Deux ou trois... à propos de lecture...

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À propos de lecture(s) : au départ, lecture d'une image et mise en évidence du problème dénotation/connotation (vocables à ne pas utiliser avec les élèves !) par confrontation de l'image avec deux textes présentant deux situations de lecture pour le moins contrastées... Suivent de multiples développements, divers et variés, essentiellement dans l'axe de l'enrichissement du vocabulaire (mais aussi avec des suggestions en Arts plastiques, et en poésie).
Parmi les très nombreuses activités ci-dessous proposées, il conviendra de procéder à un choix drastique, afin de ne pas conduire les "apprenants" au trop-plein, au désintérêt... Sauf à reprendre cette leçon après quelques mois...

 

 

"Il n'y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre, ceux que nous avons passés avec un livre préféré. Tout ce qui, semblait-il, les remplissait pour les autres, et que nous écartions comme un obstacle vulgaire à un plaisir divin" (Marcel Proust).

 

 

 

Quelques suggestions officielles...

 

"Oral : Raconter, décrire, exposer
- Faire un récit structuré et compréhensible pour un tiers ignorant des faits rapportés ou de l’histoire racontée, inventer et modifier des histoires, décrire une image, exprimer des sentiments, en s’exprimant en phrases correctes et dans un vocabulaire approprié.

Échanger, débattre
- Écouter et prendre en compte ce qui a été dit.
- Questionner afin de mieux comprendre.
- Exprimer et justifier un accord ou un désaccord, émettre un point de vue personnel motivé.

Rédaction
Dans les diverses activités scolaires, prendre des notes utiles au travail scolaire.
- Maîtriser la cohérence des temps dans un récit d’une dizaine de lignes.
- Rédiger différents types de textes d’au moins deux paragraphes en veillant à leur cohérence, en évitant les répétitions, et en respectant les contraintes syntaxiques et orthographiques ainsi que la ponctuation.

Les familles de mots
- Regrouper des mots selon leur radical.
- Regrouper des mots selon le sens de leur préfixe et connaître ce sens, en particulier celui des principaux préfixes exprimant des idées de lieu ou de mouvement.
- Regrouper des mots selon le sens de leur suffixe et connaître ce sens.
- Pour un mot donné, fournir un ou plusieurs mots de la même famille en vérifiant qu’il(s) existe(nt)" [I. O.].

Sans oublier, naturellement :

"L'écolier d'aujourd'hui, tout à la fois mieux pourvu et plus démuni que ses prédécesseurs, subit la fascination qu'exercent sur lui cinéma, radio, télévision, disque, publicité, bandes dessinées. L'école doit mettre à profit l'apport de ces moyens de communication et, simultanément, elle doit aiguiser le discernement des élèves face aux sollicitations et aux agressions auxquelles ces nouveaux moyens les exposent". [Instructions Officielles du 4 décembre 1972 (français), Introduction]

 

I. Lecture d'une image : un adolescent lisant

 

Créer une diapo de l'image jointe (ou utiliser quelque procédé adéquat que ce soit) et projeter (ou montrer) durant une dizaines de secondes la scène "garçon lisant", puis faire exécuter un dessin de mémoire et entamer une discussion avec la classe, sur ce qui a été perçu par les enfants. Cette partie devrait s'achever sur un accord, au sein de la classe, s'agissant d'un titre à donner à cette image.

Distribuer ensuite les deux textes ci-dessous (Un père et un fils, La caisse, ou deux ou trois) par moitié de classe (on peut aussi n'imprimer qu'une partie des textes, car ils sont relativement longs), une moitié ayant à lire "Un père et un fils", l'autre "Deux ou trois".
Lecture (silencieuse) des textes : peut-on maintenant changer le titre de la scène projetée au tout début ?

De là, amener les élèves à réfléchir sur les problèmes d'ancrage de sens (dénotation/connotation), sur celui des légendes de presse (travail qui peut être envisagé à long terme, par exemple à partir des photos légendées de Paris-Match : s'essayer en commun, ou par petits groupes, à modifier les légendes).

Passer à la lecture expressive des deux textes, chaque groupe lisant à l'autre le texte qu'il a reçu.

Notons en passant qu'on rencontre, dans ces travaux de "lecture de l'image", les deux caractères qui font, selon Piaget, que l'éducation y est active : l'action effective (qui n'est pas forcément concrète, qui peut être mentale, dans la dénotation) et la dimension sociale (dans la comparaison et la confrontation des différentes connotations)

Téléchargement de l'image "Le Lecteur"

On la trouvera en pièce jointe :Lecture d'une image : un adolescent lisant

 

 

II. Les deux textes

 

Premier texte : Un père et un fils

 

En approchant de son usine, le père Sorel appela Julien de sa voix de stentor ; personne ne répondit. Il ne vit que ses fils aînés, espèce de géants qui, armés de lourdes haches, équarrissaient les troncs de sapin, qu'ils allaient porter à la scie. Tout occupés à suivre exactement la marque noire tracée sur la pièce de bois, chaque coup de leur hache en séparait des copeaux énormes. Ils n'entendirent pas la voix de leur père. Celui-ci se dirigea vers le hangar ; en y entrant, il chercha vainement Julien à la place qu'il aurait dû occuper, à côté de la scie. Il l'aperçut à cinq ou six pieds plus haut, à cheval sur l'une des pièces de la toiture. Au lieu de surveiller attentivement l'action de tout le mécanisme, Julien lisait. Rien n'était plus antipathique au vieux Sorel ; il eût peut-être pardonné à Julien sa taille mince, peu propre aux travaux de force, et si différente de celle de ses aînés ; mais cette manie de lecture lui était odieuse : il ne savait pas lire lui-même.

Ce fut en vain qu'il appela Julien deux ou trois fois. L'attention que le jeune homme donnait à son livre, bien plus que le bruit de la scie, l'empêcha d'entendre la terrible voix de son père. Enfin, malgré son âge, celui-ci sauta lestement sur l'arbre soumis à l'action de la scie, et de là sur la poutre transversale qui soutenait le toit. Un coup violent fit voler dans le ruisseau le livre que tenait Julien ; un second coup aussi violent, donné sur la tête, en forme de calotte, lui fit perdre l'équilibre. Il allait tomber à douze ou quinze pieds plus bas, au milieu des leviers de la machine en action, qui l'eussent brisé, mais son père le retint de la main gauche comme il tombait.

"Eh bien, paresseux ! tu liras donc toujours tes maudits livres, pendant que tu es de garde à la scie ? Lis-les le soir, quand tu vas perdre ton temps chez le curé, à la bonne heure".

Julien, quoique étourdi par la force du coup, et tout sanglant, se rapprocha de son poste officiel, à côté de la scie. Il avait les larmes aux yeux, moins à cause de la douleur physique, que pour la perte de son livre qu'il adorait.

["Descends, animal, que je te parle". Le bruit de la machine empêcha encore Julien d'entendre cet ordre. Son père qui était descendu, ne voulant pas se donner la peine de remonter sur le mécanisme, alla chercher une longue perche pour abattre des noix, et l'en frappa sur l'épaule. À peine Julien fut-il à terre, que le vieux Sorel, le chassant rudement devant lui, le poussa vers la maison. Dieu sait ce qu'il va me faire ! se disait le jeune homme. En passant, il regarda tristement le ruisseau où était tombé son livre ; c'était celui de tous qu'il affectionnait le plus, le Mémorial de Sainte-Hélène.

