Affaire Dominici : bibliographie commentée (2)

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[Nous adoptons le mode chronologique d'exposition (mais ici dans l'ordre inverse) utilisé par le regretté juge P. Carrias dans son explication personnelle de l'affaire de Lurs]

 

 

II. Sur l'affaire de Lurs (suite)

 

 

- ** Danielle Sommer, "DOMINICI. Les dangers de la télé-révision", TÉLÉ 7 JOURS n° 2269 (semaine du 22 au 28 novembre 2003), pp. 15-16 [ce magazine de télévision, qui s'est récemment distingué en publiant un très courageux article à propos des prétendues révélations de W. Reymond sur l'assassinat de Kennedy (et critiquant férocement, au passage, la programmation de Canal+) vient de récidiver à propos des exploits du même "journaliste", cette fois au sujet de l'affaire Dominici - on sait déjà combien plus d'un média a été choqué par l'incroyable partialité, pour ne pas dire plus, du téléfilm éponyme de TF1. Télé 7 jours, donc, revient largement sur la querelle, expose un peu le contenu du documentaire ("l'affaire Dominici, ses mystères, ses impasses, ses mensonges") qui sera diffusé sur Odyssée (une chaîne ô combien confidentielle), et surtout donne la parole à ses réalisateurs (M. Sultan, JC Deniau). Enfin, du débourrage de crâne ! Au passage, on apprend que Reymond ne sera pas sur le plateau (il se fait porter pâle au Texas, va-t-il ressusciter Oswald ?), mais surtout que Me Collard est intervenu, d'une façon "comminatoire", pour empêcher la diffusion de certaines séquences du documentaire. Pitoyable. En tout cas, il faut se procurer ce Télé 7 jours ! (Qu'on Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. , éventuellement, l'article intégral, si cette livraison de Télé_Sept_Jours n'est plus disponible en kiosque)].

 

- * Jacques Chapus (1922-2011), Cinquante ans de journalisme, Éditions Anne Carrière, 2003, 253 p. [Un livre chaleureux, somme de la vie professionnelle d'un vrai journaliste pro, dans lequel Jacques Chapus (de Saint-Chély d'Apcher, Lozère) égrène des souvenirs, glanés lors de ses nombreuses rencontres avec des Grands (et des moins grands) de ce monde. On retiendra particulièrement, de ce livre en définitive sobre, l'hommage appuyé à la mémoire de Gilbert Cesbron (auteur 'catho' peut-être un peu mièvre, mais tellement oublié, aujourd'hui). S'agissant de l'affaire qui nous occupe, et qui vit le lozérien respirer plusieurs années durant, et avec bonheur, le bon air de la Provence (il respira même l'odeur d'un des placards de la Grand'Terre, s'étant enfermé là pour surprendre quelques secrets !), elle est retracée sans effets superflus, en une vingtaine de pages, avec quelques détails qui ne manquent pas de sel (le président Bousquet, mécontent que Sébeille ait oublié de mentionner un détail dans un de ses rapports, appelant Chapus à la barre, en vertu de son pouvoir discrétionnaire). Il y a pourtant un détail qui ne figure pas, et Chapus se serait grandi en le rapportant : c'est le faux qu'il se crut autorisé à rédiger, et à produire dans France Soir (du 9 août 1952), un "document bouleversant", le soi-disant carnet de voyage du 27 juillet au 3 août de la petite Élisabeth, écrit "d'une écriture hâtive, irrégulière, sur un petit agenda très ordinaire relié de carton rouge" (c'est le texte que lit le commissaire Sébeille, dans une scène honteusement mensongère du téléfilm scélérat). Dommage. Dommage, car on lui aurait volontiers pardonné : il avait tout juste trente ans...
Chapus confirme l'histoire du premier enfant de Marie, qui serait du cantonnier du coin (Brunet), et non de son époux - seule, aujourd'hui, une analyse ADN sur les descendants de ce prétendu géniteur, et sur les enfants d'Ida (la fille aînée du couple), pourrait apporter une certitude ; mais en tout état de cause, si le fait est avéré, il n'exonère en rien le Patriarche de son immonde conduite ultérieure envers la Sardine. À propos de Gaston, justement, Chapus rapporte un incident révélateur qui s'est déroulé le jour du tournage de "Cinq Colonnes à la Une", tandis que le journaliste et le plus vieux prisonnier de France échangeaient quelques propos sur la malheureuse Élisabeth. Chapus demanda à son interlocuteur si, par hasard, celui qui avait montré ses chèvres à la jeune Anglaise, et l'avait prise sur ses genoux, en fin d'après-midi, n'était pas le même que le sinistre individu dont la carabine s'était abattue comme une massue sur la tête de la fillette, quelques heures plus tard : "Gaston Dominici s'est brusquement levé de son tabouret, m'a tourné le dos et est entré en maugréant dans sa cellule". Un autre trait rapporté, qui peut emporter la conviction des plus irréductibles, c'est la confession que fit le dernier confesseur de Gaston, l'abbé Audibert, après la mort du condamné : "Gaston Dominici est mort en bon chrétien. Il s'est racheté de ses terribles fautes". La phrase est lâchée, comme l'écrit Chapus. Et que dire de plus ? au final, donc, encore un témoignage dont les révisionnistes auront du mal à se dépêtrer. Il est vrai que leur attitude favorite n'est pas l'argumentation - suicidaire, pour leurs billevesées intéressées - mais l'insulte. Et nous venons malheureusement d'en avoir un nouvel exemple, le 20 octobre dernier, sur LCI, tandis que le producteur de l'infâme téléfilm de TF1 a osé - oui, il a osé ! - insulter Chapus en lançant, sur un ton méprisant et suffisant, que l'affaire Dominici était son fonds de commerce. Il a osé. Mais jusqu'où iront-ils ?
Tiens, l'autre jour, sur une route de Californie, j'ai vu un panneau, à l'arrière d'une voiture : "Never underestimate the power of stupid people in large groups" (Ne sous-estimez jamais le pouvoir des cons quand ils sont en bandes). Mais je me demande bien pourquoi je rapporte ça].

 

- "L'affaire Dominici, un secret en Provence" (1) France-Culture, 14 octobre 2003, réalisation Christophe Deleu & Yvon Croizier [Une quinzaine de participants, certains capitaux, d'autres dont on aurait pu se passer (un notaire sourdingue !) ; les uns, qui ne font que passer (Sébeille, trente secondes !), les autres qui s'étalent (Pollak, cinq minutes !), ou qu'on étale (Mossé, omniprésent : c'est le gros, l'insupportable scandale de cette émission). On perçoit ainsi, dès l'abord, le sérieux et l'objectivité de cette heure de souvenirs. D'autant que ces témoignages s'entrechoquent sans jamais se répondre, que les paroles prononcées il y a plus de trente ans (Pollak-Sébeille-Welles) ne sont pas explicitement séparées des témoignages recueillis la veille... Tout cela, en tous cas, compose un salmigondis dont la personne non (ou mal) informée ne peut rien retirer - sinon l'idée que le Patriarche était innocent ; mais peut-être était-ce là, en définitive, l'effet recherché ? Et dire que nous sommes sur le service dit public, sur France-Culture !
On est tout de même surpris, durant l'interview de Boutron, qui peut "écrire quinze pages d'absurdités" à propos de la façon dont l'affaire a été traitée (on peut lui rétorquer qu'on a cent pages, à sa disposition, et pas seulement d'absurdités, sur son téléfilm lamentable) : il nous annonce, avec un aplomb qui sidère, que les corps ont été "évacués" à midi ! Celle-là, je ne l'avais jamais encore entendue ! Bientôt, vous allez voir, les révisionnistes nous serineront qu'il n'y avait pas de corps du tout ! Et, tandis qu'on est charmé par la belle voix bronzée (il faut le reconnaître) de Me Pollak, on mesure ce qu'est la vérité d'un avocat par rapport à la vérité historique, lorsqu'on l'entend proférer sans sourciller : "couché sur le bat-flanc de la prison", Gaston fait ses aveux à Guérino (tiens ! Victor Guérino ! Voilà un personnage-clé qu'il eût fallu interviewer, à la place de cette brochette de menteurs professionnels !), et d'autres énormités de ce genre. Mais dans la catégorie énormités, la palme revient, sans conteste aucun, à Mossé. Avec un ton professoral, il nous dévide une autre affaire, la sienne, celle du "choc entre deux mondes", et on voit Sébeille, à peine débarqué, posant immédiatement sa première question au premier gendarme rencontré : "Qui habite cette maison ?" Et le brave gendarme de répondre (selon Mossé) : "Ce sont de braves gens, mais ils sont communistes !". Un Sébeille qui commet une série de maladresses, voire de bévues (la plus grosse ne lui appartenant pas : c'est sa désignation comme principal enquêteur), un Sébeille violemment anti-communiste et modérément pétainiste-collaborationniste... Mais ce Mossé, non seulement est une cloche, c'est de plus un infâme "historien" ! Comment n'a-t-il pas été traîné en justice, après de tels immondes propos ! Pour ne rien dire de la "carabine qui appartenait à Paul Maillet"... Et ça se pavane, et ça s'écoute parler, et ça éructe... On pourra juger de la science de cet infect personnage à son information, telle qu'il la révèle au détour d'une phrase : selon lui, c'est le capitaine Albert qui a commis une grossière erreur, en appelant la P. J. de Marseille en lieu et place de celle de Nice ! Car pour Mossé, ce n'est pas la Justice (Périès-Sabatier-Orsatelli) qui a désigné les enquêteurs (à la vérité, Nice étant débordé, désorganisé, avec un tas de personnels en vacances, suggéra que Marseille fût saisi), c'est le capitaine Albert ! À mourir de rire. Là aussi, il faudrait décortiquer chaque phrase et la redresser. Ça n'en vaut pas la peine. Cette émission serait nullissime et scélérate, si elle ne nous permettait pas d'entendre, trop brièvement certes, mais d'entendre tout de même, la voix d'Edmond Sébeille. Et, incroyable mais vrai, c'est celle, copie conforme, de Georges Brassens (disant "Germaine Tourangelle". Eh bien, cette rencontre est inattendue, ô combien ! Mais il ne me déplaît pas de les rassembler, ces deux-là.].

 

- "L'affaire Dominici, un secret en Provence" (2), France-Culture, 28 octobre 2003, réalisation Christophe Deleu & Yvon Croizier [Cette émission prend "le parti de ne pas privilégier une seule thèse", et on entend, en effet, des intervenants "pour" et des intervenants "contre". Mais d'une part, elle fait se télescoper les interventions importantes et les déclarations tout à fait secondaires, sinon oiseuses. D'autre part, si l'on observe le temps de parole, on remarque que les "pour-Dominici" (pour aller vite) ont disposé de près de trois quarts d'heure : il est aisé d'en déduire le temps alloué aux autres. Et ce qui est davantage cocasse, c'est que l'essentiel du temps alloué "aux autres" a été occupé par Claude Mossé, dont l'ouvrage s'intitule, comme on sait, "Dominici innocent"... Il est donc tout à fait piquant de relire, en écarquillant les yeux, le parti pris des réalisateurs : "ne pas privilégier une seule thèse"... Ce document, par ailleurs très inégal, nous permet d'écouter un W. Reymond qui expose, posément et sans passion, son cheminement. Même si on archi-connaît ce cheminement (depuis la lecture de l'Équipe jusqu'à la défense du vieil assassin), l'intervenant attire incontestablement la sympathie, et pourtant le voilà soudain qui sort un mensonge caractérisé : la carabine, ce sont les gendarmes qui l'ont rafistolée, à l'origine elle n'était pas dans cet état. Mais non, mais non, on a seulement voulu, parce que l'assassin, par la violence inouïe des coups qu'il avait portés, avait complètement démantibulé cette arme, rapprocher les morceaux qui furent retrouvés dans la Durance : cela n'oblitère en rien l'état de la carabine, disons, le 3 août au soir ! Et Reymond le sait très bien ! Ce ne sont pas les gendarmes qui ont apposé la plaque de vélo, ni complété le pontet par un câble de frein ! Et je passerai sur le reste. On a écouté Me Collard, qui ose affirmer que l'innocence de Dominici (ou l'erreur judiciaire, si l'on veut), c'est sa religion ! Et puis Mossé, donc, dont on voit qu'il a l'habitude de parler (sinon de réfléchir) : s'il est compté aux nom des "anti", c'est tout simplement parce qu'il tient la thèse de Reymond pour une sottise - pour le reste, il considère Gaston complètement innocent. Tout comme l'ineffable Charret, qu'on connaît mieux depuis sa prestation sur Arte/La Cinq, et qui n'hésite pas à lancer, l'affaire Dominici, c'est mon affaire Dreyfus. Rien que ça ! Sauf que je ne sache pas que l'affaire Dreyfus ait rapporté un seul centime à, disons, Bernard Lazare. Il est aussi fait allusion à la thèse (posthume) de Me Charrier, soit la culpabilité de Roger Perrin. L'ennui, c'est que Me Charrier, lorsqu'il tenait Perrin en face de lui (Perrin qui n'a jamais été "mis à l'écart par Sébeille", comme l'affirme l'avocat), au cours du procès, n'a jamais tenté de lui en faire dire plus (mais il est avéré qu'au cours de sa plaidoirie, Me Charrier a rappelé que les auteurs du crime de Valensole, plus affreux encore, selon lui, que celui de Lurs, étaient des adolescents de seize et dix-sept ans)... Facile de récrire l'histoire... On a aussi entendu une partie du texte de Barthes ("Dominici humilié", il fallait oser l'écrire, s'agissant d'un malin qui s'est tant moqué de la justice), et aussi un je ne sais quel historien, qui parle de l'affaire comme d'un "fantasme de la colonisation" (celle-là aussi, il fallait oser la faire), et attaque violemment Giono. Bon, Giono je ne le défends pas, il se défend très bien tout seul, mais je me sens obligé de mettre en ligne, toutes affaires cessantes, un texte prodigieusement acéré de l'ermite de Manosque.
Au total, une émission soi-disant neutre, mais subtilement pro-Dominici, et d'un tel embrouillamini qu'on peut l'oublier tout de suite. Encore que... Car elle s'est prolongée par une longue conversation avec la dénommée M. Anzani, à qui j'avais cru devoir tresser des lauriers, à cause d'une parole plus que malheureuse qu'elle avait laissé échapper (au cours de l'émission : C dans l'air, cf. infra). Et cette personne fait un mot joliment réussi sur Collard ("Me Collard fait beaucoup de mots"), parle de toutes ces actions pro-Gaston comme d'un "crescendo habilement orchestré... par un arsenal médiatique en place", s'inquiète, ô combien légitimement, de voir émerger une "justice médiatique", et trouve préoccupante l'idée de "volonté populaire" exprimée par W. Reymond. Rappelant le mot d'Alain Dominici, "vous les étouffeurs de la mémoire" (et c'est un Dominici qui parle ainsi !), elle laisse tomber, "pour défendre une thèse, on attaque des personnes dont on croit qu'elle n'adhèrent pas à la thèse". Bon, c'est du français approximatif, mais c'est du direct, du lâché, non du léché. Mais ce petit moment de remise en ordre des idées fut tout à fait capital : enfin l'affirmation, tranquille, des principes fondateurs de la démocratie, rien que cela. Mais tout cela].

