Sir Jack Drummond, un savant nutritionniste

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La tragédie de Lurs, pour des raisons que les historiens du futur auront à démêler, mais qui ne sont pas toutes honorables, tant s'en faut, a largement tourné au désavantage des victimes, que des êtres sans aveu ont, comme à plaisir, traîné dans la boue, tout en magnifiant les coupables.
Cette situation moralement intolérable, et inadmissible sur le plan de la simple équité, se doit d'être combattue. On rapportera donc ici des faits, soit le portrait de Sir Jack Drummond, essentiellement à travers quelques articles du plus grand quotidien américain, le New York Times, mais aussi d'autres sources.
Il convient de toujours garder à l'esprit le féroce souci des Américains pour la vérité (chez eux, par exemple, une enfant cachée du Président, élevée en secret dans les palais nationaux sous la protection d'une garde prétorienne eût été absolument impensable...), ce qui d'ailleurs, sur le plan cinématographique, se traduit par des œuvres autrement plus engagées et plus courageuses que chez nous. Bref.
On peut, comme témoignage de cet état d'esprit "démocratique" (qui n'est pas sans entraîner de temps en temps des dérapages - qu'on songe au Monicagate soulevé par l'immonde procureur Kenneth Starr), rappeler comment l'affaire du Watergate, voici trente-quatre ans, conduisit le Président d'alors, Richard Nixon, à la démission. L'obstination de deux journalistes du Washington Post - autre très grand journal américain - fut la cause de sa chute.
On peut tirer de ce climat un tant soit peu "puritain" et moral, une certitude : si Sir Drummond avait été un espion, cela n'aurait pas échappé à la vigilance des enquêteurs américains, et les articles auraient connu un autre contenu que celui qu'on va découvrir.
Après le rappel des faits, et un article général sur la personnalité de Drummond, on trouvera donc d'autres articles, bien antérieurs au triple crime, sur les activités scientifiques et les missions de Sir Jack. Afin de tenter, modestement, de rétablir la vérité. Certains, naturellement, ne voudront pas l'entendre : elle n'est pas scandaleuse, elle ne fera pas vendre.
In fine, sous le titre "Naissance d'une rumeur" (certains pourront y voir un détournement du Naissance d'une nation, de Griffith), on tâchera de montrer comment est né le mythe de l'agent secret, et quelles méthodes utilisent certains journalistes d'investigation

 

Jack Drummond (1891–1952). British biochemist Jack Cecil Drummond served as a professor of biochemistry at the University of London between 1922 and 1945. He also was a scientific adviser for the British ministry of food from 1939 to 1946. (Encyclopedia Britannica)

"... The nation is in his debt" (Lord Woolton, 5 août 1952).

"Des éléments pour jeter le trouble, vous en avez à la pelle dans cette affaire" (Juge P. Carrias, in La Provence du 6 août 1997)

 

 

 

I. Rappel des faits

 

 

 

Le responsable du ravitaillement des Britanniques durant la dernière guerre massacré avec son épouse et leur fille en France

 

Lurs, France, 5 août. - Sir Jack Drummond, 61 ans, remarquable planificateur pour l'alimentation des Britanniques durant la deuxième guerre mondiale, sa jolie brunette épouse et leur fille de 11 ans ont été sauvagement massacrés aujourd'hui, très tôt, dans les collines des Alpes françaises où ils se trouvaient en vacances.

Selon la police, le vol paraît être le motif de l'agression. L'argent et les valises du couple ont disparu.

Des détonations ont été entendues aux alentours d'une heure du matin, par un fermier vivant tout près des lieux. Levé et accomplissant ses tâches quatre heures plus tard, ce fermier découvrit le corps de l'enfant, Elizabeth, gisant à quelque distance du campement des Drummond. Son crâne avait été fracassé.

À cent soixante-dix yards au-dessus, près de la route, à côté de leur automobile, se trouvait le corps de Lady Drummond, née Anne Wilbraham, qui collabora à la rédaction des ouvrages de Sir Jack. Elle avait reçu une balle en plein cœur. De l'autre côté de la route se trouvait le corps de Sir Jack, vêtu seulement d'un pantalon de pyjama bleu. Il avait été atteint de trois balles. Son corps était recouvert d'un lit de camp.

