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Si j'osais, je dirais que cette jeune femme, Laurence Debray, a gagné le mérite d'être entendue, car elle a fait perdre ses nerfs, il y a cinq ans, au sieur Mélenchon (on trouvera facilement une courte séquence, éloquente, sur Youtube - 30 novembre 2017), qu'elle interpellait à propos du Venezuela (pays qu'elle connait de l'intérieur, contrairement à lui). Vous me direz qu'il est habituel, pour ce triste sire, de perdre ses nerfs. Mais bon. Revenons à l'essentiel.
On pourrait dire que cette jeune femme est née avec une cuiller d'argent dans la bouche : ce serait assez inexact, car la cuiller d'argent, alors, lui viendrait de ses grands-parents paternels. On pourrait aussi avancer qu'elle est la fille de deux révolutionnaires en peau de lapin, ce qui serait insultant, au moins s'agissant de son père (mais ce qualificatif irait comme un gant au grand bourgeois Merluche, cité supra, autre "populiste à l'éloquence enflammée" !).
Alors, on dira seulement que Laurence Debray est une jeune femme qui a acquis, au cours de sa jeune vie, un certain nombre de certitudes. Elle chérit son mari et ses enfants et s'occupe d'eux plutôt que de les délaisser pour faire semblant d'aller changer le monde : l'utopie, qui l'a fait naître, ce n'est pas vraiment son rayon. Et, contrairement à son géniteur, elle est extrêmement reconnaissante à ses aïeux (qui remuèrent ciel et terre, jusqu'au Général, pour sauver la tête de leur fils) : quel bon point pour elle ! Je ne lui ferai qu'un reproche, car nul n'est parfait. Sa "naissance" lui a permis d'approcher nombre de Grands de ce monde ; entre bien d'autres, le sieur Lang, autre grand bourgeois méprisable. Et je trouve qu'elle éprouve à son égard une tendresse coupable. Mais bon...

 

"Ce pays [Venezuela] était mon éden : le seul endroit sur terre où je me sentais épanouie. Je me l'étais approprié un peu plus à chaque séjour. L'arrivée de Hugo Châvez au pouvoir en 1999 - engendrant une insécurité alarmante et une dégradation rapide de la situation socio-économique - entrava cette idylle. Cela explique en partie mon anti­-chavisme radical. J'avais suivi de près le jeune militaire putschiste, alors en campagne électorale, et même prédit sa victoire à force d'arpenter les bidonvilles. Un déjeuner chez lui en tête à tête ne m'avait pas rassu­rée sur le personnage : impossible de ne pas se méfier de ce populiste à l'éloquence enflammée. On pensait alors que le trublion assainirait un système bipartite fatigué après quarante années de stabilité démocratique exceptionnelle. On n'avait pas perçu l'emprise de Fidel Castro sur lui : la révolution bolivarienne deviendra un sous-produit de la révolution cubaine. Voir sa patrie sombrer est aussi douloureux que voir un être aimé s'éteindre. J'ai vécu les deux amèrement"...

"Le 21 mai 1981, la place du Panthéon fut envahie d'une foule joyeuse qui attendait l'arrivée du président fraîchement élu. Il paraît qu'il allait changer la vie. Mon père, pour soudoyer mon soutien, m'avait promis des poissons volants dans l'océan Pacifique et la gratuité des jeux du jardin du Luxembourg. Les jeux sont toujours aussi chers et je n'ai jamais vu de poisson volant. La politique m'a très tôt déçue... Ce jour-là, je me tenais serrée contre ma mère. Je voyais défiler des voitures noires aux fenêtres fumées. Des hommes au costume sombre et à la mine sérieuse en sortaient. Tout à coup, j'aperçus parmi eux mon père. Je lâchai la main de ma mère, passai en dessous de la barrière de sécurité et courus pour sauter dans ses bras. La police n'est pas entraînée à contrer la rapidité d'une enfant haute comme trois pommes. Je ne sais plus comment mon père, encombré et sûrement embarrassé, s'est débarrassé de moi avant de s'engouffrer avec ses futurs collègues de bureau dans ce mausolée des grands hommes. Il avait rendez-vous avec l'histoire ; je pensais avoir rendez-vous avec lui. Dommage".

