon, ma petite, comme folle. Toi, qu'est-ce que tu en penses ? Depuis, elle n'est pas revenue".

Dans la rue, en allant chez Pons, je me bouchai les oreilles et levai les yeux vers la ramure des arbres. Les feuilles avaient déjà une consistance d'un vert très dur. Le ciel enflammé semblait venir s'y briser.

De nouveau, dans la splendeur de la rue, je n'étais plus qu'une fille de dix-huit ans qui va danser avec son premier amoureux. Cette perspective agréable et légère parvint à effacer complétement ces échos qui me venaient des autres.

Pons habitait une maison luxueuse au bout de la rue Muntaner. Je vis une longue file de voitures devant la grille du jardin, - tellement citadin que les fleurs y sentaient la cire et le ciment. Mon cœur se mit à battre presque douloureusement. Je savais que j'allais me trouver dans un monde insouciant et joyeux. Un monde qui tournait sur le solide piédestal de l'argent, et dont j'avais parfois saisi l'optimisme en écoutant les conversations de mes amis. C'était la première fois que j'allais à une vraie réception, car les réunions chez Ena n'avaient eu qu'un caractère intime, un but littéraire et artistique.

Je me souviens de l'entrée de marbre et de son aimable fraîcheur. De ma confusion devant le valet de chambre, à la porte. De la pénombre de l'antichambre ornée de plantes vertes et de vastes potiches. Du parfum de femme trop parée de bijoux, lorsque je saluai la mère de Pons. Et du coup d'œil indéfinissable qu'elle jeta sur mes vieux souliers. Ce regard se croisa avec celui de son fils qui l'observait, anxieux.

Cette femme était grande, imposante. Elle me parlait en souriant, avec un sourire définitivement figé sur ses lèvres. Il n'était que trop facile de me blesser. Je me sentis sur-le-champ angoissée par la pauvreté de ma mise. Je passai une main mal assurée au bras de Pons et entrai avec lui au salon. Il y avait beaucoup de monde.

Dans un petit salon contigu, "les vieux" se consacraient à manger et à rire. L'image d'une grosse dame - le visage congestionné à force de rire - s'est fixée dans mon souvenir à l'instant où elle portait un petit four à sa bouche. Je ne sais pourquoi, au milieu de la confusion et du mouvement, cette vision-là s'est figée en moi pour toujours. Les jeunes mangeaient et buvaient aussi, bavardaient, changeant de place à chaque instant. La plupart des jeunes filles étaient jolies. Pons me présenta à un groupe de quatre ou cinq d'entre elles. Il me dit que c'étaient ses cousines. Je me sentis très intimidée. J'avais presque envie de pleurer : cette timidité ne ressemblait en rien à la radieuse sensation sur laquelle j'avais compté. Une envie de pleurer d'impatience et de rage...

Je n'osais pas lâcher Pons d'un pouce et je commençais à sentir avec terreur qu'il s'énervait, en proie aux regards chargés de malice qui nous observaient. On appela mon ami pour un moment et, avec un sourire d'excuse, il me laissa seule avec les jeunes filles et deux petits jeunes gens inconnus. Je ne savais absolument pas quoi dire. Je ne m'amusais pas du tout. Je me vis, grise et blanche, dans une glace, terne au milieu des joyeuses robes d'été qui m'entouraient. Parfaitement morose dans l'animation générale et je me trouvai ridicule.

Pons avait totalement disparu. Quand la musique d'un slow eut tout envahi, je me retrouvai seule près d'une fenêtre. Je regardais danser les autres.

La danse s'acheva dans une rumeur de conversations et personne ne vint me chercher. J'entendis la voix d'lturdiaga. Je me retournai vivement. Gaspard était assis entre deux ou trois jeunes filles, auxquelles il montrait je ne sais quels plans, tout en leur exposant ses projets d'avenir. Il disait :

"Ce pic est encore inaccessible, mais j'y établirai un funiculaire et mon château-fort aura ses assises au sommet. Je me marierai et je passerai les douze mois de l'année dans cette forteresse, sans autre compagnie que celle de la femme aimée, à écouter le bourdonnement du vent, le cri des aigles, le rugissement du tonnerre..."

Une très jolie jeune fille, qui l'écoutait bouche bée, l'interrompit :

"Mais c'est impossible, Gaspard.

