Saint-Louis et la bataille de Mansourah - 2. La bataille de Mansourah (Joinville)

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II. La bataille de Mansourah (Jean de Joinville)

 

Mes chevaliers(1) et moi, nous nous résolûmes à attaquer des Turcs qui chargeaient leur bagage dans leur camp. Pendant que nous les poursuivions, j'aperçus un Sarrasin qui montait sur son cheval ; un sien chevalier lui tenait le frein. Comme il appuyait ses deux mains sur sa selle pour monter, je lui donnai de ma lance sous l'aisselle et le jetai mort. Quand son chevalier vit cela, il laissa là son seigneur et son cheval, et, comme je passais devant lui, il me porta sa lance entre les deux épaules et me coucha sur le cou de mon cheval, en pressant si fort que je ne pouvais tirer l'épée que j'avais au côté. Il me fallut tirer mon autre épée, qui était attachée à la selle de mon cheval ; quand il me vit dégainer, il retira sa lance à lui et me laissa.

Quand nous fûmes sortis du camp des Sarrasins, nous trouvâmes bien six mille Turcs, au juger, qui avaient pris la campagne. Ils se jetèrent sur nous : ils tuèrent monseigneur Huon de Til-Châtel, seigneur de Conflans, l'un de mes bannerets(2), et renversèrent monseigneur Raoul de Vanault, un autre de mes chevaliers, mais nous courûmes le tirer de leurs mains.

Comme je revenais, les Turcs m'appuyèrent leurs lances sur le dos : mon cheval s'agenouilla sous la pression et je glissai entre ses deux oreilles ; je me relevai dès que je le pus, l'écu au col et l'épée à la main, et me défendis contre les assaillants. Monseigneur Érard de Sivri (que Dieu absolve(3)), un de mes chevaliers, s'approcha de moi et nous conseilla de nous réfugier auprès d'une maison en ruine qui était là et d'y attendre le roi qui arrivait. Comme nous y allions, les uns à pied, les autres à cheval, une grande bande de Turcs fondit sur nous : ils me firent tomber par terre, et passèrent par-dessus moi, si bien que mon écu vola au loin. Quand ils furent passés, monseigneur Érard de Sivri revint à moi, me releva, et m'emmena jusqu'aux murs de cette maison ruinée ; nous y fûmes rejoints par monseigneur Hugues d'Écot, monseigneur Ferri de Louppi, et monseigneur Renaud de Ménoncourt.

Les Turcs nous assaillaient de toutes parts ; quelques-uns entrèrent dans la maison ruinée à laquelle nous étions adossés, et, par-dessus les murs, ils nous piquaient  de leurs lances. Nos chevaux se seraient enfuis, mais, à la prière de mes chevaliers, moi, qui avais perdu le mien, je les pris tous par les freins et les retins. Mes chevaliers se défendaient si vigoureusement qu'ils furent loués de tous les prud’hommes de l'ost, et de ceux qui virent le fait et de ceux qui l'entendirent raconter. Monseigneur Hugues d'Écot reçut trois coups de lance au visage ; monseigneur Ferri de Louppi en reçut un entre les épaules, et la plaie était aussi large que le bondon d'un tonneau ; monseigneur Érard de Sivri fut frappé d'une épée en plein visage, si bien que son nez pendait sur sa bouche.

Je pensai alors à monseigneur saint Jacques, dont j'avais fait le pèlerinage(4), et je l'implorai : "Monseigneur saint Jacques, aidez-moi et secourez-moi : j'en ai grand besoin !"

Je venais de faire ma prière quand monseigneur Érard de Sivri me dit : "Sire, si vous pensiez que ni moi ni mes hoirs nous ne dussions en avoir reproche, j'irais demander des secours pour vous au Comte d'Anjou(5), que je vois là dans la plaine".

Je lui dis : "Monseigneur Érard, vous feriez une chose qui vous ferait grand honneur si vous alliez chercher du secours pour sauver notre vie, car la vôtre est en bien grande aventure". Et je disais bien vrai, car il mourut de la blessure qu'il avait.

Il demanda conseil à tous les chevaliers qui étaient là, et tous lui donnèrent le même conseil que moi. Alors(6) il me demanda de laisser aller son cheval, que je tenais par le frein avec les autres, et je le fis. Il put arriver au comte d'Anjou et lui demanda de venir nous secourir. Un riche homme(7) qui était avec le comte d'Anjou l'en dissuada, mais le comte lui dit qu'il ferait ce que demandait mon chevalier : il tourna bride pour venir vers nous, et plusieurs de ses sergents poussèrent leurs chevaux. Quand les Sarrasins les virent approcher, ils nous laissèrent.

