Affaire Dominici : bibliographie commentée (3)

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[Nous adoptons le mode chronologique d'exposition (mais ici dans l'ordre inverse) utilisé par le regretté juge P. Carrias dans son explication personnelle de l'affaire de Lurs]

 

 

II. Sur l'affaire de Lurs (suite et fin)

 

 

- Paris-Match Souvenirs, 1990 [Pour les amateurs de "poids des mots", et surtout de "choc des photos", l'hebdomadaire Paris-Match, né trois ans avant la tragédie de Lurs, constitue une source d'informations assez remarquable, d'autant qu'on y trouve, au fil des pages, des témoins oubliés, et parfois non entendus. Et des articles de fond qui, souvent, valent le détour. Il y a ainsi une vingtaine de numéros à posséder - au prix fort si l'on recherche sur la Toile, pour des sommes dix fois inférieures, si l'on a la patience de dénicher, au hasard des multiples brocantes, la bonne trouvaille.
Quoi qu'il en soit, un numéro de Match a souvent échappé à la sagacité des passionnés de l'Affaire de Lurs ; c'est la livraison non datée (mais publiée en 1990) dans laquelle, entre la fin du vieux lion Churchill, et le récit de la "liaison dangereuse" Montand-Marilyn, on plonge dans notre affaire, avec le dossier de l'Identité judiciaire, et le "plaidoyer d'Yvette" (sic).
Une première remarque s'impose : près de quarante ans ont passé, et le ton de Paris-Match a radicalement changé, il relève à présent davantage de la commisération que de l'accusation (quand bien même on peut lire, légendant une photo de Gaston, le commentaire suivant : "Le coupable, Gaston Dominici. Ici jouant l'honnête homme, en août 52. Les enquêteurs mirent à jour la violence de son caractère"). Quant à la seconde remarque, elle concerne l'incroyable faveur dont les journalistes bénéficient auprès des autorités judiciaires : faisant partie des documents "non-communicables", le dossier photographique de la Sûreté nationale, déposé aux Archives départementales des Bouches-du-Rhône, a néanmoins pu être consulté en toute quiétude par le journaliste auteur de l'article (la même liberté d'action sera plus tard accordée à Deniau), qui n'a pas craint d'en reproduire une dizaine de pages !
Et puis il y a, sur une double page, cette photo "Ansaldi", prise le 14 juillet 1960, sur laquelle "le clan pose autour de Gaston libéré, sans les 'traîtres' qui l'ont accusé" (tiens, pourquoi, alors, la présence du sieur Tave ?) ; et à propos de laquelle on note que le seul adulte qui ne regarde pas le photographe, c'est l'aînée, Ida-Agnès Marie, le portrait frappant de sa mère. Mais quel est donc le salaud qui a soufflé au journaliste la légende dégueulasse suivante : "Clovis s'est mis à boire après le procès, et est mort d'une cirrhose en 1959" ? Non seulement cette engeance ment d'une façon éhontée, mais encore il faut qu'elle salisse abominablement !
Et venons-en à l'incroyable "plaidoyer" de l'ancienne belle-fille de Gaston, celle qui, à vingt-six ans, osa dire au capitaine Albert qu'il était un menteur... Ce qu'elle raconte naturellement, n'est pas nouveau. Son propos se situe dans la droite ligne de la leçon apprise et imperturbablement récitée aux Assises, témoignage si outrageusement mensonger qu'il avait soulevé une tempête d'indignation parmi le public : "Il faut que l'on sache bien que nous sommes des victimes". Bref, elle nous avoue maintenant qu'elle s'est levée pour aller voir le side-car et ses trois occupants, ce qu'elle avait nié jusque là ! Au petit matin, elle a vu arriver un Gustave "livide", dans la cuisine où elle se tenait avec sa belle-mère, après qu'il avait eu chargé Olivier d'avertir la Gendarmerie. "Il avait eu tellement eu peur qu'il n'avait pas vu les autres corps"... Pauvre Tave ! Malheureusement pour elle, Chenevier et son équipe ont bien établi la preuve qu'à ce moment-là, Yvette et sa belle-mère étaient dehors, à lorgner du côté de l'Hillman, confirmant ainsi le témoignage d'Olivier... Elle a même l'effroyable culot d'ajouter une phrase hélas trop connue : "Nous, on pensait : mais où sont les parents ? Ils ont tué la gosse". Il faut lire cela pour le croire. De même lorsqu'elle assène doctement : "on ne tue pas sans mobile". Certes, elle parle en connaissance de cause...
Puis elle poursuit l'enfumage : "Ils ont interrogé Gustave et Clovis pendant quatre jours et quatre nuits" Rien que cela ! Et elle croit donner le coup de grâce : "on laissait parfois Gustave, seul, avec un revolver sur la table" !!! Et de ressortir les vieilles lunes, toutes écartées après une enquête minutieuse : la seconde Hillman, l'ineffable Panayotou, Llorca le cinglé... Qui croit-elle convaincre en s'écriant : "Il n'y a pas eu d'affaire Dominici, mais trois crimes à Lurs, trois crimes inexpliqués" ? Surtout qu'elle ajoute fièrement : "J'ai été la seule à avoir refusé de signer" : malheureusement pour elle, comme l'a malicieusement montré Deniau dans son téléfilm, le pv D 240 du 18 décembre 1953, dans lequel elle dit (presque) toute la vérité, porte son paraphe sur les quatre premières pages, et sa signature sur les pages 4 et 5. À trop vouloir prouver...
Enfin, après avoir tenté de nous apitoyer en nous présentant Alain privé de pouvoir jouer avec un pistolet dans son enfance, à cause du drame (!), elle nous sort son argument-massue : après le crime, elle a eu un troisième enfant : "croyez-vous que j'aurais eu ce troisième enfant si j'avais su qu'il y avait un criminel dans la famille ?" Bon sang, mais c'est bien sûr ! Le coïtus non-interruptus, la preuve qui tue ! ].

 

- ** Alain Monestier, Les grandes affaires criminelles, Bordas, 1988, 256 p. [Ouvrage qui ne paie pas de mine (car écrit dans une police vraiment trop petite - un corps 6, tout au plus), et qui pourtant revêt un très grand intérêt. Comme l'annonce le titre, il s'agit d'une recension d'affaires criminelles (une cinquantaine, environ) ayant défrayé la chronique depuis le XVIIe siècle jusqu'à nos jours, classées sous des catégories génériques (l'ennemi public n° 1, la femme et le poison, etc.). S'y ajoutent, comme il convient, les portraits de quelques grands détectives (qui de nos jours connaît encore Nicolas-Gabriel de La Reynie ?), et des pages bien venues sur les progrès effectués par la criminologie. Le tout enveloppé dans des réflexions introductives d'une forte pertinence, en particulier s'agissant du comportement des hommes - des foules, devrait-on dire - face au fait-divers sanglant. Rien de nouveau sous le soleil, pourra-t-on constater, quand on aura appris que les troupes aussi obscènes qu'endimanchées du " boulevard du crime ", à Lurs, avaient eu de lointains antécédents, par exemple près de cent ans auparavant : la luzerne dite "Champ Langlois", à Pantin, fut en effet un temps le lieu de promenade favori des Parisiens après la découverte des sauvages crimes de J.B. Troppmann. Ou quand on aura mesuré à quel point "l'incroyable épidémie d'affabulations" de l'affaire Fualdès (1817), s'est retrouvée, presque à l'identique, à propos de l'affaire de Lurs ; ou encore comment, au témoin "capital" que fut, tout près de nous, Aristide Panayotou, répond la "curieuse personnalité" de Mademoiselle Clarisse Manzon (dans la même affaire Fualdès).
Une réserve, toutefois : il existe tant d'erreurs de détail (si la ligne directrice est sans failles) dans le récit de l'affaire qui nous occupe (depuis la carabine retrouvée après la condamnation de Gustave, jusqu'au commissaire Chevrier - non, le chevrier, c'était le criminel !), qu'on en vient à se demander si, par hasard, tout le livre n'est pas fait du même bois. Et c'est vraiment dommage !].

 

- Frédéric Pottecher, Journal d'un siècle, France 2, 31 mai 1986 [Frédéric Pottecher, pompeusement baptisé "historien" (sic), est interrogé par Louis Bériot pour l'émission Journal d’un siècle (France 2), au sujet des événements de l'année 1954. En cinq minutes, cet octogénaire, apparemment alerte, accumule d'incroyables sottises et énormités à propos de Dominici (quand bien même, sur le fond, il le tient pour coupable). Après avoir parlé d'une "vague ressemblance avec Pétain" (sic), qu'il semble le seul à avoir remarquée, il s'essaie, et c'est assez catastrophique, à l'assent du Midi. Sans doute, en tant "qu'historien", pour faire davantage couleur locale... Au sujet du procès, dont il a pourtant été un témoin privilégié, après nous avoir dit que "le père Dominici n'a cessé de mentir, bien entendu" (ce que tout un chacun savait) il affirme que Clovis était mort [! Clovis, pourtant disparu prématurément, ne s'en alla que cinq ans plus tard], et il ose enfin ceci : "Il [Gaston] était avec un certain sens de l'humour, et pourtant il était illettré". Qui a dit que la vieillesse était un naufrage ?].

 

- ** Les Dossiers de l'écran, émission d'Armand Jammot, A2. "Le plus grand mystère policier du demi-siècle", 9 septembre 1980, 90' [La soirée commença par une incroyable mélasse introductive de Joseph Pasteur, qui pendant cinq ou six minutes s'efforça de gloser sur l'affaire Dominici, alors qu'en principe (c'était ainsi que fonctionnait l'émission) le film éponyme de Claude Bernard-Aubert, servant de support au débat, aurait dû démarrer sans autre forme de procès (si je puis dire), quitte à ce que soient ensuite apportées diverses précisions. Disons d'entrée de jeu qu'il ne faut pas inviter à un débat quelconque un représentant de la profession d'avocat : il s'empare du micro, ne le lâche plus, répond à des questions qu'on ne lui a pas posées, néglige celles auxquelles on le prie de répondre, et occupe largement plus que son temps de parole, réduisant les "civils" (si j'ose dire), à jouer les utilités. Dans ce rôle de composition, Me Raoul Bottaï (avocat des époux Dominici au moment de la contre-enquête), insupportable pontifiant, fut excellent jusqu'à l'écœurement qu'on peut éprouver devant tant de mauvaise foi satisfaite. Que dire de ses verbeuses élucubrations relevant de l'espionnite (il en rajouta même une couche, réussissant à placer une chute d'avion en Espagne), qu'il développa bien trop abondamment (vingt ans après, quelqu'un n'aurait plus qu'à copier), tout en rappelant la grande estime en laquelle il tenait le témoignage, selon lui capital, de Llorca, et sans se soucier que ces deux parties de sa pseudo démonstration se détruisaient l'une l'autre (et on ne fera que citer, sans la commenter, l'ignominie consistant à lâcher : "il [Roger Perrin] avait tellement menti qu'il n'avait plus rien à refuser à la Police")... Quant à son confrère Charrier (mon Dieu ! Quelle surprise et quelle peine de retrouver le jeune et fougueux militant du Parti, jadis avocat en second de Gustave, puis de Gaston, dans un déguisement de vieillard ! Que la maladie est impitoyable !), il fut tout aussi pugnace, avec beaucoup moins d'effets de manche : preuve que la chose est possible. Ensuite, ceux qui ne connaissaient pas l'expression botter en touche purent assister à de nombreuses illustrations de cette pratique rugbystique, le dénommé Pasteur, meneur de jeu à ses heures, bottant beaucoup plus souvent en touche qu'à son tour, appelant SVP, chaque fois qu'il se sentait gêné aux entournures, par exemple lorsque la discussion prenait un ton aigre, au lieu de ramener au bercail les brebis égarées. L'animateur de la soirée fut d'une incroyable naïveté, affirmant sans rire qu'il attendait beaucoup d'Yvette (l'ancienne épouse de Gustave), c'est-à-dire rien de moins que "la manifestation de la vérité"... La dite personne, vieillie mais encore bien de sa personne, commença par une déclaration profondément métaphysique, sur laquelle devront se pencher les futures générations de philosophes : "ce film est un film", laissa-t-elle tomber, avec le ton sorbonnard de Sartre énonçant que l'existence précède l'essence...
En face de ces trois personnages, deux malheureux journalistes, Jean Laborde qui commença par une remarque plutôt déplacée, qualifiant de lâcheté de la part de la Justice l'absence des Sébeille, Périès, Chenevier et autres capitaine Albert (passé entre temps Colonel)... On aurait pu lui répondre bien des choses, comme l'obligation de réserve des fonctionnaires, et leur légitime crainte d'avoir à refaire un procès depuis longtemps jugé, au cours duquel ils eussent immanquablement été traités de coupables... Il récidiva même en affirmant que la dame Yvette n'avait "absolument rien à voir avec cette histoire", ce qui est une affirmation pour le moins risquée : la personne en question ayant au moins contribué, avec l'aide de son père, à mettre sur pied le récit mensonger que les enquêteurs - et les jurés de Digne - eurent à subir si souvent. Ceci dit, Laborde lança tout de même quelques banderilles, tout comme son confrère Chapus, mais on se rendit rapidement compte que le commissaire Sébeille avait eu bien tort de déclarer que s'adresser à Gustave, c'était comme vouloir pincer une vitre : apparemment, il n'avait guère essayé de pincer celle dont son "successeur" Chenevier (c'est Yvette qui nous l'affirme, et l'on connaît sa compétence : "Chenevier n'a fait qu'achever le travail commencé par Sébeille" !) disait des choses que je ne rapporterai pas, mais qu'on peut trouver assez facilement...
Car les deux journalistes avaient beau, avec mesure et ténacité, tenter d'en revenir au dossier, la dame Dominici lançait aussitôt un imperturbable "personne n'est sorti de la Grand'Terre ce soir-là", aphorisme qu'elle nous servit une bonne dizaine de fois (mettant sa prestation du 17 décembre 1953 sur le compte d'une grosse fatigue, d'un moment de défaillance, et ses propres phrases qu'on lui lisait ("Gustave est rentré, il titubait comme un homme saoul, il répétait pourquoi mon père est allé là-bas, pourquoi mon père est allé là-bas ?") au débit des pressions de Périès, qui lui aurait dit, ça ira mal pour vous et vos enfants, si vous ne dites pas comme votre mari. Elle osa même insinuer, à propos de ce dernier, "il a été bousculé, frappé, peut-être drogué". Me Charrier, eut beau - tout de même ! - rappeler que Périès était "un magistrat parfaitement honnête" : le mal était fait, et cyniquement fait, et les téléspectateurs, sur les fiches de SVP, de se plaindre que Madame ex-Dominici fût traitée en coupable !
Et pourtant, ce n'était pas faute pour Laborde d'avoir donné, une nouvelle fois, dans la démagogie : "Yvette a été martyrisée et persécutée par cette affaire". Certes, certes. Encore qu'on ne détesta guère, à l'époque, de jouer les vedettes qui mettaient en échec des policiers qu'on disait malhabiles - alors que d'autres leur avaient tout bonnement mis la bride sur le cou... Mais le martyre, authentique celui-là, de la petite Élisabeth, à quel moment en fut-il question ? Bref, Chapus eut beau rappeler le rôle involontairement néfaste de l'inondation d'un champ comme facteur indirect de la tragédie, il eut beau marteler les questions essentielles : "Si ce n'est pas les Dominici, qui, alors ? Si ce n'est pas les Dominici, pourquoi Gustave a-t-il accusé son père ? Pourquoi la famille s'est-elle déchirée ? Pourquoi la possession de la carabine a-t-elle été admise par toute la famille comme relevant de l'intérieur du clan, à l'exclusion de toute autre provenance ? Pourquoi Gaston, lorsqu'il a proféré des accusations, n'a-t-il visé que des membres de sa famille, alors qu'il lui était si simple de dire la vérité, d'en appeler à la seconde Hillman, à l'imperméable de la Gare de Lurs, aux agents étrangers, que sais-je encore ?" Tout cela était trop frappé au coin du bon sens et de l'évidence pour entraîner l'adhésion de la foule : car les nombreux coups de botte en touche de Pasteur eurent du moins le mérite de nous apprendre que nos chers concitoyens et néanmoins auditeurs, déjà en 1980, s'intéressaient très majoritairement à la thèse de l'espionnage (même si certains, tout de même, subodoraient que dame Yvette "savait des choses, mais qu'elle ne voulait pas les dire") - qui devait plus tard devenir le lucratif fonds de commerce d'un "journaliste indépendant". C'était trop simple, naturellement, d'en rester aux questions simples et précises, et terribles, même, de Chapus ! Chapus, que Pasteur, de guerre lasse, appela à la rescousse, en lui faisant préciser certaines déclarations imprudentes (pour ne pas dire aveux de culpabilité) de Gaston, à Sébeille et à lui : "ce n'est pas dans le dossier !", coupa brusquement Me Charrier. Alors Laborde, excédé, sortit le rapport de Chenevier, et se mit à en lire la terrible conclusion ("... dans les limites reculées de l'hypothèse la plus favorable, Gustave Dominici est au moins co-auteur ou complice des deux derniers meurtres"
*). Mais autant pincer une vitre ! Me Charrier nia avec la dernière énergie que Gaston ait pu tenir des propos mettant en cause certains membres de sa famille**, et d'ailleurs on sut que les téléspectateurs avaient "la preuve" que Gaston était innocent : le général de Gaulle l'avait fait libérer !
Ainsi dit-on la messe, et refait-on l'Histoire, en France. Les Drummond pouvaient dormir en paix, le peuple français leur avait rendu justice !
Mais à cent mètres du lieu où je compose ces lignes, un homme intègre ne décolérait pas, et ce à quoi il venait d'assister faisait bouillir l'encre de son stylo. Il passa donc une partie de sa nuit à rédiger un article au vitriol, qu'il ferait publier le lendemain dans le Dauphiné. La plume courait, les mots se bousculaient... "L'inacceptable et ridicule romanesque... les prétendues révélations que nous avons entendues, scandalisé, mardi soir..., la physionomie du sinistre assassin, tenant tous les siens sous la terreur... Ah ! Cher Giono, quel dommage que vous n'ayez vu cet homme, que vous dites "rusé, mais pas habile", devant le cadavre de la petite Élisabeth au crâne écrasé comme une coque de noix nous dire, en une bourrade abominablement joviale : "Hein ! Quelle chance j'ai eue de ne rien entendre cette nuit-là ! Car vois-tu, petit, moi je dors toutes les nuits comme un ange, comme un ange"... On maquillera la scène. Gustave, blême et malheureusement servile, sera malgré lui le valet macabre de ces besognes révoltantes qui déconcertèrent l'enquêteur". C'était Roger-Louis Lachat, le grand Lachat, un des premiers journalistes sur les lieux le 5 août 1952, que ses collègues avaient élu représentant permanent du monde du journalisme auprès des autorités...].