L. Debray

 

 

 

En France, je baignais, grâce à mes grands-parents paternels, dans une atmosphère bourgeoise et douillette. Ils me racontaient des anecdotes familiales, entre rires et confessions. Tout ce qui était âpre ou douloureux était lissé. Ce monde documenté, illustré par des photos, incarné par des maisons, ponctué par quelques rares réunions de famille, me rassurait. Je pouvais me situer au bout d'un arbre généalogique.
Contrairement à mes parents, dont les propos étaient faits d'ambiguïtés et d'allusions évasives, mes grands-parents répondaient toujours à mes questions avec détail et sérieux. Ils m'inscrivaient dans une histoire, la leur. Mais quand j'abordais la jeunesse de mes parents, je butais contre un mur. Tout devenait alors plus énigmatique : mes grands-parents se montraient réticents, mes parents changeaient de conversation. Mon père avait des souvenirs chancelants. Ma mère, fuyante, prétextait les subtilités complexes de l'époque qui m'empêcheraient de bien comprendre.

Elle n'avait pas tort. Je n'ai jamais rien compris, ni à leur engagement politique, ni à leur vie dissolue. C'étaient mes parents, a fortiori des personnes intimes, mais à mes yeux incernables. Ils étaient - et restent encore - incompréhensibles. Leurs moteurs - à part celui d'avoir la paix pour lire et écrire - demeurent énigmatiques ; leurs bonheurs, inconnus ; leurs angoisses, pléthoriques et existentielles. Leur point commun : un sens de l'analyse aigu et le sentiment d'être mal aimé. Tout être a ses mystères, bien sûr. Parfois le masque tombe et l'autre devient moins impénétrable. Mais ils ne tenaient pas à être déchiffrés. On parlait d'eux dans les médias, je les voyais à la télé, mais à la maison, ils ne révélaient rien, et expliquaient encore moins. Je m'étais conformée à cet état de fait.

Puis j'ai déserté le giron familial. Et plus j'avançais dans la vie, moins ils m'intéressaient. Nous ne partagions ni opinions, ni loisirs, ni rituels familiaux. Fracture générationnelle ou incompatibilité d'humeur ? "Les deux, mon capitaine". Cette distance convenait à tous. Je gagnais en liberté ce que je perdais en affection. Et ils préservaient leur tranquillité.

Il y a des choses qui nous rattrapent quand on s'y attend le moins. Lors d'une interview à Madrid, à l'occasion du lancement de ma biographie du roi d'Espagne, Juan Carlos Ier, au moment de son abdication en juin 2014, un jeune et sympathique journaliste me demanda si j'étais bien la fille de l'intellectuel français qu'on accuse d'avoir donné le Che lors de son arrestation en Bolivie. Je le questionnai sur sa source. Wikipédia. Évidemment. Je recentrai la conversation sur "mon" roi puis filai vérifier. En effet, le site web espagnol de cette encyclopédie de référence détaillait les suspicions.

À mon retour à Paris, j'interpellai mon père. Ne pouvait-il pas s'expliquer une fois pour toutes sur ce sujet ? Sans belles périphrases, sans métaphores alambiquées, sans références intelligibles uniquement aux bacs + 8. Juste les événements, sobres et détaillés. Le silence n'aide pas à comprendre. Le mépris pour les diffamations non plus. "Ta mère l'a très bien fait". Il faisait référence à l'article publié dans Libération en 2001, alors que la polémique alimentée par la fille du Che prenait de l'ampleur. Edwyn Plenel avait déjà dénoncé ces "calomnies castristes" en une du Monde, en 1996. "Mais alors pourquoi ma mère n'est­-elle même pas citée dans l'article de Wikipédia ? - Je n'y suis pour rien ! " conclut-il de son air renfrogné habituel. Son ex-femme, son unique témoin et sa mémoire, est sans doute encombrante. Elle détient les clefs du mythe. Comment se construire une légende devant les yeux d'un censeur ? Et comment expliquer à ceux qui vivent dans un autre monde et une autre époque des faits et gestes qui appartiennent à un temps révolu ?