Il avait les joues pourpres et les yeux baissés. C'était un petit jeune homme de dix-huit à dix-neuf ans, faible en apparence, avec des traits irréguliers, mais délicats, et un nez aquilin. De grands yeux noirs, qui, dans les moments tranquilles, annonçaient de la réflexion et du feu, étaient animés en cet instant de l'expression de la haine la plus féroce].

 

Stendhal, Le Rouge et le Noir (1830), I, 4.

 

[Pour une première approche, on pourra élucider avec la classe l'expression "antipathique au vieux Sorel", et faire rapprocher "copeaux énormes" de "espèces de géants" ; puis expliquer, éventuellement, "équarrissaient", "stentor" et "transversale"].

 

1.1. Les mots "pleins" du texte (185 dont 153 différents)

 

7: Julien ;

6: scie ;

4: père ; coup ;

3: voix ; livre ; action ;

2: Sorel ; appela ; aînés : ci ; côté ; pieds ; force ; violent ; perdre ;

1: curé ; chez ; temps ; ton ; soir ; lis ; garde ; pendant ; livres ; maudits ; tes ; toujours ; donc ; liras ; paresseux ; eh ; tombait ; gauche ; main ; retint ; brisé ; machine ; leviers; milieu ; bas ; quinze ; douze ; équilibre ; tomber ; heure ; calotte ; forme ; tête ; aussi ; second ; tenait ; voler ; ruisseau ; quoique ; toit ; soutenait ; transversale ; poutre ; là ; soumis ; arbre ; lestement ; sauta ; âge ; malgré ; enfin ; terrible ; entendre ; empêcha ; bruit ; yeux ; jeune ; attention ; fois ; trois ; vain ; lire ; odieuse ; lecture ; différente ; manie ; étourdi ; travaux ; propre ; peu ; mince ; taille ; pardonné ; vieux ; antipathique ; rien ; lisait ; mécanisme ; moins ; attentivement ; surveiller ; lieu ; toiture ; pièces ; haut ; cheval ; sanglant ; six ; aperçut ; cinq ; rapprocha ; occuper ; dû ; place ; vainement ; chercha ; entrant ; hangar ; dirigea ; vers ; poste ; entendirent ; énormes ; copeaux ; séparait ; hache ; cause ; chaque ; bois ; pièce ; tracée ; noire ; marque ; exactement ; suivre ; occupés ; perte ; porter ; sapin ; troncs ; équarrissaient ; haches ; lourdes ; armés ; espèce ; géants; officiel ; fils ; répondit ; personne ; stentor ; adorait ; douleur ; larmes; physique ; approchant ; usine ; vit (de voir).

 

1.2. Lisibilité

 

Si on prend appui sur l'intéressant Lisi, de J. Mesnager, on remarque que ce texte est parfaitement abordable à la fin du cycle III : son indice de lisibilité est en effet de 5.5 (pourcentage de mots absents : 4.2 % ; nombre de mots par phrase : 16.5).

 

 

Deuxième texte : La caisse, ou Deux ou trois

 

C'est jeudi. Depuis le déjeuner nous sommes enfermés tous les deux dans la classe inondée du brûlant soleil de juillet ; les moineaux se chamaillent sous le rebord du toit, les lis du jardin appellent à grands cris chauds par les fenêtres ouvertes, les voix joyeuses d'une bande de gamins se poursuivent sur la route de Vallon. Mais nous n'entendons rien.

Assis au bord de l'estrade, la caisse des prix entre nous deux, rouges, les mains moites, la tête battante, à peine au bout d'un livre nous jetant sur un autre, comme des affamés que rien n'arrive à rassasier, nous lisons !

Les prix sont là depuis huit jours : quatre-vingts livres rouges et dorés dans des papiers violets, verts, roses. Ils sentent la colle, l'encre d'imprimerie, le vernis chauffé - le plus enivrant parfum que nous ayons jamais respiré !

Ils craquent un peu quand on les ouvre, ils laissent aux doigts de petits points d'or, ils jettent à pleins yeux leurs images que l'on regarde vite jusqu'au bout avant de commencer à lire - échappées ravissantes sur l'histoire promise, dont chacune vous rapporte une bribe mystérieuse : la vieille femme darda sur l'innocente un regard perçant... Plutôt mourir, s'écria le jeune homme... La sombre tour ne montrait aucune ouverture... Puis ils racontent, ils racontent...

Nous commencions par les plus gros. Il y avait les Prix de Certificat d'études : Les Deux Gosses, Contes du Pays d'Armor, l'immortel Sans Famille, cinq ou six volumes où s'approvisionner de rêves pour le reste de l'année - le reste de la vie, peut-être...

Les prix de la deuxième division nous donnaient des histoires plus pauvrettes, mais où il y avait bien toujours quelque château enchanté, quelque petite fille malheureuse, un mauvais garçon qui devenait bon, une cabane de berger, un ruisseau sous des aulnes. Nous les dévorions tous, à la file descendante, jusqu'à ceux de la classe de maman : Bêtes et Gens, Les Récits du Grand-Père, Contes de la Veillée... jusqu'à ceux à vingt centimes, tout petits, carrés, où, en gros caractères et en dix pages, se lisaient de fortes leçons de morale : Adolphe ou la gourmandise punie, Julie la petite querelleuse, dont à défaut de la substance, on gardait du moins gravé dans la mémoire l'étonnant style ampoulé, si remarquablement adapté à l'esprit des petits paysans : Ô vous, mes enfants, qui avez eu le malheur de contracter une habitude mauvaise, c'est pour votre consolation et votre soutien que je vais vous raconter l'histoire suivante : Julie...

La caisse arrivait trois semaines, quinze jours avant la distribution des prix ; il fallait se dépêcher de les absorber tous, pour avoir le temps de reprendre les premiers, les beaux, les chers. Aussi, dès que nous étions sur la pente diminuante, en dévorions-nous cinq, six des moyens, dix des plus minces à la queue leu leu dans une après-midi de jeudi.

Quand maman, vers la tombée du jour, quittait la salle à manger pour la petite cuisine où elle allait préparer le dîner, ne nous apercevant pas dans la cour elle ouvrait la porte de la classe :

- Comment, c'est là que vous étiez ? Encore à lire ! Vous n'avez pas lu toute l'après-midi ?

Nous baissions la tête...

- Mon Dieu ! Combien en avez-vous lu ?

- Deux ou trois...

- Deux ou trois ? Mais ces enfants sont fous ! Deux ou trois livres d'affilée ! Voulez-vous laisser ça bien vite ! Pour vous perdre les yeux ! Si jamais on a vu personne lire deux ou trois livres sans respirer ! Ils s'en feront mourir !"

Les années où l'on avait monté la caisse au grenier, nous étions plus tranquilles, maman ne venant guère là-haut sans nécessité. Et le premier livre à peine ouvert nous ne sentions plus la touffeur brûlante qui était tombée sur nous dès la porte.

Mais le plus cher asile est le Cabinet des Archives, plein de mouches mortes et d'affiches battant au vent. À l'autre bout de la maison, la grande Mairie solitaire traversée, nous sommes dans ce lieu poussiéreux mieux à l'abri avec notre trésor qu'enveloppés par la mer au cœur d'une île perdue.

Les vieux dossiers tout autour de nous dans des cases voilées de toiles d'araignées, mêlent leur odeur de papier moisi au parfum collant des livres neufs : pommade poudreuse où nous nous engluons avec délices. Et les aventures passent, passent, portées par tous ces êtres merveilleux ou terribles, qui ne cesseront désormais de nous accompagner, de grandir et de s'enrichir avec nous et pour nous, à mesure que se déroulera notre vie...