 

 

* Le texte très exact est celui-ci : "[...] Il est difficile de concevoir que le vieillard ait pu commettre le triple crime sans assistance. Nous pensons que Gustave Dominici est l'auteur du meurtre des époux Drummond. Certes, en l'état actuel de l'information, l'absence d'aveux et d'accusations formelles de la part des deux autres témoins, ne permettent pas d'apporter la preuve irréfutable de ce que nous avançons. De toutes façons - et cela dans les limites les plus reculées de l'hypothèse la plus favorable -, Gustave Dominici est au moins co-auteur ou complice des deux derniers meurtres. Sa responsabilité paraît tirer sa source légale de l'article 60 du code Pénal". (Rapport du Commissaire Chenevier, en date du 15 février 1956, p. 260).

** Me Charrier est là surpris en flagrant délit de mensonge, ou de mémoire défaillante, si l'on préfère. Car non seulement Chenevier soutient (avec le juge Batigne) que Gaston a parlé dans ce sens (la question n'étant pas de savoir le degré de véracité à accorder aux propos du condamné) : pour reprendre les propres paroles de Chenevier, entre la parole du Commissaire, et celle de l'avocat, mon choix est vite fait. Mais encore Gaston a aussi écrit ! Et sous aucune contrainte ! Et ça, c'est irréfutable (même si ça ne figure pas - simple oubli - dans la Chronique d'un paysan bas-alpin...) ! Il a écrit :

(L'écriture de Gaston étant assez phonétique, avec évidemment beaucoup d'erreurs de segmentation, ce texte est relativement difficile à déchiffrer. On peut tout de même lire, incontestablement, sur ce fragment : [Je pense que] "c'était pour qu'elle [Élisabeth] ne crie point, je doute. Je peux bien dire que c'est Gustave et Roger Perrin qui ont fait cette triste besogne et [sont] bien les assassins de toute la famille Drummond. Je puis vous affirmer que je suis" [innocent]).

 

 

- Madame Cot, L'affaire Dominici, Récit., 1978, 13 p. [Ce texte dactylographié avec un doigt, sans doute, tant les erreurs de frappe y foisonnent (et je ferai silence sur les fautes de langue, telles que "Drummond a mis au point une alimentation efficace pour pallier à la disette pendant la guerre"), on se demande par quel mystère il a pu être accueilli au sein des monumentales Archives départementales de Marseille, sous la cote 1 J 517. À défaut de me perdre en conjectures, je l'ai lu entre la stupeur et l'éclat de rire, car on ne sait quel parti prendre, devant tant... d'audace inventive.
Ainsi ai-je appris que, de l'union de Marie et de Gaston neuf enfants naquirent, dont six survivront ; que depuis le plateau de Ganagobie, on aperçoit Moustiers Sainte-Marie ; que notre ami descendait "jusqu'à sept litres de vin par jour", sensationnelle information qui m'a rendu admiratif, moi qui ai tant de peine à ingurgiter la bouteille d'un litre et demi (d'eau !) que m'ordonne mon médecin !
Par ailleurs, on ne comprend pas que Clovis ait abandonné la ferme pour la SNCF, tandis que son père déclarait : "S'il était resté à la ferme, il aurait eu du jambon en tranche épaisse pour déjeuner le matin". Non, vraiment, ces enfants n'ont aucune reconnaissance, vous dis-je.
Ce que notre auteur nous apprend mystérieusement sur les maquis locaux est pitoyable : entre autres joyeusetés et effervescences (on se croirait dans le Vercors), on peut lire : "à peine a-t-on murmuré que Gustave revendait au marché noir des denrées alimentaires, du tabac, des pièces d'or. Un charnier non encore exploré existerait à la lisière du bois". On voit la suite dans les idées de notre auteur, et les précisions qu'elle ne manque pas d'apporter pour identifier le dit bois...
Mais les révélations sur les activités cachées du Tave ne suffisent pas. Ainsi notre auteur rapporte, comme si nous y étions, que "l'an dernier, il [Gaston] s'était caché derrière un arbre pour voir se déshabiller une touriste suisse qui, l'ayant aperçu, lui avait décoché une maîtresse gifle". Ce pauvre Gaston ne s'est sans doute pas remis de sa baffe, car le voilà qui "tire deux fois, la rate [Elisabeth], car elle crochette comme un pauvre gibier poursuivi". La petite a sans doute tricoté des gambettes la pauvre, mais de là à dire qu'elle se livrait à des activités de crochet...
Heureusement, on a aussi des moments  de détente : "On les [les deux frères] amène au Palais de Justice où ils cassent la croûte presque joyeusement, décontractés, soulagés. C'est fait, c'est fait ! disait Clovis" : quel spectacle attendrissant !
Enfin, le scoop du siècle (dernier) c'est sans doute que si Gaston, "par la suite, s'est rétracté, c'est peut-être parce qu'on ne lui a pas donné son chien". C'est l'évidence même.
Bon, on sait du moins que "la famille Dominici continue : une petite fille de Gustave et d'Yvette, arrière-petite-fille de Gaston, est née en 1973 à la maternité de Sisteron : Laetitia Dominici. Ce prénom napoléonien aurait convenu au vieux berger". Enfin quelque chose qui ne mange pas de pain.
Bref, j'étais tout prêt à écrire que Madame Cot, c'est évidemment du toc, lorsque, en dernière page j'ai parcouru la (très succincte) bibliographie. Et là, stupeur, il est fait référence à l'ouvrage d'un certain Édouard Sébeille : ce doit être un fameux ouvrage, d'un auteur inconnu mais peut-être, qui sait ? sacrément documenté... si l'on en croit Madame Toc.
].

 

 

- Paul Lombard, Mon intime conviction, R. Laffont, 1977, 361 p. [Souvenirs d'un grand avocat, qui se lisent avec intérêt. On notera un vibrant appel à la suppression de la peine capitale ("Tant que la peine de mort existera, toute l'eau de la mer ne suffira pas à laver la honte des hommes"), l'exécution capitale (c'est le cas de le dire !) du "petit Juge", dans un chapitre (Les brumes de Bruay, ou la pensée de Pascal) où il fait part de son mépris à l'égard de feu le juge Henri Pascal (conseil des époux Leroy, Me Lombard rappelle opportunément leur martyre). L'affaire Dominici ne représente qu'une dizaine de pages : les impressions d'un jeune étudiant en Droit (il avait alors vingt-cinq ans), futur Maître du Barreau marseillais, assistant à une audience du procès de Digne (Un après-midi à Digne, ou la découverte de la défense). Quelques portraits rapidement saisis ("Gaston, le sanglier solitaire, Gustave 'le renard', et Clovis 'le bélier', sans parler de la 'Sardine', vieille paysanne usée, âpre au gain, inquiétante"), et la conclusion qui s'impose à lui : "le coupable est probablement parmi eux". Dans un texte si court, il est assez curieux de noter un nombre important d'inexactitudes, telle "le commissaire Sébeille a successivement soupçonné l'un et l'autre des fils ; le commissaire Constant pense que c'est le vieux qui a tué, seul", ou encore  "De Manosque où il se terre, Giono observe le drame, juge la justice, hoche la tête" (p. 20. On sait, en effet, que Giono ne se fit porter pâle qu'à l'extrême fin du procès)].

 

- * Charles Chenevier (1901-1983), Radioscopie du 15 décembre 1976, à propos de La grande maison. [Disons-le  tout de suite : ceux qui écouteront cette Radioscopie pour recueillir un avis autorisé sur l'Affaire Dominici en seront pour leurs frais : cette dernière n'est en effet évoquée qu'une minute durant. Disons aussi à quel point ce document va paraître suranné aux jeunes générations : le Commissaire, qui a commencé à travailler vers 14 ans, est toujours en activité à 76 (ayant mis sur pied, après sa mise à la retraite, une officine de gardiennage)... C'était une autre époque, où les bras cassés n'avaient pas pignon sur rue comme de nos jours... J'ai toujours eu horreur du regard sur la montre, lance-t-il... Une autre époque, vraiment.
Vous ne ratez aucune cible... vous réglez vos comptes, lui dit Jacques Chancel (dont, une fois de plus, on remarque, et c'est agaçant, qu'il part dans toutes les directions), qui interviewe l'ancien sous-directeur de la police judiciaire à propos de son livre La grande Maison. Il le nommera même "le plus impitoyable chasseur de fauves humains". De fait, si Chenevier rend hommage à ses anciens "patrons" (commissaires Belin, Mondanel) qui l'ont, dit-il avec émotion, soutenu et aidé, on mesure à quel point, devenu "patron" à son tour, il devait être dur avec ses hommes (comme il l'était d'abord, certainement, avec lui-même). Et il devait avoir la dent dure, ce dont au reste il fait preuve au cours de l'émission, à propos de Marthe Richard (l'espionne venue du "chaud", persifle-t-il) d'une part, et aussi de son ancien adjoint, l'ex-inspecteur Borniche, qu'il dit avoir été associé avec un escroc, et sur qui il tire à boulets rouges (il faut remarquer qu'en lui intentant des procès, ces deux personnes ont réussi à faire sauter, par voie judiciaire, des passages entiers de son livre). Et cette dureté, au vrai, n'étonnera que ceux qui n'ont pas lu, dans des ouvrages antérieurs, ses incroyables charges contre Yvette Barth...
Si Chancel n'arrive pas à pousser le Commissaire honoraire Chenevier dans ses retranchements ("Vous avez dû en enfouir dans votre mémoire des secrets d'État - Contrairement à ce qu'on croit, il n'y a pas tant d'affaires d'État que ça"), il n'arrive pas davantage à le faire parler de la période de Résistance, qui vit Chenevier faire un stage en camp de concentration. S'agissant de son métier, on apprend quand même que le Commissaire s'est toujours "méfié de l'aveu", préférant enfermer le délinquant dans un faisceau de questions. Évidemment, on a pu mesurer l'utilité de la méthode dans l'Affaire Dominici... Affaire sur laquelle il ne s'étendra guère : "j'ai amené le co-auteur ; on m'a répondu que Gaston ayant été déclaré coupable des trois crimes, il aurait fallu que j'amène un complice". Cependant, Chenevier qui reste tout du long de l'émission assez placide, s'anime et s'indigne qu'on lui ait collé, à lui, une contre-enquête "sans précédent" à propos de l'affaire du conseiller Prince (où, curieusement, apparaît le nom de Bonny) ; et de lancer ses sarcasmes sur le commissaire Guillaume, chargé de la dite. Il n'est absolument pas venu à l'idée de notre Commissaire qu'hélas, il a lui-même, vingt années plus tard, refait le coup à Sébeille...
].

 

- * Charles Chenevier (1901-1983), La grande maison, Presses de la Cité, 1976, 285 p. [On se demande pourquoi le "commissaire Coucou" a éprouvé le besoin de consacrer tout ou partie de trois ouvrages à l'affaire de Lurs.
C'est sans doute qu'il avait des coups à rendre, des haines rentrées à exhaler : ainsi, avant d'aborder le long chapitre qu'il consacre (pour la troisième fois) à l'affaire qui nous occupe, nous indique-t-il au passage que pour constituer l'équipe destinée à l'accompagner dans les Basses-Alpes, il "laissa sur la touche un inspecteur de tout temps hâbleur, cafouilleur, prompt à s'attribuer personnellement les résultats de la brigade tout entière, et qui s'était aliéné ainsi la sympathie de ses camarades par son attitude de vantard et ses rodomontades"(p. 143) . Cet inspecteur hâbleur, à qui il consacre le dernier chapitre de son ouvrage, n'est autre que le "fameux" (du moins, pour les médias) Roger Borniche. Ah ! On ne peut pas dire que Chenevier prenne beaucoup de gants ! [NB : par décision de justice en date du 12 novembre 1976, dix pages ont été retirées de l'ouvrage : parlaient-elles, ces pages, un peu trop crûment, de ce subordonné direct du bouillant Commissaire ?]
Quoi qu'il en soit, Chenevier attaque bille en tête, s'agissant de l'affaire Dominici : "Il fallait réussir là où d'autres policiers avaient lamentablement pataugé" (p. 143) : suivez mon regard... Il rappelle qu'il s'était intéressé de loin à l'enquête, et que comme Sébeille, il ne doutait pas dès le début que le coupable fût Gustave... Cette manière de disposer aussi inélégamment - et de façon mensongère - de l'opinion d'un tiers indispose vraiment, surtout quand on connaît un peu le cheminement de Sébeille en direction de Gaston. Il ajoute : "Constant pas plus que Sébeille ne se trompe ; toute l'affaire tourne autour de Gustave : lui, il sait" (p. 164), ce à quoi on pourrait aisément rétorquer que le fait de savoir ne signifie pas, ipso facto, qu'on est coupable. Il parle aussi d'une "instruction dérisoire", et va jusqu'à affirmer : "il n'y avait rien dans le dossier" (p. 147), ce qui ne laisse pas d'être inquiétant, quand on sait qu'il a estimé le dossier bouclé lorsqu'il y eut ajouté en vérité bien peu de choses. On comprend par là que Sébeille cède rapidement la place à d'autres cibles ; après Périès, donc, le procureur Orsatelli (celui qui avait ordonné l'interruption du premier interrogatoire sérieux de Gustave) coupable, selon le sous-Directeur des Affaires criminelles, "d'assommer la vérité" ; notre auteur revient aussitôt à la charge, faisant allusion à une "entrevue orageuse" avec le dit Procureur, "homme hautain, plein de morgue, de méprisante ironie" (p. 146). Viennent ensuite Batigne, et Carrias "qui me considère comme si j'étais une potiche chinoise" (p. 190). De fait, les journaux de l'époque avaient rapporté les échos "orageux" d'un entretien entre les deux hommes (le vendredi 29 juillet 1954, entre 16 h et 17 h 30). À partir de là, Chenevier en vient tout naturellement à stigmatiser, à travers "le journaliste de France-Soir" (entendez Chapus), le "clan des magistrats ayant obtenu une condamnation à mort, et ne désirant pas... que l'on reconsidère leur bel ouvrage". Seul trouve grâce à ses yeux un autre journaliste (Marcel Montarron), qui eut l'idée d'aller s'entretenir avec les sept anciens jurés. Ce que le Commissaire nous rapporte de ces entretiens ne nous paraît pas modifier sensiblement la connaissance qu'on a du procès et de ses à-côtés. En revanche, on s'étonne un peu de cet encensement de Montarron qui a défendu très exactement la thèse "Sébeille", et rapporté combien les résultats de la contre-enquête furent minces... On comprend mal, enfin, pourquoi Chenevier attache tant d'importance aux prétendues confidences entre Gustave et Yvette saisies à la prison de Digne par un co-détenu, J.B. Bossa (Gustave manœuvrant la culasse par énervement, Élisabeth touchée d'une balle en pleine tête tombant près du puisard, Gustave voulant aller récupérer la carabine dans la Durance, etc.). Ce texte véhément n'apporte pas grand-chose par rapport aux autres productions du Commissaire de la seconde enquête, sinon une rancœur qui paraît bien inappropriée. On lui accordera cependant qu'il ne s'épargne pas in fine, se reprochant de n'avoir pas interrogé Gaston jusqu'au bout, après l'avoir "ferré", à propos de la mort d'Élisabeth].