Un policier, plongeant dans la Durance - la rivière coulant tout près de là - trouva ce que les autorités croient être l'arme du crime - une carabine de guerre américaine. Un éclat de la crosse a été trouvé près du corps d'Elizabeth. Selon toute vraisemblance, la fillette avait été atteinte par des coups répétés, portés avec une telle force qu'un éclat de bois de la crosse s'est détaché. Un chien policier, à la recherche d'indices, a conduit la police le long de la voie ferrée, avant de perdre la trace. Un peu plus tard, près de Digne (à environ vingt miles de là), a été trouvé l'uniforme d'un déserteur de la légion étrangère française. À l'intérieur se trouvait une lettre adressée à un italien, natif de Gênes. La police n'a pu immédiatement faire de lien entre cet uniforme et les meurtres.

Les Drummond avaient quitté leur maison de Nottingham, en Angleterre, le mois dernier et apparemment se rendaient à Marseille et sur la Côte d'Azur. Quelques heures avant la tragédie, aux alentours de vingt heures trente, les passants ont vu la petite famille se restaurer gaiement sur le côté de la route.

Lurs, près de Forcalquier, est situé à quarante miles au nord d'Aix-en-Provence, en France méridionale.

 

© The New York Times, Aug 6, 1952

 

 

II. Championed Austerity Diet

 

 

 

Un défenseur d'un régime alimentaire frugal

 

Londres, 5 août. - Sir Jack Drummond, en tant que conseiller scientifique au Ministère du Ravitaillement durant la guerre, a persuadé les Britanniques des bienfaits de leur frugal régime alimentaire de temps de guerre. Il avait la faculté de faire comprendre avec des mots simples des données scientifiques difficilement accessibles à l'homme de la rue.

Lord Woolton, qui préside le Conseil, et qui était durant le conflit mondial Ministre du Ravitaillement et à ce titre supérieur de Sir Jack, a déclaré ce soir : «Je ne lui serai jamais assez reconnaissant pour sa compétence et la coopération enthousiaste qu'il m'a apportée. La nation lui doit beaucoup».

Réconfortant les Britanniques qui souffraient de l'absence d'oranges, de bananes, de raisins et de melons, Sir Jack les convainquit que les carottes, les pommes de terre et les tomates surpassaient largement ces fruits en valeur nutritive. Il inventa le pain «grisâtre» qui pendant de nombreuses années a obscurci les tables britanniques, et il affirma un jour que le pain blanc ne serait plus jamais consommé.

Sir Jack, qui n'était nullement lunatique, considérait qu'une salade crue par jour était essentielle. Il disait qu'avec de la salade, du fromage, du pain complet, du lait, des harengs et une pomme de terre cuite au four, on obtenait le menu idéal.

En 1943, Sir Jack participa à une conférence sur la nutrition à Hot Springs (État de Washington), et il faisait partie de la délégation britannique à une conférence sur l'organisation du ravitaillement et de l'agriculture tenue au Québec en 1945. Il a conduit une délégation britannique qui a parcouru l'Allemagne occidentale l'année suivante.

Sir Jack avait fait ses études à l'Université de Londres ; il y est devenu assistant de recherches en 1913. Une année plus tard, il devint assistant de recherches dans le service de biochimie de l'hôpital anti-cancéreux de Londres, dont il est devenu Directeur en 1918. En 1922 il fut nommé Professeur de biochimie à l'Université de Londres. Il fut appelé en tant que conseiller scientifique auprès du Ministre du Ravitaillement en avril 1940, et l'est demeuré jusqu'en 1946, au moment où il est devenu Directeur de recherches pour Boots, la plus grande chaîne pharmaceutique de Grande-Bretagne.

Sir Jack était Commandeur de l'ordre de Orange-Nassau, et membre honoraire de l'Académie des Sciences de New York. En 1948, il reçut de la part des États-Unis la Freedom Medal avec palme d'argent en reconnaissance de ses activités durant la guerre. Après avoir collaboré avec Anne Wilbraham dans l'écriture de «La nourriture des Anglais», il a épousé son co-auteur en 1940. Leur fille, Elizabeth, était leur seule enfant.