- Impossible ? Comment impossible ? J'ai les plans ! J'en ai déjà parlé aux architectes et aux ingénieurs ! Et tu vas me raconter que c'est impossible ?

- Mais ce qui est impossible, c'est que tu trouves une femme pour y vivre avec toi. Sincèrement, Gaspard".

Iturdiaga leva les sourcils et sourit avec une hautaine mélancolie. Son long pantalon bleu retombait sur des souliers brillant comme des miroirs. Je ne savais si j'oserais m'approcher de lui, car je me sentais humble et avide d'une compagnie, comme un chien... Dans mon dos, j'entendis prononcer clairement son nom : Iturdiaga. Je tournai la tête. J'étais appuyée à une fenêtre basse ouverte sur le jardin. J'y vis deux messieurs qui s'y promenaient sur l'une des étroites allées bitumées, en parlant affaires, sans doute. L'un d'eux, corpulent et ressemblait assez à Gaspard. Ils avaient interrompu leur promenade à quelques pas de la fenêtre, discutant avec animation.

"Mais vous rendez-vous compte de ce que la guerre peut nous faire gagner ? Des millions, mon cher, des millions ! Ce n'est pas là jeu d'enfants, Iturdiaga !"

Ils poursuivirent leur chemin. Un sourire me vint aux lèvres : il me semblait les voir, leurs dignes têtes d'hommes arrivés surmontées du chapeau pointu des mages, chevauchant, sur le ciel rougeoyant du soir, le noir fantôme de la guerre qui planait au-dessus de l'Europe.

Le temps passait trop lentement à mon gré. Je restai seule une heure, peut-être deux. J'observais les allées et venues de ces gens, qui finissaient par m'obséder. Lorsque je revis Pons, je crois que j'étais parvenue à me distraire. Il était rouge et heureux, trinquant avec deux jeunes filles, et toute l'étendue du salon nous séparait. Moi aussi, je tenais dans la main ma coupe solitaire et je la regardais avec un sourire stupide. Une tristesse inutile et mesquine tombait sur mon abandon. La vérité, c'est que je ne connaissais personne. J'étais dépaysée. C'était comme si un souffle eût dispersé ces images diverses, dont je m'étais appliquée à faire un château de cartes. Images de Pons m'achetant des œillets, de Pons me promettant d'idéales vacances, de Pons m'arrachant à la maison, me tirant par la main vers la joie. Lui qui m'avait tant suppliée, qui était parvenu à m'émouvoir par sa tendresse, ce soir, sans doute, il avait honte de moi. C'était peut-être ce premier regard que sa mère avait jeté sur mes chaussures qui avait tout gâté. Ou c'était peut-être ma faute. Parviendrais-je jamais à saisir le pourquoi des choses ?

"Vous vous ennuyez beaucoup, ma pauvre petite ! Mon fils n'est guère courtois ! Je vais le chercher tout de suite". La mère de Pons m'avait sans doute observée pendant ce long moment. Je la regardai. Je lui en voulais d'être si différente de ce que j'avais imaginé. Je la vis approcher de mon ami, qui fut près de moi au bout de quelques instants.

"Pardonne-moi, Andréa je t'en prie... Veux-tu danser ?

On entendait de nouveau la musique.

- Non, merci. Je ne me sens pas à mon aise, ici. Je voudrais m'en aller.

- Mais pourquoi, Andréa ? Tu n'es pas fâchée contre moi ? J'ai souvent voulu venir te chercher. J'ai toujours été arrêté en chemin. J'étais pourtant content que tu ne danses pas avec d'autres. Je te regardais de temps en temps".

Nous nous taisions. Il était confus. Il semblait sur le point de pleurer. Au passage, l'une de ses cousines nous lança une absurde boutade :

"Querelle d'amoureux ?"

Elle avait un sourire forcé de star. Un sourire si drôle que maintenant, j'en ris. Mais alors, je vis Pons rougir. Il me montait du cœur comme un démon qui me faisait souffrir.

"Je ne peux m'amuser au milieu de gens comme "ça" dis-je, en désignant sa cousine.

Pons parut offensé et agressif.

- Qu'as-tu à lui reprocher ? Je la connais depuis toujours. Elle est intelligente et bonne. Peut-être trop bien pour ton goût. Vous êtes toutes comme ça, les femmes".