 

Isabelle Fournier, Images d'Alain-Fournier (Émile-Paul frères éd., 1938, pp. 40-43)

 

* [Isabelle Fournier fait ici allusion à une courte phrase écrite par son frère, dans le Grand Meaulnes : "Alors, tant qu'il y avait une lueur de jour, je restais au fond de la mairie, enfermé dans le cabinet des archives plein de mouches mortes, d'affiches battant au vent, et je lisais assis sur une vieille bascule, auprès d'une fenêtre qui donnait sur le jardin" (Première partie, Chapitre II, "Après quatre heures")
P.S. : texte emprunté à ce même site (partie "Bonnes feuilles")].

 

[On pourra expliciter avec les élèves le sens de : tête battante, enivrant parfum, touffeur, ampoulé, aulnes, contracter, diminuante, engluons, querelleuse]

 

2.1. Les mots "pleins" du texte (366, dont 307 différents)

 

5: trois ; prix ;

4: livres ;

3: caisse ; là ; bout ; classe ; jusqu' ; maman ; lire ;

2: jeudi ; depuis ; passent ; sous ; rien ; rouges ; tête ; peine ; livre ; parfum ; jamais ; yeux ; vite ; avant ; histoire ; dont ; mourir ; racontent ; gros ; contes ; cinq ; six ; reste ; vie ; dévorions ; dix ; Julie ; dès ; leu ; après ; midi ; tombée ; porte ; lu ;

1: maison ; vent ; battant ; affiches ; mortes ; mouches ; plein ; archives ; cabinet ; asile ; cher ; brûlante ; touffeur ; sentions ; ouvert ; premier ; nécessité ; haut ; guère ; tranquilles ; grenier ; monté ; années ; respirer ; personne ; perdre ; ça ; laisser ; affilée ; fous ; combien ; baissions ; Dieu ; mairie ; comment ; encore ; solitaire ; ouvrait ; cour ; apercevant ; dîner ; préparer ; cuisine ; manger ; quittait ; salle ; traversée ; vers ; lieu ; poussiéreux ; mieux ; queue ; minces ; moyens ; pente ; diminuante ; abri ; aussi ; chers ; beaux ; premiers ; reprendre ; temps ; absorber ; dépêcher ; fallait ; distribution ; quinze ; semaines ; êtres ; arrivait ; suivante ; raconter ; soutien ; consolation ; mauvaise ; habitude ; contracter ; malheur ; ô ; paysans ; esprit ; adapté ; remarquablement ; ampoulé ; style ; étonnant ; mémoire ; gravé ; moins ; gardait ; substance ; querelleuse ; défaut ; trésor ; punie ; gourmandise ; Adolphe ; morale ; leçons ; fortes ; pages ; lisaient ; enveloppés ; caractères ; carrés ; centimes ; vingt ; veillée ; père ; récits ; gens ; bêtes ; merveilleux ; file ; descendante ; mer ; aulnes ; ruisseau ; berger ; cabane ; devenait ; garçon ; mauvais ; malheureuse ; fille ; enchanté ; château ; toujours ; pauvrettes ; histoires ; division ; a ; deuxième ; cœur ; année ; île ; rêves ; volumes ; approvisionner ; perdue ; vieux ; famille ; immortel ; pays ; Armor ; dossiers ; gosses ; certificat ; études ; autour ; commencions ; cases ; puis ; ouverture ; aucune ; montrait ; tour ; sombre ; écria ; jeune ; voilées ; plutôt ; perçant ; regard ; innocente ; darda ; vieille ; mystérieuse ; bribe ; chacune ; rapporte ; toiles ; promise ; araignées ; ravissantes ; échappées ; commencer ; terribles ; mêlent ; cesseront ; odeur ; images ; regarde ; papier ; pleins ; jettent ; or ; points ; doigts ; laissent ; ouvre ; peu ; respiré ; craquent ; moisi ; collant ; enivrant ; chauffé ; vernis ; imprimerie ; encre ; colle ; sentent ; roses ; verts ; violets ; papiers ; dorés ; désormais ; vingts ; quatre ; huit ; accompagner ; lisons ; rassasier ; arrive ; jetant ; affamés ; neufs ; grandir ; pommade ; battante ; poudreuse ; mains ; moites ; engluons ; entre ; enrichir ; mesure ; estrade ; assis ; bord ; délices ; entendons ; vallon ; route ; poursuivent ; gamins ; bande ; joyeuses ; voix ; ouvertes ; fenêtres ; chauds ; cris ; appellent ; jardin ; lis ; rebord ; toit ; aventures ; chamaillent ; moineaux ; juillet ; soleil ; brûlant ; inondée ; déroulera ; déjeuner ; enfermés ; portées.

 

2.2. Lisibilité

 

Si on prend appui sur l'intéressant Lisi, de J. Mesnager, on remarque que ce texte est parfaitement abordable à la fin du cycle III (mais un peu plus difficile que le précédent : son indice de lisibilité est en effet de 5.8 (pourcentage de mots absents : 4.8 % ; nombre de mots par phrase : 15.6).

 

 

III. Suggestions de prolongements pour "Deux ou trois"

 

3.1. Lectures variées

 

Mots-clés à rechercher :

         lecture-passion (nous n'entendons rien... nous jetant sur... tête battante... s'enrichir avec nous...) ;

         chaleur estivale (avec une expression à discuter au sein de la classe : à grands cris chauds) ;

         mots d'affectivité négative, se rencontrant tous dans la fiction (darda, regard perçant, sombre tour, mauvais garçon, terribles...).

 

3.2. "Voulez-vous laisser ça bien vite !" : travail de classement, à partir des lexèmes de VOULOIR

 

Préfixes

Lexèmes

Suffixes

 
       
 Ø

 

 Ø Ø

bene

VOUL

-oir, -u

 

mal

VOL

-onté, -ontiers

 
 bien

VEL

-ant, -ance

 
 in

VEIL

-ontaire

-ment

...

 

-léité, -léitaire

 
 

 

-e, -at

 
[Emprunté pour partie à SH, L'enrichissement du vocabulaire, CRDP de Grenoble, 1997, p. 215]

 

3.3. "Ces enfants sont fous" : même entraînement, avec des lexèmes de ÊTRE

 

Préfixes

Lexèmes

Suffixes

 
   Ø      
Ø bien

 

 Ø Ø
 

mal

 

-ce

 
 

mal

ÊTRE

-éisme

 
re   abs

EN(T)

-entiel

 
   prés

ÊT

-ation

-ement
 

quint

ESS 

-able

 
   inter

 

-ité

 
      -er  
      -ant(e)  

 

 

IV. Suggestions de prolongements pour "Un père et un fils"

 

4.1 - Lectures variées

 

Opposer le jeune Julien : légèreté, "aérien", paresse, rêve... aux père et frères : force, pesanteur, travail au sol ; des êtres "terre à terre".

Faire par exemple relever les termes qui montrent (chez le vieux Sorel) la haine de la lecture.

Faire comparer les deux textes. La lecture y est présentée toujours "en hauteur" ("cinq ou six pieds plus haut", assis au bord de l'estrade") ; mais d'un côté, elle est vécues comme gratifiante, de l'autre elle est abhorrée. Auquel des deux textes l'image de départ convient-elle le mieux ?

[Cf. aussi infra 6.1]

4.2 – Possibilité de prolonger en direction de l'expression écrite

 

Par exemple, suggérer de donner, individuellement ou par petits groupes, une suite au texte. Puis lire aux élèves ce que Stendhal lui-même a imaginé.