 

- ** Émile Pollak (1914-1977), La parole est à la défense, Robert Laffont, 1975, 326 p. [On a toujours ressenti une certaine tendresse pour Me Pollak, l'homme qui se bat jusqu'au bout dans les causes perdues. Et puis, comme on le pense de l'actuel Maire de Marseille, un homme avec un pareil accent, il ne peut pas être tout à fait mauvais ! À l'inverse de celui de son illustre confrère et aîné René Floriot (avec qui il partage une sacrée prévention sceptique vis à vis des psychiatres, il est même plus féroce que Floriot) l'ouvrage particulièrement vivant ("écrit au fil de la mémoire") d'Émile Pollak maniant tour à tour l'ironie, le persiflage (Ah ! sa description du concert de chattes à propos de deux lesbiennes en prison !) et la poésie (il cite Péguy, ah Péguy ! Mais aussi l'âme du vin de Baudelaire, pas de façon rigoureusement exacte, hélas) se lit d'un trait. On retiendra en particulier l'indulgence avouée à l'égard d'un condamné pour rapt d'enfant (le chapitre consacré au néanmoins attachant Michel Fauqueux), le chapitre sur le racisme (il vaut mieux s'appeler Marius que Mohammed), qui force l'admiration, celui sur la peine de mort ("vestige de barbarie") où il place un argument qui m'a - l'avouerai-je ? - ébranlé ("c'est l'honneur d'un pays de se distinguer de ses assassins") et où il dresse un portrait inattendu de trois Présidents de la République, dont celui au vitriol de Vincent Auriol (autre avocat, comme René Coty, son successeur). On y apprend aussi l'histoire - je l'ignorais - d'un des fils de Victor Hugo, impétueusement défendu par son père, mais qui a néanmoins pris un an de prison pour avoir décrit une scène d'exécution capitale.
Naturellement, on attendait surtout Me Pollak au détour du long chapitre (pp. 195-250) consacré à l'Affaire de Lurs, puisqu'il y tint à deux reprises le rôle de défenseur (du fils, puis du père), et on l'y sent, ici ou là, horriblement gêné, gêne qu'il dissimule mal derrière ses outrances à l'égard du commissaire Sébeille ("brave" Commissaire, "ivre de vanité" et "plein de suffisance" selon lui - peu élégante manière de remâcher le fameux duel, dont il sortit vaincu ! Alors, pour clore la polémique on dira que si Sébeille n'a pas eu "sa" Légion d'honneur, Pollak, lui, possède "sa" rue à Marseille - on se demande d'ailleurs à quel titre) ou à l'égard du fils aîné, Clovis ("La chronique judiciaire retiendra, je crois, la froide détermination, la cruelle et imperturbable assurance avec laquelle Clovis livra son père au bourreau"), le "sombre meneur du jeu infernal". Qu'il dissimule aussi en dérapant, soit qu'il mette en cause - et c'est insupportable - la composition du jury, ou la partialité du Président (refrain connu), ou encore les "mensonges" de Paul Maillet (mais lesquels, donc ?), soit qu'il renverse les rôles, accusant la Police d'avoir "ignominieusement souillé" Lady Drummond (car elle n'aurait pas été gênée par les aveux de Gaston) ! Soit encore en portant aux nues l'enquête du commissaire Chenevier, en oubliant purement et simplement ses conclusions, ce qui constitue un mensonge par omission. Soit enfin en s'enlisant dans les "pistes abandonnées" (p. 240) après avoir, quinze pages auparavant, évoqué les "hypothèses, par exemple celle du crime commis par des services secrets, qu'un examen sérieux nous poussait à repousser" (p. 226). Et cette gêne, il l'exprime admirablement en écrivant : "je vais aborder le cœur de tout, le dessous de cette féroce partie. Certes je frôlerai des précipices... " (p. 215). Affirmation qu'il convient d'éclairer - de tempérer, même - par une surprenante confidence (à propos d'une autre affaire) : "Pour une fois - ce qui est très rare pour un avocat - je savais la vérité" (p. 54), ce qui en dit long sur le titre d'auxiliaires de justice dont on affuble les avocats. Avant, donc, d'aborder les dessous de cette féroce partie, on a droit à un inattendu portrait de Gaston Dominici en grand-papa gâteau, jouant les mentors bucoliques pour la petite Nicole, la propre fille de Pollak. Le dessous de cette féroce partie, c'est qu'évidemment Pollak ne défendit pas les mêmes intérêts lorsqu'il assista Gustave devant le tribunal correctionnel, puis son père face à la cour d'assises, fait que tout un chacun peut comprendre, sauf la famille Dominici, qui exigeait de lui qu'il défendît "l'innocence totale du clan, sans discernement" et dès lors, lui manifesta une "inquiétude hostile" : "on exigeait de nous que nous cherchions moins à prouver son innocence personnelle [de Gaston] qu'à détourner les soupçons de toute la famille". Me Pollak explique alors son attitude par le simple bon sens : "en conscience, nous ne pouvions admettre que les membres de la famille avaient pu dire tant de choses s'ils ne s'étaient pas trouvés à la croisée des chemins d'où partait peut-être la bonne piste". Et il conclut, admirablement : "ce langage peut paraître voilé. Il l'est volontairement". C'est assez dire que Me Pollak éprouve quelques difficultés à se dépêtrer des "mensonges qui asphyxiaient les débats, à commencer par ceux de la famille Dominici" (p. 221), ou à évoquer "l'incroyable déversement de mensonges dont nous étions les témoins". Alors, il s'en tire par quelques contrevérités, par exemple en affirmant que les aveux de Gaston étaient la pièce maîtresse de l'accusation (p. 233), ou encore en annexant de façon fort surprenante - et mystificatrice - le capitaine Albert (qui n'aurait "jamais paru très convaincu par l'enquête de Sébeille" !). Enfin en donnant dans le mélo : "je lui pris une main entre les deux miennes, et si je baissai la tête, c'est pour qu'il ne vît pas que je pleurais". En tout état de cause, en se cachant un peu derrière Gaston, il accuse ouvertement Gustave et son neveu (Roger Perrin) d'être les auteurs du triple crime. Intéressant sans doute, mais un peu court comme démonstration. Enfin, pour l'anecdote romancée, il nous offre un scoop : à l'époque de l'enquête, Yvette trompait (déjà) son mari avec un gendarme, lequel fut sanctionné par le Capitaine : "a compromis son uniforme avec une affaire célèbre du siècle" !
Et, pour la petite histoire, qui a raison, de Me Pollak ("Le Patriarche retourne chez lui à La Grand'Terre, dans la 4 CV d'Yvette") ou du commissaire Chenevier "À la sortie de l'infirmerie des Baumettes, deux motards précédèrent la voiture de la préfecture qui emmenait Gaston Dominici chez sa fille Rose Caillat, garde-barrière à Sainte-Tulle... On a écrit que M. Forestier, directeur régional des prisons, l'accompagnait" ? Eh bien il semble qu'ils aient raison tous les deux : la deuxième scène, absolument incroyable, a eu lieu le jour de l'élargissement du condamné, conduit des Baumettes à Sainte-Tulle (chez Augusta Caillat) dans une voiture officielle ; la première, de Sainte-Tulle à la Grand'Terre, le lendemain...].

- Dr Libert Chatenay, Zodiaque, l'énigme dévoilée : horoscopie du drame de Lurs, du crime de Rabastens, Lourdes, 1974, 492 p. [C'est d'abord un ouvrage de poids : plus de deux kg, dont la luxueuse impression, sur papier fort, peut satisfaire les bibliophiles les plus exigeants, en tous cas ceux qui sont portés sur l'ésotérisme et la caractérologie astrale ; et tout ça, pour 120 F, port compris, c'est donné. Quant au contenu... il pourra faire sourire (ceci dit sans méchanceté aucune de ma part) : puisqu'on vous dit que le cerveau humain est un ordinateur zodiacalement codé ! En tous cas, enfin un auteur qui a pu regarder sa montre Lip au moment du crime, ou plus exactement la position des antennes domaniales évolutives (je ne fais que citer, ne me demandez pas d'explications ! En revanche, je serais reconnaissant à qui pourra m'expliquer une assertion devant laquelle je suis resté pantois : "on lit en Gémeaux ce qu'on a écrit en Cancer, ou les livres et journaux imprimés en Sagittaire" !) : "la lune transite Lilith native de Dominici [Gaston, dont vous devez savoir qu'il était "Pluton-Soleil"] à 1 h 11, ce 5 août 1952". Voilà : vous connaissez le nom du coupable, et l'heure du forfait... Point n'était besoin d'un Sébeille. En revanche, Chenevier était indispensable, qui fit une reconstitution au clair de lune, à pareille date. Et l'interrogation demeure : "par quelle étrange intuition le Commissaire savait-il que la Lune détenait la clé du mystère ?"
Ceci posé, et sans méchanceté répétons-le, feuilleter cet ouvrage (qui ne consacre que dix pages à Lurs) est reposant : au moins, pendant ce temps, on se prend à oublier les tristes, les sordides passions humaines, les âmes effroyablement noires aussi, telles qu'elles ont été savamment disséquées dans les autres ouvrages... (Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. , éventuellement, les coordonnées exactes, non de mon ciel, mais du dépositaire)]

 

- ** Charles Chenevier (1901-1983), L'affaire Dominici (20 ans après le drame de Lurs, toute la vérité), Productions de Paris - N.O.É., 1973, 167 pages [deux lustres après son ouvrage de souvenirs, le commissaire Chenevier est donc revenu sur notre affaire, y consacrant un texte très dense (le faible nombre de pages dissimulant un corps d'imprimerie très réduit). Il convient d'abord de dire un mot de la forme, absolument épouvantable : si le Commissaire se risque à manier à maintes reprises l'imparfait du Subjonctif, il faut bien noter que le dernier paragraphe, intitulé Gustave accuse son père, commence p. 28, et ne se termine... jamais, le malheureux lecteur devant se débrouiller tout seul. D'autre part, les lourdeurs foisonnent (p. 33 : "il lui répondit qu'il ne voulait plus le voir, car il voulait l'obliger à dire que c'était lui" : reconnaissez Guérino, Gaston et Sébeille ! Et encore, p. 90 : "au brigadier Bocca... il lui confie que c'est Gustave qui a acheté la carabine... ; lui-même l'avait réparée. Il ne l'a jamais vue car Gustave la cachait" : qui a réparé la carabine, si on ne lit pas il ne l'a jamais vue ?). Chenevier est vraiment fâché avec les anaphoriques !
Dans ce nouvel ouvrage, le Commissaire se montre plus amène (qu'en 1962) envers son collègue marseillais, à qui il n'oppose somme toute que "quelques critiques techniques" (p. 19), précisant habilement qu'il n'était pas son adversaire, mais son supérieur hiérarchique (p. 63). Les faits graves, selon lui, c'est le manque de présence d'esprit de Sébeille lorsque Clovis se mit à genoux devant l'arme, l'intervention si malencontreuse du procureur Orsatelli pour faire cesser l'interrogatoire de Gustave, et le remplacement de Sébeille par Prudhomme (au moment des aveux de Gaston). À propos de Sébeille justement, Chenevier annonce, avec quelque mépris condescendant, qu'il assista (en prison) à une violente altercation entre Gaston et Gustave, et qu'au cours de celle-ci, il vit le fils perdre les pédales plusieurs minutes lorsque son père s'adressa à lui dans un idiome que le fils était seul à comprendre ! Justement, si Chenevier (qui communiquait avec son "subordonné" par juge interposé) s'était fait accompagner par Sébeille, nous saurions aujourd'hui de quoi il retournait ! Cette qualification d'idiome est tout de même un peu raide, de la part d'un homme natif de Montélimar... qui affirme avoir constitué un dossier "complet et impartial" (p. 8). Voire ! On s'étonne de lire tant d'inexactitudes (Clovis vit avec ses parents au moment du triple crime, avec Gustave et Yvette - c'est par sa bouche, à lui Chenevier, que Gaston a appris qui des deux fils l'avait accusé le premier - alors que ceci lui fut révélé, un certain matin, par Sébeille, et que le procès aborda plusieurs fois ce point - Élisabeth victime de deux coups au moins p. 39, et d'au moins quatre p. 43), mais aussi de ne pas trouver trace de certains faits (par exemple, aucune allusion au climat politique dans lequel Sébeille dut manœuvrer tant bien que mal), dans la partie où il raconte l'affaire avant son entrée en scène (le je n'apparaît qu'à la page 61). Ceci posé, comme on connaît sa thèse (Gustave principal coupable, Gaston meurtrier de la fillette), on n'insistera pas là-dessus. On remarquera pourtant qu'alors que Sébeille montrait une certaine tendresse pour Gustave (Pleure, petit, ça soulage), Chenevier laisse pointer une véritable haine à l'endroit du couple (à qui il réserve sa philippique), Gustave naturellement, mais peut-être surtout Yvette, dont il ne nous laisse rien ignorer des frasques sentimentales et sexuelles, comme si l'affaire l'avait révélée à sa vraie nature, nous indiquant du même coup qu'elle ne faisait plus (pas) partie de ces "paysans non évolués". Quoi qu'il en soit, dans ce plaidoyer pro domo assez peu convaincant où Chenevier multiplie les (longues) citations, sans toujours donner explicitement ses sources (et il fait dire à Laborde l'exact contraire de ce que ce journaliste a écrit dans son ouvrage), on trouve beaucoup de psychologie et d'empirisme, ce qui fut reproché à Sébeille. Et ce fait n'étonne guère, puisque Chenevier tient pour bible le récit de Giono (Témoin objectif ! Il fallait oser l'écrire). Ajoutons une iconographie très riche : cet ouvrage est sans doute irritant, et par là même particulièrement stimulant (surtout si, comme je l'ai déjà écrit, on n'épouse pas la thèse de l'auteur)].