 

- ** Olivier Annichini, "Affaire Dominici : quand la télé vous raconte des histoires" in Réponse à tout, n° d'octobre 2003 [Ce mensuel, que j'avoue n'avoir pas connu avant la livraison de ce mois d'octobre, publie un article fort documenté, et d'une très grande honnêteté, avec juste ce qu'il faut de pointe d'humour pour montrer que les moyens colossaux de TF1 n'impressionnent pas tout le monde - et c'est fort heureux. Dans cet article rédigé d'une plume alerte, le journaliste O. Annichini démonte ce qu'il nomme les 'erreurs' de la télé-fiction de TF1. Le mot est faible, puisqu'il s'agit en réalité de mensonges éhontés, proférés dans une évidente intention de nuire (de nuire d'abord aux fonctionnaires qui ont eu l'affaire en charge, de dénigrer ensuite tous ceux qui ne partagent pas les options des auteurs de cette extravagante fiction). Quoi qu'il en soit, le journaliste de Réponse à tout passe en revue un certain nombre de points et appuie, comme il l'annonce, "là où ça fait mal". Ainsi rétablit-il la vérité à propos de l'état initial de l'arme (une épave, à vrai dire), de l'incroyable scène du faux journal de la petite Élisabeth lu par Blanc/Sébeille à la sortie du cimetière de Forcalquier (l'attitude du vrai Sébeille eût été abjecte, s'il s'était ainsi comporté ; il y a donc abjection à avoir procédé comme si la scène était authentique), du prétendu vocabulaire pauvre (beaucoup d'observateurs ont fait justice de cette sotte - et d'ailleurs parfaitement inexacte - remarque de Giono) d'un Serrault/Dominici dont Les Misérables est le livre de chevet, et qui vous récite des passages entiers de l'œuvre de Victor Hugo, des "affabulations" du pseudo coupable Bartkowski.... O. Annichini attribue la palme de la mauvaise foi à la scène "surréaliste" des aveux, selon lui née d'un "délire de scénariste" : mais est-ce bien un délire, ou la poursuite de l'abjection ? Le journaliste ne se contente cependant pas de rectifier un certain nombre d'erreurs, réhabilitant au passage le commissaire Sébeille et, par contrecoup, tous les policiers qui ont eu à connaître de cette affaire. Il pose aussi une question "très embarrassante" au sujet des activités de Gustave, durant la funeste nuit... En somme, on pourrait reprocher bien d'autres 'erreurs' à ce téléfilm (O. Annichini n'attire pas assez l'attention sur la création de toutes pièces d'un personnage totalement étranger à l'affaire, et qui domine tous ses confrères, qualifiés d'incapables, de pourris, ou même de collabos !), mais l'article en signale déjà beaucoup, avant de faire tomber le couperet : les auteurs ont triché avec l'histoire réelle.
Sans vouloir introduire une polémique, on signalera que l'encadré "les dessous politiques de l'affaire" est d'une plume plus contestable : "Sans preuve, les journalistes de droite ont affirmé que le coupable se trouvait à la Grand'Terre. Sans preuve, les journalistes de gauche ont affirmé que le coupable ne se trouvait pas à la Grand'Terre", affirme O. Annichini, qui parle de règlements de comptes entre communistes et gaullistes. Les journalistes du Provençal, journal socialiste issu de la Résistance, n'étaient pas précisément de droite. Le journaliste Gabriel Domenech, qui a commencé son enquête dans le Méridional en attaquant violemment le commissaire Sébeille (il devait s'en excuser, beaucoup plus tard) et en défendant l'innocence des gens de la Grand'Terre (avant de les qualifier de "sinistres fermiers"), n'était pas précisément de gauche. L'affirmation du journaliste mériterait donc d'être considérablement nuancée : pour les raisons que l'on sait, les communistes ont été quasiment les seuls à défendre les Dominici, tout en attaquant leurs confrères (cf. l'ineffable Lukas Fabre dans le téléfilm) ; plus tard, pour des raisons plus complexes, on a vu les journaux de province s'opposer à ceux de la capitale... Et on pourrait encore compliquer. Mais bon.
Ce commentaire au vitriol est paru peu avant la projection tous publics : quel dommage qu'il n'ait pas été davantage diffusé ! Car ce qu'il y a de plus triste, ce n'est pas que les falsificateurs s'en soient donné à cœur joie : c'est que le bon public a gobé ce tissu de mensonges comme pain bénit. Pendant ce temps, tout est bon pour faire de l'argent, et on reprendra, pour finir, une phrase assassine de Paul-Éric Blanrue, s'interrogeant au sujet de la participation du "dernier des pourris" ou encore du "dernier des menteurs", au nouveau (?) livre "pitoyable" de Reymond concernant les dessous de l'affaire Kennedy : "on aimerait notamment savoir combien le milliardaire déchu a croqué dans l'affaire". Quand je vous dis que tous ces livres sont l'œuvre de philanthropes...].

 

- Alain Dominici & William Reymond, Lettre ouverte pour la révision, Flammarion, 2003, 231 p. [Sous la plume d'un autre commentateur d'une autre 'production' de W. Reymond, étaient arrivés les qualificatifs consternant et pitoyable. Nous poursuivrons ici de même. Car c'est bien un ouvrage consternant et somme toute pitoyable (et c'est pourquoi nous nous abstiendrons d'un accès de fou rire comme celui qui, dit-on, tua le poète Philémon) que les deux compères ont mis sur le marché (aussi longtemps que la veine n'est pas épuisée, pourquoi se gêner ? comme ils l'écrivent p. 23, mais hélas pas à propos d'eux-mêmes, "le drame fait vendre et il n'existe pas de petits profits" !). Et ils prétendent s'adresser au Président de la République (qu'ils oublient complètement, d'ailleurs, avant la page 163) ? Mais c'est qu'ils le prennent - et nous avec - pour le roi des cons ! Et ils osent en appeler aux mânes d'Albert Londres ! Aucune idée, fût-elle mince, de ce qu'est la critique historique, ou de la notion de preuve ; des témoignages jetés pêle-mêle, qui se contredisent entre eux, parfois, mais contiennent toujours des contradictions internes (un seul exemple : Drummond, qui ne conduit pas - ce qui est avéré - est vu au volant de son Hillman par un gendarme... Sans que l'esprit critique du "premier policier de France" soit le moins du monde mis en éveil).
Cet ouvrage, qui n'est qu'une resucée du précédent, commence par présenter (sans rire) la lettre de Gaston au président de Gaulle : "mes enfants et mes petits enfants, qui sont toute ma raison de vivre..." ; mais les auteurs, quel dommage, ignorent superbement les ignobles injures du même à l'adresse de Clovis, par exemple, ou encore la terrible lettre accusatrice que Gaston avait adressée à Chenevier (contre Gustave et Yvette). Un oubli, sans doute, parmi tant d'autres.
Alain Dominici commence sa contribution par un "au nom de tous les miens" : il se prend donc pour Martin Gray ! Alors, halte-là ! La Grand'Terre, même assiégée par des bandes de curieux aux intentions malsaines, n'est tout de même pas le ghetto de Varsovie ! Et ça continue, et ça continue. Et quand W. Reymond, distingué psychanalyste, nous parle (p. 102) d'un commissaire Sébeille "étouffé par l'image trop présente de son père", on est tenté de revenir en arrière, et de relire ce qu'écrit Alain de sa mère : elle est son roc, son refuge, son guide (!), Yvette, qui porte "haut depuis quarante ans l'innocence de la famille"...
Il faudrait décortiquer ligne à ligne ce pensum, sans doute commis à la va-vite, pour préparer le terrain au futur téléfilm de TF1. Par exemple, relever les nombreuses contradictions, à l'image de la p. 36, où WR nous dit qu'il n'était pas question de révision en 1995, tandis qu'il nous apprend, page 61, que cet ouvrage constitue la septième tentative (entre parenthèses, s'agissant de la cinquième tentative, les auteurs ont le front d'écrire, p. 66, que les éléments de la contre-enquête effectuée par le commissaire Chenevier "n'ont jamais été utilisés". Quel toupet ! Lisons ces éléments : ils condamnent férocement, c'est le cas de le dire, Gustave !). Bref, on aura sans doute compris que quand nos auteurs ont l'audace de stigmatiser les "faussaires de la vérité créant des pièces à conviction pour émouvoir leur auditoire", ou encore "les étouffeurs de la mémoire... les aveugles de la logique", ils tendent des verges pour qu'on les batte. Nous ne le ferons même pas, tant tout cela est pitoyable, répétons-le, et dérisoire. Et nous les laissons bien volontiers en compagnie de leur témoin miracle Bartkowski, bientôt octogénaire fringant, et dont ils possèdent l'adresse : il est évident, soyons-en persuadés, qu'il vont communiquer, dès que possible, cette adresse aux Autorités, pour que la vérité éclate, n'est-ce pas ? Mais pourquoi riez-vous ? Ouvrage à éviter]

 

- ** C dans l'air : "Dominici : et si ?" (La Cinq, jeudi 5 juin 2003, 18 heures) [Des images d'archives bien oubliées, et à ce titre fort intéressantes ; un débat contradictoire et dans l'ensemble mesuré, ont fait de cette émission d'une heure un document rare et assez appréciable, malheureusement passé largement sous silence car la Cinq, semble-t-il, n'a pas pour politique d'afficher à l'avance, de façon détaillée, le contenu de ses programmes.
Le meneur de jeu, que je ne connaissais pas (Yves Calvi) y est pour beaucoup : il sut conduire le face-à-face avec une autorité souriante et impartiale (même si on pouvait le soupçonner de ne guère croire un mot de la thèse rocambolesque de Reymond - tandis que, par ailleurs, les "reportages" présentés pour illustrer la discussion étaient très nettement orientés en faveur de l'innocence du Patriarche).
Parmi les séquences censées éclairer le débat, on eut d'abord droit à l'habituel numéro de Me Collard, toujours égal à lui-même avec ses "arguments évidents". On en conçut une furieuse envie de retourner à l'envoyeur ses propres paroles, lorsqu'il fit allusion à une "incapacité prétentieuse de la Justice à reconnaître ses erreurs". À son propos, une histoire qui tombe à pic, celle d'un instituteur (audois) qui avait (fort justement) botté l'arrière-train de deux chahuteurs. Plainte des parents (c'est vrai, les chers petits !), garde à vue (!) de l'enseignant, suspension du fonctionnaire (on en fait moins pour les pédophiles). Me Collard défendait, à Carcassonne, les intérêts (c'est le cas de le dire) d'une des familles, et réclamait, pour "violences", la modique somme de 15000 € de dommages ! Il vient, le Collègue, d'être relaxé (et réintégré). Bravo ! Car il y a des juges, à Carcassonne. Et c'est depuis ce temps-là que le bon apôtre, a une fesse qui dit M. à l'autre ! Fin de l'épisode. Il y eut aussi Paul Lefèvre, ex-journaliste de A2, qui battit tous les records de sottises et de contrevérités proférées à la seconde (il y avait pourtant de sacrés challengers !) : cet individu, après avoir dédaigneusement jugé que Sébeille avait fait "bêtise sur bêtise", qu'on n'avait "pas entendu parler du Procureur", ou encore qu'il "n'y avait pas de police scientifique à l'époque" (l'Identité judiciaire, c'était un groupe de chanteurs "yé-yé" ?), eut le front d'affirmer qu'en ces temps-là, le juge d'instruction (Périès) était indirectement soumis à l'autorité de Sébeille ; j'ai donc rêvé, et pas mal de monde avec moi : ce n'est pas le juge d'instruction (Périès, puis Carrias) qui délivrait les commissions rogatoires, à Sébeille, à Constant, ou à Chenevier ! Pauvre crétin, très insuffisant en dépit d'un ton très suffisant ! Il y eut enfin la fine équipe de TF1 enfilant les énormités comme autant de vérités révélées, parlant entre autres de "l'enquête minutieuse" de Reymond, dénonçant bien entendu "l'énorme erreur judiciaire", et recourant à la rengaine des "pistes qui n'ont pas été explorées". Le chef d'orchestre, le dénommé Bouton, alla jusqu'à déclarer : "la famille Dominici en a bavé" ! Tout de même pas tant que les Drummond, eh, cuistre ! Enfin, une voix off de la Cinq eut cette allégation fielleuse, autant que mensongère : "les corps n'ont jamais été réclamés" ! Mais non ! Ce n'est pas ainsi que se sont passées les choses ! Mais il faudrait à chaque fois une pleine page pour démonter et néantiser ces affirmations destinées à salir et à nuire !
Et puis il y eut les duettistes. Il faut s'accrocher et bien connaître l'affaire pour déceler, sous leurs arrogantes certitudes, à quel point leurs "preuves" sont assénées avec une confondante audace. On songe irrésistiblement à des gens de mauvaise foi qui, par exemple, détestant Charlie Chaplin, s'obstineraient à ne parler que du Roi à New York et de la Comtesse de Hong Kong, passant toute l'œuvre antérieure sous silence, ou la déclarant nulle et non avenue. C'est assez pitoyable. Mais ça paye, à tous les sens du terme.
En dépit de tous ces vents contraires, Y. Calvi veillait au bon déroulement de son émission. Dès lors, l'ahurissant Reymond gagnait en crédibilité (relative), tant il était éloigné (malgré ses incessantes interruptions du journaliste qui était en face de lui, et qu'il observait avec des sourires qui se voulaient condescendants - mais tout de même, le micro n'a pas été arraché à Chapus, comme on l'avait fait, en d'autres circonstances, au juge Carrias) de l'image exécrable et hautaine qu'il avait donnée de lui dans son Les assassins retrouvés. Il est vrai qu'on lui avait opposé l'increvable Jacques Chapus (un épisode à lui tout seul du feuilleton Dominici), aujourd'hui octogénaire d'une fraîcheur de visage incroyable (mais victime de quelques lapsus linguæ, outre qu'il eut du mal à s'exprimer clairement), qui continue à défendre le simple bon sens : car c'est évidemment au bon sens qu'il convient de revenir sans cesse (et Chapus a eu raison d'insister sur le problème des fluides : de l'eau et de l'éboulement, d'une part, de l'imprégnation alcoolique d'autre part, comme éléments ayant concouru à la genèse de la tragédie).
Curieusement, les mouches avaient changé d'âne : ce n'était plus Sébeille, c'était Gillard, qu'on trouvait sur la sellette. Et toujours, naturellement l'affaire d'État. Rien que cela ! Reymond continuait donc à dévider le chapelet bien connu de ses "documents à l'appui", ou plutôt de ses sornettes - comment en effet qualifier autrement ses allégations, quand on se souvient que le propre avocat de Gaston, Me Pollak, a naguère évoqué les "hypothèses, par exemple celle du crime commis par des services…secrets, qu'un examen sérieux nous poussait à repousser", ajoutant : "en conscience, nous ne pouvions…admettre que les membres de la famille avaient pu dire tant de choses s'ils ne s'étaient pas trouvés à la croisée des chemins d'où partait peut-être la bonne piste", et reconnaissant qu'il avait eu du mal à se dépêtrer des "mensonges qui asphyxiaient les débats, à commencer par ceux de la famille Dominici". comme dit le cher Alain, "il faut être un petit peu sérieux" !
Mais de tout cela, naturellement, W. Reymond n'a cure. Il poursuivit en évoquant des malversations, les traces de pas non exploitées (tout bonnement parce qu'elles étaient inexploitables - et ceci posé, comment pouvait-il y avoir une seule trace de pas, alors que, outre Gaston et Gustave, s'étaient promenés sur les lieux, avant l'arrivée des gendarmes, Clovis, F. Roure, M. Boyer, R. Drac, J. Teyssier, R. Autheville, et j'en passe, et j'en passe !), d'improbables morts suspectes dans la famille et l'entourage Drummond : mais si nous restons dans les Basses-Alpes, ce qui paraît plus raisonnable, on pourrait rappeler que le Dr Girard (un des médecins ayant procédé à l'autopsie des corps) ainsi que R. Autheville, deux "pièces" maîtresses de la procédure, sont décédés peu avant l'ouverture du procès - Autheville, d'ailleurs, dans un accident de la circulation ; va-t-on aussi insinuer que ces disparitions furent, en réalité, des crimes déguisés ? Il revint aussi - évidemment - sur Bartkowski qui dit "des choses qu'on ne peut pas inventer". Malheureusement pour lui, ils sont nombreux, dans cette affaire, à avoir dit des choses qu'on ne pouvait pas inventer, depuis l'ivrogne Robert Martel, qui s'accusait (déjà !) du triple crime, sur un boulevard de Nice, jusqu'au fameux Aristide Panayotou, en passant par les "témoignages" d'Arthur Bevilacqua, de l'ex-légionnaire Jules Callaire ou de F. Bussi, le clochard illuminé de Cagnes sur Mer : tous personnages qui avaient en commun le désir de se faire remarquer, après avoir trop lu les journaux. Il nous réserva cependant une exclusivité, citant un mystérieux rapport de Gendarmerie selon lequel l'arme était en très bon état : vous allez voir qu'on va finir par nous asséner que c'est Sébeille, la nuit suivant le crime, qui abîma l'US-M1, lui ajoutant un collier d'aluminium (qu'il avait acheté sur le marché de Lurs) pour consolider le guidon et l'anneau grenadière, et fixer le fût (et le garde-main) à la crosse, ainsi qu'un câble de vélo pour figurer le pontet ! Bref, sa thèse est donc celle d'une carabine venue d'ailleurs. Alors, on lui mettra sous les yeux la page 153 de son propre ouvrage ; il y rapporte un incident du procès : "Et cette arme, hurle Gaston, elle vient pas de loin, cette carabine !". Gaston qui accusa même Clovis d'avoir réparé l'arme (ce qui, après tout, n'est pas impossible - on se rappellera aussi le témoignage du Dr Morin, affirmant avoir vu Gustave, fin août 1951, réparer dans la cuisine de La Grand'Terre une arme de ce type). Louons-le tout de même de ne pas nous avoir fait le coup - si j'ose dire - des munitions appartenant à plusieurs armes ! Et dire qu'il reproche à Chapus d'avoir "une version assez romantique de l'histoire" !
Alain Dominici, enfin. Mon Dieu, comment ne pas avoir en tête, le regardant bafouiller et se prendre les pieds dans ses propres approximations, cette pensée de Pascal : "D'où vient qu'un boiteux ne nous irrite pas et qu'un esprit boiteux nous irrite ? À cause qu'un boiteux reconnaît que nous allons droit et qu'un esprit boiteux dit que c'est nous qui boitons ; sans cela nous aurions pitié et non colère". Il ose dire que la vie de sa mère a été gâchée par cette affaire : et celle des Drummond, donc ! Au point où nous en étions, on s'attendait presque qu'il en parlât comme des "crevés", selon la belle formule de son grand-père… Sans autre forme de procès, il en vint à énoncer, sans sourciller, "Chapus vend vachement bien sa marchandise". Alors là, halte. Car, sauf erreur de ma part, Jacques Chapus a publié des choses sur la boxe et sur le Général de Gaulle, mais il n'a commis aucun livre sur l'Affaire. Il n'a donc rien vendu. Était-ce le cas de tous ses contradicteurs ? Et ainsi de suite… Alain va jusqu'à nous révéler : "Ces coups de feu m'ont réveillé" (à neuf mois !). Puis il assène son argument massue : "les gens de La Grand'Terre ne sont pas sortis, et ne pouvaient pas sortir, ce soir-là". Un point, c'est tout. Voilà la profondeur de son jugement. On comprend ainsi qu'il prend ses incantations pour des démonstrations. Encore n'a-t-il parlé que de son grand-père ; vraisemblablement un simple oubli s'il n'a pas évoqué son propre père, s'il ne nous a pas rappelé que le Tave - comme on disait à l'époque - avait été accusé non seulement par son père à lui (Gaston), non seulement par le commissaire Chenevier, mais également…par l'avocat du Patriarche… Aussi, même si cela est assez inutile, il faut citer un journaliste - car aussi bien ce n'est pas d'hier que datent les manœuvres destinées à discréditer l'attitude de la Justice et de la Police dans cette affaire : "Prétendre que l'affaire de Lurs n'est pas maintenant absolument claire, dépasse l'entendement et décourage toute discussion. Quelles que puissent être les clameurs ou les manœuvres (inspirées) de la tribu Dominici, il demeure de façon définitive un ensemble de faits déterminés, sûrs, prouvés, contre lesquels l'imprécision toute relative de quelques à-côtés de l'affaire ne peut strictement rien" (Roger-Louis Lachat, in Le Dauphiné du vendredi 20 novembre 1953).
Pourtant, en dépit de toutes ces broutilles assez infantiles en vérité, on n'avait pas encore atteint l'abjection. L'occasion vint après une question de W. Reymond, se plaignant au fonctionnaire de la Justice présente sur le plateau que le Ministre (de l'époque, c'est-à-dire Mme Lebranchu), n'avait même pas accusé réception de la lettre que lui avait adressée Alain ; on se souvient en effet que ce dernier lui avait écrit (c'est d'ailleurs ce qui mit en route ma propre relecture de l'Affaire), pour suggérer qu'on fît d'une pierre deux coups, en joignant, dans un processus de révision, l'Affaire Dominici à l'Affaire Seznec. Dieu sait que je n'ai pas ménagé celle que j'ai nommée, par ailleurs, la pâle Mme Lebranchu. Mais la réponse évidente à la question, la première en tout cas qui venait à l'esprit, est que ce Ministre avait vraisemblablement été agacée par le tapage médiatique fait autour de cette supplique, et aussi qu'elle avait lu (j'imagine) la lettre dans la presse, avant de la trouver dans son parapheur. Dame Anzani, dans le civil présidente de la Commission de révision des condamnations pénales, ce qui n'est pas rien, mais qui aurait dû lui dicter de s'abstenir de figurer dans cette émission, prit alors sa respiration en souriant : "Je vais faire une intervention insolente…. M. Dominici n'est pas breton" (sous-entendu : comme Denis Le Her, le petit-fils Seznec). Non, Madame, ce n'est pas insolent, c'est d'abord très con. Ensuite, je rappelle que le devoir de réserve existe pour un fonctionnaire de la République, à l'égard d'un Ministre, fût-il "ancien", surtout s'il a eu en charge le Ministère au service duquel on est censé se trouver. Le propos - qu'heureusement, Yves Calvi a immédiatement relevé : "il se trouve qu'elle n'est pas là pour vous répondre" - n'est pas insolent (pour être insolent, il faut disposer d'une intelligence qui joue ailleurs que dans ses propres vingt-deux mètres) ; il est tout simplement indigne].