 

4.3 - Travail de classement, à partir des lexèmes de LIRE

 

 

Préfixes

Lexèmes

Suffixes

 
       
 Ø

 

 Ø Ø

il

LI(RE)

-ible

 

mal

LIS

-eur

 
 flori

LECT

-euse

 
 

LEG

-ure

-ment
 

LEÇ

-ende

 
 

 

-on

 
    - e  
[Emprunté pour partie à SH, L'enrichissement du vocabulaire, CRDP de Grenoble, 1997, p. 245 (et inspiré de J. Picoche)]

 

Complément à l'usage du maître : le champ sémantique du verbe lire

 

Si l'on explore le champ sémantique du verbe lire, on s'aperçoit que, dans les diverses définitions qui nous en sont offertes, l'accent est mis tantôt sur l'idée de facilité, tantôt sur celle de résistance. En se référant au Littré, on peut obtenir la distribution suivante :
1) Du côté de la facilité (ou saisie immédiate) :
prononcer à haute voix ce qui est écrit ou imprimé : cette personne lit bien ;
prendre connaissance du contenu d'un écrit. d'un livre : cet homme lit beaucoup ;
série de sens figurés :
lire à livre ouvert ;
reconnaître, discerner quelque chose :
"D'où vient ce noir chagrin qu'on lit sur son visage ?" (Boileau) ;
pénétrer immédiatement quelque chose d'obscur ou de caché : lire dans l'avenir, lire dans les étoiles.


2) Du côté de la résistance (ou de la difficulté) :
connaître les lettres et savoir les assembler en mots (sens premier et matériel, conforme à l'étymologie : legere, choisir et assembler) : cet enfant apprend à lire (apprendre impliquant un effort), une écriture difficile à lire ;
déchiffrer matériellement : lire des doigts, lire des yeux, lire de la musique ;
comprendre ce qui est écrit dans une langue étrangère : lire l'anglais, lire le russe ;
suivre une certaine leçon sur un texte qui en offre plusieurs : c'est la lecture au sens philologique du terme, on parle des diverses lectures possibles d'un texte qu'on établit ; expliquer, commenter un texte (sens un peu vieilli) : lire Virgile à des écoliers, d'où dérivent lecteur au sens universitaire du mot et les termes anglo-saxons de "lecturer"», "lecture" : explication, exposé, cours, conférence.

[d'après Raymond Jean]

 

 

4.4 - Même entraînement, avec des lexèmes de PRENDRE

 

 

Préfixes

Lexèmes

Suffixes
    Ø
 Ø

 

ant (e)

sur

PREN

e

entre

PRIS

er
re (ré)

PREND

eur
im

PRÉHEND

able
(in)com

PRÉHENS

re
ap

 

ion
 em   ible
é-, mé-   if (ive)

 

Quelques expressions :

 


prendre le large
prendre un enfant par la main
prendre son courage à deux mains
prendre le taureau par les cornes
prendre quelqu'un à la gorge
prendre de l'essence
je passerai te prendre
prendre la vie du bon côté
prendre un patient (médecin)
prendre un rendez-vous (patient)
prendre un exemple
prendre son mal en patience
prendre des renseignements sur quelqu'un
prendre un problème à cœur
prendre l'avis de quelqu'un
prendre la température
prendre un(e) employé(e) de maison
prendre pour époux (épouse)
prendre quelqu'un pour un autre
prendre un café
être pris toute la journée
Le lendemain, Aymery prit la ville
prendre la place de quelqu'un
prendre la plume
prendre le large
prendre la première rue à droite
Clinton a pris l'avantage sur Trump
prendre froid
le voleur s'est fait prendre
être pris en faute
le corbeau s'est laissé prendre à de belles paroles

[commencer par faire classer les expressions selon le sens (propre vs figuré)]

 

V. Essai de prolongement (tout à fait facultatif !).

 

Ou de la "fainéantise rêveuse" du jeune Julien, à la vraie fainéantise : lecture d'un témoignage "de première main"...

 

Témoignage - Un vrai fainéant, 24 ans de chômage

 

Ce matin, après sa séance de musculation et les yaourts de son petit déjeuner, Thierry n'ira pas travailler. Pas parce que la pluie qui détrempe les rues de Roanne lui donne le bourdon, mais parce que c'est comme ça tous les jours, depuis vingt-quatre ans. Vingt-quatre ans qu'il entend ses voisins se lever à l'aube et qu'il se dit, enveloppé dans la chaleur de sa couette : "Je préfère être à ma place qu'à la leur". Vingt-quatre ans qu'il est chômeur, et content. Et aujourd'hui, encore plus fort, on l'interviewe pour ça !

Il a 44 ans et le sourire aux lèvres. Une Alfa Romeo anthracite et un appartement à lui, parce que "les locations, c'est de l'argent perdu". Il porte un jean, un tee-shirt Levi's, mais pas de baskets de marque, parce qu'"on ne peut pas tout avoir". Poignée de main cordiale : un quart de siècle de chômage, ça vous conserve un homme. À part sa presbytie, compensée par de fines lunettes à 500 euros payées par la CMU, Thierry tient la forme. Drôle de coïncidence, il accuse même une énorme ressemblance avec Didier Super, le pape du rock nordiste encensé par Les Inrocks, qui chante que "le travail, il faut le laisser à ceux qui en ont besoin pour se sentir bien dans leur peau". Thierry ne connaît pas Didier Super, mais il est entièrement d'accord avec lui. "Pourquoi culpabiliser ? Je me suis contenté de suivre la législation française à la lettre", se justifie-t-il. Sur les murs de son studio, Lara Croft impose ses formes de rêve. Question filles, ça va pas mal pour lui aussi, sauf pour les plans à long terme, à cause de son statut. Il s'en fout, Thierry, il a gardé son âme d'ado. Le poster de Lara Croft, c'est un ami gérant de cinéma qui le lui a offert. Grâce à lui, Thierry voit les films en avant-première. Juste à côté, l'intégrale de Johnny fait face à la fenêtre ouverte sur les courts du club de tennis. Toujours en short et polo blanc, car il est "à cheval sur les couleurs", Thierry y joue gratuitement : "J'ai l'air du type qui s'est construit une belle vie". Sur son bureau, enfin, avec ordinateur et webcam, repose le manuscrit de son livre. Il a commencé à l'écrire en réaction à des auditeurs de RTL qui, un matin, s'étaient emportés contre un type qui voyageait depuis six mois tout en touchant le chômage. "Six mois, c'est tellement ridicule !" s'amuse-t-il.

Il peut être fier de lui, Thierry : trente et un mois de travail sur treize ans, pour vingt-quatre années de "farniente rémunéré". Un hold-up pacifique, avec l'administration comme complice. Comment a-t-il pu passer entre les mailles du système ? En travaillant, pardi, parce que chômeur, à ce niveau-là, "c'est un métier". La preuve, Thierry a consacré une pièce entière à ses "archives professionnelles", comme il dit. Des dossiers, des livres, des revues spécialisées. Il les a tous lus, relus, potassés. Au point, désormais, de servir d'avocat-conseil à ses amis salariés : "Je connais le système par cœur. Grâce à moi, ils ont obtenu de sacrées indemnités de leur employeur. La preuve que chômeur, c'est utile. Parfois, je fais nounou aussi. Nounou bénévole, je précise".