 

© The New York Times, Aug 6, 1952

 

 

III. News of Food

 

 

News of Food : Drummond

 

Sir Jack aura eu à développer des qualités de diplomate autant que de scientifique pour mener à bien son programme nutritionnel en Grande-Bretagne durant la guerre.

 

Les dépêches de guerre en provenance d'Angleterre ont rarement mentionné le nom de Sir Jack Drummond, l'expert britannique en matière de nutrition qui a été assassiné mardi en France. Une recherche au sein de nos archives n'a mis au jour que quatre articles mentionnant celui qui fut conseiller scientifique auprès de Lord Woolton, Ministre du ravitaillement de 1940 à 1946.

Mais les experts en diététique américains, quand nous les avons interrogés hier, ont décrit Sir Jack comme la personne qui, plus que n'importe quelle autre, a mené à bien l'expérience la plus vaste et la plus réussie en matière de nutrition humaine - l'alimentation des Britanniques durant la guerre.

Le Dr Charles Glen King, qui dirige ici la Fondation pour la nutrition (il a été le premier à isoler la vitamine C), a parlé d'abord des qualités personnelles de Sir Jack, qu'il avait rencontré à plusieurs reprises (la Fondation est un groupe mis sur pied par l'industrie alimentaire pour conduire la recherche dans le domaine de la nutrition) : «un pur scientifique, une personne délicieuse, franche, amicale, dotée d'un très vif sens de l'humour, et pleine d'allant et d'enthousiasme», a confié le Dr. King de Sir Jack. «Cela faisait partie de son génie qu'il pouvait communiquer son enthousiasme à d'autres et les amener à ses vues».

Et c'est surtout à ses qualités d'enthousiasme et de tact que le Dr King et d'autres nutritionnistes ont attribué le succès de Sir Jack lorsqu'il dut faire accepter par ses concitoyens, durant la guerre, des limitations drastiques en matière nutritionnelle, limitations parfaitement insupportables en temps ordinaire. C'était un diplomate autant qu'un scientifique. En mars 1942, trentième mois de guerre pour la Grande-Bretagne, les rations hebdomadaires de base comprenaient approximativement la valeur de 23 cents en viande, correspondant à un peu plus d'une livre avec os ; huit onces de beurre, margarine et graisses de cuisine - ce qui devait certainement entraîner des difficultés pour les amateurs de portions de 'fish'n chips') ; quatre onces de lard et de jambon ; huit onces de sucre ; trois onces de fromage ; deux onces de thé ; une livre de conserves par mois, et deux pintes et demi de lait (une quantité plus abondante était allouée aux femmes enceintes ainsi qu'aux mères allaitant des nourrissons, ou élevant de jeunes enfants).

En dépit des difficultés inhérentes au rationnement, les Britanniques conservèrent une bonne santé, grâce au programme de Sir Jack. Pour justifier cette affirmation, le Dr. King a cité les points suivants :

Le taux de mortalité parmi les mères et les enfants en bas âge avait brusquement crû au début de la guerre : mais les mesures rapidement mises en œuvre pour assurer aux femmes enceintes et aux mères en train d'allaiter et à leurs enfants, qu'elles aient ou non les moyens de se les procurer, la distribution de quantités réduites mais bien proportionnées de nourritures protectrices - œufs, lait, jus d'orange et huile de foie de morue, entraîna une diminution du taux de mortalité jusqu'à un seuil jamais atteint auparavant.

Grâce également à ce programme de rationnement, des signes latents de malnutrition disparurent, le rachitisme et le scorbut cessèrent pratiquement d'exister, le nombre de caries dentaires décrut et le taux d'atteinte par la tuberculose diminua progressivement. "Ces gains sont d'autant plus significatifs"», observe le Dr. King, "si l'on prend en compte les conditions dans lesquelles ils ont été atteints. Il était nécessaire à l'époque de faire largement appel au poisson comme source de protéines animales, en raison de la pénurie de viande. Comme une grande partie du corps médical était mobilisée, un tiers seulement des membres du corps médical disponibles en temps de paix était en mesure de soigner les populations civiles. On ne doit pas davantage oublier les désordres propres à l'époque, les bombardements, le manque de sommeil, de repos et de loisirs".