 

- * Le nouveau Détective, septembre-octobre 2002 [Le journal le plus putassier de France - du moins à mon humble avis, et je n'oublie cependant pas qu'il fut fondé en 1928 par un certain Joseph Kessel - remonte provisoirement dans mon estime (si je puis dire) en ayant eu la bonne idée de puiser dans ses archives, et de reproduire les enquêtes qu'il fit paraître il y a un demi-siècle lesquelles, avec le recul, n'ont pas mal vieilli, bien au contraire. Je conseille en particulier la lecture du dernier volet (n° 1046 du 2 octobre 2002), consacré aux "terribles révélations" de Clovis, le fils "maudit". Dans cette même livraison, il est fait allusion au fameux testament de Gaston ("On saura tout un jour ! On saura tout quand je serai mort ! Je vais remettre un testament à mon avocat, dans lequel je dirai toute la vérité. On verra bien que je suis innocent !") dont les quatre défenseurs de l'époque n'ont jamais entendu parler - et pour cause...
Dans une autre livraison, le journaliste, parlant du présent, se demande ce que va apporter la nouvelle version de la tragédie que Michel Serrault est en train de tourner pour TF1. Mais rien, bien entendu : le conseiller de ce film a pour nom William Reymond, c'est tout dire !]

 

- "Pourquoi l'affaire Dominici nous fascine encore", Christian Duplan in Marianne n° 279, semaine du 26 août au 1er septembre 2002. [Ce jeune trentenaire (il n'était pas né au moment de la grâce accordée par De Gaulle à Dominici) donne la parole aux thèses les plus éculées, en magnifiant Mossé et Reymond (dont on pourra trouver ici quelques éléments critiques concernant leurs ouvrages) et l'inévitable Me Collard, dont le toupet se manifeste encore dans l'une de ses affirmations gratuites : "il faut être fou pour croire encore aujourd'hui que Dominici soit coupable"...
Duplan affirme par ailleurs comme un fait acquis que, quelles que soient les divergences entre les thèses en présence, toutes s'accordent sur l'innocence du Patriarche... C'est dire le sérieux et la profondeur de son enquête, qui ne cite même pas le travail du divisionnaire Chenevier ("Certes, Gaston Dominici n'est pas le premier condamné à mort qui ait recouvré sa liberté, mais être libéré après six ans de prison seulement... ou plutôt d'infirmerie, voilà qui est exceptionnel [...]. Il n'y a plus un, mais deux assassins en liberté. Ce sera ma conclusion"), pas davantage que le juge Carrias, et qui explique la condamnation à mort de Dominici à la fois en invoquant, pour être au goût du jour, l'opposition de la France d'en haut et de la France d'en bas, la hâte de Sébeille, pressé de prendre ses vacances (quel niveau, comme dirait Guy Mollet !) et son anti-communisme primaire (lui dont le témoin essentiel fut le secrétaire de la cellule locale du PC !). Et pour finir, fait appel à la scie dévidée jadis par Barthes ( in"Dominici ou le triomphe de la littérature", publié en 1957 dans Mythologies), qu'on a connu mieux inspiré : "Seulement, en face de la littérature de réplétion (donnée toujours comme littérature du « réel » et de l'humain), il y a une littérature du déchirement : le procès Dominici a été aussi cette littérature-là. II n’y a pas eu ici que des écrivains affamés de réel et des conteurs brillants dont la verve éblouissante emporte la tête d’un homme ; quel que soit le degré de culpabilité de l’accusé, il y a eu aussi le spectacle d’une terreur dont nous sommes tous menacés, celle d’être jugés par un pouvoir qui ne veut entendre que le langage qu’il nous prête. Nous sommes tous Dominici en puissance, non meurtriers, mais accusés privés de langage, ou pire, affublés, humiliés, condamnés sous celui de nos accusateurs. Voler son langage à un homme au nom même du langage, tous les meurtres légaux commencent par là". eh bien, c'est un peu court, jeune homme ! Et c'est même assez malhonnête ! au fait, si vous souhaitez lire in extenso le texte de Barthes, vous le trouverez ici. Article à éviter]

 

- * "De nouveaux éléments", in La_Meuse, SudPresse (J.F. Egueur, journaliste, D. Gauvain, photographe) du 31 juillet au 3 août 2002 [Ces quatre livraisons - d'un quotidien belge - rappellent honnêtement, ou plutôt résument, bien sûr, l'affaire, ne manquant pas de donner la parole à l'inévitable Alain Dominici, en sa maison cossue de Montfort. Lequel veut rencontrer Chirac, on se demande bien pourquoi. Il m'étonnerait que le Président, pourtant d'une certaine façon remarquable illusionniste, puisse faire passer à la trappe tant et tant d'aveux (et je rappelle au moins ces lignes, extraites du journal communiste Les Allobroges : "Le vieux braconnier, cette terreur des bords de Durance, a enfin jeté son venin. Mais il a essayé une nouvelle fois de mordre, de répandre une nouvelle fois le mal [...]. Depuis hier, le nom de Gaston Dominici est venu rejoindre les noms les plus odieux de l'histoire du crime"). Ceci dit, je n'ai relevé que quelques erreurs de détail (la carbine tombée du ciel : mais non !). Quant au récit du "retraité anonyme", il est conforme à ce que j'ai entendu, ayant assisté à la scène (de l'interview, non du crime), c'est le témoignage post mortem de Faustin Roure, le père tranquille ami des Dominici, le parfaitement honnête brigadier-chef poseur de voies à la SNCF (dont une belle photo inédite orne l'article). Il s'agit de la fête de fin des moissons à la Grand'Terre, largement arrosée, et de ses conséquences tragiques (les parents assassinés fortuitement, si je puis dire, mais surtout la fillette exécutée de sang froid). Si cette thèse est la vraie - ce que je ne pense pas, la réalité de cette fête, comme de la présence de Roger Perrin à la ferme cette nuit-là n'ayant jamais été rapportée, alors plusieurs condamnations à mort (trois) eussent dû être prononcées... En tout état de cause, on laissera le mot de la fin à un des grands titres du dernier article : la clé de l'énigme se trouve à la Grand'Terre. On ne saurait être plus explicite. Sauf qu'il n'y a plus, et depuis belle lurette, d'énigme].

 

- * Anne-Claude Ambroise-Rendu, Peurs privées, angoisses publiques, Larousse, 2001, 191 p. [Quelques allusions à l'affaire, et des réflexions générales - sur le monde de la Justice - salutaires].

 

- ** Marcel Le Clère, Enquêtes criminelles, éd. Yser, Paris, 2000, 281 p. [Cet ancien "Divisionnaire" et prof à l'Institut de criminologie de Paris commet là une sorte de dictionnaire historique du crime, mentionnant quelque cent affaires. S'il écrit d'entrée de jeu, s'agissant de l'affaire qui nous occupe (traitée pp. 101-104), une incroyable bévue, en faisant arriver Sébeille et ses hommes sur les lieux du triple crime dès neuf heures du matin - ils n'étaient même pas avertis à cette heure matutinale - sans parler de la même sottise que Michel Servan (cf. supra Le sanglier de Lurs) en faisant de l'incident de la reconstitution une tentative de suicide par noyade (avec la voie ferrée en contrebas...) le reste de son propos est particulièrement percutant : "des manœuvres d'arrière-garde, conjuguant efforts de la défense et prurit d'une certaine presse, amènent en juillet 1955 le gouvernement débile de la IVe République à effectuer un acte contraire à la règle universelle de l'autorité de la chose jugée". Le Clère se demande même si, sur son lit de mort, le vieux Dominici "s'est réjoui de l'injustice [commise à l'égard de celui qui a établi son crime atroce]". Car Le Clère ne mâche pas ses mots ; à ses yeux, dans la mise à l'écart de Sébeille, "la police, la justice et le barreau ne se sont pas honorés". Il fallait que ces choses-là fussent dites].

 

- Patrick Ollivier-Elliott, Pays de Lure, Forcalquier, Manosque et de Giono - Carnet d'un voyageur attentif, Édisud, Aix-en-Provence, 2000, 225 p. [Cet auteur fort prolixe - il entend couvrir toute la Provence de ses "Carnets", dont il a déjà publié une dizaine de tomes - réalise lui-même, pour illustrer ses promenades, de délicats dessins à la plume, d'une bonne facture. Et son ouvrage paraît être une sympathique flânerie (dont je ne garantis pas toutefois l'exactitude des notations historiques) qui peut servir de guide. Au sujet du village de Lurs, et au détour d'une description somme toute agréable, voilà que notre auteur dérape sur l'invraisemblable imbroglio judiciaire, et compare sans rire l'affaire de Lurs à l'affaire Dreyfus (il n'est pas le seul, c'est vrai, à avoir commis cette énormité) ; et de fustiger les lubies du commissaire Sébeille, et de s'indigner des harcèlements subis par la famille Dominici. Pour un peu, il nous ferait pleurer... Naturellement, in fine, il nous dit tout le bien qu'il pense du remarquable travail d'enquête de William Reymond... Bon, on a compris. Et pour achever ce forfait, à l'endroit du cimetière de Forcalquier, une centaine de pages plus loin, il ne trouve à signaler que l'étonnante tombe des Bouche - certainement de bien bons hommes, on ne le niera pas. Mais des suppliciés de Lurs, pas question (ou alors, il entend peut-être donner foi au canard rapportant que les cendres des Drummond auraient été, en 1976, restituées à l'Angleterre). Du coup, son livre paraît beaucoup moins plaisant, et l'érudition de ses remarques historiques beaucoup moins assurée. Dommage...].