Son secret se nomme ASS, "Allocation spécifique de solidarité". Ou comme il dit, lui, en remerciant la France, "Aide si sympathique". 600 euros par mois, versés par les Assedic. À vie, et quasi sans contrôle. "Le RMI, c'est beaucoup plus pénible, car vous êtes suivi par une assistante sociale. Forcément, dans RMI, il y a I, comme insertion !" L'ASS, c'est donc la planque. Sans compter l'allocation logement, le Fonds solidarité énergie, la taxe d'habitation presque gratuite, la prime de Noël, et tout ce qu'il pourrait toucher de la commune, mais qu'il se refuse à demander. "Profiter de l'argent de contribuables que je connais depuis l'enfance, pas question !" Moral, avec ça. Bien sûr, en contrepartie, Thierry doit s'engager à rechercher "activement" un emploi. Au début, quand il a commencé, à 18 ans, à chômer après six mois de gardiennage en centrale nucléaire - "un boulot de Shadok", commente-t-il -, ça l'a un peu effrayé. "Mais c'est un peu comme lorsqu'on commence un nouvel emploi, écrit-il, plus on souhaite voir sa situation perdurer, plus on y met d'énergie et plus on devient performant". Et performant, Thierry l'est incontestablement. Jusqu'à prendre les devants en contactant lui-même les employeurs pour prouver qu'il veut quitter son "effroyable condition". Un CV à rédiger ? Il file à ses "archives", s'empare de sa bible, "Découvrez le potentiel qui se cache en vous !", et fait exactement le contraire de ce qu'on y préconise. Police de caractère fantaisiste, ajout de précisions à la main, "pour faire tatillon et brouillon en même temps", et omission de sa nationalité. "Ceux qui le font sont souvent des étrangers, et les patrons n'aiment pas les étrangers" Et si, par miracle, l'un de ses CV finit par atterrir sur le bureau d'un entrepreneur, Thierry se charge illico de changer le miracle en cauchemar. Il troque ses lunettes ultralégères, contre les anciennes, des culs de bouteille "à la Yves Mourousi". Il met une veste en laine, "pour faire pitié", et répond toujours à côté, mais avec le sourire. "Jacques Tati m'a énormément inspiré", confesse-t-il. Au cas où ça marcherait quand même, il dit qu'il n'a pas le téléphone, alors qu'il a eu un portable dès les années 90, bien avant ses copains salariés que ça énervait beaucoup. Effacée aussi, l'Alfa Romeo qu'il bichonne quotidiennement : pour ses potentiels employeurs, Thierry perd vite tous ses attraits.

Scandaleux ? Il est entièrement d'accord. "Le laxisme de mon pays m'étonne", écrit-il, raillant le nom des formations qu'on lui fait suivre, "Genesis", "Horizon 2020", et épinglant les déclarations de Borloo sur le suivi personnalisé. Depuis qu'il pointe à l'ANPE de Roanne, il n'a jamais vu la même personne. Il aimerait bien que son livre fasse polémique, "même si ça peut paraître contradictoire". Fan de François de Closets, le chantre de la chasse au gaspi, il ne vote pas mais apprécie la rigueur de Strauss-Kahn et la fermeté de Sarkozy. "Il y a trop d'excès", lâche-t-il, avant de dénoncer, pêle-mêle, les "kits Assedic" qu'on achète sous le manteau, la prime de rentrée scolaire qui permet aux vendeurs de Hi-Fi d'augmenter de 20 % leur chiffre dans le week-end qui suit, et les charges qui pèsent sur les patrons. Il faut dire qu'il l'a été, pendant un an, montant et dirigeant un dépôt-vente d'électroménager avant de se faire "plumer par l'Urssaf" et de retourner dans le giron de l’État, qui lui a enfin prouvé que "gagner le smic et perdre tous ses avantages, ce n'est pas très rentable". Le souvenir de son père ébéniste, qui pendant cinquante et un ans a construit des cuisines aménagées sans pouvoir s'en offrir une, fait figure pour lui de repoussoir. Le tube "Urssaf, Cancras et Carbalas" des Inconnus, qu'il chante avec ses neveux devant sa webcam, lui sert d'hymne. Et quand bien même, comme il le dit en vous reconduisant à la gare dans son Alfa 33, il serait "le dernier des Mohicans", personne, jusqu'ici, n'a encore jamais tenté d'avoir son scalp.

Les "plus" du RMI - Quand on est RMiste, on a aussi droit à :

- l'allocation logement à taux plein ;

- la suspension de ses dettes fiscales ;

- l'exonération de sa taxe d'habitation, de sa redevance, de sa cotisation à la CMU ;

- l'accès gratuit à la complémentaire santé de la CMU ;

- la prime de Noël ;

- le tarif téléphonique social ;

- la réduction dans les transports, la gratuité des musées, diverses allocations supplémentaires (en fonction de son lieu d'habitation).

Pour l'administration, il n'y a pas de fainéants !

Impossible de savoir combien de Thierry F. ont dévoyé la générosité du modèle social français, car le système, qui a déjà du mal à débusquer les fraudeurs, est impuissant à repérer ceux qui, en toute légalité, se sont installés dans les minima sociaux. Mieux, l'idée que ces minima aient rendu accessible le "droit à la paresse" n'est pas même envisagée, car ni les politiques ni l'administration ne veulent croire que l'on peut délibérément se contenter des 430 euros mensuels d'un RMI, montant bien inférieur au seuil de pauvreté. Pour l'administration, Thierry F. n'est donc pas un fainéant, il est victime d'une "trappe à inactivité". En clair, la reprise d'un emploi lui ferait perdre une série d'avantages dits droits connexes (voir supra). Il n'y a donc aucun intérêt. Lutter contre ce phénomène est une priorité de l'administration, mais c'est une véritable gageure. Il existe une solution simple : limiter ces droits connexes ou supprimer l'allocation en cas de refus d'activité. Mais c'est politiquement et socialement dangereux : "Au moins, le RMI permet de maintenir le contact, affirme ce haut fonctionnaire. Sinon, c'est l'exclusion totale, et aucune société n'y a intérêt". La France a donc préféré l'incitation à la coercition, au risque d'entretenir les parasites, comme Thierry F...

["Moi, Thierry F., chômeur professionnel".  Dans ce livre (185 pages) paru en octobre 2006 aux éditions Albin Michel, Thierry F. raconte comment depuis vingt-quatre ans il vit aux crochets des Assedic, ASS et autres CMU. Légalement...].

 

© Le Point du 28 septembre 2006 n°1776, page 84.

 

 

VI. Annexes

 

6.1 - Compléments à propos du texte "Un père et son fils"

 

6.1.1

 

[Le père Sorel a confié le soin de surveiller la scie mécanique à son fils Julien que sa nature chétive éloigne des travaux les plus rudes - auxquels sont astreints ses frères aînés]

1. Distinguer les différents moments de ce texte. Les deux personnages ont-ils une importance égale ?
a) Julien introuvable b) Découverte du coupable. c) La punition. Le père est le seul personnage actif ; c'est lui qui entame les recherches, administre une correction à son fils et prend la parole. Julien, lui, est plongé dans une rêverie dont il est ensuite brutalement tiré.

2. Donner un titre à ce texte.

3. Qui était Stentor ? Expliquer l'image.
[Héros grec qui participa au siège de Troie ; sa voix était particulièrement forte].

4. Examiner le rythme de la deuxième phrase : lourdeur et rudesse de la construction ; la phrase s'empêtre dans plusieurs subordonnées, désarticulées, de surcroît, par des séquences en apposition : tous les éléments visant à mettre en relief la dure tâche des frères aînés. La phrase suivante, avec son insistance un peu lourde vient renforcer cette impression.

5. Relever les détails qui révèlent la puissance physique des fils aînés : géants, lourdes haches, troncs, copeaux énormes.