Une des contributions les plus importantes de Sir Jack au programme fut l'élaboration d'un "pain de haute extraction", un pain qui contenait 85 pour cent du grain de froment. Au début les Anglais se sont opposés à ce qu'ils décrivaient comme « le pain gris », mais l'enthousiasme de Sir Jack les a persuadés que c'était là un élément essentiel de contribution à l'effort de guerre, et ils finirent par l'accepter.

C'est une équipe d'experts en matière de nutrition, travaillant sous l'autorité de Sir Jack à Kew Gardens, qui a découvert que les buissons d'églantiers poussant sous un climat froid, contenaient plus de vitamine C dans le cynorhodon (ou fruit) que les oranges. En conséquence, la culture des buissons débuta dans les Highlands de l'Écosse septentrionale, et la confiture de cynorhodon devint un élément important du régime des enfants britanniques. Cette équipe fut aussi à l'origine de la production de sirop de cassis, lorsque l'on constata que cette baie, elle aussi, était plus riche en vitamine C que les oranges.

 

© The New York Times, Aug 7, 1952

 

 

IV. Growth in disease noted in Germany

 

 

Importante croissance des maladies constatée en Allemagne
Selon le Comité, ce sont les enfants qui souffrent le plus du rationnement.

 

Les rations distribuées dans les trois zones de l'Allemagne de l'Ouest ont à tel point réduit la quantité de nourriture disponible pour le consommateur moyen, que les œdèmes dus à la famine et aux insuffisances vitaminiques sont davantage présents qu'ils ne l'étaient il y a trois mois.

Cette observation figure parmi d'autres constatations rapportées dans le cinquième rapport trimestriel, rendu public aujourd'hui, du comité de nutrition rassemblant des Américains, des Britanniques et des Français. Ce comité est composé du colonel W. L. Wilson (États-Unis), de Sir Jack Drummond (Royaume Uni), et de l'Inspecteur général Georges Coulon (France).

La semaine dernière, le groupe a accompli une tournée de onze jours dans les trois zones. Pour s'assurer qu'ils examineraient un échantillon représentatif de l'alimentation de la population allemande, les experts ont étudié des centres de santé et ont visité des écoles, des usines, des mines, des camps d'enfants, des hôpitaux, des centres de personnes déplacées et des orphelinats, et ce dans dix villes (Mannheim, Stuttgart, Munich, Kassel, Hambourg, Hanover, Duesseldorf, Coblenz, Saarbruecken et Tubingen).

D'après le colonel Wilson, ce sont sans doute les enfants de 7 à 14 ans dont la situation est la plus difficile. Mais le Comité a recommandé que les enfants de tous les âges, de la naissance à 19 ans, reçoivent des rations plus abondantes que celles qu'ils obtiennent actuellement dans chacune des trois zones. Outre que le comité a plaidé pour « une distribution plus équitable » de tous les approvisionnements alimentaires, il a préconisé que la population urbaine continue à recevoir une ration supplémentaire quotidienne d'au moins de 200 calories. Le comité a constaté qu'une telle ration n'était atteinte, presque sans exception, que dans la zone contrôlée par les États-Unis. Dans la zone sous influence britannique, le comité a noté des retards dans la distribution, particulièrement en ce qui concerne le pain. La ration de sucre n'a pas été distribuée dans toutes les parties de la zone contrôlée par la France, et les pommes de terre n'ont pas été en général distribuées dans la Sarre et le nord du Bade-Wurtemberg durant le mois de juin. L'état alimentaire de la population dans son ensemble est apparu meilleur qu'on aurait pu s'y attendre, notamment en raison des "rations sous-minimales" distribuées dans les zones britannique et française. Ceci a été attribué à l'achat, au marché noir, de nourritures non-rationnées. Le comité a estimé que l'Allemand moyen, par un biais ou par un autre, complétait ainsi sa ration d'au moins 300 calories par jour. Ce qui, naturellement, est beaucoup plus facile à faire dans de petites villes que dans les grandes cités industrielles.