 

- ** Le journal de la France, n° 217, Les années 40 - Lurs : le crime de Gaston Dominici, 1er janvier 1973, Une publication hebdomadaire Historia-Tallandier [Les éditions Historia, dont l'éclectisme n'est plus à démontrer (n'ont-elles pas donné la parole, sur le sujet qui nous occupe, au falsificateur Reymond, comme à l'ignare et comique Badin ?) ont eu la bonne idée de demander à l'ancien juge Batigne son sentiment sur l'affaire Dominici. Celui qui interrogea le condamné à mort dans sa cellule des Baumettes (à moins que ce ne fût dans la douillette infirmerie attenante !) donne un saisissant résumé de l'Affaire, rendant hommage, ua passage, à son "client" ("Un cas psychologique exceptionnel... Un homme digne, honnête, gros travailleur, amoureux de la terre"), égratignant gentiment le Commissaire, rappelant que sa grande erreur fut de ne pas avoir fait saisir immédiatement le pantalon de Gaston [on pourrait ajouter celui de Gustave !], et mettant sans y toucher les choses au point : "Donner à la venue de Jack Drummond dans la région... une arrière-pensée politique... me paraît relever de la fantasmagorie pure". "On ne raisonne pas", ajoute-t-il, "on juge encore moins, sur des hypothèses". S'il commet au passage une petite erreur matérielle - le Patriarche n'était pas "dans une chambre de l'hôpital", lorsqu'il a eu cette fameuse et capitale conversation avec l'agent Guérino, mais bien dans la salle du Conseil du Palais de Justice, en revanche sa conclusion, empreinte de bon sens, ne souffre pas réplique, et peut être considérée comme définitive : "le fait que les premiers aveux ont été passés à un gardien de la paix pas spécialement futé et sans malice, le fait surtout qu'ils ont été exprimés en patois, Dominici étant ce qu'il était, [il faudrait ajouter : hors de toute pression] me paraissent leur attribuer une crédibilité particulière"].

 

- ** Radioscopie (France-Inter) du 31 mai 1972 : Jacques Chancel-Jean Laborde [Jean Laborde est interrogé à l'occasion de la sortie de son ouvrage Un matin d'été à Lurs.
Le lyonnais Laborde voulait être avocat, la guerre a mis fin à ses projets personnels, et le hasard a fait de lui un écrivain et chroniqueur judiciaire. L'émission d'une heure n'est qu'en partie (1/3) consacrée à l'affaire de Lurs, et en a évoqué bien d'autres. On a entendu Laborde parler de l'erreur judiciaire, très rare selon lui, le système français offrant à ses yeux toutes garanties (l'avocat de la défense participant à l'instruction). On l'a aussi entendu développer la thèse que si les gens nuisibles doivent être mis à l'écart de la société, il ne convient pas, pour autant, d'employer l'expression donner un châtiment, d'essence religieuse ; il faut parler tout simplement de sanction. Laborde a aussi ajouté que le doute était primordial et devait, même minime, profiter à l'accusé.
Sur l'affaire Dominici précisément, il ne conserve pas le moindre doute : "Gaston Dominici est coupable, et le seul coupable". Laborde reconnaît que cette affaire l'a fasciné, comme elle en a fasciné d'autres (il cite Giono) et d'abord par le spectacle "prodigieux" du Patriarche donnant des ordres et menaçant de sa canne, en plein prétoire. Son livre, indique-t-il, est le produit d'un mea culpa : à la sortie du procès, il était mécontent et croyait à l'erreur judiciaire. Il a laissé passer le temps et a repris toute l'affaire vingt années plus tard, ayant pu en particulier avoir accès au dossier (plus de quatre mille pages !), ce qui a levé tous les doutes qui pouvaient subsister dans son esprit : "tous les mensonges de Gustave, comme ses incursions sur le lieu du crime (pour Laborde, il ne fait aucun doute que Gustave a dérobé l'appareil photo qui renfermait la preuve de la visite à la ferme des Drummond mère et fille) s'expliquent par son désir de protéger son père". S'il juge avec assez de sévérité les tout débuts de l'enquête du Commissaire (le pantalon qui séchait, la carabine présentée à Clovis) il n'en déclare pas moins qu'une "épouvantable injustice" a été commise à l'égard de Sébeille. Pour autant, et c'est dommage, il n'avance pas d'hypothèse sur la raison de cette mise au placard qui a transformé le héros de cette affaire en un être "assez désabusé" après l'espèce de désapprobation qui l'avait si injustement frappé. Enfin, il parle (déjà !) de la "persistance des légendes" (Sir Drummond agent secret, etc.) : la négation des faits les plus élémentaires et les plus évidents étant l'arme favorite des coupables... et de leurs avocats (à ce sujet, il assassine Floriot en trois secondes, et combien on se réjouit de le voir si aisément démonter les sophismes des "défenseurs")].

 

- **** Jean Laborde, Un matin d'été à Lurs, Robert Laffont, 1972, 447 p.[Ouvrage remarquablement fouillé, mais qui comprend malheureusement de nombreuses contradictions (sur des points de détail, par bonheur), et quelques faiblesses de style, faute vraisemblablement d'une solide relecture. Mais laissons cela, car l'auteur fait montre d'une exhaustivité et d'un esprit synthétique remarquables. Plein de compassion pour ceux de la Grand'Terre, comprenant "la volonté sauvage d'une famille de protéger les siens" (on ne saurait le suivre jusque là), et admirant sans flagornerie le commissaire Sébeille ("conscience professionnelle poussée à l'extrême et amour de son métier qui ne se démentira jamais"), Laborde refait en quelque sorte l'instruction devant nous (en nous donnant à lire de nombreux extraits de pièces essentielles du dossier) et sa façon de procéder est assez impressionnante, jusqu'au résultat final : "selon toute probabilité..., le doute n'étant admis qu'à titre de principe, Gaston est le seul coupable". Voilà l'ouvrage capital à rééditer d'urgence, pour faire pièce aux élucubrations des falsificateurs ! Si capital que nous n'hésitons pas à en reproduire, en annexe, quelques pages puisées dans la conclusion !




[Note souriante : cet ouvrage a été traduit pour le public anglo-saxon en 1974 (chez W. Morrow, New York, 380 p.). Et la traduction, d'après un bref examen, paraît fidèle à l'original (avec quelques notes de bas de page supplémentaires, destinées à éclairer le public visé sur les subtilités de notre Droit et de nos procédures). Sur les pages de garde, quelques photos bien connues de ceux qui s'intéressent à l'affaire ; l'une d'elles, cependant, a été inversée, ce qui fait que la position du pont sur la voie de chemin de fer, par rapport à celle de l'Hillman des infortunés touristes, paraît vraiment curieuse...
Une autre curiosité, à peine imaginable de la part de gens à qui l'on prête, généralement, une grande connaissance des armes, est que la photo de couverture présente trois exemplaires non pas de la munition 30.06 correspondant à l'US_M1 Carbine, mais... des cartouches .308 Winchester (type NATO), destinées à la M_14, qui succéda à l'US_M1 ! À peine croyable !]



 

 

- * Jacques Batigne, Un juge passe aux aveux, Robert Laffont, 1971, 399 p. [Seules les pages 129 à 144 concernent notre sujet : Batigne avait entendu Gaston Dominici aux Baumettes, sur demande du nouveau juge d'instruction de Digne, Pierre Carrias. S'il ne doute pas de la culpabilité de Gaston, Batigne réussit le tour de force de résumer l'affaire (avec de petites erreurs de détail) sans citer le commissaire Sébeille ; mais en insistant sur sa complicité (à lui, Batigne) avec Chenevier ! On retiendra un tableau coloré du Patriarche, lui prédisant qu'il sortirait bientôt des Baumettes (le condamné était bon prophète !), et l'invitant par avance à une chasse au sanglier, conduite ... à la carabine (!) histoire de lui prouver qu'il avait toujours bon pied, bon œil (je n'en doutais pas, commente malicieusement Batigne) ; un jugement clairvoyant sur le "vocabulaire" du Patriarche, réduit à néant par Giono : "j'affirme qu'il s'expliquait fort bien quand il le voulait, et que sa lucidité ne laissait rien à désirer.. Il était coupable ou il ne l'était pas, mais ce qu'il n'était certainement pas, c'était un imbécile" ; un exemple court, mais ô combien probant, des difficultés inextricables qu'ont dû connaître tous les enquêteurs face à Gustave ; enfin, un portrait ému autant qu'émouvant de Clovis : victime par ricochet de la tuerie, il est vraiment indispensable, selon nous, de réhabiliter Clovis Dominici le Droit, que d'abjects salopards accusèrent d'avoir empoché "le million de Sébeille".
Et cet échange, rapporté par Batigne, devrait suffire (aurait dû suffire) à faire taire tous les révisionnistes et autres amnésiques : Après cette confrontation très émouvante... Gaston Dominici invectivait encore le "traître". Clovis lui tournait le dos... Brusquement il s'est retourné... Il a dit sans élever la voix :
"Écoute papa, je te le répète une fois de plus, et ce sera la dernière. Ce que j'ai dit, je ne l'ai pas dit pour te nuire. Si j'avais voulu te nuire, j'aurais parlé le premier jour où on m'a montré la carabine, et je ne l'ai pas fait. Je l'ai dit parce que c'est vrai. Tu m'as dit que c'est toi qui avais tué les trois Anglais. Tu me l'as dit. Tu crois que ça m'a fait plaisir que tu me le dises ? Je voudrais que ça ne soit pas vrai. Alors, dis-le lui, à Monsieur Batigne, que ce n'était pas vrai, dis-lui que tu m'as menti, dis-lui que tu n'as tué personne, mais ne dis pas que tu ne me l'as pas dit, parce que tu me l'as dit" (op. cit. pp. 143-144)]

 


- *** Edmond Sébeille (1908-1988), L'affaire Dominici, la vérité sur le crime de Lurs, Plon, 1970, 315 p.



[Vivant, clair et chaleureux : au contraire du commissaire Chenevier, son "chef hiérarchique" (dixit Chenevier), Sébeille nourrit une certaine tendresse, si ce n'est une tendresse certaine, pour ses "victimes" (cf. pourtant Gaston : "c'est ce foutre de Sébeille qui a fait le fourbi de tout ça !"). L'auteur est digne dans la disgrâce (on ne peut en aucun cas retenir, comme le suggère fielleusement Cl. Mossé, qu'il s'agit plus d'un plaidoyer rempli d'amertume, que d'un livre de souvenirs), comme il le fut dans la gloire. Il est cependant regrettable d'avoir à dire que le commissaire Edmond Sébeille - à qui va toute mon admiration (un des héros de mon enfance) - aurait pu être poursuivi pour... dissimulation de preuve (un morceau de peau de la main de Sir Drummond, qu'il a conservé... dans une boîte d'allumettes, demeurant impavide, lors du procès, devant l'agitation stérile de Me Pollak, qui réclamait ce lambeau de chair à cor et à cri) !
Mais on lui pardonne : ce n'était nullement un élément important dans la procédure, et puis son ouvrage est d'abord un magnifique chant d'amour filial, et c'est si rare...]

  

- * René Floriot (1902-1978), Les erReurs judiciaires, Flammarion, 1968, 333 p. [On ne fera pas injure à la mémoire de Me Floriot en constatant qu'il fut meilleur orateur dans les prétoires qu'écrivain inspiré par la page blanche : son catalogue des erreurs judiciaires est tout de même un peu pesant, et il convient de le lire à petites doses. Deux morceaux de bravoure émergent : le récit, détaillé et palpitant, de l'affaire du Courrier de Lyon, et celui de l'affaire Dreyfus - à cet égard, il est piquant de remarquer que les incroyables (et férocement culottées) protestations d'innocence du vrai coupable (Esterhazy) ne sont pas sans nous rappeler certaine prose du Tave, vous savez : "je ne suis ni un assassin, ni un lâche indifférent au sort d'honnêtes gens abattus avec un acharnement horrible, alors que j'aurais pu leur porter secours, ou encore un homme à tel point privé de sens moral que j'aurais protégé par mon silence un monstre de la colère de tous les honnêtes gens. Je suis décidé à cette attaque, sans tenir compte de la qualité de ceux qui m'ont porté cet impardonnable tort, quelles que soient leurs fonctions, quels qu'aient été leurs mobiles [...]. Le traitement qui m'a été infligé est inadmissible, on ne doit pas traiter comme un bandit sans honneur un homme au passé sans reproche, dont l'attitude a été sans critique à la suite des faits tragiques que l'on sait"... Émergent aussi quelques figures, comme celle du grand Montgolfier soi-même, à la barre en tant qu'expert ! Reste que sa façon de présenter des faits qu'on découvre en les lisant (les exemples de Floriot sont pour l'essentiel tirés du procès auxquels il participa à des titres divers) entraîne souvent l'adhésion (en particulier s'agissant des expertises, celles des psychiatres au premier chef), ce qui est évidemment la preuve du "métier" de notre auteur.
À propos d'adhésion, justement, il faut bien dire que les pages 99 à 119, consacrées au triple crime de Lurs, ne l'entraînent guère, pour peu que l'on possède une idée relativement précise des événements - d'autant que Floriot commet plusieurs erreurs manifestes dans sa description des faits. Il a cependant une formule antiphrastique véritablement admirable - "sans, pour autant, laisser planer de soupçon sur quiconque" - pour dédouaner le Vieux et charger le fils et le petit-fils (Gustave et Roger Perrin) ! Et puis, on sent qu'on a affaire à quelqu'un qui connaît bien les armes à feu (Floriot était un chasseur passionné - de grands fauves) ; il tire - fort justement, à mon sens - la seule conclusion qui s'impose : "... Le juge d'instruction a montré une balle [très exactement, une des cartouches "légèrement" percutées] au maître armurier Perrin, qui constata que le percuteur était bien entré en contact, mais de façon trop faible (il n'avait laissé qu'une trace légère) pour entraîner le départ du coup. Il démontrait ainsi que l'assassin connaissait très bien le maniement de l'arme, puisqu'il n'avait pas été dérouté par les incidents de tir dus à ces ratés, et qu'il avait fait, sans hésitation, la manœuvre qui s'imposait pour y remédier" (p. 116). Deux formules, enfin, de ce vieux routier des prétoires sont à méditer : "les coupables nient avec la même vigueur que les innocents" (p.17), et "... beaucoup de ceux qui sont déférés dans la juridiction répressive... sont coupables, ce qui ne les empêche pas de nier avec force" (p. 19)...]

 

- *** Marcel Montarron, Les grands procès d'assises, Culture, arts, loisirs, Paris, 1967 (réédité par les Éditions Marabout en 1969) [En une trentaine de pages, et pratiquement sans incidente romancée, Marcel Montarron, "vieil ami de Me René Floriot" (dixit le grand avocat) réussit l'incroyable tour de force de rendre l'affaire de Lurs claire et compréhensible, tout en expliquant pourquoi elle a été à l'envi compliquée : le "mur du silence", selon lui, s'est effrité trop tard. Et de reprendre l'hypothèse émise par Domenech (à propos duquel il affirme, j'ai peine à le rapporter, que l'ancien reporter du Méridional "a écrit l'ouvrage le plus complet qui ait paru sur l'affaire" [du moins jusqu'en 1967] : j'ai peine à le rapporter, cela a dû révulser les révisionnistes ! Mais ils n'avaient pas de ces pudeurs, quand il s'agissait de piller ses premiers articles...) : "On se remit à discuter en refusant d'admettre qu'une famille qui avait tenu si longtemps face à la police avait pu s'effondrer en trois jours... Tout recommença à échafauder des hypothèses".
Montarron fait justice de l'assertion de Giono, affirmant que le vocabulaire de Gaston était très pauvre, et qu'il ne comprenait pas ce qu'on lui disait : "N'exagérons rien. Le vieux berger comprenait très bien ce qu'on lui disait quand il voulait comprendre. Il mettait même une vraie malice dans ses réponses". Il ajoute que les premières heures du procès avaient "montré un Gaston Dominici à la répartie prompte et mordante", jusqu'à ce qu'on l'interroge sur son emploi du temps la nuit du crime : "cette fois, l'œil du vieux Gaston devint inquiet. Le ton de ses réponses se fit cauteleux". Pour Montarron, les gestes que Gaston accomplit le jour de la reconstitution "étaient incompréhensibles, s'il était innocent" (il considère la reconstitution comme "la démonstration essentielle de toute l'affaire"). Il fait justice aussi des résultats de la contre-enquête qui n'a pas "réussi à apporter le moindre élément nouveau" (c'est pourquoi on s'étonne que le commissaire Chenevier porte Montarron aux nues !). Et il conclut : "qu'on se rassure, ce n'est pas sur une erreur judiciaire que s'est refermée la tombe [de l'ancien maître de la Grand'Terre]".
Si l'on est pressé, c'est vraiment l'excellente synthèse à lire. Elle est malheureusement introuvable (Ben alors, pourquoi vous l'avez trouvée, vous ? - Ben oui, pourquoi ?)]