6. Expliquez le rôle de Julien. La colère du père Sorel n'est-elle pas pour une part justifiée ? Son travail n'est guère fatigant. N'oublions pas que c'est "un petit jeune homme de dix-huit à dix-neuf ans" qui n'est pas particulièrement à plaindre si l'on compare son sort à celui de ses frères. Sa négligence pourrait avoir des conséquences graves (c'est un ruisseau qui anime la lame de la scie et pousse la pièce de bois vers cette lame).

7. Expliquer l'aversion que le père Sorel voue à Julien. Cet homme rude le considère comme un parasite tout juste bon à des activités inutiles.

8. Dans la dernière phrase du premier paragraphe, quelle est la valeur de la virgule ? Elle introduit en fait un segment explicatif ; elle est équivalente aux conjonctions car ou parce que.

9. Relever les différents termes montrant que M. Sorel réprouve la lecture. Antipathique, manie, odieuse, maudits livres, perdre ton temps.

10. Comment s'explique la brutalité du père Sorel ? Sa colère atteint un paroxysme. Elle s'explique aisément par le temps perdu par le père Sorel pour retrouver Julien, par les efforts que déploient ses autres enfants, par les conséquences possibles de sa négligence, par l'exercice périlleux auquel il doit se livrer pour atteindre son cadet ; de plus, ce n'est certainement pas la première fois que Julien commet semblable imprudence (avant-dernière phrase du texte). Noter que ce n'est cependant pas une brute inconsciente : il retient solidement Julien pour lui épargner tout danger réel.

11. La robustesse du père Sorel. Comment peut-elle s'expliquer ? Il escalade résolument l'installation de sciage. Il maintient son fils d'une main sûre. C'est un solide campagnard qui de surcroît exerce un métier de force qui le maintient en bonne condition physique.

12. Diction : lire les phrases que prononce M. Sorel en s'efforçant de rendre le ton sur lequel elles ont été prononcées.

13. Que penser des paroles du père ? A-t-il tort ? Ses propos ne sont-ils pas raisonnables ? Pourquoi ?

 

6.1.2 Sur le thème général de la lecture

 

6.1.2.1 Entraînement oral

 

Que pensez-vous de l'attitude du père de Julien Sorel ?

Pensez-vous que le temps occupé par la lecture soit perdu ? Pourquoi ?

Qu'y a-t-il de commun entre les deux lecteurs Daniel Eyssette [cf. extrait infra, 6.1.2.2] et Julien Sorel ? Tous les deux sont plongés dans leur lecture au point de s'isoler totalement du monde réel (Julien n'entend pas son père qui l'appelle. Pour Daniel, l'univers livresque envahit le quotidien).

Ne vous est-il jamais arrivé de vous trouver dans le même genre de situation ? Avec quelles lectures ?

Combien de livres lisez-vous en moyenne ? Avez-vous une bibliothèque personnelle ?

Quels sont vos titres préférés ?

Quel est le dernier ouvrage de la bibliothèque de classe que vous avez lu ?

Personnages essentiels ? Résumez rapidement l'histoire. Vous a-t-il plu ?

 

Org : G. Vincenot in L'École II, n° 14, année scolaire 1971-72.

 

6.1.2.2 Extrait de Le petit Chose, d'Alphonse Daudet (aventures de Daniel Eyssette)

 

[...] Pour ma part, j’étais très heureux. On ne s’occupait plus de moi. J’en profitais pour jouer tout le jour avec Rouget parmi les ateliers déserts, où nos pas sonnaient comme dans une église, et les grandes cours abandonnées, que l’herbe envahissait déjà. Ce jeune Rouget, fils du concierge Colombe, était un gros garçon d’une douzaine d’années, fort comme un bœuf, dévoué comme un chien, bête comme une oie et remarquable surtout par une chevelure rouge, à laquelle il devait son surnom de Rouget. Seulement, je vais vous dire : Rouget, pour moi, n’était pas Rouget. Il était tout à tour mon fidèle Vendredi, une tribu de sauvages, un équipage révolté, tout ce qu’on voulait. Moi-même, en ce temps-là, je ne m’appelais pas Daniel Eyssette : j’étais cet homme singulier, vêtu de peaux de bêtes, dont on venait de me donner les aventures, master Crusoé lui-même. Douce folie ! Le soir, après souper, je relisais mon Robinson, je l’apprenais par cœur ; le jour, je le jouais, je le jouais avec rage, et tout ce qui m’entourait, je l’enrôlais dans ma comédie. La fabrique* n’était plus la fabrique ; c’était mon île déserte, oh ! bien déserte. Les bassins jouaient le rôle d’Océan. Le jardin faisait une forêt vierge. Il y avait dans les platanes un tas de cigales qui étaient de la pièce et qui ne le savaient pas.

Rouget, lui non plus, ne se doutait guère de l’importance de son rôle. Si on lui avait demandé ce que c’était que Robinson, on l’aurait bien embarrassé ; pourtant je dois dire qu’il tenait son emploi avec la plus grande conviction, et que, pour imiter le rugissement des sauvages, il n’y en avait pas comme lui. Où avait-il appris ? Je l’ignore... Toujours est-il que ces grands rugissements de sauvage qu’il allait chercher dans le fond de sa gorge, en agitant sa forte crinière rouge, auraient fait frémir les plus braves. Moi-même, Robinson, j’en avais quelquefois le cœur bouleversé, et j’étais obligé de lui dire à voix basse : "Pas si fort, Rouget, tu me fais peur !"

* [La maison Eyssette fabriquait des foulards].

 

 

6.1.2.3 Extrait de Terre natale, de Marcel Arland (à rapprocher du texte "Deux ou trois" !)

 

Mes grands-parents ne me parlaient pas de mon travail d'écolier. Non qu'ils y fussent indifférents ; mais ils se sentaient mauvais juges et s'en rapportaient à moi. Et le soir, si j'avais parsemé de mes livres la table et le buffet :

- Range donc tes... tes choses, disait ma grand-mère.

Car elle eût craint d'y toucher. Je passais à lire presque tous mes jours de congé, soit auprès de mon arrière-grand-mère, soit au jardin, ou derrière les vaches que je conduisais au clos, ou sur un chariot. D'autres fois encore, je restais vautré dans l'herbe d'un verger, près de moi un panier de prunes ; des guêpes rôdaient alentour , un coup de vent passait dans la vallée et le temps s'arrêtait.

- Encore dans tes bouquins, disait mon grand-père ; tu te crèveras les yeux.

Il prenait un ton à la fois hésitant et bourru, comme s'il eût été partagé entre l'inquiétude et quelque fierté secrète.

À tout prendre, je jouissais d'une liberté et d'un calme que je n'avais pas connus jusqu'alors.

[Marcel Arland, Terre natale, édition du Livre de Poche, p. 150]

 

 

6.1.2.4 - Éducation artistique, à partir du thème : La lecture, de Renoir (Musée d'Orsay)

 

renoir lect

 

[Auguste Renoir, peintre français né à Limoges en 1841, décédé à Cagnes en 1919].

Si de 13 à 18 ans, employé par un marchand de terres vernissées, il peint de petits bouquets sur fond blanc, puis ensuite réalise des copies de Watteau et de Boucher pour un marchand d'éventails, sa carrière de peintre ne commence réellement qu'avec son entrée à l'atelier de Gleyre où il rencontre Monet et Sisley.