Les consommateurs ordinaires, soit environ la moitié de la population totale, reçoivent désormais environ 1200 calories dans la zone britannique, 1300 dans la zone américaine et 1100 dans la zone française. On estime en général, chez nous, que 1550 calories par jour est le minimum strict pour maintenir l'état de santé.

L'insuffisance de ces rations a été constatée de la façon la plus manifeste dans les prisons, les camps d'internement, les asiles et maisons pour vieillards, dont les pensionnaires ne peuvent pas compléter leur régime en recourant au marché noir.

Le comité a condamné la pratique courante de distribution à ces populations des rations destinées aux hôpitaux ou aux travailleurs, dans le but unique de compléter un régime évidemment insatisfaisant comme « subterfuge qui retarde simplement l'issue ».

Depuis le 1er avril le taux de natalité, a connu une tendance à la hausse, a rapporté le comité, dans le même temps que la mortalité infantile et tous les taux de mortalité diminuaient. La tuberculose, cependant, a augmenté dans toutes les zones, si l'on en croit les services allemands de santé. «Il n'est pas utile d'insister sur la relation entre le manque de nourriture et la plus grande incidence de la tuberculose», a ajouté le rapport.

 

© The New York Times, Sept 1, 1946

 

 

V. More Food for Germans is Urged

 

 

 

Après enquête, des experts en matière de nutrition recommandent que les Allemands reçoivent davantage de nourriture. Une mission militaire estime que les rations devraient être portées à 2 540 calories par jour, et affirme que le manque de nourriture entrave la production.

 

Une mission militaire spéciale en matière de nutrition, tout juste de retour d'Europe, a indiqué au Ministère des Armées que les régimes alimentaires en Allemagne occidentale étaient trop pauvres pour permettre à ce pays d'apporter sa pleine et essentielle contribution au rétablissement de l'Europe. Un rapport remis par la mission, et rendu public aujourd'hui par le bureau de Tracy S. Voorhees, secrétaire auxiliaire de l'armée, conclut que le régime alimentaire moyen pour l'Allemand non-rural devrait contenir au moins 2 540 calories, à comparer aux 2 200 qu'il comporte maintenant, selon les estimations [Une dépêche en provenance de Frankfort-sur-le-Main (Allemagne), indique que la ration moyenne par consommateur devrait être portée à 1 850 calories au 1er septembre]. Le seuil de 2 540 calories, est-il estimé, est nécessaire au peuple allemand «pour la réadaptation, le rétablissement du poids, la force et la capacité de travail normaux». Trouvant que la moyenne n'atteint que 2 200 calories par jour, la mission a déclaré : «Un bon rendement industriel ne peut pas être réalisé avec ce niveau alimentaire. Il est impossible d'éluder le fait que le poids, l'activité physique et la production industrielle seront diminués proportionnellement à la carence par rapport aux 2 540 calories par personne et par jour».

Le rapport militaire a indiqué que ce nombre de 2 540 calories était le résultat de la recherche pour déterminer «le minimum alimentaire absolu que l'armée doit atteindre afin d'assurer la restauration de la capacité allemande de production».

L'insuffisance du régime alimentaire allemand, reflétée dans les faibles poids de population masculine, est «incontestablement» l'un «des facteurs primaires dans la lenteur du rétablissement industriel allemand qui doit être attaquée de face carrément si l'on veut faire réussir le programme européen», indique le rapport Voorhees.

Les recommandations en matière de régime préconisées par la mission militaire, qui comprenait les plus grands nutritionnistes du monde, contrastent singulièrement avec celles contenues dans le rapport de l'ancien Président Hoover au Président Truman, le 27 février 1947. Avec quelques-uns des mêmes experts que ses conseillers, M. Hoover a rapporté au Président que le régime minimum de base pour le consommateur normal devrait être, à ce moment-là, d'au moins 2 000 calories. Ce qui doit être mis en rapport avec une ration de base réelle de 1 550 calories.