Mon père ne s'occupe que de son œuvre. Le reste, il délègue. Il étudie les différentes formes de transmission, du haut de la médiologie, discipline dont il est le fondateur, mais ne se soucie guère des casseroles qu'il laisse à sa progéniture. "Après moi, le déluge !" C'est connu, les cordonniers sont les plus mal chaussés. Alors que faire avec ce soupçon qui fait planer une ombre sur mes origines ? Et si j'étais la fille d'un délateur ? Si j'avais vécu jusqu'à présent dans l'imposture ? Un sentiment de malaise me hanta. Et de dégoût, face à tant de lâcheté et d'ambivalence. Tant que les ados, et les éternels ados, arboreront des T-shirts avec l'effigie d'Ernesto Guevara aux quatre coins du monde, l'affaire continuera à être embarrassante ... Que raconter à mes enfants quand viendra l'âge de la rébellion et de l'admiration des révolutionnaires ?

En avril 2015, je m'envolai vers Cuba, grâce à Paris Match. La destination était devenue à la mode depuis la normalisation des relations avec les États-Unis. Sur place, impossible d'échapper à l' histoire familiale : je passais par hasard devant les lieux où mes parents avaient vécu ; je croisais à l'improviste des amis à eux. Mes souvenirs enfouis se bousculaient. Tiens, j'ai mangé là des glaces délicieuses, d'autant plus délicieuses que je sortais d'un mois d'entraînement dans un camp de pionniers où les gâteries n'étaient pas de mise. En roulant en taxi sur le Malecón, la réminiscence de mon premier concert en plein air, de ce sentiment si rare de plaisir et d'excitation, émergea. Et ce vent chaud qui chatouille le cou et annonce la pluie. Mais un grand désespoir face à la situation sociale du pays finit par m'envahir. Le Che et Fidel Castro ont été sanctifiés mais les véritables héros sont les Cubains qui, avec un sens de l'humour et de la débrouille inégalé, survivent au quotidien. Comment mes parents ont-ils pu adhérer à un tel projet politique, fondé sur la répression, l'exclusion et le pouvoir absolu Comment ont-ils pu imaginer qu'une économie élaborée par des fonctionnaires, pouvait être viable ? Toutes les dérives peuvent-elles être justifiées au nom de l'émancipation et de l'égalité ?

Dans les années 60, mes parents étaient jeunes, séduisants, brillants et révolutionnaires... et ils ont tout perdu avec la révolutión. Ou peut-être est-ce le contraire : ils ont gagné en sagesse - et en notoriété - plus vite que les autres qui ne se sont pas "mouillés", qui sont restés sagement à discuter politique dans les cafés du boulevard Saint-Germain. Pour avoir été trop impliqués, ils furent condamnés à être d'éternels suspects, aux yeux de ceux qui n'y étaient pas, ou qui n'y ont pas cru, et peut-être même aux yeux de l'histoire. Est-ce le revers de la médaille de tout engagement ?