Considéré comme un des maîtres de l'impressionnisme, il en fait toutefois, à partir de 1883 une critique très sévère. Sentant les limites d'une peinture de plein air, trop soumise à l'instant, à l'éphémère, il réagit par la recherche d'un dessin plus précis et par une plus grande simplicité dans la couleur. Plus attiré par la figure humaine que par le paysage, attaché à rendre "la douceur pulpeuse de la chair" plutôt que les jeux de lumière sur celle-ci, il prend conscience que sa vérité se situe hors de toute théorie. "Ne me demandez pas si la peinture doit être objective, ou subjective, je vous avouerais que je m'en fous" affirme-t-il ; et de préciser : "Pour moi, un tableau doit être une chose aimable, joyeuse et jolie, oui, jolie ! Il y a assez de choses embêtantes dans la vie pour que nous n'en fabriquions pas encore d'autres".

En 1899, Renoir s'installe à Cagnes ; il y terminera sa vie, poursuivant sans répit son "poème de jeunesse, de chair et de fleurs", confiant dans le bonheur, serein malgré la maladie. Sérénité qui lui fera dire peu avant sa mort : "En somme, j'ai toujours été un veinard, moi" puisque ni les misères de sa jeunesse, ni l'infirmité de son vieil âge, n'avaient pu faire obstacle à ce passionné de la peinture.

Étude du tableau.

1. Premières impressions :

- Quelle atmosphère se dégage de la scène ?

- Où a lieu cette séance de lecture ? Et à quelle période de l'année ?

- À quelle époque situez-vous la scène ? Se déroule-t-elle de nos jours ?

- Ce spectacle vous semble-t-il figé, artificiel, ou vivant, naturel ?

- Quelle est la qualité de la lumière ?

2. Les lectrices :

- Quel âge leur donnez-vous ?

- Observez leur attitude : sont-elles naturelles ? Laquelle des deux a une attitude plus spontanée ? Comment pourrait-on qualifier l'attitude de l'autre adolescente ? La lecture absorbe-t-elle toute leur attention ?

- Décrivez les visages : les traits sont-ils fins ou durs ? Les formes rondes ou émaciées ? Vous connaissez l'expression : "un visage respirant la santé" ; convient-elle dans ce cas ?

3. Le décor :

- Qu'évoquent pour vous toutes les taches du fond ? Pouvez-vous distinguer des arbres ou des fleurs ? Cela vous gêne-t-il ?

- Quels sont les autres éléments du décor ?

Occupent-ils une place importante ?

4. Les couleurs :

- Étudiez attentivement les couleurs du fond : le vert est-il le même partout ? Comment appelle-t-on toutes ces variations d'une même couleur ? (Les nuances d'une couleur. On les obtient en mélangeant une couleur avec ses voisines sur le cercle chromatique). Le vert est-il une couleur chaude ou froide ?

- Pourquoi la couleur des robes n'est-elle pas uniforme ? Quelle est la dominante colorée au premier plan ? Est-elle chaude ou froide ?

- Qu'appelle-t-on un contraste de couleurs ? (Opposition de deux couleurs complémentaires. Rouge/vert ; bleu/orangé ; jaune/violet. Placées côte à côte, elles "s'exaltent" mutuellement). Quel est le "couple" de complémentaires utilisé par le peintre ? Dans quel but ? (Renforcer l'intensité lumineuse du tableau.)

5. Les valeurs :

- Clignez légèrement des yeux : où se situent les contrastes de valeurs les plus forts ? Que mettent-ils en évidence ?

6. La touche :

- Observez attentivement les variations de la touche.

- Où les touches sont-elles juxtaposées, enlevées et riches en pâte ? juxtaposées, fines et serrées ? complètement fondues ?

À quoi correspondent ces variations ?

Pour conclure : Dites si vous aimez cette œuvre. Selon vous qu'a cherché à exprimer l'artiste ? S'attache-t-il aux effets de lumière pour eux-mêmes ou les utilise-t-il à d'autres fins ? Lesquelles ?

 [Cf. aussi Courbet, Femme lisant (Washington, National Gallery)]

Org : H. Bessonnet, professeur d'Arts plastiques, in Nouvelle Revue pédagogique, n° 2, novembre 1979.

 

6.1.2.5 - À partir de "Aux Feuillantines" : suite de l'exploration du thème

 


Mes deux frères et moi, nous étions tout enfants.
Notre mère disait : "Jouez, mais je défends
Qu'on marche dans les fleurs et qu'on monte aux échelles".


Abel était l'aîné, j'étais le plus petit.
Nous mangions notre pain de si bon appétit,
Que les femmes riaient quand nous passions près d'elles.


Nous montions pour jouer au grenier du couvent.
Et là, tout en jouant, nous regardions souvent
Sur le haut d'une armoire un livre inaccessible.

Nous grimpâmes un jour jusqu'à ce livre noir ;
Je ne sais pas comment nous fîmes pour l'avoir,
Mais je me souviens bien que c'était une Bible.

Ce vieux livre sentait une odeur d'encensoir.
Nous allâmes, ravis, dans un coin nous asseoir.
Des estampes partout ! quel bonheur ! quel délire !


Nous l'ouvrîmes alors tout grand sur nos genoux,
Et dès le premier mot il nous parut si doux,
Qu'oubliant de jouer, nous nous mîmes à lire.

Nous lûmes tous les trois ainsi tout le matin,
Joseph, Ruth et Booz, le bon Samaritain,
Et, toujours plus charmés, le soir nous le relûmes.


Tels des enfants, s'ils ont pris un oiseau des cieux,
S'appellent en riant et s'étonnent, joyeux,
De sentir dans leur main la douceur de ses plumes.

Marine-Terrace, août 1855

 

Victor Hugo, Les Contemplations, Livre cinquième - En marche, Pléiade, Œuvres poétiques II, page 693

 

Bien que très connu, le poème de Hugo "Aux Feuillantines" séduit toujours nos jeunes élèves dès la sixième et la "lecture expliquée" traditionnelle se révèle intéressante : étude du thème, développement des idées, choix des images, simplicité de ce style poétique, enrichissement du vocabulaire, étude de la versification, etc.

Mais notre point de vue est ici quelque peu différent puisque nous voulons, dans le cadre d'une étude interdisciplinaire, établir un lien, un rapprochement, une correspondance entre le tableau de Renoir "La lecture" et la poésie de Victor Hugo. Nous ferons donc remarquer aux enfants (ce sera notre objectif majeur) que, malgré la différence des "situations" ces deux "regards" sur l'enfance révèlent des sentiments sinon identiques, du moins très proches.

Préalablement, on expliquera naturellement le titre du poème en rappelant que Victor Hugo fut élevé dans une demeure située rue des Feuillantines - du nom d'un couvent de religieuses du Faubourg Saint-Jacques. Hugo, comme il le rappelle au vers 1, avait deux frères : Abel, né en 1788 (futur écrivain) et Eugène (1800), autre écrivain qui sera atteint de folie et mourra prématurément (1837).

Quelques précisions bibliques éclaireront les noms cités au vers 20 :


- Joseph, fils de Jacob, vendu par ses frères et qui deviendra le ministre du pharaon d’Égypte ;
- Booz,
riche pasteur et agriculteur qui épousera la Moabite Ruth, venue glaner dans ses champs (faire référence au poème Ruth et Booz dans la Légende des siècles).
- Le bon Samaritain :
habitant de Samarie (à la fois une ville et une région, située entre la Judée et la Galilée) - ce qui permettra d'illustrer ce qu'est l'amour du prochain en portant secours à un blessé abandonné sur un chemin par ses amis.

Après ces brefs mais nécessaires éclaircissements, les élèves seront invités à préciser en quoi la situation exposée dans les deux œuvres (picturale/littéraire) est différente; ce "test" permettra d'apprécier la précision de leur première lecture (trois garçons/deux fillettes).