 

- R. A. Stemmle, Der Löwe von Lurs (der Fall Gaston Dominici, und fünf weitere Kriminalfälle), Éditions Rencontre, Lausanne, 1965, 300 p. [Cette synthèse rédigée en langue allemande ne semble pas avoir fait l'objet d'une publication en français (une des activités des éditions Rencontre). On peut comprendre pourquoi, quand on saura que le court texte consacré à l'Affaire n'est qu'une introduction aux Notes sur l'affaire Dominici, de Jean Giono (du moins, s'agissant de la seconde partie de l'ouvrage de l'écrivain manosquin), et qu'on n'a pas l'impression que l'autorisation de traduire et de faire paraître ait été demandée aux Éditions Gallimard, propriétaires des droits. Mais bon, cela n'est pas de notre ressort...
Texte relativement bien informé et acceptable, mais ne pouvant guère être qualifié de synthèse, tant l'anecdote accessoire y côtoie l'information capitale. Texte comportant aussi de curieuses inventions (tirées des journaux de l'époque), comme la fable de la tente (le texte allemand précise "tente de week-end"), ou encore des contrevérités, ainsi de Paul Maillet devenu l'un des beaux-frères de Gaston Dominici... Par ailleurs, s'agissant de la reconstitution, tout en indiquant que le futur inculpé "fit montre d'un empressement de comédien", l'auteur se montre sceptique quant aux enseignements à en tirer. De même qu'il indique que, selon lui, le mystère de Lurs n'est toujours pas résolu. On comprendra dès lors qu'il s'agit surtout d'une paraphrase du texte de Giono, d'ailleurs abondamment cité. Une introduction à sa lecture, en quelque sorte... ]

 

- Michel Servan, "Le sanglier de Lurs", Histoire Magazine, Crimes & Châtiments, septembre 1964, pp. 3-15 [Courte synthèse concernant l'Affaire, écrite avec honnêteté, malheureusement oblitérée par de multiples erreurs de détail (Gaston a acquis la Grand'Terre, puis il s'est marié... À l'époque du crime, sa grande passion est de jouer avec les trois petits-enfants que lui ont donné Gustave et Yvette... L'arme du crime est bien entretenue... Lors de la reconstitution, Gaston a échappé à la surveillance des policiers et a enjambé le parapet du pont pour se jeter dans la rivière, etc.). Ceci posé, Servan signale sans s'y arrêter davantage que l'histoire des espions, "c'est du roman", insiste sur le rôle qu'aurait pu jouer Roger Perrin, sur l'évidente mise en scène macabre effectuée au cours de la nuit, enfin sur l'hypothèse, après tout plausible, de la tribu des Dominici décidant de sacrifier "le Vieux"]

 

- ** Madeleine Jacob, À vous de juger (Pauline Dubuisson, Dominici, Sylvie Paul, le Curé d'Uruffe, Jaccoud), Les Yeux ouverts, 1962, 239 p. [M. Jacob était la correspondante de Libération (non, pas celui que vous connaissez. Celui d'Emmanuel d'Astier de la Vigerie - c'était bien autre chose). Il s'agit du recueil des chroniques qu'elle écrivit, à chaud. Mais n'est pas Pierre Scize qui veut ! Cet ouvrage est très attachant mais, semble-t-il, fut composé à la hâte, du moins pour la longue partie (pp. 31-112) qui nous intéresse (de plus, Madeleine a dû couper certains éléments de ses chroniques auxquels elle fait encore référence), aurait mérité une relecture plus attentive (elle a laissé passer plus d'une erreur manifeste : Clovis - devenu maçon -!, par exemple, est promu chef de Faustin Roure ! Gustave a arrêté le motocycliste à quatre heures du matin - il avait bien trop à faire, à cette heure-là... ! Et Gaston soi-même n'a été soupçonné qu'à partir de janvier 1953 !), et une typographie plus respectueuse des faits qu'elle rapporte, et des commentaires qu'elle apporte. Ceci dit, j'ai eu souvenance, la lisant, d'une réflexion que me fit, il y a peu, l'une des deux-trois personnes encore vivantes parmi celles qui se trouvaient, à midi le 5 août 1952, sur les lieux du crime : l'un des malheurs (journalistiques) de cette affaire, c'est que lors du procès les chroniqueurs judiciaires éclipsèrent tous les journalistes de base, qui avaient suivi de bout en bout, et depuis le premier jour, l'enquête, et qui par conséquent en savaient long. Bref. Madeleine Jacob la parquetière évacue d'une chiquenaude "les hypothèses rocambolesques des bâtisseurs de romans d'espionnage ou de résistance" mais c'est pour mieux éprouver une véritable tendresse pour l'inculpé, dont elle ne se cache pas trop ("paisible à ce point, avec la conscience lourde ? On n'y peut croire". Et elle parle des "élans de sincérité qui nous incitent... à croire à une possible et complète innocence"). Dès lors, cette partialité à demi avouée la conduit à plus d'un jugement fort imprudent, car elle confond le parti pris, et le fait de prendre parti. Et Dieu sait qu'elle a dans le collimateur Clovis ("au sourire hypocrite et aigre"), Gustave et leur neveu Roger Perrin ("il n'est pas que menteur. Il est buté, rusé... Il y a chez lui une dose appréciable de cynisme"). Reste, cependant, une belle galerie de portraits, du commissaire Sébeille, "méridional aux allures bon enfant", à "l'être étriqué" qu'est Gustave. Et un passage véritablement extraordinaire, à propos d'un incident du procès sur lequel aucun autre commentateur, à ma connaissance, n'a attiré l'attention : il s'agit d'un moment de la déposition de Sébeille. "Lorsque le commissaire Sébeille en arrive au massacre de la petite fille [...] l'attitude du vieux se modifie. Il semble que ses yeux s'enfoncent profondément dans ses orbites. Lentement, on le voit osciller d'avant en arrière. Lentement, et puis moins lentement, et puis plus vite... C'est un spectacle extraordinaire. Gaston Dominici subit visiblement un choc nerveux. Il n'extériorisera pas autrement que par ce balancement insupportable, douloureux, commun à qui souffre physiquement. Le rappel de la mort de la petite Élisabeth a provoqué en lui quelque chose que ne saurait faire naître le récit de la mort des parents Drummond" (pp. 66-67). Sans aucun doute, cette remarque doit être rapprochée d'une constatation du commissaire Prudhomme : "Je le répète, il [Gaston] ne m'a paru manifester de l'émotion qu'en me racontant comment il avait frappé la fillette" (confrontation entre l'inculpé et le commissaire Prudhomme, 8 décembre 1953, D 230).
On pourra, également, parcourir une autre œuvre de cette journaliste, Quarante ans de journalisme (Julliard, 1970, 348 p.), dans laquelle elle consacre trois nouvelles pages (277-280) à l'Affaire qui revêt, selon ses propres termes, "le hideux visage de l'erreur judiciaire". Ben voyons ! Elle va jusqu'à prétendre que personne, dans la salle d'audience, n'a jamais douté de la totale innocence du Patriarche. Incroyable. Mais elle l'a écrit... Sans l'excuse du "direct", comme dans son ouvrage précédent... Cette Madeleine-là, on le voit, est largement pourvue d'œillères ; et elle avance des interprétations hasardeuses, sinon stupéfiantes, comme lorsqu'elle tire des conclusions formelles de l'analyse des graisses (ayant servi à entretenir les armes des Dominici) : elle est nettement plus experte que les experts, quoi ! En bref, son coupable à elle, c'est Clovis. Ben voyons (bis)... Mais tout s'explique, lorsqu'elle nous avoue (p. 41) que le désordre est [sa] seconde nature... C'est tout dire !]

 

- ** Charles Chenevier (1901-1983), De la Combe aux Fées à Lurs, souvenirs et révélations, Flammarion, 1962, 235 p.



[C'est ici le premier des trois ouvrages que l'ancien Commissaire de la seconde enquête consacra en partie (seules les pages 160-234 concernent notre sujet) à l'affaire de Lurs. Ouvrage intéressant, même (et surtout) si on n'est pas d'accord, car relativement précis (par exemple à propos de la mise en scène effectuée par Gustave sur les lieux de la tuerie - et les "variations", pour en pas dire plus, de ce singulier témoin), mais truffé d'inexactitudes ("aveux neuf fois répétés... dix fois reniés aussi", "énorme flaque de sang trouvée à quelques mètres de l'emplacement des cadavres", "les soi-disant confidences faites par Gaston à son fils n'ont jamais été confirmées par celui-ci", etc.), qui donnent foi à la remarque du juge Carrias exprimée dans l'ordonnance de non-lieu ("ces raisonnements reposent sur une étude insuffisante du dossier de l'information suivie contre Gaston Dominici"). S'il ne manque pas d'épingler, de façon somme toute modérée, le commissaire Sébeille (un de ses plus grands torts, selon Chenevier, est de n'avoir pas exploité le désarroi de Clovis devant la carabine - sans oublier l'histoire du pantalon), il s'en prend beaucoup plus au monde de la Justice (Périès, Bousquet, Carrias et autres Orsatelli), dont il affirme (en s'appuyant sur l'opinion d'un... journaliste !) avoir reçu des "menaces déguisées" (!!!!). Le Commissaire insiste, on se demande si c'est naïveté, sur l'importance des "questions précises... destinées à enfermer par la logique les menteurs dans un réseau inextricable", dont on sait qu'elles ont lamentablement fait tchi. C'est d'ailleurs par là qu'on voit que le Commissaire, spécialiste du "Milieu", ne pouvait pas comprendre grand-chose au "milieu" de la Grand'Terre. Chenevier hésite devant le comportement de Gaston, le traitant d'une part de "vieux renard", tout en lui trouvant "des accents de sincérité pendant son interrogatoire". Mais on pourra le trouver bien naïf lorsque, non convaincu par l'attitude "insolente" de Roger Perrin devant son grand-père, il s'interroge : "ce vieillard aurait-il vraiment la perversité de compromettre d'une telle façon un de ses petits-enfants s'il ne savait, qu'en partie au moins, ses accusations sont justifiées ?" Après un hommage appuyé (et mérité) rendu à Paul Maillet, il dit sa stupeur (je suppose, en vieux républicain gaulliste) devant la libération de Gaston : "il n'y a plus un, mais deux assassins en liberté". Comme on le voit, le père Chenevier ne craignait pas de mettre les pieds dans le plat !]

 

- * Cinq Colonnes à la Une, Dominici : mourir en prison ?, émission de Pierre Desgraupes, 8 avril 1960, 50' [Disons d'emblée qu'il est assez incroyable de constater qu'un journaliste que tous se plaisent à décrire comme honnête (et l'ensemble de son reportage ne dément pas ce fait) puisse proférer, huit ans seulement après les faits, tant de contrevérités (un motocycliste a découvert les corps... bientôt un voisin, Paul Maillet, et un fils Clovis Dominici, accusent : "le vieux a tué et Gustave a vu le crime"... Gustave a été relaxé [!!!]... Gaston est passé près du corps des Drummond, le matin du crime... Paul Maillet, c'est notre témoin qui est à l'origine de l'inculpation de Gaston [faux, l'origine, c'est l'épicier de La Brillanne], etc.") ! On apprend au passage, mais ça paraît assez surréaliste, que le commissaire Sébeille avait tenu sa parole, et que le chien de Gaston avait accompagné son maître en prison (!), et qu'il était "mort le premier". On est réjoui de ré-entendre un Paul Maillet plus vrai, plus frais, que nature, avec ses incroyables liaisons "mal-t-à propos", très sympathique pour tout dire (on comprend d'autant moins les charges de Giono contre lui), on l'est beaucoup moins d'entendre Gustave ("qui n'a pas cessé de se contredire", concède tout de même Desgraupes) proférer tranquillement d'énormes mensonges : ils m'ont gardé quatre jours, ils m'ont dit que si ce n'était pas mon père c'était moi, que mes enfants iraient à l'Assistance, que ma femme irait en prison, et moi aussi... Drummond avait beaucoup de papiers, "ils" ont fouillé dans ses papiers... on n'a rien sur la conscience... pour savoir qui c'est l'auteur du crime, c'est difficile, etc. : à ce moment, on bout d'impatience, et on eût souhaité que Desgraupes lui mît le nez dans son caca, dans ses forfaits plus exactement, dans ses aveux combien de fois réitérés (les voyages incessants entre le lieu du crime et la ferme, la fouille du véhicule, le déplacement de cadavre, le maquillage des lieux, le ramassage des douilles), mais non, Desgraupes est imperturbable, et on se pose donc des questions..... Ceci dit, le reportage veut, c'est manifeste, nous apitoyer, nous entraînant dans la prison à la suite de Chapus (Chapus qui s'essaie à parler provençal, c'est savoureux !) et Desgraupes, même s'il ne prend pas parti sur la culpabilité ("... des souvenirs que désormais il tourne et retourne dans sa vieille tête, et qui doivent le ramener toujours inévitablement à ces trois corps qui reposent loin de chez eux, dans le cimetière provençal de Forcalquier... aux trois Drummond qu'après tout, il a peut-être tués"... ), et ne craint pas de mettre l'accent sur des faits patents (il a terrorisé la vieille Sardine toute sa vie, ... il nous a dit, sans se rendre compte de l'énorme mensonge qu'il proférait : "moi qui n'ai jamais donné une gifle à mes enfants"), ou rétablissant une vérité mise à mal par Giono et Barthes ("il a été l'étonnante vedette d'un procès... ni ses juges, ni les jurés , ne réussirent à lui faire perdre son extraordinaire verve").
Ainsi entend-on : vous ne le reconnaîtrez pas, il est presque aveugle, un traitement pour soigner une angine lui a ôté toute pilosité, il porte depuis six ans le même pantalon, pour préparer la conclusion qu'on nous assène : "Serait-ce juste qu'il sorte ? Mais serait-ce juste qu'il meure en prison ?" À cette question, l'indignation qui suivit l'annonce de la libération de Gaston, et qui n'a pas été que celle d'un commissaire Chenevier, cette indignation montre que le bon populo français était alors parfaitement au courant des faits, et non encore abusé par l'incroyable arsenal médiatique qui allait tenter le forcing, quarante deux ans plus tard...
Nous n'en offrirons pour preuve que ce qu'un journaliste du Provençal (Robert-J. Laurent), écrivit le 10 avril 1960, sous le titre "Scandale à la Une" : "Dans notre métier de journaliste, il arrive que nous réussissions à décrocher l'information ou la photographie rares, exclusives, que tous les journaux, toutes les agences se disputeront ou regretteront de n'avoir pas réalisé : c'est notre ami Geoffroy, fixant sur la pellicule l'assassinat d'Alexandre Ier [en 1934], c'est Léon Zitrone réussissant un interview de M. et Mme "K"[hroutchef].
Mais l'attrait de l'exclusivité ne doit pas, ne doit jamais l'emporter sur le respect que les journaux doivent à leurs lecteurs, que la T.V. doit à ses téléspectateurs. Notre directeur-rédacteur en chef, M. Léon Bancel, a déjà écrit - et il fut approuvé par tous les véritables journalistes conscients de leur métier - ce qu'il fallait penser des outrances d'une certaine presse parisienne. Regrettons qu'il n'ait pas mieux été entendu.
Je n'ai pas pour habitude de mâcher mes mots : j'écris donc que la séquence "Cinq Colonnes à le Une", consacrée à Gaston Dominici, l'assassin de Lurs, est un scandale. Car, je le répète, il y a des prouesses journalistiques dont il faut avoir le courage de ne pas publier le compte-rendu.
L'affaire de Lurs a été jugée, et bien jugée. Gaston Dominici a été reconnu coupable du meurtre de trois personnes dont une enfant. Et cette main qui a tué trois fois, vous êtes venu, M. Desgraupes, la serrer devant des millions de téléspectateurs. Vous avez présenté votre émission de telle façon qu'elle paraissait un plaidoyer pour ce vieillard sanglant.
Non, cela n'est pas du vrai journalisme, M. Desgraupes, et vous avez en quelques minutes perdu auprès de millions de téléspectateurs, une partie de l'estime dans laquelle ils vous tenaient.
Que des journalistes se laissent emporter par le goût du sensationnel, cela peut se comprendre, mais on admet mal que des autorisations aient pu être données pour permettre à la T.V. d'interroger derrière les murs de la prison des Baumettes, un condamné à mort.
Oui, M. Desgraupes, Scandale à la Une"]

 

- *** René Buffet, L'énigme de Lurs, in Crapouillot n° 41, juillet 1958, Énigmes et impostures, pp. 64-67 [Écrites trois ans seulement après le procès, ces quatre pages denses font le tour de la question, avec une acuité vraiment extraordinaire, et sans beaucoup d'erreurs (celles-ci, sans conséquences). Nous sommes en présence d'une synthèse remarquable, bien des années avant l'ouvrage de Laborde. Qu'on en juge par deux citations : "Encore que le mobile exact se discerne mal, il paraît bien s'agir tout simplement d'un crime paysan, atrocement banal, d'un crime d'ivrognes, sans doute même d'un crime collectif. Collectif peut-être dès son exécution, collectif en tout cas par les complicités multiples qui se solidarisèrent d'abord pour tenter de maquiller les circonstances du drame, puis pour égarer les recherches des enquêteurs. Malgré les efforts de la tribu Dominici, il semble que des policiers plus astucieux, mieux entraînés, auraient pu, en quelques heures, découvrir la vérité. Mais tout se ligua contre eux et, venant au secours des gens de la Grand'Terre, des interventions politiques d'abord, puis judiciaires ensuite, les obligèrent à tergiverser, à perdre un temps précieux..." Et voici la conclusion de ce court et si solide exposé : "Le crime de Lurs n'a rien de romanesque et la clé de son mystère sordide se trouve à la Grand'Terre"].