Ce fut à mon tour de rougir, et lui, aussitôt repentant, essaya de saisir une de mes mains.

Je pensais : "Est-il possible que je sois la partenaire d'une scène aussi ridicule ?"

"Je ne sais pas ce que tu as aujourd'hui, Andréa. Tu n'es pas comme d'habitude...

- C'est vrai. Je ne me sens pas dans mon assiette. Écoute, en réalité, je ne voulais pas venir à ta fête. Je voulais seulement t'en complimenter et m'en aller, tu sais... Ce qu'il y a, c'est que lorsque ta mère m'a saluée, je n'ai plus su me dépêtrer. Tu n'as pas remarqué que je porte de vieux souliers de sport ? Tu n'y as pas fait attention ?"

Tandis que je songeais avec répugnance : "Pourquoi dis-tu tant d'idioties ?"

Pons ne savait que faire. Il me regardait inquiet. Il avait les oreilles rouges et paraissait tout petit dans son élégant costume sombre. Il jeta un regard d'angoisse instinctive vers la lointaine silhouette de sa mère.

"Je ne me suis rendu compte de rien, Andréa, balbutia-t-il. Mais si tu désires t'en aller... je ne sais que faire te retenir".

Dans le grand silence qui suivit, j'éprouvai un certain malaise.

"Pardonne-moi ce que je t'ai dit à propos de tes invités, Pons".

Nous allâmes jusqu'à l'antichambre sans parler. Le mauvais goût des potiches criardes me donna plus d'assurance et me détendit un peu. Subitement ému, Pons me baisa la main lorsque nous nous séparâmes.

"Je ne sais ce qui s'est passé, Andréa. D'abord, l'arrivée de la marquise (tu sais, maman est un peu vieux jeu sur ce chapitre ; elle respecte beaucoup les titres). Et puis, ma cousine Nuria qui m'a entraîné au jardin. Et là, elle m'a fait une déclaration..."

Il s'arrêta et avala sa salive.

J'eus envie de rire. Maintenant, tout cela me semblait si drôle.

"C'est cette si jolie fille qui nous a parlé, il y a un moment ?

- Oui. Je ne voulais pas te le dire. Naturellement, je ne voulais le dire à personne. Ensuite... Tu vois bien, Andréa, que je n'ai pas pu rester avec toi. En somme, c'est très chic de sa part ce qu'elle a fait là. C'est une fille séduisante. Elle a mille adorateurs. Le parfum dont elle se sert est si...

- Mais oui, bien sûr.

- Au revoir. Et, à quand ?"

Il rougit à nouveau, ce n'était encore qu'un enfant. Il savait parfaitement, comme moi, que désormais, nous ne nous rencontrerions plus que par hasard. À l'université, peut-être, après les vacances.

L'air dehors était brûlant. Je restai sans savoir que faire, avec devant moi, la longue pente descendante de la rue Muntaner. Au-dessus de moi, le ciel, presque noir à force d'être bleu, était lourd et menaçant, quoique sans un nuage. Il y avait quelque chose de terrifiant dans la magnificence classique de ce ciel qui venait s'écraser sur la rue silencieuse. Je me sentais toute petite, livrée aux puissances cosmiques, comme l'héroïne d'une tragédie grecque. Tant de lumière embrasant l'asphalte et les pierres m'étouffait. Tout en marchant, tout en regardant les ombres de ceux qui me frôlaient et m'échappaient sans que je puisse les saisir, il me semblait parcourir le chemin désert de ma vie. Irrémédiablement, je m'engouffrais dans la solitude.

Des autos passaient, un tramway montait bourré de gens. Devant moi, la grande avenue de la Diagonale, avec sa promenade, ses palmiers, ses bancs. Je me retrouvai stupidement assise sur l'un d'eux. Épuisée et endolorie, comme à la suite d'un grand effort.

À quoi bon courir, en somme, si nous nous heurtons toujours à la borne de notre propre personnalité ? Certains naissent pour vivre, d'autres pour peiner, d'autres pour regarder seulement. Moi je n'avais qu'un infime et vil rôle de spectatrice. Impossible d'en sortir. Impossible d'y échapper. L'angoisse, c'était pour moi la seule réalité de ces instants.