Le 23 janvier 1948, le général Lucius D. Clay, gouverneur militaire pour les États-Unis en Allemagne, indiqua qu'ayant perçu un besoin, il allait demander 700 millions de dollars, soit une augmentation de 200 millions, afin de porter le régime moyen de l'Allemand jusqu'à 1 550 calories par jour.

La plus récente estimation de ce qui est nécessaire pour conduire le rendement industriel allemand à son maximum est cependant en accord avec les estimations effectuées par de nombreux nutritionnistes. L'ancien conseil international de nutrition d'urgence, qui a consulté les besoins pressants de nourriture en temps de guerre, a fixé le régime « normal » à 2 600 calories. Il y a moins d'un an, le conseil a indiqué qu'au maximum, une demi-douzaine de pays européens seulement bénéficiaient de régimes alimentaires de niveau « normal ». La mission militaire, dirigée par le Dr. Leonard A. Scheele, chirurgien général du service de santé publique, a constaté que les habitants des villes étaient les plus mal lotis en Allemagne, et que les ruraux et les habitants des fermes étaient «pour la plupart aussi bien nourris qu'avant la guerre». Le rapport militaire indique que les rations spéciales pour les groupes spéciaux sont un moyen d'amplifier la production et le rendement industriel, et ajoute : «Il faut fournir à la population toute entière une portion de nourriture adéquate». Le groupe a remarqué «une absence encourageante» des insuffisances vitaminiques ou minérales, excepté pour ce qui concerne la vitamine D. La distribution défectueuse de cet élément essentiel d'un régime a contribué à la prédominance du rachitisme, ajoute le rapport. Il faut en outre encourager l'accroissement, selon la mission, des poids corporels moyens d'enfants de maternelle et d'âge scolaire, maintenant rapportés presque à égalité des normes pour les enfants américains, et pas sensiblement au-dessous des niveaux d'avant-guerre. La perte de poids par les adultes allemands, d'un autre côté, ne s'est pas entièrement rattrapée, et le poids moyen est maintenant de 10 à 15 pour cent au-dessous «des normes physiologiques acceptables». L'insuffisance a eu comme conséquence «un degré variable d'apathie, et le manque de capacité pour la concentration et le travail», selon le rapport.

Le groupe a constaté que le taux de mortalité infantile en 1947 était considérablement inférieur à celui de 1946, et que le taux de natalité était «satisfaisant».

Indépendamment du Dr. Scheele, la mission comprenait aussi le Major général Raymond W. Bliss, chirurgien général de l'armée ; le Dr. William H. Sebrell, Directeur médical du service de santé publique, qui avait servi de spécialiste en nutrition à M. Hoover dans son enquête allemande concernant la nourriture ; le Capitaine A. R. Behnke, du Medical Service Corps, Marine des Etats-Unis ; le Capitaine Denver I. Allen, du Medical Service Corps, armée des Etats-Unis, le Dr. John B. Youmans, doyen de l'Université de l'Illinois, College de médecine, une autorité civile de premier plan. Deux des nutritionnistes britanniques les plus distingués, Sir Jack Drummond et le professeur S.J. Cowell de l'Université de Londres avaient rejoint la mission en Allemagne.

 

© The New York Times, Aug 6, 1948

 

 

VI. Sir Jack Drummond, savant

 

Imagine-t-on l'auteur de plus d'une centaine de publications scientifiques (ici, en fac simile, l'une sur les tumeurs cancéreuses, l'autre sur la vitamine A), se reconvertir, en fin de carrière, en agent secret ? De telles insanités amènent parfois à douter du genre humain, et jugent ceux qui les inventent...

 

 