 

- France-inter, Rendez-vous avec Monsieur X, La chasse aux savants/cerveaux allemands, et l'Affaire Dominici, 29 mai 1999. [Disons-le d'emblée, bien que notre Monsieur X soit toujours convaincu de la parfaite innocence de Gaston, cette "hypothèse très troublante", telle que défendue par Reymond (par ailleurs abondamment cité au cours de l'émission - de même que Floriot et Mossé : les bons auteurs, quoi), n'est en revanche pas celle que retient notre espion, la dite chasse aux cerveaux allemands (à laquelle le "mystérieux invité" prétend avoir participé !) étant achevée depuis longtemps, en 1952. Mais pour autant, on reste consterné devant toutes les affirmations impudentes qu'on a entendues durant cette grosse demi-heure d'émission : même assenées d'une voix de basse, des élucubrations (restons poli) demeurent des divagations destinées à l'enfumage de l'auditeur...
Ainsi, les preuves existent (sic), sur le Drummond membre éminent des services secrets, authentique savant qui a joué un rôle important dans cette campagne clandestine de recrutement de savants allemands, et expert (dès la guerre de 14-18 !) dans le domaine des armes chimiques et bactériologiques. Preuves que, naturellement, on attendra longtemps...
Ainsi des Drummond, "habitués au confort des meilleurs hôtels" (!), et qui n'avaient plus qu'une heure et demie à rouler encore pour retrouver leurs amis - car ils devaient bénéficier d'un hélicoptère, sans doute !
Ainsi d'un Sébeille, qui "se sent tout de suite très à l'aise" et "soupçonne immédiatement les Dominici". Car "les policiers vont se précipiter tête baissée" sur la piste la plus proche, la plus facile...
Ainsi des fils qui auraient accusé leur père parce que la pression policière aurait rendu fous les membres du clan... ce qui explique, pourquoi pas, les mensonges de Gustave... La famille a sombré dans la folie sous la pression de la presse en particulier : ce coup-là, personne n'avait osé le faire !
Ainsi, enfin, DES corps qui ont été déplacés ; ainsi de Clovis, présent lors du repêchage de la carabine, qui s'est mis à genoux songeant à la carabine semblable que possédait l'un de ses amis, voisin de la Grand'Terre (suivez mon regard en direction de La Maréchale et de la "thèse Mossé") ; ainsi de Gaston interrogé "une vingtaine d'heures d'affilée" et qu'on a obligé à reproduire par trois fois le geste de désignation de l'étagère, jusqu'à ce qu'il montre "la bonne" ! "Tout ça, c'est du trucage", tonne Monsieur X. On ne vous le fait pas dire : vous êtes un fieffé truqueur, Monsieur.
Quant au collier de Joseph Chauve, apparemment l'espion n'en a pas entendu parler - pas plus que Mossé et consorts...
Quelle importance, d'ailleurs ? Car la solution, figurez-vous, se trouve à Saint-Auban, usine produisant des toxiques à usage militaire (!) ; à Lurs, Drummond avait un rendez-vous avec quelqu'un de l'usine. Mais on voyait (en haut lieu ?) d'un mauvais œil ce rendez-vous, et des militaires furent chargés d'abattre l'Anglais trop curieux ! Et s'emparèrent de l'appareil photo sur lequel figuraient les preuves de son activité d'espionnage... Et vous qui pensiez que la pellicule était imprimée de scènes bucoliques mettant en scène les chèvres de l'innocent Dominici, vous aviez tout faux !
Cette émission hebdomadaire est diffusée (les samedis, de 13 h 20 à 14 h) depuis 1997 : elle a ses fans, très désireux de connaître l'identité de ce prétendu espion, Monsieur X, qui paraît connaître tellement de choses, et toujours le dessous des cartes, dévoilant d'un ton sentencieux "ses secrets de barbouze invétérée". Las, ce n'est qu'un comédien dirigé par le producteur de l'émission - et l'émission consacrée à l'Affaire Dominici en dit long, très long, hélas, sur la documentation utilisée par le journaliste Patrick Pesnot... et sur le sérieux des autres sujets traités. Il s'agit d'une supercherie, sinon d'une imposture].

 

- Lionel Dumarcet, L'affaire Dominici, De Vecchi, 1999, 143 p. [Je ne sais si vous avez en mémoire le beau film de Claude Miller, Garde à vue (1981). Un notaire (Michel Serrault) est interrogé par deux inspecteurs de police, l'un courtois (joué par Lino Ventura), l'autre relativement brutal (Guy Marchand). À la fin du premier round, saignant du nez après avoir reçu des coups de la part de Belmont (Marchand), Jérôme Martinaud le notaire s'écrie à l'endroit de l'inspecteur Antoine Gallien (Ventura) : "J'aime encore mieux les manières de votre collègue, car votre façon de m'interroger est plus sadique et fait plus mal que ses coups". Comparaison n'est pas raison mais s'agissant de la littérature révisionniste, je préfère les gros sabots et les insultes des Mossé et autres Reymond, aux attitudes chafouines de cet ouvrage qui a cependant pour lui de se présenter dans une typographie aérée, façon France-Soir (ce qui n'est pas, du moins sous ma plume, une condamnation), et présente les événements dans une optique strictement linéaire (mais vous savez bien, Monsieur le Docteur, que ce n'est pas ainsi qu'on écrit l'Histoire). Car sous prétexte d'examiner l'Affaire et les "nouvelles" hypothèses (ce sont les hypothèses jetées dans les jambes des policiers, le lendemain du triple crime, par l'aréopage du Parti communiste : pour une nouveauté, c'en est une, en effet !), L. Dumarcet avance, plus finement que les deux auteurs précités, les mêmes contrevérités, utilise les mêmes procédés - mais sans cogner, comme l'inspecteur Gallien de tout à l'heure. Ainsi de la carabine appartenant à Paul Maillet (p. 106), de l'heure de levée des corps suppliciés (p. 26), de l'étagère prétendument différente désignée par Gaston (différente de celle désignée par ses deux fils, conduits séparément par le local où Clovis, soit dit en passant, ne mettait pratiquement jamais les pieds). À cet égard, un seul rappel suffira, emprunté à la "contre-enquête". Gaston nie que la carabine se soit jamais trouvée à la Grand'Terre. "Pourtant, objecte le commissaire Chenevier, vous avez désigné l'étagère sur laquelle elle était rangée - Parce que les policiers me l'avaient dit ! Ils croyaient Gustave et Clovis ! Moi, j'avais la tête perdue !"
J'en passe, j'en passe. Mais je ne saurais omettre le fiel qui suinte dans l'encadré de la page 40, naturellement consacré à Sébeille. Et à propos de l'accrochage (justifié, à mes yeux) de Sébeille par Me Charrier au sujet des douilles légèrement percutées, Dumarcet fait dire à Me Charrier : "les cartouches découvertes sont toutes de marques différentes aux douilles". Allez comprendre, je vous prie, ce charabia dû à la plume d'un incompétent ! Tout de même, Dumarcet est assez averti pour ne pas signaler la monstruosité de la thèse de Reymond (les trois tueurs venus de Bavière, avec une carabine rafistolée... à Lurs) ; mais c'est pour aussitôt "oser l'invraisemblable" (p. 132). Expliquez-moi d'abord comment les étuis d'un MP 43 (8x33 m/m) se confondent avec ceux d'une US-M1, et ce qui permet de dire que deux types d'armes ont été utilisées (p. 133). Ensuite, admirez le travail : les tueurs sont donc arrivés de Bavière pour éliminer un espion (thèse Reymond). Jack meurt sur le coup, son épouse n'est que blessée, elle tombe et dans sa chute écrase sa fille (rappelons qu'Élisabeth dormait dans la voiture) qui s'évanouit. Les tireurs professionnels se barrent (malheur, ils n'ont pas eu le temps de récupérer tous les documents secrets que Sir Jack ne manquait pas de cacher dans sa cantine !). Mais des paysans voisins du drame (suivez mon regard jusqu'à la Grand'Terre) arrivent, attirés par le boucan. Et armés de la Rock-Ola. C'est le moment que choisissent mère et fille pour sortir de leur évanouissement. Pris de panique les "paysans voisins", de peur d'être accusés de la première rafale (au "MP 43") achèvent sauvagement le boulot des tueurs professionnels. Ben voilà, c'est aussi simple que ça. Décidément, je préfère les thèses surréalistes des duettistes Mossé-Reymond (dont Dumarcet, à quelques réserves près, fait grand cas). Ouvrage à éviter].

 

- * Gaston Dominici, une vie (Chronique d'un paysan bas-alpin), Éd. Ligne Sud, Monfort, 1998, 171 pages, + 2 cahiers d'une quinzaine de pages chacun (cartes postales d'époque, et photographies de famille [Brochure publiée par A. Dominici, présentant cent cinquante lettres retrouvées dans les archives du Prieuré de Ganagobie. Pour l'essentiel, il s'agit de lettres de son grand-père paternel, ou plus exactement de lettres que Gaston dictait à Marie, son épouse. C'est la correspondance d'un fermier à son propriétaire, avec allusions aux soucis domestiques (les maladies infantiles de la nombreuse couvée), aux naissances, aux deuils, aux menus faits (don d'une statue de Jeanne d'Arc au Prieuré, incident - je n'ose dire accident - de la route, feu qui dévore la paille, rude lutte contre la Durance et ses débordements, beau-père de l'auteur qui fricote avec la femme du charbonnier) ; il y a même une protestation adressée à l'Inspecteur d'Académie des Basses-Alpes pour se plaindre à la fois du non remplacement d'un maître malade, et de la faible qualité de son niveau pédagogique ! On voit que Gaston avait des vues sur tout. Les photos d'époque apportent quelques illustrations sur la vie rurale de la première moitié du siècle précédent. Mais dans l'ensemble, il faut bien dire, au risque d'être assimilé aux esprits chagrins et aux jaloux aigris que dénonce, sans rire, W. Reymond, qu'en dépit d'une préface et d'une postface particulièrement ronflantes, nous sommes à des années-lumière d'un Émile Guillaumin (La vie d'un simple) par exemple. Cette plaquette n'est pas inintéressante, mais n'apporte strictement rien au débat].

 

- *** François Foucart, L'affaire Omar Raddad, le dossier pour servir la vérité, chez F-X de Guibert, 1998, 214 p. [De toute évidence, un tel ouvrage n'a pas lieu de se retrouver dans cette bibliographie critique ayant pour ambition d'embrasser la "littérature" née de l'affaire de Lurs. Et pourtant, si j'ai tenu à le faire figurer ici, c'est qu'il y aurait un incroyable et éclairant parallèle à établir entre les deux affaires en comparant terme à terme les deux systèmes de dénégation, les deux façons de contester l'évidence en salissant les autorités constituées, pour ne rien dire de l'intervention de l'argent (ici, le compte bancaire illimité ouvert par la royauté chérifienne à je ne sais plus quel avocat). Cet ouvrage, (dont le capitaine G. Cenci, directeur de l'enquête "Raddad" et auteur, de son côté, du récit circonstancié et passionnant de ses investigations : Omar l'a tuée, vérité et manipulations d'opinions, chez l'Harmattan,2003) pense le plus grand bien, est remarquable de précision et de retenue, ce qui en fait un document d'autant plus accablant. Mais voilà, F. Foucart est un catholique pratiquant, quelle erreur/horreur dans notre France de la diversité ! À lire nonobstant, et à méditer.
Mais pour revenir à notre affaire, je ne crois pas inutile de donner ici quelques lignes d'un article que François Foucart avait consacré à "ces médias qui ne veulent pas de la vérité" (revue Monde & Vie, n° 7, 25 novembre 2006) : "[...] il s'agit à la fois de proposer une théorie nouvelle, séduisante comme un scénario de film noir et devant d'autant plus s'imposer qu'elle est servie par des acteurs connus, et dans le même temps de démolir la société en disant que la justice se trompe. On peut ajouter la fascination des intellectuels et réalisateurs de télévision pour le voyou, le criminel, parce que considéré comme un rebelle, une sorte de résistant face à la société bourgeoise. Pour ces gens-là, tout est erreur judiciaire, tout criminel, si abject soit-il, est quelque part un héros [...]. Mais surtout, on fabrique des erreurs judiciaires à répétition : c'est un sujet tellement porteur dans la ligne de la défense des persécutés, des droits de l'homme, etc. ! [...] Autre affaire scandaleusement manipulée, l'affaire Dominici [...]. Tout démontre que le vieux Dominici était bien le seul coupable. Mais TF1 devait présenter un téléfilm délirant et d'une parfaite malhonnêteté intellectuelle, proposant une nouvelle thèse [...]. Thèse d'autant plus absurde qu'une contre-enquête, effectuée à la demande de TF1 mais diffusée ensuite sur une chaîne confidentielle, réduisait à néant cette piste.... [Cette fiction qui] a réussi à convaincre une bonne partie de l'opinion publique, est une insulte à la mémoire des Drummond en même temps qu'une escroquerie intellectuelle qui bafoue la vérité historique"].

 

- Revue Historia, Les grandes énigmes judiciaires face à la science d'aujourd'hui, numéro spécial 51, janvier-février 1998, 147 pages. [Une quinzaine d'énigmes (sic) de tous les temps. Quand on aura dit que l'affaire Omar est contée par Jean-Marie Rouart, et que la plupart de ces textes est ponctuée par le docte avis de Me Collard, on aura suffisamment indiqué à quel point le sous-titre "la science d'aujourd'hui" est usurpé. Mais le bouquet, c'est naturellement que l'auteur des huit pages narrant l'affaire Dominici n'est autre que le tristement célèbre William Reymond qui ose titrer "Gaston Dominici innocenté : des espions de l'Est ont avoué" : il faut le lire pour le croire (quand bien même son propos est légèrement contredit par un encadré de l'historien Remi Kauffer). S'il y a peut-être de bonnes choses dans ce numéro spécial, à tout le moins les pages consacrées aux deux "énigmes" que nous avons citées devraient être franchement évitées].