À mon retour de La Havane, on me facilita l'accès aux archives de Paris Match : des articles saisissants au style romanesque et des grandes photos en noir et blanc relatent le tragique de la situation de mon père, emprisonné dans une geôle perdue au milieu de la Bolivie. À la vue de ces documents, mon cœur se serre : je suis émue par tant de gravité, par la dignité de mes parents, par la pureté et l'implacabilité de leurs engagements. Je mets ces vieux magazines sous le nez de mon géniteur, vestiges de cette "presse bourgeoise" qu'il a tant fustigée. Il s'enferme dans le mutisme avant de finalement lâcher : "À l'époque, on pouvait écrire de longs reportages". Est-ce la pudeur qui le pousse à s'emmurer ainsi ? Lors d'interviews, il s'en sort avec : "La prison est une chance formidable : on a le temps de lire et d'écrire". Mais durant sa détention, il n'a pas toujours eu accès aux livres, ni à la tranquillité de la réflexion. Sa ritournelle enjouée lui permet-elle de conjurer les mauvais souvenirs ? Cette épreuve peut sembler à certains anecdotique, car beaucoup y ont laissé leur peau, mais au regard d'une vie, elle est forcément déterminante.

Un patronyme implique-t-il des valeurs ? La filiation suppose-t-elle des devoirs ? Toute appartenance est une prison; toute légende est une servitude. "Il nous revient d'approfondir nos appartenances, de les cultiver, de les rendre visibles. Et si le regard d'autrui s'avise de transformer ce cadeau originel en tare, alors il nous faut [ ... ] retourner la honte en fierté", dit Mona Ozouf. Vaste programme... intimidant par son ampleur.

J'ai creusé pour tenter de mieux cerner le parcours de mes parents, ces écorchés, si clairvoyants mais si malhabiles. Pour gagner en indulgence à leur égard. Pour assimiler leur héritage symbolique. Moi qui suis en tout à l'opposé d'eux : une famille stable, une existence sage, rangée et organisée, loin du pouvoir et de l'intelligentsia. Je suis alors tombée sur un écheveau de complexités et de subtilités que j'ai essayé de démêler.

Je ne suis ni témoin, ni spécialiste, ni encore moins juge. J'ai le privilège de connaître la fin de l'histoire, et d'avoir fréquenté des gens et des lieux qui sont partie prenante de cette aventure romanesque. J'ai l'inconvénient d'être convaincue des ravages de l'engagement politique sur l'existence. De mépriser cet engagement lorsqu'il devient carriériste. Et d'être imperméable à la mystique de la lutte et des lendemains qui chantent. Les idéaux ne me font pas rêver : je suis pragmatique, factuelle, et réaliste.

 

© Laurence Debray, in Fille de révolutionnaires, Stock, 2017

 

 


 

 

Texte soumis aux droits d'auteur - Réservé à un usage privé ou éducatif.

 

 

 

Fille
de...
"Tout opposait la mère et le fils, hormis ce caractère entier, cette exigence morale qui les poussait tous deux à se dépasser, cette volonté obsessionnelle et perfectionniste qui leur donnait la force de bouger des montagnes. Ils étaient aussi sincères, désintéressés et passionnés l'un que l'autre. Tout comme ils aimaient se faire remarquer : sans jamais l'avouer, la lumière les flattait, la notoriété les rassurait. Mon père redevenait un petit enfant en sa présence. Avec le temps, il réussit à contenir son animosité, et mobilisa, avec effort, son indulgence, mais ses agacements finissaient toujours par affleurer. Elle essayait de lui faire plaisir, maladroitement, en se montrant trop généreuse, trop "enchantée" de le voir, trop protectrice. Rien n'y faisait. Mon père était vite exaspéré : il montait ses yeux au ciel, soupirait, bafouillait. Elle reportera sur moi ses élans d'affection, à ma plus grande satisfaction. Et mon père ne serait plus au centre de ses attentions, à son plus grand soulagement. Les années de prison n'avaient décidément pas lissé les conflits, ni colmaté les blessures. <br/>
Mon grand-père, d'un tempérament plus calme et philosophe, disait de son cadet : "Pour moi, Régis a l'affection d'un fils instituteur pour son père paysan analphabète". J'ai toujours apprécié son esprit fin et sa discrétion, reposante et tranquillisante. Et son humour aussi".

[L. Debray]