Comme j'étais ainsi à pied avec mes chevaliers, blessé comme je l'ai dit, le roi vint à la tête de son corps d'armée, avec grand bruit et grand éclat de trompettes et de timbales. Je n'ai jamais vu si bel armé, car il dominait tous ses gens depuis les épaules,  un heaume doré en tête, une épée d'Allemagne en main.

Quand il fut arrivé, les bons chevaliers qui étaient en sa compagnie se lancèrent au milieu des Turcs ; et sachez que ce fut un très beau fait d'armes, car on n'y tirait pas de l'arc ou de l'arbalète(8), mais les Turcs et nos gens, qui étaient tout mêlés les uns parmi les autres, se frappaient d'épées et de masses d'armes. Un écuyer à moi, qui s'était enfui avec ma bannière et qui était revenu, m'amena un cheval, sur lequel je montai, et je m'approchai du roi si bien que nous étions côte à côte.

[On conseille au roi de se rapprocher du camp, afin de s'appuyer sur sa réserve ; mais il reçoit de son frère, le comte Alphonse de Poitiers, et d'autres, qui étaient en avant en grand péril, des messagers qui le supplient de ne pas rétrograder. Le connétable Humbert de Beaujeu vient lui dire que le comte d'Artois se défend désespérément à Mansourah et qu'il vienne le secourir. Le roi se résout à le faire, et dit au connétable de prendre les devants, et qu'il le suivra.]

Je dis au connétable que je l'accompagnerais, et il m'en remercia beaucoup. Comme nous étions en chemin, arriva un sergent du connétable, tout bouleversé, qui lui dit que le roi était arrêté dans sa marche et que les Turcs s'étaient mis entre lui et nous. Nous nous retournâmes, et nous vîmes qu'en effet il y en avait bien mille entre nous et lui, et nous n'étions que six.

Alors je dis au connétable : "Sire, nous ne pouvons rejoindre le roi au travers de ces gens ; avançons, et mettons entre eux et nous ce fossé que vous voyez ; peut-être ainsi pourrons-nous revenir au roi".

Le connétable approuva mon avis. Sachez que si les Turcs avaient fait attention à nous, ils nous auraient tous tués ; mais ils étaient trop occupés du roi et des autres corps d'armée, si bien qu'ils croyaient que nous étions des leurs.

[Le roi et toute l'armée chrétienne sont refoulés vers le fleuve, où beaucoup d'hommes se noient. Joinville et le connétable essayent de se rapprocher du roi en suivant un cours d'eau qui se jetait dans le fleuve.]

Nous arrivâmes à un ponceau était sur ce ruisseau, et je dis au connétable que nous ferions bien de rester là pour le garder : "car si nous l'abandonnons, ils traverseront le ruisseau et attaqueront le roi par ici, et si nos gens sont assaillis de deux côtés, ils sont en grand danger". C'est ce que nous fîmes.

On dit que nous aurions tous été perdus dès cette journée, si ce n'eût été le roi. Le sire de Chacenai et monseigneur Jean de Seignelai m'ont raconté que six Turcs avaient saisi la bride du cheval du roi et l'emmenaient, et qu'il s'en débarrassa tout seul par les grands coups d'épée qu'il leur donna. Et quand ses gens virent qu'il se défendait si bien, ils reprirent cœur, et plusieurs d'entre eux renoncèrent à passer le fleuve et se rapprochèrent du roi pour l'aider.

Nous qui gardions toujours le ponceau, nous vîmes venir à nous le comte Pierre de Bretagne(9), qui venait tout droit de Mansourah ; il avait reçu un coup d'épée au milieu du visage, si bien que le sang lui tombait dans la bouche ; il était sur un beau cheval bien fourni ; il avait jeté ses rênes sur l'arçon de sa selle, et il tenait l'arçon à deux mains pour que ses gens, qui venaient derrière lui et qui le pressaient beaucoup, ne le fissent pas aller plus vite que le pas. Il montrait bien qu'il ne craignait guère les Sarrasins, car quand il crachait le sang de sa bouche et pouvait parler, il disait souvent : "Bah ! par le chef Dieu(10) ! avez-vous vu ces ribauds ?"

En queue de la troupe où il se trouvait venaient le comte de Soissons et monseigneur Pierre de Neuville, qui avait reçu plus d'un coup dans cette journée. Quand ils furent passés, les Turcs qui les poursuivaient virent que nous étions là à garder le ponceau et que nous leur faisions face : ils les laissèrent et se tournèrent vers nous.

Je courus au comte de Soissons, dont j'avais épousé la cousine germaine, et je lui dis : "Sire, je crois que vous ferez bien si vous restez à garder ce ponceau ; car si nous l'abandonnons, ces Turcs que vous voyez devant nous le passeront, et ainsi le roi sera attaqué par derrière et par devant".