 

- ** Jean Teyssier, Pierre Carrias, René Pacault, Yves Thélène, Dominici, de l'accident aux agents secrets, Éditions de Provence, 1997, 70 pages, + 30 pages de photographies souvent inédites [Sous-titre : "Pour la première fois un juge, deux journalistes et deux témoins capitaux brisent la loi du silence".  C'est une brochure rédigée par quatre amis venus d'horizons divers, et ayant eu à connaître à divers titres du triple crime de Lurs (trois journalistes, un juge d'instruction). C'est une brochure publiée à la hâte - que d'erreurs orthographiques, sinon contre la langue, on peut y relever ! Ainsi qu'une affirmation parfaitement inexacte (Sébeille n'aurait pas vu les cadavres en place) d'Y. Thélène - et sans doute mise en page par des bénévoles, au professionnalisme douteux (on aurait voulu empêcher qu'elle fît pièce au bouquin de Reymond, on ne s'y serait pas pris autrement). C'est une brochure rigoureusement introuvable (à l'exception de la contribution du juge Carrias qui, comme l'on sait, est consultable sur Internet), qui souhaitait justement constituer un antidote à la lecture du livre répertorié infra - qu'on peut trouver partout. Alors, se pose inévitablement, irrésistiblement, la question d'un complot, destiné à instiller par tous les moyens le poison du mensonge et de l'insinuation, à voiler l'âpre, la terrible vérité - et la triste banalité - du triple crime de Lurs : ce qui nous renvoie au problème primitif des fondements d'une démocratie. D'autant qu'une correspondance privée du juge Carrias à ses co-auteurs nous apprend que la brochure "a été bradée en grandes surfaces" au cours de l'été 2001. Un ouvrage important, car on y trouve des faits - et des clichés - jamais révélés ailleurs. Un ouvrage dans lequel les auteurs affirment conserver leur amitié à Alain Dominici, tout en stigmatisant ses élucubrations ; mais aussi en mettant résolument les points sur les i, même si c'est avec une très relative pureté de langue : " … je crois sa cause perdue d'avance quoi qu'en disent tous ceux dont la publicité qu'ils en retirent en s'occupant de cette affaire arrange les leurs" : comprenne qui voudra !]. Brochure rééditée en novembre 2003

 

- William Reymond, Dominici non coupable, les assassins retrouvés, Flammarion, 1997, 382 p. [Ce livre fielleux - mélange de bêtises (il pourrait, sans déparer la collection, être inscrit à l'inventaire de l'autre ouvrage du même journaliste "free-lance", Le grand livre de la Connerie), de méchancetés gratuites et de contrevérités (pour ne pas dire plus) - est à l'affaire de Lurs ce que le texte extravagant et révisionniste de Thierry Meyssan ("l'Effroyable imposture") est aux tragiques événements du 11 septembre 2001. Il illustre à merveille, de ce point de vue, ce qu'on a pu à juste raison nommer l’univers délirant des obsédés du complot.
Malheureusement, pour l'information honnête des curieux, il est le seul ouvrage - à succès ! - encore disponible - avec celui de l'incroyable Mossé. L'ineffable ancien chroniqueur du Monde écrivait, lors de sa parution, que cette compilation allait "combler les vieux et les moins vieux, passionnés des prétoires et friands des énigmes judiciaires". Oh que nenni ! Les assassins retrouvés, ça fait plutôt honte, et ça donne jusqu'à la nausée].

 

- * France 2 - Saint Louis Productions, L'honneur perdu des Dominici, 11 mars 1996, 52', film d'Alain Dhenaut et Jacques de Bonis. ["On ne mène pas une enquête comme ça", pérore Yvette, avec l'aplomb qu'on lui connaît depuis toujours. Car naturellement, elle a la compétence requise pour juger Sébeille et consorts. Cela donne le ton de cet insupportable document, qui fait table rase du passé et reprend, à sa façon, une enquête depuis longtemps aboutie. Et naturellement, la fine garce (selon le mot du Procureur général Rozan) s'en donne à cœur joie, sûre de n'être point contredite : d'ailleurs, on a la pénible impression, au fur et à mesure que le film se déroule, d'assister à du déjà-vu ; et on pense immanquablement à cette réflexion d'un journaliste assistant au procès : "Yvette Dominici continue, mais déjà tout le monde a compris que son récit est celui du premier jour, celui que Gustave fit aux gendarmes, celui que seize mois d'enquête devaient révéler comme une succession de mensonges, les uns à peu près certains, les autres nettement établis". La succession des mensonges proférés durant cette heure de projection, il faudrait cent pages pour en venir à bout. On y renoncera donc, ne prenant que quelques exemples.
Il s'agit en surface d'un reportage très sympathique, d'un regard d'une infinie douceur à l'égard du Patriarche, gommant tous ses aspects rugueux (pour ne pas dire plus). Tout cela est très édifiant, comme on dit, depuis l'image (vraie, sans nul doute) de l'enfant sans père, travailleur acharné, jusqu'au grand-père comblé, en passant par l'acte de courage de 1924 : "il a fait l'admiration de tous", commente Alain. Après un tel panégyrique, il fallait donc expliquer pourquoi, malgré tous leurs efforts, les quatre avocats de l'inculpé ne réussirent pas à trouver un seul (un seul !) témoin de moralité en sa faveur ! "Alain Dominici, poursuit la voix off, est parti à la découverte de la personnalité de son grand-père ; du même coup, il a disséqué l'enquête policière et mis en lumière des faits troublants". Justement, à propos de lumière, tout ce qui gêne, tout ce qui est à charge est gommé, dissimulé derrière un rideau de fumée, à tout le moins décrit de façon incroyablement tendancieuse. Cette présentation très sulpicienne, infiniment favorable aux thèses du petit-fils, ne prêterait qu'à sourire si on en restait à la surface des choses. À peine les esprits grincheux pourraient-ils demander le rapport existant entre le petit-fils, complaisamment filmé dans ses activités de sportif accompli (escalade, footing, V.T.T., sans oublier le judo) et le triple crime dont son grand-père a été reconnu coupable...
Mais on ne peut en rester là. Car d'une part les arguments de la défense font table rase de tout ce qui s'est passé avant le 14 juillet 1960 (date de l'élargissement du condamné), d'autre part, la défense étant forcément courte, la tactique s'appuie surtout sur une incroyable relecture des faits, sur des attaques en règle, c'est-à-dire ad hominem, sur une mise en cause de personnes ne pouvant plus réagir. Et qu'on entende la mère, le père, ou le petit-fils, il s'agit toujours d'une leçon bien apprise, et bien rodée, très lénifiante, en effet... Naturellement, le commentateur en rajoute toujours une couche, voulant nous apitoyer sur les sort des Dominici, "livrés en pâture à l'opinion publique" : qu'il est loin, le temps où ces braves gens se faisaient photographier avec délectation, afin qu'on retînt d'eux l'image bucolique qui ne pouvait servir qu'à brouiller les pistes ! Qu'elle est oubliée depuis longtemps, cette réflexion d'un envoyé spécial : "toute la tribu des Dominici - Clovis mis à part, comme un lépreux - quitte l'audience comme on quitte le cinéma quand le film a plu. Cela rit, s'affaire, et descend vers l'apéritif avec cet entrain qu'on voit aux héritiers après l'enterrement". C'est évidemment moins moral. Mais tellement plus conforme à la réalité des faits !
Yvette, donc, vieillie, empâtée (elle n'est évidemment plus "la jeune femme fraîche et désirable" dont parlait le commissaire Chenevier), nous renseigne à propos de l'eau qui a débordé : "chacun se couche avec ce souci en tête". Tiens donc ! Et malgré ce souci, tous ont connu une nuit paisible ? Puis elle laisse tomber, faussement ingénue : "sortir ? Mais pour aller où ?" Enfin, elle dévide sa version : "Gustave s'est levé, il est allé vers l'éboulement... de dessus le pont, il a vu qu'il n'y avait pas de boue sur le rail, mais il a dit, je vais voir de plus près [de plus près ? Mais pourquoi donc ?]. Et c'est en s'avançant qu'il a vu le corps de la fillette dans le talus". Certes, certes, mais précisément, il n'avait pas à s'avancer, il voyait très bien d'en haut ! Et quand bien même se serait-il "avancé", il ne pouvait pas découvrir le cadavre "en s'avançant" (ce fut même là le premier fait "troublant" qui conduisit les policiers à s'intéresser de plus près à ce singulier témoin - qui pensait que les parents avaient tué leur fillette !, et à son singulier témoignage). Yvette, encore, rapportant les propos des policiers : "si c'est le fils, on lui coupe la tête, et à sa femme aussi" (!!!). Non, cela devient insupportable. Et on se souvient alors du commentaire d'un journaliste, rapportant avec indignation son témoignage devant la Cour : "On assiste devant une salle tumultueuse et soulevée d'indignation, à la déposition la plus effarante, la plus richement mensongère d'une femme au cœur de pierre, à la tête assez froide pour pouvoir aligner avec arrogance les contradictions les plus flagrantes et les 'amnésies' les plus singulières" (Le Provençal, 24 novembre 1954).
Gustave, ensuite, vieilli lui aussi, mais encore belle tête et teint cuivré (un vrai profil d'Indien), entre à son tour dans la danse du scalp (de Sébeille et Maillet) ; il nous affirme sans broncher qu'on l'a tenu 48 heures sans boire ni manger (avec Périès dans la pièce à côté !!!), et que c'est pour cette raison qu' "ils sont arrivés à nous embrouiller". Puis nous sort l'épisode incroyable du pistolet de Ranchin déposé sur la table, pour que Gustave se suicide : "si j'avais été méchant, commente doctement ce personnage que Périès faillit gifler (c'était le 24 novembre 1954) en pleine audience (et qui en rêvait la nuit !), je prenais le pistolet, et je les descendais tous" ! Alors halte là, Gustave, car cet épisode, vous ne l'avez pas dénoncé à Périès, justement, vous qui avez, dans un rare moment d'humanité, pleuré sur l'épaule de Sébeille ! Halte là, car cela nous rappelle quelque chose, vous savez, le commissaire Chenevier (dont, curieusement, pas un mot n'est dit, tout étant fait pour accabler les seuls Périès & Sébeille) : "nous pensons que Gustave Dominici est l'auteur du meurtre des époux Drummond...". C'est donc à un meurtrier (selon l'un des plus hauts responsables de la police d'alors) qu'on tend un micro compatissant, à "un pantin de son, un personnage flasque, veule, prodigieusement insensible, un égoïste forcené, une âme de lièvre que tout effraie". On veut nous faire apitoyer sur le sort de quelqu'un dont on est allé jusqu'à écrire, il faut hélas le rappeler : "quand on entend cet homme, on a honte. Honte pour la condition, pour l'honneur, humains. On est humilié dans l'essence même de son être. On se sent rougir d'appartenir à la même espèce que lui !". C'est dur, certes, mais ça donne une idée de la confiance qu'on peut accorder à ses propos. Oui, on a honte. Honte de l'entendre raconter, à sa façon, l'épisode Olivier (la position exacte de Gustave, lorsqu'il a hélé le motocycliste). Car, outre que le croquis présenté à l'écran est complètement erroné, on veut nous celer que Gustave a fini par avouer, face aux témoignages irréfutables d'Olivier, de Ricard et autres Roure (déplacement du cadavre de Lady Drummond), qu'il en avait sacrément menti. Et cela, ce ne fut pas à mettre à l'actif de la Police, mais de la franche honnêteté des autres témoins ! On a honte aussi de l'entendre balancer que des Sten furent trouvées chez Maillet : car il oublie seulement d'ajouter que lui aussi, fut convaincu de détention de Sten ! Et ça continue de plus belle, jusqu'à l'affirmation que Sébeille fut parrain d'un enfant de Maillet : quel niveau ! Et quel rapport avec le triple crime ? Eh bien si, il y a un rapport : on envoie un épais et puant rideau de fumée, pour éviter de parler de l'insupportable, de l'irrécusable. Décidément, non, contrairement à ce qu'affirme la voix off, Sébeille n'a pas mis "tout de suite la pression sur Gustave Dominici" : et il a eu bien tort.
"Ça fait mal quelque part", dit enfin Alain (certes, mais voilà une question que les Drummond ne se posent plus...). Alors, tout en considérant le petit-fils avec pitié et piété - car il est indirectement une victime, du moins se pose-t-il ainsi, on ne peut laisser dire tant d'incroyables mensonges, subtils ou énormes, mais concourant tous à présenter la famille, ce "syndicat de menteurs" pour reprendre le mot de Scize, comme une assemblée angélique, et camper en face une police française composée d'une bande d'horribles sans aveu. Pitié et piété, certes ; mais pas connivence. Et la voix off de susurrer : "jamais Alain n'a mis en doute l'authenticité des propos de ses parents". Alain, cependant lucide, corrige : "comme j'ai confiance totalement en mes parents, je dois manquer certainement d'objectivité" (mais puisque ce fait vous apparaît, jeune homme !). Il parle aussi de "certitudes affectives et raisonnées" : malheureusement, ces deux termes sont antinomiques ! En tout état de cause, on peut le comprendre, sinon l'approuver : mais que des journalistes gobent tout cela et en rajoutent même, sans une once d'esprit critique, voilà qui dépasse l'entendement, et conduit à se poser des questions : c'est un élément "troublant" - il est vraiment tentant d'utiliser ce qualifiant.
Alain assène que le premier mensonge de l'affaire a été celui de Sébeille, écrivant qu'il avait vu les corps en place. Or, a-t-il contrôlé sur place (lui qui a sans doute assisté à l'arrivée des deux Tractions de la Mobile), Sébeille s'est présenté à dix-sept heures, et les corps avaient été enlevés dès quinze heures (soit dit en passant, jamais un juge d'instruction n'aurait pris l'initiative de brouiller à ce point le théâtre du crime - il l'avait été suffisamment, déjà !). Voilà qui est dit, et par un Dominici ! Mais si Sébeille est arrivé à dix-sept heures, comment se fait-il qu'après quelques allées et venues sur ce qu'on n'appelait pas encore le boulevard du crime, après avoir aussi papoté avec le maître de la Grand'Terre, l'inspecteur Girolami ait remarqué à quinze heures le pantalon fraîchement lavé (du grand-père ? du père ?), et que l'inspecteur Ranchin ait sorti à seize heures la carabine des eaux de la Durance (là, petit Alain, vous y étiez, mais ne pouvez vous en souvenir) ? Comment se fait-il que le capitaine Albert ait mentionné dans son rapport l'arrivée des policiers à treize heures trente ? Notre Alain met aussi en cause Périès et ses pressions, et les épouvantables interrogatoires policiers, ce qui est sans doute de bonne guerre (comme l'écrivit un journaliste du Provençal, vieil habitué des prétoires, "neuf fois sur dix, l'argument massue des défenseurs des inculpés est de dire que leur client a avoué sous les coups") : il oublie simplement d'ajouter que c'est tout à fait librement que son grand-père a fait des confidences accablant sa famille (Gustave et Roger Perrin, Gustave et Yvette - ses propres parents !).
Mais il y a plus inqualifiable encore : c'est quand la mère et le fils ("confiant totalement"), s'en prennent à Clovis (qui est l'honneur de la famille, pour le coup). Et c'est pour distiller l'incroyable accusation : Clovis aurait dit le premier à Gustave : "est-ce que tu sais que c'est le père qui a fait le coup ?". Nous ne sommes plus dans le dégueu. Mais dans l'immonde. "Clovis savait pertinemment que Gaston n'y était pour rien", assène, par deux fois, Alain. Voilà ce qu'ils nomment preuves, dans la famille : des affirmations gratuites (enfin, pas tout à fait), convictions patiemment tissées, incroyablement mensongères, qu'on veut faire avaler au bon populo qui, c'est la chance des révisionnistes, a de sacrés trous de mémoire. Alors, petit rappel : qui a conseillé à Gustave de ne pas parler ? C'est mon frère Clovis ! dit Gustave. Mais c'est faux, rétorque le Président (lors du procès en correctionnelle, le 13 novembre 1952) : il vous a conseillé de ne pas parler de la petite encore vivante, lors d'un déjeuner du 5 août, à midi. Or, vous aviez déjà été interrogé par les gendarmes, et dit à Olivier qu'il y avait un cadavre. C'est donc vous qui avez pris l'initiative de taire la vérité, et non votre frère Clovis ". Et la mère d'en rajouter une couche : "Clovis s'est détruit par la boisson" (entendez : poussé par le remords d'avoir accusé fallacieusement son père, etc.). Et voilà comment on exécute le témoin le moins malhonnête de cette triste série : en insinuant qu'il a sombré dans l'alcoolisme ! Et ses enfants, alors ? "Clovis, conclut l'impérissable voix off, a emporté dans sa tombe son terrible secret". Ne s'agit-il pas plutôt de Gaston ? Et de Gustave ? Ah ! Il est difficile de tomber plus bas ! C'est pourquoi je ne commenterai pas à nouveau la manœuvre consistant, après avoir sali Périès, à le faire parler, mort... Il est lamentable d'avoir une si basse idée du respect d'autrui (et de soi, par ricochet).
Et on achève cet édifiant document sur l'insupportable image d'un petit-fils pleurant en rapportant une parole de Gaston, désormais chauve : "tu vois ce qu'ils m'ont fait !". Ah oui ? Et lui, qu'avait-il fait ? Allez donc le demander sur la tombe, par exemple, d'Élisabeth ! Ce film, d'une rare complaisance à l'égard du clan Dominici, est évidemment aux antipodes de ce que certain journaliste avait cru pouvoir écrire, jadis, au sujet des "sinistres fermiers de la Grand'Terre". Depuis sa diffusion publique, il a été repris des dizaines de fois sur le câble : comment appeler cela, sinon du matraquage médiatique ? On veut faire pleurer Margot en déguisant les Dominici en martyrs, mais on n'a pas un mot de compassion pour les "crevés" (car rappelons l'expression dont Gaston affublait ses victimes - jusqu'à plus ample informé, ce sont bien, malheureusement pour certains, ses victimes). Le regard tendre de ces journalistes, qui n'ont pas les excuses - bien évidentes - d'Alain, ce n'est plus de la sympathie - peut-être légitime, ce n'est plus de la collusion, c'est de la complicité.
Récemment, un journaliste d'investigation, un vrai, un homme qui s'informe, a publiquement accusé le dénommé W. Reymond de supercherie, de mythomanie, et même d'imposture. Mais force est de reconnaître qu'en dépit de ces qualifications peu glorieuses (si tellement méritées), le journaliste free-lance n'est ni le seul, ni le premier, ni le plus gravement compromis dans cette pitoyable mascarade. Bref, le clan que vous savez, après avoir en vain, aux premières heures, attendu le vent du boulet, n'a pas cessé depuis lors de se gausser de la Justice, de salir les plus fidèles serviteurs de l'État (qui, impavide et incroyablement veule, n'a pas levé le petit doigt pour les défendre, et confondre les imposteurs). Il l'a fait en toute impunité, et même en s'attirant la sympathie du public ; alors, pourquoi ne pas continuer ?].