 

- * Marie Fougeron, Pour la libération d'un innocent : Gaston Dominici. Commentaire sur la déposition d'Antoine Llorca dans l'Affaire de Lurs (déposition publiée dans Jours de France n° 28, mai 1956, Imprimerie Devaye, Cannes, 43 pages.
["Il apparut que Llorca était un affabulateur et que les agissements, suspects à ses yeux, de ses compagnons de travail n'avaient en réalité aucun lien avec l'affaire de Lurs". (Juge Carrias)

Mettons cette nouvelle production de notre institutrice en retraite, si naïve mais bien intentionnée (ce qui est tellement inhabituel, en cette Affaire !), sous le regard bienveillant mais froid du juge Carrias, ce qui nous évitera de nous égarer. En effet, deux ans après la parution (à compte d'auteur) de son "Mon doute face à la conviction Sébeille", et donc après le procès de Digne, Marie Fougeron a récidivé, cette fois en s'appuyant sur le "témoignage Llorca", "texte sincère et naïvement écrit" qu'elle n'a pu lire, nous dit-elle, que mi-janvier 56, ce qui ne l'empêche nullement de le déclarer "accablant" ; elle ajoute même : "plus je le lis, plus j'ai le sentiment que c'est là que se cache le secret de l'énigme"...
Et elle continue : "Si Llorca est sincère, et tout dit qu'il l'est, il y avait au matin du 4 août, dans une ferme peu éloignée de Lurs, deux hommes qui cachaient une carabine, qui avaient dû la fourbir, qui avaient eu envie de l'essayer, qui n'ont pas osé de peur que son bruit ne soit pas couvert par celui du tracteur. Au soir de ce 4 août, ces deux hommes dédaignent le repas de la batteuse, déclarent qu'ils vont prendre un bain (et voir les poupées), et disparaissent jusqu'au lendemain". En réalité, dans ce qui n'est qu'une longue paraphrase du charabia de Llorca, notre institutrice prend pour argent comptant (comme par exemple la légende du short taché de sang) chaque élucubration de l'ouvrier de batteuse. Ainsi de : "Les autres étaient autour du tracteur quand tout en fumant ma cigarette, mes oeils [sic] se sont portés à la vue d'un chargeur vide et je lui ai montré : "Tiens, les maquisards ont passé par là il n'y a pas longtemps". Il s'est levé, a ramassé le chargeur et l'a jetée derrière les ronces, derrière le poulailler". Et notre Marie de conclure : "Voilà donc encore (car elle vient de faire allusion à une prétendue carabine dissimulée par les deux compagnons de notre "témoin") une pièce compromettante qu'on a hâte de faire disparaître".
Et elle recommence, un peu plus loin, avec un seau de toile que le plus âgé ("Zé". En fait, Salvatelli) des deux compagnons de batteuse aurait possédé dans son sac...
Et ne citons que pour mémoire deux bouteilles, l'une de Byrrh, l'autre "dégageant une odeur de cacao", en possession de Roux et Salvatelli, et qui pourraient bien provenir du campement que vous savez ("on pense à l'auto bien approvisionnée des Drummond où deux bouteilles de ce genre pouvaient se rencontrer")...
Et Marie de s'interroger, sinon de s'indigner : "Si les patrons de la batteuse ou d'autres ont partagé les soupçons de Llorca, pourquoi n'ont-ils pas parlé ? Sans doute se sont-ils trouvé des excuses... C'est ainsi que se tue le germe de la vérité". On pourrait lui rétorquer que malheureusement pour la thèse qu'elle embrasse sans aucun esprit critique, "les patrons de la batteuse ou d'autres" ont très largement et très clairement fait litière des élucubrations de l'auteur de Montaride : récit historique, comme a pu l'établir le juge Carrias, après l'enquête très minutieuse conduite par le capitaine Albert. Certes, mais Marie Fougeron n'a cure de tout cela, et elle abat une carte maîtresse : "quelqu'un a-t-il pu affirmer que le vieux Dominici n'a pas dormi à la Grand'Terre du 4 au 5 ? Non !" Après un tel argument-massue, elle nous laisse sans voix... Et c'est pourquoi elle assène le coup final : "Au nom de la déposition de Llorca, que je trouve sincère, sérieuse, remarquable, il me semble pouvoir et devoir demander la libération de Gaston Dominici". Rien que cela ! Tel est, fort résumé, le contenu des 19 premières pages de la brochure ; mais nous n'en sommes qu'à la moitié, puisque voici que celui qui ne craint pas de se qualifier de "témoin capital de l'Affaire de Lurs" (!) entre en scène ! Mlle Fougeron nous donne à lire la correspondance qu'elle a entretenue avec le grand témoin de Jours de France, des lettres fort croquignolettes ma foi, comme celle où il raconte à sa bienveillante correspondante avoir été confronté à ceux qu'ils accusent et que la confrontation achevée, S. lui aurait dit : "Je suis perdu, c'est fini pour moi... On va me couper la tête c'est fini pour moi..." Il faut se pincer quand on lit de pareilles affirmations !
Et comme le truchement de la correspondance ne suffisait plus, Llorca vient visiter sa bienfaitrice à vélomoteur ! Il vient la voir à Pégomas, le 4 avril 56, ce qui nous vaut le truculent portrait suivant : "J'imaginais Antoine Llorca d'un type moins algérien [sic] et d'une taille moins élevée. Il n'est cependant pas algérien ; il est, me dit-il, d'ascendance espagnole. Mais les Arabes ont jadis peuplé l'Espagne". Et cette rencontre est particulièrement fructueuse, car Llorca nous sort un scoop : les deux compères possédaient aussi l'appareil photographique des Drummond, ainsi que leurs bijoux, et même la serviette de cuir de Sir Jack !
À ces mots transportée d'aise, notre Marie de s'enthousiasmer : "il faut avouer que les preuves s'accumulent et qu'on n'en avait pas tant pour arrêter le malheureux Gaston Dominici". Et elle conclut son propos par une sentence philosophique, en affirmant sa croyance en la réincarnation ! Et tandis que Llorca prend congé : "Dans la nuit qui tombe, la Mobylette disparaît. Tout cela continue à ressembler à un rêve". Puisqu'elle le dit...
Notons pour terminer que Marie Fougeron avait plusieurs fers au feu, puisqu'elle fait de la "réclame" pour une autre brochure par elle commise : changeant totalement de sujet, elle aborde celui des "amants de Vendôme" (Labbé-Algarron) et semble-t-il paraît vouloir discuter le verdict (juin 1956) plus clément pour l'amant que pour la mère meurtrière de son enfant.


Last, but not least, afin que nul n'en ignore, et pour couper court à toute autre objection, mentionnons que si une porte a été fermée, et bien fermée, dans l'Affaire qui nous occupe, c'est bien celle des ouvriers de batteuse (comme l'avait été, auparavant, celle des "Arabes de Ganagobie"). Tout d'abord, bien avant l'intrusion intempestive de la diarrhée verbale de Llorca, il y a eu l'enquête minutieuse du commissaire Constant, auprès des propriétaires de batteuses, les frères Auric (Lucien et Raoul), MM. Paul Bernard et Gabriel Bourget (et sa sœur Juliette). Quant aux nombreuses vérifications conduites après les "révélations" de Llorca, elles ont toutes abouti à la seule conclusion possible : Llorca était un malade (de la persécution ?). Ainsi des témoignages de MM. Raoul Tardieu, Ernest Laugier, Paul Aubert (et son épouse Reine). Ainsi des vigoureuses dénégations des propriétaires successifs de la ferme Pinet (où se seraient déroulés les événements rapportés par l'ouvrier agricole), et de leurs contremaîtres (MM. Ch. Villard et F. Talon). Autant M. Robert Seignon, que M. René Blanc (qui lui succéda) opposèrent les démentis les plus formels aux affirmations de Llorca. M. Seignon, d'ailleurs, protesta sur procès-verbal contre la mise en accusation, dans Jours de France, de deux de ses ouvriers de batteuse, André Roux (né en 1935) et "Jujube" Salvatelli (né en 1928). La cause est donc entendue !]

 

- *** Gabriel Domenech (1920-1990), Lurs, toute l'affaire Dominici, Éditions Testanière (Forcalquier), 1956, 395 p.



[G. Domenech - qui "entra" dans l'enquête avec quelque retard - fut longtemps un "adversaire" de Sébeille, avant de s'excuser auprès de lui de son attitude - et de publier les excuses dans son journal (ça s'appelle le panache)... Relire ses articles d'alors, et ses thèses farfelues, serait du plus grand intérêt, et réserverait bien des surprises : qui l'a servilement copié, récemment ?
Dans cet ouvrage - inspiré par une seconde série d'articles - Domenech oppose, dès le début, "les braves gens des Basses-Alpes" aux "sinistres fermiers de la Grand'Terre", parlant aussi d'une "abominable famille" (on notera que, lors du procès, l'avocat général, excédé, s'était déjà écrié : quelle famille !), quand bien même on sent qu'il nourrit tendresse et respect pour son modèle. On comprend ainsi pourquoi Reymond tire sur lui à boulets rouges, en des salves aussi violentes que vaines (Domenech est qualifié de droite, ce qui est possible, mais quel rapport avec les faits ?). Mesuré dans ses jugements, mais terrible quand il rappelle certaines conduites passées du Patriarche, dont Meckert parle aussi (Gaston est qualifié d'alcoolique, de voleur d'agneaux, d'ignoble individu capable d'une violence extrême - il aurait, paraît-il, menacé, en 1924, la "Sardine" de la "crever" à coups de fourche !), et les exactions, selon lui nombreuses, commises dans le département sous couvert de la Résistance, Domenech réserve en réalité ses coups les plus durs à Chenevier, le super-policier, et à sa nombreuse équipe : il va même jusqu'à souhaiter qu'une "sanction sévère vienne clôturer leur néfaste activité" ! Beaucoup de photos prises par son frère cadet, malheureusement assez peu lisibles, car l'impression trahit son âge ! "Un travail honnête, un témoignage vrai parce que sans haine et sans crainte", écrivit un journaliste à propos de cet ouvrage. Hommage nullement immérité. Ce travail solide et fouillé serait amplement digne d'une réédition].
PS : Ouvrage réédité en avril 2004, aux Presses du Midi, 121, Avenue d'Orient, 83100, Toulon, Tél. : 04 94 16 90 20. Augmenté d'une fort intéressante postface due à la plume de Paul-Éric Blanrue.

 

- * Jean Giono, Notes sur l'affaire Dominici, Gallimard, 1955, 152 p. [Giono se dit "bourrelé de scrupules et plein de doutes" (on pourra utilement rapprocher son attitude de celle d'André Gide, égrenant ses souvenirs d'ancien juré d'assises), et pourtant, il donne par deux fois corps à l'absurde légende des "millions (dix à douze) de Gaston Dominici", ajoutant même, ce qui est grotesque, qu'il faudrait examiner les comptes en banque "de pas mal de gens mêlés de près ou de loin à cette affaire". Avant d'affirmer, un peu plus loin, qu'il s'agit d'une hypothèse gratuite... Sa tendresse à peine cachée pour Gaston ne l'empêche pas de lui donner de sacrés coups de patte, ainsi quand il remarque que le Patriarche affirme sa mémoire bonne, mais que dès que l'on fait allusion à ses aveux, il répète inlassablement : je ne me souviens pas ; d'autre part, que Gaston répète trop souvent je suis franc z'et loyal : "tout cela est horriblement faux" (p. 26). Ou encore lorsqu'il fait remarquer que Gaston se "coupe" quand, après avoir prétendu n'avoir jamais vu la carabine, il apostrophe Clovis : "la carabine est à toi, c'est toi qui l'as arrangée, je le sais" (p. 75). Enfin, à propos du même ayant posé en famille, avec son chien, etc., il note : "on trouve indécent (et ce le serait encore plus s'il était l'assassin) cette pose à l'occasion d'un crime horrible" (p. 115). Puis il porte l'estocade : "À maintes reprises il s'est montré laid. Je le crois capable de générosité à condition que cette générosité soit un spectacle". Que ses piques sont donc assassines !
Giono exerce d'autre part sa subtilité à l'encontre de Gustave, après avoir rapporté le témoignage (auquel il attache beaucoup de prix) du Dr Dragon : "l'a-t-il vue [Élisabeth] avant ou après le deuxième coup de crosse ?". Plus loin, il indique carrément : "cet homme est pour moi le centre du mystère" (p. 141). S'il paraît extrêmement réticent à l'égard du commissaire Sébeille (qui est à peine cité), il décerne la palme de la probité au chef de la brigade de Forcalquier : le capitaine Albert "a fait le plus beau témoignage du procès", selon lui (p. 60). En revanche, il n'a pas assez de sarcasmes à l'égard de Paul Maillet : "Maillet, clown sinistre. C'est la bêtise dont parle Flaubert" (p. 67). Cette injuste dureté ne laisse pas d'étonner. On peut sourire, au passage, de la virtuosité dont il fait preuve en croquant Yvette : "c'est la petite dinde qui se prend pour Dieu-la-mère. J'aime cependant la façon qu'elle a, arrogante et décidée, de défendre son beau-père.... Tout ce qu'elle sait faire de son propre chef, si l'on peut dire, c'est se servir de ce que le Bon Dieu lui a donné pour tenir son mari en bride et faire son beurre". Mais le passage le plus percutant de l'ouvrage est, à mes yeux, celui dans lequel il commente, d'une façon extraordinairement serrée, une phrase du réquisitoire de Calixte Rozan : "Qu'importe ce qu'a pu faire Gustave ?". Je ne sais si l'avocat général a réellement dit cela. Mais les conséquences qu'en tire Giono sont terribles, d'une implacable logique. C'est assez dire que ceux qui ont cru pouvoir se servir de l'écrivain manosquin pour innocenter la Grand'Terre, se sont profondément fourré le doigt dans l'œil. Mais s'en sont-ils seulement aperçu ?

Il est important d'ajouter que ce texte a été repris dans le volume "Journal, poèmes, essais" de la célèbre collection Pléiade, de chez Gallimard (70 euro, tout de même). Une universitaire, Mme Mireille Sacotte, introduit, commente ces Notes, et présente de fort intéressantes variantes. De plus, elle commet très peu d'erreurs sur le déroulement de l'Affaire. Lire le texte dans cette édition, c'est en quelque sorte en redécouvrir toute la richesse !]