Il me demanda si je resterais avec lui, et je lui répondis : "Oui, très volontiers". Alors le connétable nous dit de ne pas bouger de là jusqu'à ce qu'il revînt et nous amenât du secours.

Je restai donc là, sur mon cheval, le comte de Soissons à ma droite et monseigneur Pierre de Neuville à ma gauche. Voilà qu'un Turc, quittant le corps d'armée du roi qui était derrière nous, vint frapper dans le dos par derrière monseigneur Pierre de Neuville d'une masse d'armes, et du coup le coucha sur le col de son cheval, puis se lança au milieu du ponceau et retrouva les siens....

Devant nous il y avait deux sergents du roi, dont l'un s'appelait Guillaume de Bohon et l'autre Jean de Gamaches : les Turcs leur amenèrent tout plein de vilains à pied, qui leur jetaient des mottes de terre ; jamais ils ne purent les faire reculer sur nous. Enfin, ils amenèrent un vilain qui leur jeta trois fois le feu grégeois : à l'une des fois Guillaume de Bohon attrapa le pot de feu grégeois avec son écu, et si le feu s'était pris à quoi que ce soit sur lui, il aurait été entièrement brûlé.

Nous étions tout couverts des traits qu'on lançait aux sergents et qui les manquaient. Par aventure je trouvai un gamboison d'étoupes à un Sarrasin ; je tournai la fente vers moi et je m'en fis un écu, qui me rendit grand service, car je ne fus blessé par leurs traits qu'en cinq endroits, et mon cheval en quinze.

Toutes les fois que nous voyions qu'ils pressaient trop les sergents, nous les chargions, et ils s'enfuyaient. Le bon comte de Soissons, dans la situation où nous étions, riait avec moi et me disait : "Sénéchal, laissons hurler cette chiennaille ; car, par la coiffe Dieu (c'est ainsi qu'il jurait) ! nous parlerons encore de cette journée, vous et moi, dans les chambres des dames(11) !"

Au soleil couchant, le connétable nous amena les arbalétriers du roi à pied, qui se mirent en rang derrière nous. Et quand les Sarrasins les virent mettre le pied dans l'étrier des arbalètes(12), ils s'enfuirent et nous laissèrent.

Alors le connétable me dit : "Sénéchal, voilà qui est bien. Allez maintenant vers le roi, et ne le quittez pas d'aujourd'hui jusqu'à ce qu'il soit dans sa tente".

Comme j'arrivais, monseigneur Jean de Valeri vint à lui et lui dit : "Sire, monseigneur Gaucher de Châtillon vous prie de lui confier le soin de l'arrière-garde". Le roi le fit volontiers et se mit en chemin pour revenir à notre camp. Comme nous cheminions, je lui fis ôter son heaume et lui donnai mon chapeau de fer pour qu'il pût mieux respirer.

À ce moment vint à lui frère Henri de Rosnai, prévôt de l'Hôpital(13), qui avait passé le fleuve ; il lui baisa la main tout armé, et lui demanda s'il avait des nouvelles du comte d'Artois son frère, et le roi lui dit qu'il en avait assurément, car il était certain que son frère le comte d'Artois était en paradis. "Eh bien sire, dit le prévôt, vous devez avoir grand réconfort en ce malheur ; car jamais roi de France n'eut un honneur aussi grand que celui qui vous est échu aujourd'hui : vous avez passé un fleuve à la nage pour combattre vos ennemis, vous les avez défaits et mis en fuite, et vous avez conquis leurs machines et leur camp, où vous coucherez cette nuit même".

Et le roi répondit "que Dieu fût adoré pour tout ce qu'il lui donnait", et les larmes lui tombaient des yeux bien grosses.

 