 

- Lionel Heinic, Les grandes affaires criminelles en Provence 1945-1990, Éd. Ouest-France, 1996, 215 p. [Difficile d'exposer tant d'erreurs de détail, et de ne voir que par le petit bout de la lorgnette, en si peu de pages ; mais peut-être est-ce le lot d'une enquête journalistique, enquête coincée parmi tant d'autres, dans cet ouvrage ? L. Heinic ne conclut pas vraiment, tout en suggérant fortement en filigrane la responsabilité du petit-fils Perrin. S'il note "l'étrange vélocité" de Gaston lors de la reconstitution (p. 46), et reprend l'antienne des problèmes d'incommunicabilité (qu'il emprunte, naturellement, à Giono, lequel aurait mieux fait de continuer à s'occuper de littérature), il révèle surtout une "découverte", à ses yeux sensationnelle. "Vous savez, Dick, le chien si fidèle ? Eh bien, il suivait son maître partout ! Alors, vous voyez Gaston commettre un 'mauvais geste' en présence de son chien ?" On mesure le sérieux de l'argument... surtout qu'on sait le chien attaché lors de ces moments tragiques].

 

- *** Revue Affaires criminelles. [N° 6087, 1995, Éditions Marshall Cavendish (collection conçue et réalisée par des spécialistes en criminologie, dit un commentaire sibyllin) : L'affaire Dominici, le silence d'un clan. Le titre générique, Cœurs de pierre, emprunté à un journaliste dauphinois, Roger-Louis Lachat, montre assez que cette revue format A4 d'une trentaine de pages, ne donne pas dans le révisionnisme. Variée et parfaitement documentée, avec des photos rarement montrées, cette brochure possède un intérêt capital. Sa lecture attentive (l'affaire D. vue de l'autre côté de la Manche) est donc très vivement recommandée. Elle est accompagnée d'une vidéocassette (curieusement, ce n'est pas tout à fait le même point de vue que celui présenté dans la brochure). Ce document vidéo de 25 minutes, possède un défaut essentiel : sa durée. C'était une gageure que de vouloir faire tenir, dans un laps de temps aussi court, l'ensemble de l'Affaire de Lurs. C'est la raison pour laquelle cette affaire se déroule devant nous au pas de charge (sur un commentaire dit par l'acteur Yves Régnier). Et il faut en avoir acquis une bonne connaissance préalable, pour ne pas se perdre en route ! Ceci posé, il s'agit d'un digest sérieux, et assez fidèle (le document a été élaboré avec l'aide, entre autres, de Frédéric Pottecher), avec quelques inexactitudes, certaines bénignes (Gustave, le "deuxième fils", alors qu'il est le huitième enfant, et le 4e garçon du couple Dominici), quelques autres de taille, ou imparfaitement fondées (le premier enfant de Gaston - il s'agit d'Ida, née le 19 avril 1904 à Brunet, six mois seulement, il est vrai, après le mariage - n'était pas de lui - seul l'examen de l'Adn pourrait trancher ce débat ; Sébeille a négligé les traces sur la carabine, de même que les déclarations des témoins ayant passé sur les lieux avant ou après le crime ; le repas festif du soir du crime est donné comme certain, de même que la présence de Roger Perrin ; Paul Maillet, dirigeant la section des parachutages du maquis de Lurs - à l'époque, il se trouvait dans le Vaucluse) ; enfin l'allusion aux violents combats (!) de la Libération dans le coin - dont on sait qu'ils se résumèrent à l'exécution sommaire d'une trentaine de "collabos", ou baptisés tels pour la circonstance). Curieusement, c'est Périès qui est très souvent montré dans le film (à l'instar de Sébeille, quel gros fumeur, lui aussi !) infiniment plus que Sébeille, aperçu furtivement à deux reprises. Périès est d'ailleurs montré comme le tenant de la thèse du criminel unique, au contraire de Sébeille, qui aurait penché pour une culpabilité partagée : ce qui est absolument faux. Enfin, allusion rapide aux "questions éludées par l'enquête" (de Sébeille), soit les 400 points (en réalité, 420) de la contre-enquête. Il eût été équitable d'ajouter que les fameux 420 points de Chenevier ne trouvèrent pas le commencement d'un début de l'ombre d'une réponse : les policiers parisiens firent chou-blanc. C'est dire que ce document est une parfaite illustration de l'antagonisme entre les journalistes de terrain (qui avaient suivi l'affaire depuis les premiers jours) et les chroniqueurs judiciaires, qui les remplacèrent sans ménagement au moment du procès : il a été rédigé sur les conseils de ces derniers, aussi nommés parquetiers. Ce qui en explique à la fois la qualité synthétique, et les limites. Le lecteur curieux pourra comparer la traduction française à l'original anglais, publié en 1988 : les variations sont véritablement savoureuses, et je n'en donnerai qu'une : le "Cœurs de pierre" était, à l'origine, "Bêtes en sabots" (Beasts in shoes) ; mais le plus étonnant, c'est que le rédacteur anglais attribue cette expression aux "autorités françaises", alors qu'il ne fait nul doute qu'elle fut inventée par des journalistes anglais ! Ah ! Perfide Albion !].

 

- * Revue Historia. [N° 587, 1995 n° 2, septembre 1966 (pp. 8-19), L'Affaire de Lurs, par Jacques Mayran ; n° 309, août 1972 (pp. 62-71), Le secret des Dominici, par Marcel Montarron ; n° 587, novembre 1995 (pp. 86-89), Affaire Dominici : Gaston était-il le coupable ?, par le Commissaire Robert Mesini (ancien adjoint de Sébeille. Ce texte, plein d'aménités non feintes à l'égard de son ancien patron, mais aussi truffé d'erreurs de détail - les cadavres des parents près de la tente familiale ! - semble être extrait de l'ouvrage Parole de flic, publié par R. Mesini en 1991, aux Éditions Albin-Michel). À propos de l'heure d'arrivée de ses collègues sur le théâtre de Lurs, Mesini note que ce fut "avec quelque retard" - ce que tout le monde sait - mais qu'ils ont vu les cadavres en place, ce qui contredit absolument l'appui à sa propre 'thèse' que croit trouver Reymond dans ce témoignage. L'ensemble de ces articles n'apportera aucune révélation sensationnelle ; il s'agit de relations honnêtes et très résumées de l'Affaire Dominici].

 

"Les grands procès", Larousse, 1995, 320 pp. [Un agréable album grand format (24x30) qui entend rendre compte des grands procès (au total, 153) ... de l'Humanité, ce qui est tout de même une entreprise fort ambitieuse, quand bien même elle est exécutée sous la houlette d'une ancienne élève de l'ENS (Sèvres), agrégée d'histoire ! De - 1755 (code d'Hammourabi) à + 1995 (Affaire OM-Valenciennes, avec les tristes - et repris de justice - duettistes Tapie-Mellick), quel immense flot du temps ! Dans cet ensemble si vaste, deux modestes pages sont consacrées à notre affaire - qui n'en mérite certes pas davantage). Mais déjà, le titre "Le berger de Haute-Provence était-il un assassin ?" semble préfigurer la conclusion. Curieuse conception de l'objet historique, et cela ne fait que commencer : qu'on veuille bien en juger par ces quelques citations où s'enchevêtrent approximations, erreurs grossières voire même un superbe anachronisme :
"Une arme à feu appartenant à Gaston est retrouvée ensuite dans la ferme des Dominici" [il n'a jamais été formellement établi que l'US-M1 appartenait à Gaston, sauf à partir d'une de ses déclarations ("Cette arme est bien celle qui se trouvait dans la remise, sur une étagère, au fond et à droite. Je ne puis me souvenir des circonstances dans lesquelles cette arme est devenue ma propriété. Ce que je sais, c'est que nous l'avions depuis le passage des troupes américaines" Gaston D., 15 novembre 1953, au juge Périès) ; et naturellement, ce n'est pas dans sa ferme, son forfait achevé, que l'assassin a tranquillement rangé son arme !] ;
"Rarement le dossier de l'accusation aura été aussi mince" : hum ! Pour qui a eu le privilège de le consulter, le dossier est pourtant fort volumineux ! ;
"[Gaston] a du mal à suivre les débats, ne comprend pas toutes les questions ; et les interrogatoires ressemblent souvent à un dialogue de sourds" ; assertion formellement démentie par tous les témoins de bonne foi ayant assisté au procès : le dialogue de sourds commençait lorsque l'inculpé se voyait opposer des faits aussi gênants pour lui qu'indiscutables ;
"Seuls les habitants du village de Lurs fournissent une indication claire : Dominici est estimé de tous". Sauf que, justement, pas un seul témoin de moralité ne s'est présenté pour prendre sa défense (ainsi d'ailleurs est détruite la légende de l'abbé Lorenzi, soi-disant ami de Gaston), ce qui - paraît-il - fut sans précédent ;
"La culpabilité [de Gaston] semble avérée... sauf pour ceux qui connaissent bien l'affaire". Ce qui doit être le cas du rédacteur de cette énormité, sans doute...
"Ne s'avouant pas vaincus ses avocats [de Gaston] décident de faire appel" !!! Magnifique anticipation ! L'appel d'Assises n'a été introduit en France, sous la pression des institutions européennes, que près d'un demi-siècle plus tard (cour d'assises d'appel créée par la loi de juin 2000 sur la présomption d'innocence) !
Et ce n'est pas De Gaulle, mais bien Coty, qui "gracie Dominici et commue sa peine en détention à vie". Bref, et naturellement, appel à Barthes et à son "Triomphe de la littérature", de même qu'est esquissé un parallèle avec l'affaire Seznec...
Et voilà une insanité qui s'appuie, de plus ! sur l'autorité d'une agrégée d'histoire ! La rigueur minimale n'est plus ce qu'elle était... Compte-rendu aussi succinct qu'erroné : à éviter.].

 

- Jean-Émile Néaumet, Les grandes enquêtes du commissaire Chenevier, Albin Michel, 1995, 367 p. [Un ouvrage a priori sympathique et bien informé, puisque composé en partie sous l'œil du Commissaire honoraire, mais aussi en puisant dans ses "Archives personnelles" (dire que, dans sa Radioscopie, Chenevier déclare qu'il ne s'est constitué aucune archive personnelle !). Chenevier y est traité en grand homme, c'est peut-être la loi du genre, mais on frise parfois la flagornerie. Alerte et vivant, le texte se lit sans ennui. Et on apprend beaucoup, en particulier sur le modèle. Par exemple que Chenevier "n'avait que" son Certificat d'Études primaires, ce qui paraît un bagage un peu léger, s'agissant d'un homme ayant gravi tous les échelons jusqu'au sommet de la hiérarchie policière. Mais il est vrai que, peut-être, les diplômes avaient autrefois (dans les années 30) moins de valeur que la valeur personnelle des individus (et Chenevier était un incontestable entraîneur d'hommes), ce qui somme toute était une façon bien positive de voir les choses (d'autant que Chenevier a dû par la suite bénéficier des réseaux d'amitiés nouées lors de la Résistance, voire de son statut de déporté - justement, un déporté qui, à peine rentré de deux ans de stage au camp de concentration de Neuengamme, se voit sommé de comparaître devant un tribunal improvisé de F.T.P. ... Il y a là de quoi donner à penser). Enfin, disons que chaque enquête magnifiée est l'occasion d'un long exposé historique, ce qui peut devenir lassant. L'ennui, pourtant, c'est que lorsque la fameuse affaire Dominici est abordée, alors les erreurs et les contrevérités pleuvent : "en conclusion de ce procès, Gustave Dominici avait été condamné à deux ans de prison. [...] En tout cas, le Gustave n'aura pas volé ses deux ans de cabane ! conclut Gillard" (pp. 333-334). Dès lors, revenant par la pensée sur ce qui a été lu antérieurement, on s'interroge : dans le récit des enquêtes précédentes du commissaire Chenevier, n'y a-t-il pas d'autres énormités de ce type ? Sur l'affaire Dominici donc, le livre de Néaumet prête au Commissaire des opinions que ce dernier n'a jamais exprimées dans ses trois ouvrages (l'innocence complète de Gaston). Alors, le journaliste a-t-il vraiment bien écouté ce que lui a dit le Monstre (comme l'appelaient, paraît-il, les truands parisiens) ? C'est à se demander].