 

- ** L'Affaire Dominici par Orson Welles, 1955 (Repris et commenté en 2000 dans un documentaire de Christophe Cognet- La Huit distribution, 218, bis, rue de Charenton, 75012 Paris). [Ce remarquable document comprend deux parties, d'environ une demi-heure chacune. La première contient toutes les explications nécessaires à la bonne intelligence du film préparé par Welles (la copie de travail d'une ébauche, pour être tout à fait exact), en particulier la longue interview de Jacques Chapus, ancien reporter à France-Soir, complétée par celle d'Alain Pol, directeur de la photographie ; et la seconde, le travail de Welles. Le commentaire apporte enfin l'histoire réelle de la grâce gaullienne accordée au "vieux criminel" (pour reprendre l'expression de Me Delorme) : Chapus fut approché par Mme de Gaulle (oui, Tante Yvonne !) qui lui demanda des précisions sur le crime. À la suite de quoi, à l'occasion d'un repas réunissant à l'Élysée les ministres Michelet et Malraux, elle plaida devant eux et son mari le cas Gaston. Peu après, Michelet convoqua Chapus : c'est le journaliste lozérien qui suggéra à Michelet l'idée d'un reportage pour préparer l'opinion à la grâce présidentielle. Le reportage parut dans Cinq Colonnes à la Une (et on est attristé d'y reconnaître Pierre Desgraupes, habituellement davantage lucide, s'apitoyer sur le sort du condamné. Cependant, il se dédouane un peu quand il ne peut s'empêcher de signaler "l'énorme mensonge" de Gaston, le prenant à témoin qu'il n'avait jamais levé la main sur aucun de ses enfants). Ainsi s'explique clairement la grâce présidentielle du 14 juillet 1960, qui révulsa - et avec raison - le commissaire Chenevier.

Le projet initial d'Orson Welles était de tourner sept documentaires qui devaient être diffusés pour le lancement, fin 1955, de la nouvelle chaîne de TV anglaise ITV ("Around the world with Orson Welles"). Sur les sept documentaires (Le pays Basque, Saint-Germain des Prés, Corrida à Madrid, Pensionnaires de la Reine...), seul le premier, celui concernant le regard d'Orson Welles sur l'Affaire de Lurs (tourné sur les lieux du 14 au 17 mai 1955, donc après le procès) n'a pas été diffusé. On peut penser que Welles a subi d'incroyables pressions de la part des avocats de la défense, ce qui est "normal", mais aussi des plus hautes autorités de l'État, ce qui l'est beaucoup moins (le ministre Morice - célèbre par sa ligne Morice à la frontière algéro-tunisienne, et sa participation, dix années auparavant, à la construction du Mur de l'Atlantique - n'ayant-il pas déclaré que les négatifs ne quitteraient pas le territoire national ?) : le projet de Welles était pourtant, tout simplement, de raconter l'histoire du crime, en liaison avec le problème de la pauvreté et celui de l'eau (le premier responsable des crimes, c'est l'eau, dit à peu près Paul Maillet dans le film). Et qu'il a fini par se décourager. Naturellement, il ne s'agit que d'une ébauche, dont le montage n'a pas été terminé (ainsi, on trouvera une longue séquence sur les recherches du commissaire Chenevier, tandis que le visage de son collègue Sébeille n'apparaît que dans un plan d'une seconde - Welles ayant envisagé, mais n'ayant pas eu le temps d'insérer, une séquence consacrée à la première enquête). Welles jeune (quarante ans, alors. C'est, physiquement, un condensé de Julio Iglésias et de Michel Leeb, et tant pis si cette comparaison n'apparaît pas flatteuse) ! C'est une voix, et ceux qui se souviennent de la voix off, in fine de Citizen Kane, sauront à quoi je fais allusion. Un Welles qui parle français, sans trop d'accent, et qui, dans un court extrait consacré au pays basque (dans la partie "documentaire" de Christophe Cognet), interroge des enfants au sortir de l'école, traduit immédiatement, à l'usage de ses futurs auditeurs, et ses questions et les réponses apportées (sans l'affectation agaçante de notre Nelson Monfort). Un Welles colossal, naturel, interrogeant sans relâche Jacques Chapus (dont le ton théâtral et grandiloquent - "Élisabeth à genoux, suppliante" - prête à sourire, malgré qu'on en ait, et qui commet quelques inexactitudes de détail - la main de Sir Drummond trouée d'une balle) ou encore le truculent Paul Maillet, plus vrai que nature, avec des cuirs incroyables (Je me rentre chez moi, je suis été, je me suis pensé, le juge Périès et sa fiole de Riquelès...), enfin l'émouvante déclaration de Clovis (on passera à l'écart de Gustave - l'élément faible de la famille, selon Me Delorme, stigmatisant les "mauvaises paroles" de Paul Maillet). On aura un aperçu des lieux, tels qu'ils étaient à l'époque - et on regardera jusqu'à l'écœurement la foule des touristes les envahissant sans vergogne. Mais pour goûter pleinement cette ébauche, il faut être déjà solidement au courant de l'Affaire, car Welles (qui qualifie Gaston de remarquable comédien) passe sans crier gare d'un entretien en français avec Chapus, à une conversation (en partie en anglais) avec Me Delorme (l'avocat des parties civiles). C'est dire, au fait, que la thèse de la culpabilité d'un habitant (ou de plusieurs habitants) de la Grand'Terre ne fait aucun doute pour Welles (comme pour Chapus). Cependant, pour être équitable, le commentaire actuel fait une brève allusion aux autres pistes, et déclare in fine qu'Alain Dominici "pense détenir" des preuves pour réhabiliter son grand-père. Bref, comme le déclare si justement Jacques Chapus, "l'Affaire Dominici, ça a toujours été un feuilleton"].

 

- *** Gordon Young, Valley of Silence : the Mystery of the Drummond Murders, Robert Hale Ldt, London, 1955, 192 p. [À ma connaissance le seul ouvrage rédigé à l'usage des lecteurs anglophones. Young (qui était à l'époque le rédacteur en chef, en France, du Daily Mail) se montre extrêmement sarcastique - et sévère - vis à vis des méthodes d'investigation françaises, avec même une pointe de dédain ! Ouvrage fouillé, avec pas mal d'erreurs de détail (dont l'indication d'une heure d'arrivée très tardive pour le commissaire Sébeille), qui se veut aussi pédagogique, expliquant au fil des pages les "façons" françaises - parmi lesquelles la reconstitution lui paraît la plus saugrenue - à son lectorat. Raconte avec des faits très précis à l'appui (hélas, des exactions), la mainmise du P.C.F. sur la Résistance - voire sur la mentalité, locales. Et la confusion, en ces époques troublées, entre l'héroïsme et le banditisme. Donne l'absolution à Sébeille (mais pas au capitaine Albert, qu'il accable, comme le président Bousquet), avec les circonstances atténuantes, tout en épousant à peu près la thèse de Chenevier. Son jugement sur l'effroyable manque d'humanité du clan Dominici à l'égard des Drummond est sans appel. Il tombe même comme un couperet : c'est l'ultime phrase du livre. Personne d'autre que Young ne me semble avoir signalé le fort vent qui soufflait ce jour-là sur les lieux du crime, effaçant les quelques empreintes qui eussent été exploitables (et j'ajoute personnellement, fait partout passé sous silence, le fort orage le lendemain du crime, en soirée). Excellentes photos, rarement vues ailleurs, d'une lisibilité parfaite : preuve que l'ouvrage de G. Domenech, dont il a été parlé précédemment, a été imprimé sur du mauvais papier. Encore ces façons françaises !]

 

- *** Pierre Scize, Au grand jour des Assises, Denoël, 1955, 381 p. [Seules les pp. 191-381 concernent l'affaire de Lurs, incluse dans un chapitre intitulé "Les crimes de la solitude". Ainsi sont opportunément rappelées un certain nombre d'affaires de sang qui montrent, si c'était nécessaire, que ce coin des Basses-Alpes n'est pas aussi tranquille qu'on a bien voulu le dire (cette remarque entraîna, en son temps de publication dans Le Figaro, une violente réplique du Président du Conseil général des Basses-Alpes). Scize commence par une remarque pessimiste, qui sonne comme un avertissement post mortem aux Drummond (il estime qu'ils ont pris des risques, en campant en plein air) : "Seuls les imbéciles et les naïfs croient que l'homme s'est amélioré depuis quatre ou cinq mille ans. Sauf exceptions, il est toujours cette bête cruelle, cet être avide plein de convoitise et de brutalité, ce farouche envieux, ce pillard, ce Caïn qu'il a bien fallu mettre à la deuxième page de la Genèse pour que le portrait de la création fût ressemblant". Il ne cache pas, d'entrée de jeu, sa conviction : "Gaston Dominici fut un homme révolté qui se venge les armes à la main [...] non pas toutefois dans le sang d'une innocente enfant. Et c'est pour cela que j'ai vu condamner à mort ce vieillard sans émotion" (p. 197). Du même, il dresse ce portrait saisissant : "un roi, certes, et comme dit Jean Giono, un roi sans divertissement, c'est-à-dire quelqu'un que l'ennui rend dangereux. Ce divertissement, il va le chercher dans l'exercice d'une autorité tyrannique qu'il impose à sa femme, à ses fils, à ses belles-filles, aux bêtes de la ferme, à tout son univers" (p. 257), qu'il complète durant le procès : "il montre aujourd'hui un corps trapu, le cou court, la tête ronde comme un galet de la Durance, le nez fin d'un blaireau, des yeux goguenards, pas bons, où veille une flamme, de grosses moustaches où le vin, autrefois, quand il accueillait verre en main les reporters, mettait des rubis" (p. 258).
Scize formule alors trois hypothèses concernant le mobile. Faisant allusion à la protection communiste, qui (comme l'on sait) avait jeté sur la Grand'Terre le manteau de Noé, il écrit tout d'abord : "ce n'est pas un crime communiste, mais un crime de communiste, geste d'un homme ivre à qui l'on a bourré la tête d'idées mal assimilées (Go Home). Tout en haut de la hiérarchie, il y a ce grand savant, M. Joliot-Curie, qui humilie la science en acceptant par ordre comme vraies des fables insanes [sur la guerre bactériologique]. Tout en bas, il y a les Dominici, les Maillet, qui disent : ces cochons d'Américains jettent du haut de leurs avions la rougeole et la coqueluche sur nos petits" ; la deuxième hypothèse est celle du lucre : Dominici aurait voulu soutirer de l'argent à Sir Drummond ; la troisième hypothèse, c'est celle du voyeur lubrique. Ceci posé, Scize n'a pas été complètement convaincu (à 90 % seulement, indique-t-il) par le réquisitoire de Rozan. D'une part, on a fait le silence sur la veillée du 4 août (qu'il tient donc pour certaine) : les frères Maillet, presque tous les membres de la cellule communiste de Lurs-Gare et la famille Dominici au complet. Cette veillée, ajoute-t-il, n'a-t-elle existé que dans l'imagination des premiers reporters ? D'autre part, il complète sa conviction exprimée au début en trouvant impensable que Gaston soit coupable tout seul : "ce procès qui venait de venir n'aboutissait à rien, ne résolvait rien. Que Gaston Dominici fût coupable, personne au fond n'en doutait sérieusement. Mais l'inexplicable entêtement de la Cour à ne rien voir au-delà de cet unique accusé choquait bien des consciences. Il y a plus d'une façon d'être inique" (p. 379). En conclusion, ce livre très engagé (cela va de Faustin Roure, "en qui s'exprime avec force et sobriété l'honnêteté ouvrière", à Paul Maillet, objet d'un incommensurable et surprenant mépris : "on le sent agressif et cruel quand il se croit le maître, et lâche lorsqu'il se voit en danger") est d'une totale honnêteté. De plus, il est remarquablement écrit. S'il fallait ne lire qu'un seul ouvrage dans la liste que j'ai dressée, c'est celui-là que je conseillerais. Encore faut-il le trouver, car il est réellement introuvable...]

 

- Jean-Marc Théolleyre, "Notes sur le procès Dominici", Les Temps modernes, janvier-février 1955, pp. 1128-1134 ["Notes sur le procès Dominici, ou le sort tomba sur le plus vieux"... tel est le titre de l'article de Jean-Marc Théolleyre - dont nous avons pu suivre ici l'évolution face au triple crime de Lurs. Il est curieux de constater qu'à la suite du procès, Théolleyre revient en arrière, sans exprimer trop ouvertement sa pensée, tout en tançant sévèrement le Président et sa conduite des débats, et en faisant appel à l'opinion des journalistes anglais (dont on se fiche éperdument). Le meilleur de l'article demeure une comparaison habile avec le ressenti d'André Gide, lorsqu'il fut juré. Ce texte étant d'accès assez difficile, on peut Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. le demander (fichier Word)].

 

- Philippe Durville, "La vérité du commissaire Sébeille sur la tuerie de Lurs résistera-t-elle à l'épreuve de la cour d'assises ?", Chroniques judiciaires, n° 1, mars 1954, pp. 72-75 [Très court article, faisant le point de façon honnête (avec quelques petites erreurs sur les faits) sur la tuerie, avant le procès. Si l'auteur adopte un ton un peu persifleur à l'endroit de Sébeille (et s'attarde sur tous les errements dus, selon lui, à la 'guerre des polices'), il décrit avec amusement les précautions prises par l'administration pour maintenir Gaston en bonne forme (du moins jusqu'au procès) ; il montre du doigt les parties faibles de l'enquête, comme l'absence apparente de mobile (selon lui, l'hypothèse la plus vraisemblable est une violente altercation). Pour autant, il ne paraît pas douter de la culpabilité du "vieux berger" (selon Durville, ce dernier a signé son crime, lors de sa tentative de suicide). Et il signale, pour mieux la détruire, la "légende selon laquelle Gaston Dominici a été par les siens offert en holocauste à la justice, afin de protéger le véritable coupable". Pour autant, il ne manque pas de signaler que le rôle exact du fils Gustave, durant la nuit tragique, n'a pas été complètement éclairci].