Notes

(1) Joinville, qui était un grand seigneur, avait neuf chevaliers à sa solde, dont chacun à son tour commandait une troupe plus ou moins forte.
(2) Un chevalier banneret, c'est-à-dire ayant le droit de faire porter une bannière à ses armes, avait lui-même d'autres chevaliers sous ses ordres.
(3) Cette formule, employée en parlant de quelqu'un, signifie toujours, naturellement, qu'il est mort.
(4) Il s'agit du fameux pèlerinage Saint-Jacques de Compostelle, en Galice, que Joinville paraît avoir fait très jeune, en 1242. Les pèlerinages plus ou moins lointains étaient très souvent ordonnés comme pénitence.
(5) Charles d'Anjou, frère de saint Louis, plus tard roi de Sicile.
(6) Érard de Sivri, par un point d'honneur dont les chansons de geste et l'histoire offrent de nombreux exemples, craignait le blâme s'il abandonnait ses compagnons en danger pour chercher du secours. Il ne s'y décide que parce que tous l'y engagent et que d'ailleurs il se sent blessé à mort.
(7) C'est-à-dire un grand seigneur, comme rico hombre en espagnol.
(8) On trouve ici la trace du mépris qu'avaient les chevaliers pour les armes de jet et ceux qui les employaient. Ce mépris s'exprime clairement dans les vers souvent cités de Girard de Vienne :
Honte à celui qui premier fut archer !
C'était un lâche : il n'osait approcher
.
(9) Pierre, dit Mauclere, qui jadis avait combattu le roi de France ; il avait résigné son duché en 1237. Il mourut en mer en retournant d'Égypte en France.
(10) Il jure par la mort de Dieu, par les plaies de Dieu, formules fréquentes de jurons. D'où morbleu, et de même corbleu, ventrebleu, palsambleu, pour corps Dieu, ventre Dieu, par le sang Dieu
(11) Nous dirions aujourd'hui : "dans les salons".
(12) Les grandes arbalètes se bandaient au moyen d'un étrier sur lequel on appuyait fortement le pied.
(13) "L'Hôpital", c'est-à-dire l'ordre militaire de Saint-Jean ou des Hospitaliers de Jérusalem, devenus plus tard les chevaliers de Rhodes, puis les chevaliers de Malte.

 

 


 

 

Vocabulaire explicatif (notes de G. Paris)

 

Chapeau de fer : casque léger qui ne couvrait que le haut de la tête.

Connétable : commandant en chef des armées du roi de France.

Feu grégeois : (= feu grec). Composition chimique dont on n'a pas tout à fait retrouvé le secret. Il brûlait, sans qu'on pût l'éteindre, tout ce à quoi il se prenait. On le lançait d'ordinaire à la main dans des pots ou des fioles.

Gamboison : comme le hoqueton, sorte de vêtement de coton plus ou moins rembourré qu'on portait sous le haubert (ou cotte de mailles)

Heaume : casque.

Monseigneur : ce titre était affecté aux chevaliers, et en les nommant à la troisième personne, non faisait précéder leur nom de ce titre (messire en est une autre forme).

Ost : Ce mot signifie une armée en expédition, qu'elle soit campée ou en marche ; il se dit aussi quelquefois d'une flotte de guerre.

Prévôt : officier civil d'un seigneur féodal, chargé de rendre la justice entre les vassaux non nobles. Le prévôt de l'ordre de l'Hôpital était un dignitaire investi de fonctions judiciaires.

Prud'homme : ce mot désigne, au moyen âge, un homme pourvu de toutes les vertus purement laïques, surtout de sagesse, de prudence et d'intégrité. Il se prend souvent dans un sens assez vague pour désigner en général un homme honorable, considéré.

Ribaud : homme de rien, de conduite peu estimable, adonné aux plus bas offices sociaux ; se prend comme terme général de mépris.

Sénéchal : le sénéchal avait, dans une cour féodale, à la fois des fonctions judiciaires et la surveillance de tout ce qui concernait la tenue de la maison seigneuriale.

Sergent : combattant non nobles ; il y avait les sergents à pied et à cheval.

Vilain : proprement "paysan", et surtout "paysan de condition servile". Ce mot avait pris le sens général "d'homme de basse condition, sans éducation, grossier", par opposition à courtois, "qui fréquente la cour, bien élevé, de manières distinguées"

 

© G. Paris, in Récits extraits des poètes et prosateurs du Moyen Âge, Librairie Hachette, 1896, pp. 195-205

 

La "décision du Ministre de l'Instruction publique en date du 6 août 1895", à laquelle G. Paris fait allusion, est en réalité l'Arrêté du 6 août 1895 qui propose une liste indicative d'auteurs à étudier en classe de français (s'agissant des horaires, 13 heures sont dévolues en classe de 6e à cet enseignement, plus les heures de latin : à rapprocher de l'horaire aujourd'hui consacré à l'étude de notre langue !). Si je laisse de côté ce qui concerne le Programme d'enseignement de la langue latine, je note qu'il s'agit de Morceaux choisis de prose et de vers des classiques français : La Fontaine. — Fables (les six premiers livres) , Fénelon. — Télémaque, Buffon. — Extraits descriptifs, Récits extraits des prosateurs et poètes du moyen âge et mis en français moderne - livre de lecture ou d'explication cursive - (ce qui est très précisément l'objet de l'opuscule de Gaston Paris).

 


 

 

===>Expériences et témoignages : l'étude de la littérature médiévale en classe de 3e (et en 1958...)