 

- Llorca, Antoine, Montaride : récit historique (mémoires d'un grand témoin dans l'affaire de Lurs), Éd. Ch. Lacour, Nîmes, 1994, 80 p. [Un "grand témoin", que tous les commentateurs (pour ne rien dire de l'inspecteur Ranchin, puis du juge Carrias, qui l'ont officiellement entendu) se sont attachés à décrire comme un doux farfelu. Mais devoir lire la brochure qu'il a consacrée à la première partie de sa vie (le texte est daté du 12 janvier 1984, fin du premier épisode) n'est pas du folklore : c'est un cauchemar. Le texte a dû être enregistré oralement , d'une part ; d'autre part, le fouillis obtenu est tel, une fois transcrit (Llorca se lance dans une foule de pistes concomitantes, qu'il ne suit pratiquement jamais jusqu'au bout), qu'on peut à la vérité se demander, tant les télescopages sont importants, s'il ne s'agit pas ici du produit d'un cerveau aliéné. Ainsi nous apprend-il que sa femme le quitte rapidement, mais ce n'est qu'une vingtaine de pages plus loin qu'il parle de son mariage (le 28 octobre 44) ; il fait allusion à une procédure de divorce, entamée en 1945, mais passe aussitôt au 28 juin 1952. Et à la fin du récit, il paraît avoir toujours son épouse à ses côtés... Et comme le texte a dû être retravaillé par quelque nègre, on rencontre parfois des formules de langue soutenue, dont l'effet comique, évidemment non recherché, est irrésistible : "il réclama que je lui présentasse mon livret militaire" ; ou encore : "les maquisards [à L'Isle sur la Sorgue], par une fenêtre jetèrent le portrait du général [sic] Pétain, ainsi que le drapeau communiste, qui s'écrasèrent [re-sic] dans la rue"...
Né en 1913 près d'Avignon, de parents espagnols, Llorca dut travailler très jeune (comme tant d'autres jeunes gens à l'époque - il n'a donc pas connu l'école et peut être qualifié d'illettré, mais il ne viendra à l'idée de personne de le lui reprocher) avant de s'enfuir de chez lui, car son père, nous dit-il, le battait. À partir de là, il mène une existence d'errance qu'on a du mal à suivre, comme on a du mal à le croire, lorsqu'il affirme : "on m'a toujours accablé, à tort, là où je me suis trouvé, tout au long de ma vie". Car sans vouloir l'accabler, on note tout de même qu'il fut enrôlé "malgré lui" dans la Milice, et qu'il travailla comme maçon, aux alentours de juillet 1944, pour le compte des Allemands. Bref, il s'agit d'une existence pour le moins chaotique, pouvant assez bien relever de la catégorie que Marx nommait le LumpenProletariat. Ainsi donc, Llorca (qui venait d'être renvoyé d'une société d'assainissement) se trouve, à l'été 1952, dans la région de Forcalquier, où il se fait embaucher comme ouvrier itinérant durant le temps des moissons. Il nous raconte l'absence de deux de ses compagnons, la nuit du meurtre (ils travaillent alors à Pierrerue), qu'il mêle étroitement à la constatation d'un vol de savonnette dans sa valise, en sorte qu'il complique son récit, comme s'il ne l'était pas assez. Les deux ouvriers parlent d'aller se baigner dans la Durance, mais aussi envisagent d'aller chercher une carabine dissimulée, et de la réparer. À leur retour en retard, le matin du crime, Llorca remarque la bicyclette rouge de R., dit Z. (fait-il allusion au roi des menteurs ?), il note également que son comparse JR a du sang dans les cheveux, qu'il porte des souliers à semelles de crêpe, et qu'il "jette de la terre sur le short marron qu'il portait la veille". Dans la nuit, Llorca perçoit une menace : c'est JR qui s'approche de lui pour l'étrangler : "je réussis à me dégager... mes deux agresseurs partirent, puis revinrent aussitôt... ils se couchèrent à la porte et là, j'entendis JR pleurer, disant : "Peuchère ! Pauvre petite ! Si on ne s'était pas retournés, on n'aurait pas tué la petite !". Et Z. lui répondit : "Oui, mais tu n'aurais pas ça (il feuilletait des billets de banque neufs)". Llorca quitta sa place sans demander son reste, puis voulut se suicider car il était sans cesse renvoyé de ses boulots successifs. "Mais je manquais je courage pour me supprimer... Je me résolus alors à aller témoigner et déposer une plainte contre le Commissaire S. à Marseille, car j'étais en désaccord formel [sic] avec l'enquête qu'il menait". Et le voilà parti sur son cyclomoteur, depuis L'Isle sur Sorgue...
Le récit est encore plus haut en couleurs, lorsque Llorca prétend que le commissaire Sébeille lui tordit le cou, en lui criant : "C'est toi qui étais avec le vieux" ! Un peu plus loin, le voici confronté, en présence du capitaine Albert, à l'entrepreneur de battage qui l'employait en août 1952 : il parle de six heures d'interrogatoire, d'une tentative d'empoisonnement de l'entrepreneur sur sa personne... Il décide ensuite d'aller (toujours à cyclomoteur !) rencontrer la grand-mère d'Élisabeth. À l'entendre, il est interpellé par les gendarmes de Mâcon, qui le battent comme plâtre, et se retrouve sans le sou à Cherbourg. Là, il a l'idée de faire appel à la générosité d'une de nos vieilles connaissances, Mademoiselle F., autrement dit Marie Fougeron. La vieille institutrice lui fait parvenir 5 000 francs (mais il n'ira pas en Angleterre)... Passons rapidement sur les procès qu'il a engagés ou qu'on a engagés contre lui, et qu'il perd. Il se décide enfin à écrire ce livre "passionnant pour beaucoup, mais bien triste pour Monsieur Llorca, son auteur". Ce qui est bien triste, ce n'est que cet individu ait trouvé un éditeur pour donner corps à ses délires (la publication est vraisemblablement à compte d'auteur) ; c'est qu'un grand quotidien du Midi, ait utilisé son audience comme caisse de résonance destinée à troubler une affaire qui l'était suffisamment. NB : il va de soi que les alibis des deux comparses mis en cause ont été vérifiés et archi-vérifiés par les gendarmes, en liaison avec le témoignage de leur patron d'alors, l'entrepreneur de batteuse. Mais tout bien considéré, que doit-on attendre de l'éditeur, entre autres, de De la manière de chier, ou de Description de six espèces de pets, sinon du vent ? Ouvrage à éviter].

 

- Ici-Paris Magazine, n° 2 529, 28 décembre 1993 (pp. 20-21) [Tous les poncifs les plus grotesques des bruyants partisans de l'innocence du Patriarche condensés dans cet article de Paul Valtéro. Fallait le faire ! On songe, le lisant, à cette réflexion du maire (communiste) de Peyruis, Louis Jourdan : "Il n'y a plus que quelques 'fadas' pour croire à son [Gaston] innocence" (d'après l'Aurore du 16 novembre 1954). Enfin, la suite a amplement prouvé qu'on pouvait impunément prendre les lecteurs pour des imbéciles, et qu'ils en redemandaient...].

 

- TF1 - Reportages, Dominici, Quarante ans de rumeurs, 11 décembre 1993 (25', Henri Chambon) [Puisqu'il s'agit de rumeurs, on peut dire que les téléspectateurs friands de mystères sont servis, tant les rumeurs sont passées en revue avec gourmandise ! Au départ déjà, on entend cinq coups de feu (seulement), ce qui augure mal de la suite. Encore que le pire soit à venir...
Et allons-y pour le "témoignage" d'Alain Dominici qui "aimerait bien connaître la vérité" (!), qui nous raconte, sans doute pour nous faire pleurer, que "des fous furieux [lui] jetaient des pierres" (!!), qui nous affirme que "l'arme n'a pas parlé" (puisqu'il le dit !). Et puis celui de sa digne mère : "l'Affaire a été atroce", affirme cette personne, sans rire - on peut se demander pour qui (le réalisateur renchérit, d'ailleurs : "Qui a souffert plus que les Dominici ?" ose-t-il demander. Eh bien, la réponse est aisée !). "La famille ne s'est pas défendue", ajoute-t-elle encore, "elle n'avait pas à se défendre... on n'a rien fait au départ" (sauf le nettoyage à peu près parfait du lieu du crime !). On songe irrésistiblement aux impressions du journaliste Espinouze (in Le Provençal du 24 novembre 1954) lors du procès du Patriarche : "On assiste devant une salle tumultueuse et soulevée d'indignation, à la déposition la plus effarante, la plus richement mensongère d'une femme au cœur de pierre, à la tête assez froide pour pouvoir aligner avec arrogance les contradictions les plus flagrantes et les "amnésies" les plus singulières". Et puis le Tave, toujours égal à lui-même (il ose parler de la tragédie de Lurs comme d'un machin !), qui en remet une bonne couche ("quarante-huit heures sans manger ni boire ni dormir"... Ils nous ont ruiné")... Mais on attribuera le pompon au réalisateur, qui n'hésite pas à affirmer que, "abasourdi par les accusations de ses fils, Gaston", etc. etc.... Il tombait des nues, c'est sûr ! Bref.
Ce festival de mensonges (pour reprendre une expression bien connue), qui n'est en réalité que le premier jet, le brouillon de ce qui sera, trois ans plus tard, sur France 2, "L'honneur perdu des Dominici" (film de 52 minutes produit par Alain Dhenaut et Jacques de Bonis), ne se gêne pas pour avancer, sans aucune vergogne, les affirmations les plus grotesques ("Les corps ne sont plus là lorsque la police arrive", "des villages [ont été] systématiquement ratissés" (pour trouver trois carabines !), et pour enfiler tous les poncifs, les zones d'ombre si l'on préfère : les "explications maladroites" de Gustave, l'histoire des maquis, l'hypothèse d'un règlement de comptes, la voiture et le couple sosies, le caractère obtus des enquêteurs ("un seul fait a orienté toute l'enquête" - la découverte de l'arme), l'hommage à Giono ("rien n'échappe à Jean Giono"), dont les fameux trente-cinq mots enflent jusqu'à la cinquantaine, et donc, bien entendu, le malentendu des mots (avec le sempiternel coup de l'allée - que Giono, il faut le souligner, a été le seul à entendre). Pour ne rien dire de l'antienne des corps non réclamés par la Grande-Bretagne.
On revoit avec plaisir Jean Teyssier, à qui on se garde bien de demander ce qu'il pense du vieil assassin, nous raconter comment, dès les premières heures, l'impéritie des gendarmes a entraîné un brouillage complet des indices, et même leur destruction. Il est vrai que, de toute façon, un sacré travail de maquillage avait été accompli durant la nuit jusqu'au moment où, sans aucune gêne apparente, le Tave se laissa photographier devant l'Hillman - ce qui en dit long, sur son caractère (est-ce que belle désinvolture, selon l'expression du commissaire Harzic, n'est pas bien en deçà de la réalité ?). De même, on écoute une ancienne hôtelière de Saint-Auban, chez qui Sébeille prenait parfois pension : elle aussi, on la fait parler des journalistes qui assaillaient le Commissaire, mais on se garde bien de lui demander son avis sur le crime lui-même... Et on omet de nous rappeler que le sieur Gaston fut condamné à mort à l'unanimité, ce qui signifie tout de même quelque chose.
Enfin, la stupeur gagne le téléspectateur relativement averti : on n'en croit pas nos yeux, Me Collard (déjà là !) fait mieux que son confrère Pollak brandissant l'US-M1 ! En effet, il ouvre sans aucun embarras des scellés de la Sûreté nationale ! Ainsi apparaissent douilles et cartouches (avec un commentaire méprisant sur l'absence de travail de l'Identité à partir de ces éléments - il y a bien longtemps que le Commissaire Constant a fait justice de ces calomnies, mais qui s'en souvient ?), puis la fameuse culotte Baby Roger's (qui n'a strictement rien à voir avec le triple crime). C'est ce que, dix ans plus tard, les duettistes Reymond-Dominici expliqueront comme résultant du "courage citoyen d'un employé des Archives départementales des Alpes-de-Haute-Provence" qui avertit Alain de la présence d'un dossier "fantôme". Alors qu'il s'agit là tout bonnement d'une forfaiture, qui aurait dû entraîner immédiatement une exclusion de la Fonction publique.
Mais le toupet de ces gens-là est décidément sans limites. Cela peut sans doute attirer les gogos.
En définitive cette émission, aussi franche que le complot "L'Encornet et Trottinette", ne suscite que consternation et mépris].

 

- Les grandes signatures - Jacques Duquesne raconte l'énigme de la Grand'Terre, Selon lui, "un drame presque entièrement inexpliqué aujourd'hui encore", Pèlerin magazine, n° 5793, 10 décembre 1993 [Certes, le titre "grandes signatures" n'est pas usurpé : ce commentaire est écrit "à l'ancienne", avec un beau brin de plume : on pressent, à l'arrière, une solide culture doublée d'une parfaire honnêteté.
Mais cependant, au moins dans la première partie du texte, que d'approximations et de faussetés souvent cocasses, même pour qui connaît à peine le dossier ! À commencer par le "chef de la minuscule gare locale qui découvre Elizabeth" et "pense aussitôt à prévenir les gendarmes" ! ; et ça continue avec Sir Drummond en personne, "qui a organisé la répartition de la nourriture qui devait être parachutée aux maquis européens". Voilà des gens "qui ne manquaient pourtant pas d'argent, [et qui] n'ont trouvé, au soir du 4 août, ni hôtel ni camping dans la région et ont décidé de coucher à la belle étoile", parce que la France en est encore, dix ans après la fin de la guerre, à reconstruire ses maisons ! En tout cas, ils ont "demandé bien poliment la permission" de se ranger sous le mûrier, permission "qui leur a été accordée" : ce n'est pas précisé par l'auteur, mais on peut en inférer que cette permission leur a été donnée par les voisins.
Or donc, au soir du 4 août, ils ont bu sec, les voisins, à la Grand'Terre : non à cause de quelque réunion secrète, mais tout bonnement parce qu'il fallait bien goûter au pastis qu'on venait de fabriquer... Ce qui fait qu'on a laissé couler l'eau, je veux parler de celle de l'irrigation, ce qui a provoqué "un petit éboulement" sur la voie ferrée. Quoi qu'il en soit, on s'est "couché assez tôt" (dame, le pastis ça calme, davantage encore que l'Eau de mélisse des Carmes Boyer). Et le Tave est chargé par son père d'aller dégager tout ça, à l'aube du 5 août : telle est la raison de sa présence sur le talus...
Et Duquesne d'ajouter, sans rire : "voilà tout ce que l'on sait d'à peu près certain sur ce qui s'est passé dans la soirée"... À peu près certain... Mais au moins, il se rattrape en affirmant : "Ces quatre-là [les habitants de la Grand'Terre] ont su, nul n'en doute, la vérité sur ce qui s'est passé cette nuit du 4 août".
Et nous voici au petit matin, et à Jean-Marie Olivier : devenu cycliste, il est chargé de pédaler jusqu'à... Forcalquier pour prévenir les gendarmes, lesquels seront bientôt rejoints par leurs homologues de... Peyruis !
Bref, tandis que, sur le terrain, les dits gendarmes "font des bêtises", en particulier en laissant vaquer les badauds sur les lieux des crimes, Paris envoie sur place - à cause de la notoriété internationale de Sir Jack - les hommes de la Mobile marseillaise avec à leur tête un jeune commissaire de talent... Robert (!) Sébeille... En tout cas, à peine sur place, voilà notre Commissaire affranchi par les gendarmes - qui n'ont donc pas fait que des c., je veux dire des bêtises - rendus méfiants par l'attitude des habitants de la Grand'Terre ; ils rapportent en effet au dit "Robert" "qu'ils ont remarqué que 'La Sardine' avait lavé d'urgence le pantalon de son mari, mis à sécher sur une corde à linge". Dame, si cela avait pu être avéré !
Mais l'enquête piétine, et de l'autre côté de la Manche, on s'impatiente, on critique les façons françaises issues d'un pays "arriéré". Puis, la politique s'en mêlant, Gaston Dominici "qui a fait de la Résistance" (résistance à la soûlerie, sans doute !) est défendu mordicus par le PC, car il apparaît comme un "sympathisant communiste"...
La deuxième partie de l'article est beaucoup moins folklorique : Duquesne rappelle l'intervention d'Orsatelli, qui a fait perdre un an à la résolution de l'enquête, puis décrit correctement l'offensive finale, dont l'épisode Guérino ; tout en insinuant que le Tave ne fut nullement étranger à la commission des faits.
Le procès, lui aussi, est correctement résumé : "à lui seul, il [Gaston] est un véritable spectacle et pourrait presque se passer d'avocat. D'autant que l'accusation elle-même n'est pas très sûre de ce qu'elle avance et, surtout, des raisons qui l'auraient poussé au crime".
Conclusion, Clovis est mort de la haine que n'a cessé de lui vouer le reste du clan Dominici, haine qui s'est poursuivie après sa mort : ceux du clan ont arraché la plaque funéraire portant son nom...