 

- ** Marie Fougeron, En marge du procès de Gaston Dominici : mon doute en face de la Conviction-Sébeille, Imprimerie Devaye (Cannes), février 1954, 50 p. [Il y a deux manières de rendre compte de cette introuvable plaquette, rédigée avant le procès par une "institutrice retraitée à Pégomas", un peu (beaucoup) mystique et fervente lectrice de la Bible (catholique), mais aussi de Détective et des Veillées des Chaumières : le dénigrement, ou le sourire.
J'ai choisi ce second mode, car si les divagations de la vieille demoiselle m'ont parfois hérissé (elle a cru voir se reproduire, au cours de la reconstitution de Lurs - l'opération du 12 novembre 1953 - certaines scènes du procès de Jeanne d'Arc !), sa défense mordicus de Gaston Dominici ne va pas sans quelques fines remarques. L'auteur, détective bénévole qui a 'reconnu' le Christ en Krishmamurti, en 1928 (titre d'une autre de ses plaquettes), aborde la question de la Justice (ou plutôt des condamnés - tous à tort, selon elle - par la Justice) en chrétienne "ennemie de la guillotine", faisant partie "des gens qui regimbent et qui raisonnent", tout en attirant notre attention sur "les mystérieux avertissements et les mystérieuses correspondances de ce monde" : "J'invite à douter tous ceux qui, épousant la conviction du Commissaire Sébeille, entonnent l'hallali sur sa victime expiatoire". Elle peuple son texte de comparaisons imagées - et, pour le profane, bien audacieuses, comme cette assimilation de Gaston Dominici (portant "son invisible croix") gravissant à Digne, bien entouré par la maréchaussée, la Montée des prisons, à "l'image millénaire de la montée au Golgotha" (elle n'avait pas hésité, auparavant, à comparer Gaston, "berger sans père qui naquit près d'un tribunal", au "Dieu fait homme naissant dans une étable" ou encore la foule ignorante et vociférante de Digne à celle du Golgotha). Tout lui est d'ailleurs prétexte à digressions biblico-religieuses, comme par exemple lorsque, nous décrivant par le menu son voyage de Nice à Digne par le train des Pignes, elle interprète le 'miracle du sang versé à Entrevaux' (27 décembre 1953) comme signe évident que la statue de Sainte-Anne a pleuré pour unir son sang à celui de Lady Ann (Drummond), en manière de protestation contre la version officielle du crime de Lurs ; ou encore lorsque, arrivée à destination et descendue dans l'hôtel que fréquentèrent les Drummond, elle se demande pourquoi l'ange du Seigneur n'est pas apparu en rêve à Sir Jack pour l'avertir du danger qui planait sur sa famille, comme il était apparu à Joseph "pour lui faire éviter l'embuscade des assassins à gages d'Hérode" (cf. par ex. Matthieu, II, 13)...
C'est donc un texte parfois agaçant, où les bondieuseries tiennent trop souvent lieu d'arguments de défense. De défense de Gaston, bien sûr, le Patriarche qu'elle compare aussi, sans sourciller, à Abraham, car naturellement elle le croit parfaitement innocent (bien loin des journaux appuyant Sébeille de leur prose diffamatoire), ayant lu cette innocence dans ses paroles et dans son regard, furtivement aperçu à la fin d'un interrogatoire : pour elle, tout est à peu près dit quand elle affirme que l'absence de remords (de la part de son héros) s'explique tout bonnement par l'absence de crime. En revanche, elle ne donne pas le Bon Dieu sans confession, c'est le cas de le dire, à Gustave, qu'elle accuse d'ailleurs ouvertement : qui a le plus remanié les lieux du crime, sinon celui qui a perpétré le triple assassinat (elle admet ainsi que la silhouette aperçue à deux heures quinze par Henri Conil, de Peyruis, pouvait être Gustave, et rappelle les témoignages d'Yvette sur les sorties nocturnes de son mari) ?
C'est assez dire qu'à côté de trop nombreuses digressions qui prêtent à sourire, Marie Fougeron avance des remarques de bon sens : ainsi lorsqu'elle suspecte le témoignage bien tardif (ou plutôt, son utilisation un peu tardive) du campeur Jacques Ricard, qu'on n'a pas suffisamment questionné, selon elle, sur son manque de curiosité (lors de sa découverte de la scène du crime : elle retourne habilement la déposition de Ricard contre lui-même, en estimant qu'on pourrait lui reprocher les mêmes choses qu'à Gustave, entre autres qu'il a perçu le drame et a poursuivi sa route comme si de rien n'était). En revanche, elle fait curieusement grand cas d'Aristide Panayotou (et s'étonne qu'on n'ait pas retenu "un témoignage aussi complet, aussi important", prétendant même que si on l'a abandonné, c'est qu'il disculpait Gaston)... Dès lors, sur le crime de Lurs proprement dit, et nonobstant les références bibliques, notre Marie n'est pas toujours très sûre, si elle est parfois perspicace. Ainsi, lorsqu'elle dissèque les invraisemblances du mobile "lubrique" du crime (mais chacun sent bien qu'il est inutile de chercher un mobile en dehors de l'eau qui a trop arrosé un champ, de l'alcool qui a coulé à flots, sans doute à l'occasion d'une réunion amicale, d'une épouvantable colère née d'un malentendu, et suivie d'une folie sanguinaire...), et qu'elle compare la scène au drame de Suzanne et des vieillards (verset apocryphe - supplément grec - du chapitre de Daniel, qu'on trouve par exemple dans la Bible Crampon), tandis que nous savons qu'il n'est qu'une pirouette destinée à se moquer un peu plus de la Justice, de la part d'un Gaston trop heureux d'alterner des bribes de vérité ("Oh cette petite, cette petite !") et des énormités. Ou quand elle s'avance beaucoup en affirmant que Gaston "n'était pas ivre" au moment des faits (Tiens ? Il était donc sur place ? Et Marie était avec lui ?), ou encore en suggérant qu'une preuve d'innocence, c'est qu'on n'a pas retrouvé l'appareil photographique à la Grand'Terre... Si elle fait donc tout ce qui est en son pouvoir pour ébranler "l'invraisemblable solution" du commissaire Sébeille, elle concède cependant (essayant au passage d'apitoyer le lecteur sur le cas de l'assassin Yori) que Gaston est peut-être en train de "liquider la dette karmique de sa participation à l'exploit de Valensole" (elle tente là, après d'autres, un parallèle entre les actions du père et du fils Sébeille, commettant au passage plusieurs erreurs, de date et de lieu - l'affaire résolue par l'inspecteur Sébeille, père d'Edmond, se situant à Valensole en 1928, cependant que la traque de l'assassin Yori, qui avait occis sept personnes du côté de Lardiers, et à laquelle Gaston n'a pas participé, à ma connaissance du moins, s'acheva par le suicide du criminel, fin octobre 1936).
De réels éclairs de perspicacité lucide sont donc trop noyés sous des flots de considérations fort oiseuses ; mais comme il s'agit d'une démarche totalement étrangère à l'appât du gain (la brochure est publiée à compte d'auteur) ou à la reconnaissance médiatique, on a rapporté (longuement) son texte, avec sympathie amusée, et même intérêt lorsque, atteignant à une réelle émotion, Marie stigmatise une France bouleversée par la voix de l'abbé Pierre, mais en même temps implacable [si on fait l'hypothèse de l'innocence] pour "le pauvre orphelin qui s'éleva seul, qui éleva ses enfants non à l'aide d'allocations familiales, mais à force de privations et de labeur", puis nous donne à voir le "petit fantôme sanglant d'Élisabeth, écoutant encore, sous le marbre funéraire, le chant lointain de la Durance qui berça son agonie"
- La même demoiselle a commis (au moins) un autre opuscule en faveur de notre Gaston. À la suite de la parution, dans Jours de France du "témoignage" Llorca, elle a publié en 1956, toujours à compte d'auteur, un opuscule de 43 pages, intitulé "Pour la libération d'un innocent". On peut penser que le juge Carrias a dû franchement rigoler, en le parcourant... (brochure commentée supra)]

 

- Semaine du Monde, n° 107 (semaine du 26 novembre au 2 décembre 1954 [Quatre pages abondamment illustrées consacrées à des confidences de Paul Maillet - "Ce que Paul Maillet n'a pas dit à la barre". En fait, on ne trouve rien de bien nouveau - et même rien de nouveau dans ce texte. Une curiosité de cette livraison de l'hebdomadaire : un texte avec photo consacré à la mort subite (crise cardiaque) de l'ancien procureur Andrei Vychinski, dont j'ai incidemment été conduit à parler ailleurs...]

 

- ** Jean Meckert (1910-1995), La tragédie de Lurs, Gallimard, 1954, 247 p. [Un des premiers ouvrages écrits sur l'affaire, avant le procès. S'appuie beaucoup sur l'ouvrage suivant (de J. P. Ollivier). Vivant, avec des détails qui ont été ailleurs omis : c'est un "récit-synthèse" d'une scrupuleuse honnêteté. Meckert doute (un peu seulement : "le récit de Gustave sonne faux") de la culpabilité des Dominici, suggère que Paul Maillet avait des choses à se reprocher, et avance une remarque à retenir : "Périès et Sébeille étaient d'honnêtes gens, mais la machine à aveux écrase inexorablement l'innocent aussi bien que le coupable" (p. 178). Il produit aussi cette réflexion terrible : ce qui est certain, "c'est que le meurtrier a agi exactement comme un homme qui craint d'être reconnu. Son acharnement sur la fillette en témoigne. Il fallait empêcher de parler par tous les moyens" (page 40. Ce qui, s'en rend-il compte, désigne clairement les habitants de la Grand'Terre. Et la déposition du commissaire Sébeille apporte ultérieurement l'irréfutable signature, en quelque sorte. Soulagé après ses aveux, rapporte Sébeille, Gaston demanda son dîner qu'il avala assez gloutonnement. Après le repas, il lui dit : "si j'ai assommé la fillette, tu comprends bien que c'est pour qu'elle ne parle pas"). Mais la partie sans doute la plus instructive est celle dans laquelle Meckert a la bonne idée de reproduire, sans commentaires, trois récits d'envoyés spéciaux concernant la reconstitution du triple crime (pp. 211-217) ; ce serait désopilant, si ce n'était tragique. En tout cas, une belle leçon in situ sur la fragilité du témoignage humain. Enfin Jean Meckert rapporte, sans certitudes absolues, l'incroyable tableau de Sébeille et de son patron Harzic, allant faire brûler des cierges pour que la Mort ne leur enlevât point leur coupable atteint d'une pneumonie (p. 174). Che non è vero... Ouvrage récemment réédité]


- *** Revue Esprit [N° 210, janvier 1954, pp. 93-96. Louis Casamayor (pseudonyme de Serge Fuster, alors juge à la Cour d'Appel de Paris, chroniqueur judiciaire, collaborateur régulier de la Revue Esprit) commence ainsi son court propos : "la justice nous offre un étrange spectacle. Elle a 'donné' deux ans de prison à Gelfand qui avait tué sa maîtresse, elle a donné les travaux forcés à perpétuité à Pauline Dubuisson qui avait tué son amant, elle a donné, cette Justice incarnée par le même président et le même avocat général [Il s'agit de l'avocat général Lindon et du président Gadin], la liberté et l'innocence à Yvonne Chevallier acquittée pour avoir tué son ministre de mari. Il s'agissait de trois crimes prémédités : Mme Chevallier a été entourée d'égards, Mlle Dubuisson a été couverte d'opprobre, Gelfand, lui, avait été voué, bien à l'avance, par la presse, sinon à l'acquittement, du moins à une peine de principe, et un voile impénétrable a caché à la curiosité du public une Mme X..., pour l'honneur de qui le meurtre avait été commis. Peut-être que si Mme X... avait été la boniche du cinquième...".
Sans remettre nullement en cause l'entière culpabilité du Patriarche (Casamayor écrit : "le crime de Lurs a l'avantage d'être parmi les plus odieux et les plus graves qu'on puisse commettre... Ce qui compte ici, c'est le caractère indiscutable des faits et leur gravité"), le magistrat évoque finement "une conscience de plus en plus oublieuse" des faits, au fil du temps, pour expliquer le mouvement de l'opinion publique, depuis la certitude jusqu'aux revirements progressifs : "aux premiers jours des aveux, 'Dominici, l'assassin atroce'. Et puis, parce qu'il revient sur ses aveux, et, surtout, parce que le temps a passé, 'et si il y avait autre chose?'. D'abord, on dit 'ça n'est pas possible, il devait avoir des complices', ensuite on dit 'quelle exaltation, quel délire a pu s'emparer de ce vieillard, ce n'est pas possible, c'est tout' ". Et il conclut : "Oui, l'opinion publique est dansante comme une ombre au gré du moindre souffle, mais l'opinion judiciaire est-elle meilleure, si elle est plus stable ?".
À partir de là, il nous révèle tout le scepticisme qu'il éprouve vis-à-vis de l'exemplarité de la peine et quel est, selon lui, le fin mot de la condamnation de l'inculpé (à venir, au moment où il écrit ces lignes) : "La condamnation de Gaston Dominici ? Pour satisfaire l'opinion publique... on ne peut laisser inassouvie l'opinion en rut. Il faut un sacrifice".
Il est merveilleux de constater comment un esprit libre et généreux réussit, en quatre pages seulement, à présenter une réflexion saisissante sur la justice - et sur l'opinion publique. Texte de première importance, hélas pratiquement tombé dans l'oubli, pourtant tellement plus profond et juste que les sottes pages de Roland Barthes sur "Dominici ou le triomphe de la littérature" qu'on nous sert jusqu'à l'écœurement.]

 

- ** Jean-Paul Ollivier, Le massacre de Lurs : qui est l'assassin?, Préface de Thyde Monnier, Éditions Janicot (Lille), 1953, ouvrage broché, 128 p. [Ollivier, qui était journaliste, a sans doute tenu à "sortir" le premier livre sur l'affaire (en rassemblant ses chroniques de Nice-Matin, dont il était le correspondant). Ce premier ouvrage paru a les défauts de ses qualités : sa vivante quête se termine avec le procès de Gustave ; nous sommes, on en conviendra aisément, bien loin encore de la conclusion ! Donne beaucoup de détails dont on se demande parfois s'ils n'ont pas été "puisés à la source facile de l'imagination" (pour reprendre sa propre expression, p. 24). Quelques exemples : les vêtements ont été fouillés un par un par l'assassin. Les poches ont été retournées (p. 13) ; le petit maillot de bain d'Élisabeth a été retrouvé humide (p. 22) ; Sébeille part à 14:30 de Marseille, arrive sur les lieux à dix-sept ! Mais il a vu les cadavres ! Et la carabine a été retrouvée à 19 heures (page 19) ! C'est que, arrivé plusieurs jours après les tragiques faits, il a peut-être voulu donner dans le zèle en faisant "du feu rouge des tractions de la police son étoile polaire" (p. 26). Quoi qu'il en soit, son ouvrage est relativement intéressant et se lit sans ennui. À propos du combat de Sébeille, il a cette réflexion sans nul doute exagérée : "la lutte est engagée entre l'intelligence pure et la ruse d'un être primaire… Gustave est rusé… Faut-il l'accabler ou le prendre en pitié ?" (pp. p. 52 et 91). En fait, il donne l'état des pistes de travail fin décembre 1952, et lorsqu'il écrit (p. 104) : "Élisabeth a pu mourir après quatre heures d'inconscience et d'insensibilité totales, ou être tuée à l'aube... Dans ce dernier cas, on explique mieux que par le maquillage des lieux le fait que l'assassin soit revenu rôder entre quatre heures trente et cinq heures du matin", on est contraint de songer à des interrogations qui se poursuivent, aujourd'hui encore... Ollivier ne donne en définitive aucune piste (à part, discrètement, celle du Tave), et la date de son écriture explique pourquoi.
Je serais incomplet dans ce compte-rendu si je ne précisais que cet ouvrage (et d'abord sa préface, ou plus exactement sa préfacière) a fait l'objet d'une violente lettre ouverte (parue dans Le Méridional des 20 et 21 mars 1953) de la part d'un Pierre Martel (très vraisemblablement, le bouillant fondateur, la même année, d'Alpes de lumière - qui, à l'époque de l'envoi de cette lettre, était curé à Simiane-la-Rotonde), qui se présente (entre autres) comme archéologue, et dont la plume est particulièrement acerbe et élégante : même si on ne le suit guère sur le fond, on ne peut nier que ses propos font mouche à plusieurs reprises (naturellement, dans le contexte de début 1953). Ce Monsieur Martel s'en prend d'abord à l'auteur, un "illustre inconnu" ayant commis "un livre insignifiant" mais surtout, avec une âme peinée, à Thyde Monnier, qu'il accuse d'avoir écrit une (très courte) préface injurieuse à l'égard de la Haute-Provence (personnellement, je n'ai pas lu la même chose que lui, mais l'effet du recul ne m'autorise pas à m'avancer davantage). Ayant dit de la Haute-Provence qu'elle "est un pays terrible", Thyde Monnier s'entend répliquer : "Vous vous êtes fait la complice d'un jour d'une littérature de femmes de chambre". Et Martel d'énumérer les insignes mérites de ce pays, dont les habitants, somme toute quelconques, "sont capables du meilleur et du pire, une fois en passant". Je me demande si, au-delà des deux infortunées têtes de Turc, notre Martel bas-alpin ne proteste pas violemment contre ce qu'avait écrit la presse anglaise qui avait à l'époque parlé des Basses-Alpes comme d'un "pays peuplé de bêtes en sabots" : "il faut beaucoup d'amour pour comprendre ce pays. [...] Et c'est ce qui a manqué le plus souvent aux centaines de marchands de papier qui, pendant des mois, ont joué aux détectives et aux littérateurs avec le sans-gêne et l'incongruité dont chacun de nos paysans pourra vous citer maints exemples. [...] S'il y a eu, incontestablement "mur du silence", c'est parce qu'il y a eu d'abord un "mur du son", ce mur de la sottise humaine que la langue et la plume franchissent si aisément, avec les pétarades indispensables... qui ont donné au monde le spectacle d'une France imbécile et lubrique.[...] Et dans cette affaire, qui ressemble à une affaire de contrebandier, pourquoi chacun aurait-il eu quelque chose à déclarer alors que cent policiers, officiels ou non, ont fini après des mois d'enquête par ne rien savoir ? [...] Il existe une liberté de la presse, c'est tant mieux. Mais il existe aussi une liberté de la sottise : certains n'ont jamais laissé passer l'occasion de montrer qu'ils savaient en prélever leur bonne part"].