Le monde se mit à trembler derrière une douce brume grise qu'irisait le soleil. Et mon visage desséché recueillait avec plaisir les larmes que mes doigts écartaient avec rage. Je pleurai un bon moment, là, dans l'intimité que m'accordait l'indifférence de la rue, et il me sembla que mon âme se lavait peu à peu.

En réalité, ma peine de petite fille qui perd ses illusions ne méritait pas tant de frais. J'avais lu rapidement une page de ma vie qui ne valait pas la peine qu'on s'y attardât. Près de moi de plus grandes douleurs m'a laissée indifférente, voire railleuse.

Je courus presque d'un bout à l'autre de la rue Aribau pour revenir à la maison. J'étais restée assise si longtemps, enfoncée dans mes pensées, que le ciel pâlissait. L'âme de la rue perçait le crépuscule. Les devantures s'allumaient en une file d'yeux jaunes ou blancs, clignaient au fond de leurs sombres orbites. Odeurs, tristesses, histoires, montaient de ce pavé, jaillissaient des balcons, des portes de la rue Aribau. Le flux animé qui descendait de la calme et bourgeoise Diagonale s'y heurtait au flux du monde agité venu de la place de l'université. Mélange de vies, de qualités, de goûts. C'était ça, la rue Aribau. Et moi, je n'étais qu'un minuscule élément de plus qui s'y perdait.

J'arrivai à la maison : nulle invitation à une évasion n'allait m'en libérer. Je venais de mon premier bal, auquel je n'avais pas dansé. J'allais, sans goût, avec le seul désir de me coucher. Devant mes yeux un peu endoloris s'alluma un réverbère, familier comme les traits d'un être cher. Devant la porte, il allongeait son bras noir.

Je vis avec surprise la mère d'Ena sortir de la maison. Elle me vit aussi et vint vers moi. Comme toujours, le charme de sa douceur et de sa simple élégance agirent profondément sur moi. Sa voix me pénétra, m'apportant un monde de souvenirs.

"Quelle chance de vous rencontrer, Andréa ! Je vous ai attendue longtemps chez vous. Avez-vous un moment à me consacrer ? Me permettez-vous de vous inviter à prendre une glace ?

 

© Carmen Laforet (6 septembre 1921 à Barcelone - 28 février 2004 à Majadahonda), in Nada, 1944

 

 

Une grande d'Espagne

 

Introuvable en France depuis les années 50, "Nada", le roman culte de Carmen Laforet est une œuvre fondatrice de la littérature espagnole.

À sa publication en 1944, Nada est un coup de couteau dans la léthargie qui frappe le roman espagnol au lendemain de la guerre civile. Il est encore aujourd'hui le livre espagnol le plus traduit dans le monde, après Don Quichotte et la Famille de Pascal Duarte du prix Nobel Camilo José Cela, emblématique comme ce dernier du mal-être de "la génération du silence" marquée par le franquisme. La jeune femme de 20 ans qui reçut pour ce premier roman le prix Nadal et un accueil triomphal a dû emprunter beaucoup à son histoire pour restituer de manière aussi exacte un univers oppressant, la violence omniprésente et les incertitudes d'une jeunesse prise au piège.

Andrea a 18 ans lorsqu'elle arrive, orpheline, à Barcelone, chargée d'une valise remplie de livres et de ses seuls espoirs. Elle attend tout de cette ville fantasmée, de l'université et de sa parentèle qui va l'accueillir, rue Aribau, dont elle ne garde que de vagues souvenirs.

Cette famille, oncles et tantes, grand-mère et bonne, souffre trop elle-même pour lui apporter un réconfort. "La folie ricane sur les robinets faussés", note Andréa dans la salle de bains crasseuse où ne coule que de l'eau glacée. La faim et le froid, la folie, la misère tout simplement, sont quotidiens. C'est d'absurdité autant que de banalité qu'il s'agit : la vie d'une famille désargentée qui se fracasse sur l'opulence insouciante de quelques privilégiés. La bourgeoisie crache sans s'en rendre compte sa vulgarité dans un fossé qui ne cesse de grandir. Les jeunes amis ci' Andréa jouent aux artistes en refaisant le monde dans un atelier miteux avant de dîner de rosbif chez leurs parents. Voudrait-elle en être ?