Article intéressant et sympathique, mais tout de même un peu dépassé... En tout cas, tranche nettement sur la malhonnêteté des recensions publiées cette année-là (celle de J. Teyssier mise à part) ! Et comme me le suggère un ami,  on pourrait conclure en paraphrasant ce Jacques : l'énigme de la Grand'Terre est un drame presque entièrement expliqué [par Sébeille !], et ce depuis le début !...

 

- ** Jean Teyssier, Mon affaire Dominici (en 44 photos inédites, avec légendes), Éditions de Haute-Provence, Digne, janvier 1993, 28 p. [Brochure au demeurant sympathique, dont l'auteur attribue la parution à la requête en révision introduite par l'avocat Collard au nom du petit-fils du patriarche - et en guise de réponse, en quelque sorte. Comme l'auteur affirme sa conviction de la culpabilité du grand-père, on ne sait comment lire le "un courageux petit-fils" dont il affuble Alain... Ceci dit, les photos sont sans doute intéressantes (on y trouve le fameux cliché représentant Gustave martial devant la Hillman, dont Reymond discute à la fois le nom de l'auteur réel, et l'heure de la prise), mais pas toujours disposées dans l'ordre chronologique ; et les textes explicatifs sont parfois hasardeux, et toujours truffés d'erreurs orthographiques (erreurs qui émaillent aussi les quelques pages extraites en fac-similés d'un carnet du reporter), ce qui est réellement dommage. Tiens, Teyssier cite à plusieurs reprises une voisine des Drummond lors du gala taurin : curieux que cette femme n'ait pas été longuement interrogée par nos détectives en révision... Enfin, au détour d'un article, quelle stupeur de constater que Teyssier met sur le même plan Laborde et notre amie Fougeron (sic), devenue journaliste parisienne !!! Tout cela a donc été commis à la hâte, et l'indignation éprouvée à l'annonce de la démarche du petit-fils ne constitue pas une excuse. Dommage, une fois encore... Notons qu'il s'agit là pour l'essentiel d'un tiré à part de la contribution de Teyssier à l'ouvrage collectif "Dominici : de l'accident aux agents secrets", répertorié par ailleurs].

 

- Claude Mossé, Dominici innocent !, Le Rocher, oct. 1993 (en collaboration avec Nicole Pallanchard. Repris en 1994 au catalogue des Éditions France-Loisirs), 329 p. [De multiples digressions n'ayant strictement rien à voir avec les Basses-Alpes, présentes uniquement pour faire briller la culture livresque de l'auteur (enfin, c'est ce qu'il croit naïvement), et faire vendre le papier au prix de la cervelle : en cinquante pages, tout aurait pu être exposé. Et dire qu'il affiche l'ambition de conter la véritable histoire, et de travailler avec honnêteté et rigueur (contrairement, selon lui, aux enquêteurs, dont il ne craint pas de dénoncer un "manque évident de sérieux") ! Consternant ouvrage, qui se soucie de la 'vérité historique' comme d'une guigne, et s'applique à écarter tous les faits qui gênent sa démonstration, voire la réduisent à néant. Et son éditeur parle sans rire d'explication "logique" ! Bref, son coupable à lui, c'est (évidemment) Paul Maillet... La vieillesse est un naufrage, avait dit de Gaulle (à propos de Pétain). Ici, on a de cette remarque une saisissante et bien pitoyable illustration, car la vieillesse peut commencer tôt. Et ce n'est pas parce que l'auteur écarte avec force la piste de l'espionnage, qu'on nous fera changer d'avis. Ouvrage (dédicacé à Max Gallo !!!) à éviter.

Pour donner une autre facette du personnage Mossé, très éclairante pour notre sujet, voici ce que son éditeur écrit (sur la quatrième de couverture) d'un autre de ses "ouvrages" : "Les Impostures de l'Histoire est un ouvrage salutaire. En revisitant, faits à l'appui, certains mythes de notre histoire, qu'elle soit politique (Néron, Saint Louis, Jeanne d'Arc, Christophe Colomb, le 14 juillet 1789) ou littéraire (Alphonse Daudet), Claude Mossé, historien et conteur, fait litière des images d'Épinal pieusement transmises par la légende pour replacer faits et personnages dans le contexte de leur temps. Ce traitement on ne peut plus décapant offre au lecteur bien des surprises - dont la moindre n'est pas la véritable réhabilitation de Néron à laquelle se livre l'auteur. Les saints médiévaux en revanche, Saint Louis et Jeanne d'Arc, sont traités sans ménagement aucun et, par leurs imperfections bien humaines, en deviennent moins impressionnants. Une entreprise authentiquement salutaire donc, à la lecture de laquelle tout honnête homme trouvera à la fois un grand plaisir et un intérêt qui, au fil des pages, ne se dément pas" (on remarquera au passage comment les éditeurs manient la brosse à reluire). Certes, certes, mais voici ce que dit un lecteur toulousain, qui connaît un peu l'Histoire, du même Les impostures de l'Histoire, après lui avoir collé la note 0 (zéro) :
"Bourré d'erreurs historiques et d'approximations.
On reste rêveur à la lecture du "mot de l'éditeur" (la quatrième de couverture) ! Je n'ai pas eu le courage d'aller au-delà du premier chapitre, tellement celui-ci accumule les erreurs de chronologie, les incohérences, les approximations, les formules dignes d'une mauvaise fiction historique mais non d'un ouvrage d'histoire, sans parler des fautes de latin. Quelques exemples d'anachronismes : Cicéron (mort en 43 avant J.-C.) présenté comme participant au conseil privé de Néron, en 64 ap. J.-C. (soit plus de cent après sa mort) et manifestant son opposition aux chrétiens (alors qu'il est mort bien avant la naissance du Christ). Ce n'est pas un lapsus : la même absurdité apparaît deux fois ! Autre exemple : saint Pierre arrive à Rome "probablement en 39 ou 40", dit l'auteur lui-même, et y contemple le Colisée (dont la construction a dû commencer en 69 ou 70). Vous en voulez encore ? "Sénèque le Vieux" (ainsi l'auteur appelle-t-il apparemment le père de Sénèque) a, nous dit-on, raconté la première nuit de l'incendie de Rome qui a eu lieu en 64 ; or il est lui-même mort autour de 40. L'auteur ne donne pas les références précises de ses sources, auxquelles il fait ainsi dire ce qu'il veut. De la part de quelqu'un qui se veut redresseur d' "impostures de l'histoire", des erreurs aussi grossières me semblent révéler un mépris du lecteur. Je le répète, je n'ai lu que le premier chapitre ; on peut espérer que les autres sont moins catastrophiques, mais l'attitude anhistorique que révèle celui-ci laisse bien mal augurer de la suite. Je laisse à d'autres le soin d'aller plus loin. D'autant que les dites "impostures" sont depuis longtemps reconnues comme telles..."

Avec cela, voici Môssieu Mossé habillé pour l'hiver !

PS : comme j'ai remarqué qu'une confusion assez générale s'était installée, je prie les lecteurs de ne pas confondre Claude Mossé (Madame, née le 24 décembre 1924), professeur d'Université, spécialiste mondialement reconnue de la Grèce ancienne, à laquelle elle a consacré de nombreux ouvrages faisant autorité, et Claude Mossé (Monsieur, né le 9 mars 1928), médiocre plumitif ayant entrepris, pour des raisons vraisemblablement alimentaires, de nous "démontrer" l'innocence de Dominici.]

 

- * Alain-Gérard Slama, L'intellectuel de gauche au secours du criminel, in Histoire spécial n° 168, juillet-août 1993, Le Crime, pp. 118-121 [Pénétrant article au titre trop réducteur (en fait, il s'agit davantage d'intellectuels que d'intellectuels "de gauche"), qui fait remonter au traumatisme entraîné par l'Affaire Dreyfus, l'engagement irréfléchi des intellectuels au service des délinquants et criminels. Même si le rapport avec l'Affaire Dominici n'est pas réellement patent (car le désintéressement n'est pas la vertu cardinale de la plupart des défenseurs du Patriarche), la lecture de cet article est particulièrement stimulante. Et quand on lit les pages consacrées aux manifestations contre l'extradition de Klaus Croissant (nov. 1977), on en vient à se frotter les yeux : c'est très exactement ce qui se déroule sous nos yeux, à propos de Cesare Battisti ! Rien de nouveau sous le soleil...].

 

- Frédéric Pottecher, La chance aux chansons, Antenne 2, 20 janvier 1993. [Le même Pottecher que cité infra se commet, on se demande pourquoi, dans l'émission de Pascal Sevran, La chance aux chansons (sur Antenne 2). On a peine à dire que l'animateur semble en connaître plus, sur l'affaire Dominici, que le presque nonagénaire qui en fut pourtant un mémorialiste de premier plan ! Et les énormités proférées sont pires, si cela se peut, que dans l'émission de Bériot de 1986 ! Ainsi Pottecher affirme-t-il que le père Dominici "n'oublie jamais son fusil [quand il part, à quatre heures du matin, promener ses chèvres]". Qu'un beau jour, partant avec son troupeau (l'après-midi, si on a bien compris), il remarque l'éboulement ("il voit tout un pan de terre qui est tombé"). Aussitôt il rentre chez lui, "il réveille toute la famille" (au milieu de l'après-midi !!!), il fait illico venir certains de ses autres fils ( dont Clovis, si l'on comprend bien !) pour que les conséquences fâcheuses de l'éboulement soient effacées. Et le travail de pelletage dure jusqu'à la nuit (on se souvient que Gustave avait réglé le problème en moins d'une heure) ! Lorsque tout est nettoyé, "on va boire un coup", propose Gaston aux "six ou huit" terrassiers improvisés. Et la beuverie dure jusqu'à une heure du matin ! Gaston sort ensuite (à quel propos ?), il entend parler les Anglais (au milieu de la nuit !), Sir Drummond est assis sur le pare-chocs de son auto ( à une heure du matin !), le reste est une double méprise, Drummond ne parle pas français, et Gaston croit que "ces gens-là viennent lui voler ses artichauts" (sic). Et ça continue dans le même registre : "... le vieux Gaston a été condamné à 20 ans de prison..." [re-sic] ou encore "... il est mort chez lui dans son lit..." [re re-sic]. Oui, c'est bien triste, la vieillesse est un naufrage. Du moins Pottecher avait-il sa bonne foi pour lui...

 

- * Robert Mesini, Mémoire de flic, Albin Michel, 1991, 269 p. [Jeune flic ayant commencé sa carrière sous les ordres de Sébeille (celui de la fin, de la Belle-de-Mai), ce qui n'est pas banal, et l'ayant poursuivie jusqu'aux sommets, Robert Mesini raconte sa vie de policier, un peu désabusé, mais dépourvu de toute amertume. Ce qu'il nous dit de l'affaire Dominici, qu'il n'a pas directement connue, ne laisse aucune place au doute (Le faux mystère Dominici), et le court portrait affectueux qu'il dresse de son premier patron est émouvant. Puis on se lance dans de multiples péripéties, au hasard des mutations et des promotions de l'auteur, qui sillonne ainsi la France, ce qui nous vaut des pages colorées, car Mesini a le sens de la formule ("nous interpellâmes... Proust, qui n'avait rien à voir avec l'écrivain, [mais] n'en fut pas moins loquace") et de croustillantes anecdotes, telle celle concernant ce Capitaine de gendarmerie témoignant à la barre dans l'affaire de Puyricard, et agacé par les piques de la Défense (Mes Pollak and Co), se retournant brusquement : "Il y a une différence entre vous et moi. C'est que moi je ne suis pas payé pour dire ce que je ne pense pas". Après les envolées de manches classiques, et une suspension d'audience, le Capitaine dut... faire des excuses. Au fait, si l'on veut connaître la différence entre un enquêteur (civil ou militaire) et un avocat, il n'y a qu'à comparer le récit que fait Mesini de cette affaire, à celui que dressa Pollak dans son ouvrage (La Parole est à la défense, chapitre XIII) : on sera parfaitement édifié. Tiens, à propos de Pollak, on apprend que son épouse, Nicole, qu'on voyait paraître dans tous les grands procès où l'avocat était engagé, avait convolé en premières noces avec l'ex-Commissaire Robert Blémant, un policier devenu truand, abattu le 4 mai 1965 sur ordre des frères Guérini... Peut-être un début d'explication à certaines animosités du cher Maître...
Mesini est assez serein pour estimer que la délinquance classique n'est pas grand-chose par rapport à celle, plus feutrée, en col blanc. Son témoignage, souvent souriant, est assez remarquable, quand bien même le rapport de son ouvrage avec l'affaire qui nous occupe est fort ténu.)].

 

- ** Jean-Marc Théolleyre, L'accusée (45 ans de justice en France, 1945-1990), Robert Laffont, 1991, 431 p. [À lire l'épais l'Accusée, on se demande bien de quoi est accusée la Justice… sinon de faire rechercher, de poursuivre les coupables, et de les châtier ! Ceci dit, il faut bien remarquer que plus d'une flèche de Théolleyre atteint sa cible, comme lorsqu'il note perfidement que le même homme (l'avocat général Lindon) qui s'acharna à réclamer la tête de la meurtrière (de son ancien amant) Pauline Dubuisson, avait demandé (et obtenu) un an auparavant l'acquittement d'une autre meurtrière (de son mari - Ministre de PMF, de surcroît) Yvonne Chevallier…


Au milieu d'affaires célèbres (une quinzaine), qu'il nous fait revivre, avec une verve certaine, "Théo" revient donc pour la seconde fois sur l'affaire Dominici. Emporté d'emblée par un élan douteux, semble-t-il contre les acteurs (justice-police) de cette tragédie (ce qui le conduira, cinq ans plus tard, à publier un compte-rendu élogieux du pauvre ouvrage de Reymond), il commence malheureusement par une grosse bévue. En effet, rappelant une sévère et solennelle mise en garde du ministre Martinaud-Déplat (celui-là même qui devait annoncer à sons de trompe, en novembre 53, qu'il réclamait la Légion d'honneur pour Sébeille), mise en garde solennelle au sujet de "tous les actes de violence" qui pourraient être commis sur la personne des prévenus, et de la valeur d'aveux obtenus à la suite d'interrogatoires aussi interminables que mouvementés, Théo note que cette circulaire aux procureurs généraux "faisait référence à des affaires bien précises", au nom desquelles il mentionne celle de Gaston Dominici. Malheureusement pour lui, ce texte fut promulgué cinq mois avant la tuerie... Ceci posé, la tragédie de Lurs, justement, et ses multiples rebondissements, occupe une bonne soixantaine de pages de cet ouvrage, c'est dire l'intérêt qu'y porte l'auteur. Il tient pour acquis des faits jamais établis, comme la réunion festive et copieusement arrosée de la veille du crime ; il commet quelques inexactitudes de détail (selon lui, ce sont les hommes de Sébeille qui ont retrouvé balles, cartouches et étuis) ou capitales (Paul Maillet, ancien des FTP "fortement implantés dans le fief rouge des Basses-Alpes" - malheureusement pour sa thèse, Paul Maillet servit dans les FFI, et ce n'était pas dans les Basses-Alpes) ; et surtout, il passe complètement sous silence le rôle du commissaire Constant dans le déblocage de l'affaire. Il n'empêche : Théo donne dans l'ensemble, même s'il insiste bien lourdement sur le "parti pris" du président Bousquet, une relation assez fidèle des faits. Sa thèse à lui, en gros, c'est celle du commissaire Chenevier : l'intervention d'un second tueur dans la tragédie. Ce qui, après tout, peut se soutenir avec quelque vraisemblance.
Ouvrage dans l'ensemble clair et honnête (comptes-rendus d'audiences entrecoupés de réflexions sur la Justice), mais qui n'apporte absolument rien de neuf sur l'affaire de Lurs (sauf qu'il tient le travail de Laborde pour le "plus rigoureux" de ceux qui ont traité du même sujet)].