Dans le numéro du 17 janvier 1952 de l'Éducation Nationale, nous avions informé nos collègues de l’enseignement de l'origine et des objectifs du "français élémentaire". Nous n'avions exposé que d'une façon très sommaire les méthodes d'élaboration, estimant que l’expérience seule permettrait de déterminer quels procédés d'investigation se révèleraient les plus appropriés à notre objet.
À présent qu'un peu plus d'un an s'est écoulé, nous croyons devoir mettre au courant les lecteurs de l’Éducation nationale des méthodes employées et de l'état d'avancement des travaux.
Nous rappelons que le français élémentaire doit compter environ un millier de mots et comporter les éléments grammaticaux les plus immédiatement et les plus réellement utiles.
La première tâche était de dresser une liste des fréquences. Les mots les plus nécessaires sont a priori ceux qui sont employés le plus fréquemment. Cela semble une vérité de La Palisse. Nous verrons pourtant qu'il convient d'apporter quelques correctifs à cette affirmation.
Il n'en est pas moins vrai que, si l'on veut établir sur des bases scientifiques un vocabulaire d'usage, il faut commencer par dresser une échelle des fréquences. En cette matière mon collègue et ami M. Aurélien Sauvageot, professeur à l’École des Langues orientales, et moi-même, nous avons, croyons-nous, apporté une innovation fructueuse en prenant comme base de nos dépouillements, non la langue littéraire ou la langue écrite, comme avaient fait nos prédécesseurs américains et belges, mais la langue parlée. L'utilisation de la langue parlée, qui aurait paru chimérique il y a moins de cinquante ans, est devenue possible et même aisée grâce aux progrès des magnétophones.
Il nous a été possible, mais seulement exceptionnellement, d'enregistrer des témoins à leur insu. Mais, en général, nos témoins étaient prévenus sommairement de l'objet de nos recherches. Nous nous efforcions de les mettre en confiance en les faisant parler sur un sujet qui leur tenait à cœur (leur santé, leur famille, leurs occupations, leurs vacances, leur auto, etc.). Les personnes âgées se laissaient aller à évoquer les souvenirs de leur jeunesse.
L'essentiel était d'obtenir une langue naturelle et surtout détendue. Nous avons constaté que, la plupart du temps, la tension qui s'empare du sujet quand il sait que ses paroles vont être enregistrées, peut être dissipée si on le met à son aise dans une ambiance familière. C'est ce qui a permis d'utiliser des réunions familiales et amicales pour procéder à des enregistrements.
Nous avons aussi profité des enregistrements, conservés au Musée de la Parole, au Musée des Arts et Traditions populaires et aux archives de la Radiodiffusion. Nous n'avons retenu que des textes qui nous semblaient présenter des garanties suffisantes de spontanéité. De plus, le Centre d'Études de la Radiodiffusion a bien voulu effectuer pour nous plusieurs enregistrements avec des moyens plus puissants que ceux dont nous disposions.
Les textes enregistrés sont transcrits, puis dépouillés : tous les mots, toutes les formes différentes sont dénombrés sur des cahiers. Enfin, dernière opération et la plus longue : on procède au relevé sur des fiches de la fréquence de chaque mot et de chaque forme.
Des recherches systématiques sont poursuivies de la même façon du point de. vue grammatical.
Toutefois, la fréquence ne peut entrer seule en ligne de compte dans la constitution d'un vocabulaire de base. Dès le début, nous avons réservé pour la Commission du français élémentaire le droit de s'affranchir du joug des fréquences en prenant en considération le critère de l'utilité : il nous apparaissait que des mots moins fréquents que d'autres pouvaient être plus nécessaires qu'eux.
Peu à peu, avec la collaboration de M. René Michea, professeur au Lycée de Périgueux, nous avons constitué une doctrine de vocabulaire qui met à leur place respective la fréquence d'un mot et une autre qualité que nous appellerons la disponibilité.
Si je demande au premier venu, à Paris, quels sont les mots les plus fréquents, il est fort possible qu'il me réponde métro, veston, pain. Et plusieurs de nos critiques, comme il appert de leurs articles, n'ont pas pensé autrement. Or, les chiffres montrent que ces mots ont une fréquence très faible ou assez faible. D'où vient cette illusion ? De ce que l'on confond communément la fréquence d'un mot et son degré de disponibilité.
Tous ces mots, nous les avons à notre disposition pour en user dans des circonstances déterminées, mais ils sont peu fréquents parce que, en dehors de ces circonstances, nous les employons peu. Et il en est ainsi de la plupart des mots concrets.
Au contraire, les verbes et les adjectifs d'un caractère général (je laisse de côté les mots-outils pour lesquels c'est trop évident) ont une fréquence élevée.
Comment déterminer le degré de disponibilité des mots concrets ? Comme ils sont, pour ainsi dire par définition, liés à des ordres précis de préoccupations, à des centres d'intérêt, il faut, sans tenir compte d'une fréquence générale dans le vocabulaire, qui est à peu près dépourvue de sens (car quel intérêt y à constater que métro est plus ou moins fréquent que veston ?), les étudier à l'intérieur du centre d'intérêt auquel ils appartiennent.
Nous avons donc dressé une liste de 16 centres d’intérêt (parties du corps, vêtements, aliments, etc.).
Il s'agissait de trouver des sujets en assez grand nombre qui puissent dresser pour chaque centre d'intérêt une liste des 20 mots qui leur semblaient le plus utiles.
Ces sujets, nous les avons trouvés d'abord dans les écoles primaires grâce au bienveillant appui de MM. les Inspecteurs d'Académie de la Dordogne, de la Marne et de l'Eure, et à celui de M. Louis Groisard, Inspecteur primaire aux Sables-d’Olonne. C'est dans la Dordogne que l'enquête a été effectuée sur le plus grand nombre d'élèves : 500 séries de centres d'intérêt sont actuellement dépouillées par les élèves de l’École Normale d'Instituteurs de Périgueux sous l'active direction de leur directeur, M. E. Michaud, qui a rendu un service inestimable à notre travail. Nos remerciements vont aussi à M. Ritter, directeur de l’École Normale d’Évreux, qui a bien voulu assurer un dépouillement analogue.
Les listes ainsi obtenues sont du plus haut intérêt non seulement pour l'objet immédiat de notre travail, mais aussi pour des études de psychologie et de pédagogie.
Mais il faudrait renforcer et, au besoin, corriger ces listes d'élèves du premier degré par des enquêtes effectuées auprès des adultes. Cela est plus difficile. Toutefois une enquête est actuellement en cours.
Enfin, nous n'avons pas oublié que le français élémentaire est destiné en premier lieu aux populations d'outre-mer dont la vie quotidienne, les usages, l'alimentation, etc., diffèrent des nôtres. Des recherches visent à établir un vocabulaire spécial pour chaque région de l'Union française.
Des vocabulaires techniques sont également prévus et en cours d'étude.
L'exposé un peu technique que nous venons de faire montre que l'étude du vocabulaire fondamental que doit être le français élémentaire pose des problèmes nouveaux, pour la solution desquels nous sommes amenés à forger des méthodes nouvelles.
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