 

Couverture du livre

"L'inconscience absolue, l'insouciante félicité de cette atmosphère me donnent des ailes". Elle n'en est pas. Ses souliers sont troués et son intelligence frotte à des parois glissantes.

Ena, la plus séduisante et énigmatique des jeunes filles de l'université, devient son amie. Partage des premiers émois, des espoirs secrets, des premières cigarettes. Andrea ne se livre pas, elle écoute et observe, muselée par la pudeur de ses sentiments, dans l'indifférence des habitants de la rue Aribau obnubilés par leurs querelles. Ils forment un petit théâtre cocasse et pathétique, aux frontières de la démence. "Peu à peu, les visages se profilaient, crochus ou camus comme en un 'caprice' de Goya, semblaient célébrer un étrange sabbat". Tous ces personnages sont bouleversants, prisonniers de leurs instincts sadiques et de leurs désirs impuissants. Chacun porte en lui le désespoir de l'époque. Leurs échanges truculents sont sans pareil, dialogues de sourds tout droit sortis d'un film new-yorkais.

Il n'est pas fortuit que figure en préface de ce livre un texte de Juan Manuel de Prada, rédigé à l'occasion de la mort de Carmen Laforet en février 2004, la comparant à Rimbaud, Salinger ou Hammett. La jeune génération d'écrivains espagnols s'est nourrie de cette littérature éclose au sortir de la guerre, véritable symbole de subversion. "Si quelque chose caractérise la littérature de Carmen Laforet, écrit-il, c'est le désir radical d'une autre vie, différente et plus accomplie, en conflit permanent avec une réalité étouffante et dangereuse rendant difficile la réalisation des aspirations". C'est en effet à l'incompréhension de ces aspirations que se cogne Andrea : "Savez-vous ce que c'est que d'avoir seize, dix-sept, dix-huit ans, et d'être obsédée par cette succession d'expressions, d'états d'âmes, de mouvements, par ce quelque chose qui parfois semble irréel et qui est un être humain ?" Carmen Laforet ne savait que trop.

 

 

© Sabine Audrerie, in Le Figaro Magazine n° 1048, du 4 septembre 2004

 

 

Deux jeunes filles dérangées

 

Carmen Laforet et Jean Rhys ont en commun d'avoir cessé d'écrire très tôt, ce qui leur donne l'occasion d'être redécouvertes. À Barcelone, pour l'une, ou à la Jamaïque, pour l'autre, la solitude règne en tyran, en bourreau. leur écriture n'en est que plus acérée.

Sur la photo de couverture, elle est très belle, Carmen Laforet. Quelque chose de juvénile et d'américain - une héroïne de cinéma des années quarante. Pourtant elle est espagnole. On est en 1944. Elle publie "Nada". Elle est morte cette année, en 2004, et soixante ans plus tard, mais son roman a gardé sa force, son pouvoir de séduction, à un point qui sidérera le lecteur. J'imagine que l'histoire est assez proche d'elle, mais je ne fais que l'imaginer : l'histoire se suffit à elle-même.

Une jeune fille de dix-huit ans, Andrea, arrive à Barcelone. Elle est hébergée par sa famille, des oncles et des tantes, dans un appartement lugubre et poussiéreux où la misère fait vendre une paire de draps brodés ou d'appliques anciennes. Là vivent, dans une atmosphère digne des "Hauts de Hurlevent", des êtres broyés : une grand-mère qui croit en Dieu, un couple en crise perpétuelle, une bonne sardonique, une vieille fille tyrannique et Roman. Roman aussi est un oncle, mais il a du charme, il est machiavélique, pervers, il subjugue et abandonne. Andrea, dans cette Espagne qui sort de la guerre civile, cette Espagne dont les plaies, si elles ne saignent plus, sont présentes à chaque coin de rue, n'a qu'une façon de s'échapper : l'université, où elle rencontre Ena. Ena ou la beauté, l'harmonie, le jeu ; elle devient l'amie d'Andrea. Puis Ena rencontre Roman. Il y a chez Carmen Laforet un ton et une simplicité tels qu'ils créent, comme l'Olivia Curtis de Rosamond Lehmann (je pense à "Intempéries"), la sensation immédiate de la solitude, de l'angoisse, de dureté des êtres. Ce livre couve comme la révolte sous la main des morts. Il est prodigieux (la littérature n'est-elle pas volontiers prodigieuse ?) qu'il ait été écrit par un auteur si jeune, mais en le lisant on comprend qu'il ne pouvait en être autrement.