DRUMMOND, Jack Cecil Sir
BIRTH : 1891 Nottingham, Nottinghamshire, England
DEATH : 1952 Lurs France
REFERENCES : Fruton; Fruton Suppl; JRIC, 77, 1953, p105; WWW; JCS, 1953, 357-60; Chem & Ind, 13 Sep 1952, 905-6; OCA 1927; RIC list 1926, 1930; CS list 1929, 1936; Chem & Ind, 9 dec 1932, 1021; UL, 1926, 181, 242; C&I, 9 Aug 1952, 785; QMUL SRC; SPA List 1926, 1930, 1935, 1939, 1946;
PORTRAIT : Chem & Ind, 9 dec 1932, 1021;
Education and Qualifications
0 Secondary :
Awarding institution:
Institution of study: King's College School, Wimbledon
(QMUL says Kings College Strand School;)
1912 BSc :
Awarding institution: London University
Institution of study: East London College
1918 DSc :
Awarding institution: London University
Institution of study: East London College
1919 Fellow :
Awarding institution: Institute of Chemistry GBI
Institution of study :
Career
1912 - 1913 Assistant, Government Laboratory, London
1913 - 1914 Research Assistant, King's College London (Physiology)
1914 - 1918 Assistant Research Chemist, Cancer Hospital Research Institute (Physiology)
1918 - 1919 Director of Research, Cancer Hospital Research Institute (Biochemistry)
1919 - 1922 Reader, University College London (Biochemistry)
1922 - 1939 Professor, University College London (Biochemistry)
1939 - 1946 Scientific Adviser, Ministry of Food
1942 - 1944 Professor, Royal Institution (Physiology)
1946 - 1952 Director of Research, Boots Ltd
Memberships and Roles
0-0 Biochemical Society (Member)
1919 - 1922 Biochemical Society (Secretary)
1922 - 1927 Biochemical Society (Committee Member)
1939 - 1942 Biochemical Society (Committee Member)
1913-0 Chemical Society of London (Fellow)
1927 - 1930 Chemical Society of London (Council Member)
1926 - 1929 Institute of Chemistry GBI (Council Member)
1929 - 1935 Institute of Chemistry GBI (Examiner)
1940 - 1943 Institute of Chemistry GBI (Council Member)
1922-0 Society of Chemical Industry (Member)
1948-1950 Society of Chemical Industry (Section Chair C)
0-0 Society of Public Analysts (Member)
1922-0 Society of Public Analysts (Member)
1924-1925 Society of Public Analysts (Council Member)
Honours
1937 Queen Mary College (Fellow)
1944 Royal Society of London (Fellow)
1946 New York Academy of Sciences (Hon Member)
1947 g United States (Medal : Freedom)
1947 g Netherlands (Order of Orange Nassau)
1948 Paris University (Hon Dsc)

 

 

1948 : remise d'un diplôme Honoris Causa de l'Université de Paris par le recteur Jean Sarrailh, à Sir Jack Drummond.

 

 

VII. Naissance d'une rumeur

 

 

© l'Humanité, 12 août 1952

 

Sous une photo prise dans le Sunday Express (notons en passant qu'elle apparaît à deux endroits différents dans ce journal), un éditorialiste anonyme (il signe "Jean Valjean", le pitoyable Chabrol, à qui le Canard enchaîné ne manqua pas de faire sa fête, comme on l'a vu par ailleurs) que je qualifierai de "larmoyant" (il faut lire ses chroniques régulières de cette époque !), écrit, dans l'Humanité du 12 août 1952 :

"La guerre faisait rage. Face à l'armée soviétique en marche vers la victoire, le IIIe Reich nazi jetait tout le poids de ses forces. On venait de découvrir à Belsen les horreurs des camps de la mort et, du même coup pour ceux qui ne voulaient pas y croire, le mépris de Hitler et des siens pour la vie humaine.

Sir Jack Drummond - c'est le très conservateur Sunday Express qui vient de le révéler - franchissait les lignes, à l'ouest, en grand uniforme de la "Home Guard", avec l'accord secret des nazis. Curieux !

Après le massacre de Lurs, certains ont parlé de "crime des Services secrets". Cela leur donnerait-il raison ?"

Il faudrait longuement décrypter ce court entrefilet, bien dans la ligne de ce journal "citadelle du mensonge", pour reprendre l'expression du regretté Jean-François Revel.

Notons que, fin avril 1945, la guerre ne faisait plus guère "rage" sur le front européen ; et que seule la glorieuse armée soviétique est citée comme ayant vaincu les nazis. Les Américains, qui se battaient sur deux fronts (et qui n'avaient pas cessé, par des envois d'armes et de nourriture, de soutenir les Soviétiques !) sont considérés comme quantité négligeable : c'est "l'ouest"...