Également hantée par la folie, "la Prisonnière des Sargasses" a paru en 1966, mais nous semble l'œuvre d'un auteur beaucoup plus vieux que celui de "Nada". Les premiers livres de Jean Rhys ont été publiés à peu près au moment où naissait Carmen Laforet. Les deux romancières ont en commun d'avoir cessé d'écrire, Carmen Laforet très tôt, et Jean Rhys après 1939. La publication de "la Prisonnière des Sargasses", rompant un tel silence, aurait pu laisser craindre un livre coloré, nostalgique, un livre pour jeune fille plein de souvenirs, puisqu'il se passe en Jamaïque. Une histoire d'amour déçu, d'incompréhension et de violence muette en fait bien au contraire un huis clos mental inexorable, qui ne peut avoir qu'une issue : la destruction la plus totale. Ainsi la Jamaïque a-t-elle produit deux auteurs cruels : lan Fleming et Jean Rhys.

Bien que Carmen Laforet ait voulu sauver Andrea et que Jean Rhys précipite Antoinette dans le plus intérieur des tumultes, ces deux écrivains ont en commun un sentiment désespéré de la jeunesse. Elles écrivent très bien toutes deux, à coups de masses sombres et soudain claires, de cette clarté qui n'est qu'un trompe-l'œil, un piège où nous allons sombrer.

 

© Stéphane Denis, in Madame Figaro n° 1048, du 25 septembre 2004

 

 

Carmen Laforet, romancière espagnole, Auteur d'un grand livre

 

La romancière espagnole Carmen Laforet est morte à Madrid, samedi 28 février, à l'âge de 82 ans. Elle souffrait depuis plusieurs années de la maladie d'Alzheimer. Cette "drôle de fille, extravagante et anticonformiste, anti-conventionnelle et souriante", comme la décrit affectueusement l'éditeur de son premier roman, Nada, Domingo Roidenas de Moya, dans le journal El periodico de Catalunya, était née à Barcelone le 6 septembre 1921, avait commencé des études de lettres et de philosophie dans sa ville natale, puis de droit, à Madrid, qu'elle n'a jamais non plus terminées.

C'est que Carmen Laforet avait mieux à faire dans le Madrid de l'après-guerre civile, ce Madrid lugubre, misérable, où l'on avait faim et froid : elle avait un roman à écrire, ce fameux Nada (rien) qui raconte la vie quotidienne d'une jeune fille qui lui ressemble, Andrea, à Barcelone, dans un univers marqué par la violence physique et verbale, la tristesse, les inquiétudes d'une jeunesse prise au piège. Ce roman a marqué non seulement toute cette période mais est toujours considéré comme l'un des plus grands livres de la littérature espagnole.

C'est encore aujourd'hui le roman espagnol le plus traduit après Don Quichotte et La Famille de Pascual Duarte, du Prix Nobel Camilo José Cela. Il reçut le prix Nadal, en 1944, et un accueil triomphal de la critique, des écrivains les plus en vue de cette période, comme Azorin, mais surtout du public : le livre fut réédité deux fois l'année de sa publication, en 1945. Carmen Laforet avait 23 ans. Ce triomphe la rendit muette. Elle ne se mêla jamais aux milieux littéraires, n'a jamais signé d'autographes ni de livres dédicacés. Elle a toujours considéré que l'écriture demandait le silence et le calme. Mariée en 1946, elle eut cinq enfants et, après son divorce, dans les années 1970, elle se mit à voyager, vécut un temps à Rome et à Paris.

Elle ne publia son deuxième roman, La isla y los demonios (L'île et les démons) qu'en 1952 et, elle n'avait jamais été très satisfaite de son premier livre, fit l'amère expérience de voir tous ses autres livres comparés à celui-là. Jamais plus Carmen Laforet ne devait recevoir les mêmes éloges. Elle publia pourtant encore deux romans et des récits, avant de commencer une trilogie dont seul le premier volume vit le jour, en 1963, La insolacion. Elle travailla et retravailla tellement le second volume qu'il ne sera publié qu'au mois de mai, après sa mort, par ses enfants.

 

© Martine Silber, in Le Monde 2 mars 2004

 

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