Quant au "mépris de Hitler et des siens pour la vie humaine", on sait que le chancelier du Reich avait pris son modèle à Moscou, dont il fut le meilleur élève. Mais laissons cela.

Le camp de Bergen-Belsen fut délivré par l'armée britannique le 15 avril 1945. C'est d'ailleurs à ce moment-là, si l'on en croit J. Laborde ("Un matin d'été à Lurs", p. 57), que l'esprit scientifique et humanitaire de Sir Jack fit à nouveau merveille, car il inventa un "mélange Drummond", sorte de cocktail liquide injectable, qui sauva la vie de nombreux déportés, incapables pour un temps de se nourrir et de digérer normalement (Laborde ajoute même que les prisonniers russes, qui avaient refusé le "mélange Drummond", connurent un taux de mortalité bien supérieur à celui constaté chez les autres déportés).

C'est donc à quelques jours de la capitulation que Sir Jack apprend que des jusqu'auboutistes nazis combattent encore dans le nord-est de la Hollande, occupant une poche qui interdit tout ravitaillement de cette partie du pays. Mais écoutons encore Laborde : "Sir Jack Drummond décide de se rendre lui-même sur place. Il a appris que des femmes et des enfants meurent de faim à cause de ces combats désespérés du vaincu. Il se met en contact avec les autorités hollandaises et leur suggère de demander une trêve. Puis, avec deux autres savants, il s'embarque dans un avion militaire, atterrit à Utrecht et de là guide des camions de nourriture vers les lignes allemandes. Il mène lui-même les négociations avec les officiers ennemis, franchit non sans peine les retranchements, contraint de discuter chaque fois avec les soldats qui sont stupéfaits de voir arriver un homme vêtu de l'uniforme de la Home Guard, seule unité militaire à laquelle ait appartenu Sir Jack Drummond" (Ibid.).

On voit comment ce geste purement humanitaire se transforme, sous la plume communiste, en collaboration avec les nazis. Quant à la rumeur concernant le "crime des services secrets", le journal est bien bon de ne pas nous nommer ceux qu'il appelle "certains" ; on les a cependant reconnus, les communistes eux-mêmes, dressant un barrage devant les "braves fermiers de Lurs" !

 

Voilà donc où Reymond ("Les assassins retrouvés") a d'abord puisé son idée, qu'il a exploitée jusqu'à la corde, de la "double personnalité" de Drummond. Il a complété sa trouvaille en ayant recours au Net, comme en témoigne ce message de lui, que tout un chacun peut consulter sur Internet :

 

Date: Mon, 06 Nov 95 20:37:10 -0100
From: william reymond <Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. >
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Dear Jim

My name is William (Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.), i'm a french journalist and i'm
looking for informations about a crime in 1952 in France. the name of
this case in well-know on "Affaire Dominici" (Dominici Case in english).
It's the real story of a triple crime, in fact a complete english
family.
So if you have any ideas or suggests to find informations about the case
and the dead family (the father was Sir Jack Drummond, a scientist),
please contact me.
Thanks.

 

Ce que ses amis journalistes nomment poursuivre des "recherches à l'étranger" : dans le milieu underground ! Voilà ce qu'avaient oublié de faire les premiers enquêteurs : s'intéresser au "passé prouvé [sic] d'agent secret de sir Jack Drummond" (selon une formulation utilisée dans La Provence du 22 janvier 1997) !

Le même Reymond, interrogé (deux minutes douze pour une pareille insanité !) en marge du journal télévisé (A2) du 24 janvier 1997, parlait avec des airs mystérieux du "projet 63", élément qu'il a transformé par la suite en "Opération Paperclip" - expression qui sonne bien mieux, il faut le reconnaître ! Et c'est ainsi que Sir Jack Drummond a été embarqué, bien malgré lui, dans une histoire abracadabrantesque de récupération des savants nazis (mais après tout, on a bien tenté de faire du poète Charles Baudelaire un agent secret, alors pourquoi pas un savant diététicien ?).

 

"Quand on ne sait pas, mieux vaut se taire", comme le lui conseillait le regretté Pierre Carrias.

 

 

 

 

 


 

 

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