On pourra poser une question du type : "Bien que la situation évoquée soit différente, montrez que le tableau de Renoir intitulé "La lecture" pourrait néanmoins constituer une excellente illustration pour le poème de Hugo "Aux Feuillantines". Pour quelle partie du poème l’œuvre de Renoir conviendrait-elle plus précisément ?"

Les deux "artistes" nous proposent un même regard profondément admiratif vers cette enfance innocente, fraîche, intrépide et joueuse, soudainement fascinée, captivée (en plein élan !) par l'imaginaire contenu dans les signes du dessin et de l'écriture. Au cours d'un libre dialogue, on s'attachera à définir avec la plus grande précision possible les éléments communs, en partant en cours de français, du poème de V. Hugo.

Les quatre premières strophes du poème sont plus spécifiquement narratives et anecdotiques : le poète recrée en quelques vers tout l'univers de son enfance privilégiée : deux frères, une mère attentive et bonne, un jardin fleuri, un monde sécurisant limité par quelques interdits légers et justifiés par le respect de valeurs nobles : amour de la nature, souci de la sécurité des enfants (v. 3). Dans ce "paradis terrestre" (en microcosme), l'enfance est dépeinte avec un sourire indulgent, sous ses traits éternels. Malgré la singularité de cette évocation, le poète réveille d'emblée le souvenir de notre propre enfance et son œuvre prend valeur universelle. Enfance insouciante, toute absorbée dans l'instant, heureuse de vivre, ivre de jeu (répétition aux vers 7 et 8), intrépide (vers 11), attirée par le mystère (vers 8 à 14).

Les quatre dernières strophes s'accordent mieux au tableau de Renoir et évoquent plus spécialement la "contemplation" qui à distance (avec le recul de l'âge) provoque l'évocation nostalgique et attendrie du poète qui se souvient. Il existe dans cette "confrontation" entre l'enfance fraîche et légère et le monde quelque peu hermétique et clos des livres, une sorte de paradoxe, de contraste (de clair-obscur) qui étonne et provoque "l'émerveillement". Victor Hugo souligne cette apparente incompatibilité : livre "inaccessible" (noter l'ambiguïté recherchée grâce aux deux sens de ce terme), "livre noir", "Bible" (le livre par excellence, au sens étymologique), "vieux livre", "odeur d'encensoir"... et pourtant, le miracle s'opère, la fascination de l'écriture est si forte qu'elle vient à bout du naturel ou plutôt le "captive" et suscite instantanément une passion définitive. Montrer la progression (psychologiquement juste) qui s'effectue : passage de l'image au texte, du mot à la pensée, du signifiant au signifié. Plongée dans l'imaginaire qui va jusqu'au "charme" (vers 21) au sens fort et poétique du mot. C'est précisément à cet "instant" que Renoir "saisit" les enfants qui sont "ravis", transportés "ailleurs", transfigurés.

On pourra prolonger cette réflexion par la comparaison avec le témoignage suivant de Colette nous relatant la naissance de la même passion mais plus "raisonneuse" et "intellectuelle", moins emplie de "douceur" (cf. "Aux Feuillantines", vers 17 et vers 22 à 24), passion moins "enfantine" mais s'attachant cependant fortement au "rendu", à la sensualité des matériaux (collier rutilant - noirs de velours - matérialité du livre) :

6.1.2.5 - Extrait de Colette, "La maison de Claudine"

Il y eut un temps où, avant de savoir lire, je me logeais en boule entre deux tomes du Larousse comme un chien dans sa niche. Labiche et Daudet se sont insinués, tôt, dans mon enfance heureuse, maîtres condescendants qui jouent avec un élève familier. Mérimée vint en même temps, séduisant et dur, et qui éblouit parfois mes huit ans d'une lumière inintelligible. Les Misérables aussi, oui ! Les Misérables, malgré Gavroche ; mais je parle là d'une passion raisonneuse qui connut des froideurs et de longs détachements. Point d'amour entre Dumas et moi, sauf que le Collier de la Reine rutila, quelques nuits, dans mes songes, au col condamné de Jeanne de La Motte. Ni l'enthousiasme fraternel, ni l'étonnement désapprobateur de mes parents, n'obtinrent que je prisse de l'intérêt aux Mousquetaires...

De livres enfantins, il n'en fut jamais question. Amoureuse de la Princesse en son char, rêveuse sous un si long croissant de lune, et de la Belle qui dormait au bois, entre ses pages prostrée ; éprise du Seigneur Chat botté d'entonnoirs, j'essayai de retrouver dans le texte de Perrault les noirs de velours, les chevaux aux petits pieds de Gustave Doré ; au bout de deux pages, je retournai, déçue, à Doré. Je n'ai lu l'aventure de la Biche et de la Belle que dans les fraîches images de Walter Crane...

... Des livres, des livres, des livres ... Ce n'est pas que je lusse beaucoup. Je lisais et relisais les mêmes. Mais tous m'étaient nécessaires. Leur présence, leur odeur, les lettres de leurs titres, et le grain de leur cuir... Les plus hermétiques ne m'étaient-ils pas les plus chers ? Voilà longtemps que j'ai oublié l'auteur d'une Encyclopédie habillée de rouge, mais les références alphabétiques indiquées sur chaque tome composent indélébilement un mot magique : Aphbicladiggalhymaroidphorebstevanzy.

Colette - Extrait de La Maison de Claudine, Éditions L.G.F. et Livre de poche.

 

 

VII. Pour continuer, éventuellement, avec Isabelle (et Henri) Fournier...

 

LA VITRINE

 

La brève saison des prix terminée, où trouver pâture pour notre féroce appétit ?

Il y a dans la Mairie une très haute vitrine aux nombreux rayons sinistrement vides. Vers le milieu, cependant, juste à notre portée en montant sur une chaise, se serre frileusement une pauvre petite demi-douzaine de volumes à couverture de toile noire, vestige ou amorce d'une bibliothèque communale qui a dû exister, dans un passé perdu ou dans un futur jamais atteint.

Ceux-là sont les amis de tous les jours, d'autant plus chéris que peu nombreux, chacun repris deux ou trois fois par an, avec le même frémissement d'attente, le même espoir de découvertes. Il y a La Maison de Pénarvan, L'Oncle Scipion, de quelque André Theuriet ou Jules Sandeau, délicieux prolongements de notre monde, sages et tendres histoires où nous nous retrouvons chaque fois comme dans une vieille demeure bien-aimée, qui n'a jamais fini de vous parler à l'oreille, ni de vous livrer toutes ses grâces et toutes ses odeurs... Il y a 190 Contes pour les enfants, du chanoine Schmitt ; Récits et Menus propos, de je ne sais qui, agaçants comme des boules de gomme, mais également irrésistibles ; Les Naufragés du Chancellor, terrifiante aventure avec morts par la soif, cadavres dévorés, tirage au sort à la fin pour savoir qui, qui, qui sera mangé ...
Il y a surtout, surtout ! ami de chaque journée, compagnon pour la vie, frère charmant qui suscite toujours nouveaux sourires et nouvelles larmes, modèle, espoir, consolation, sagesse et mirages, l'immense, l'inépuisable, le bien-aimé David Copperfield.

Les parents l'avaient lu, plus d'une fois aussi, avec des airs détachés pour s'y remettre :

- Tiens, passe-moi David puisqu'il est là. Je n'ai rien à lire ce soir,
et la même passion que nous dès qu'ils y étaient replongés.

Alors, "cette Pegotty" et son Barkis, la prodigieuse tante Betsy, le doux sourire d'Agnès, Micawber le solennel, le cerf-volant de M. Dick - David et toute sa suite - circulaient parmi nous, vivants, exquis, douloureux, cocasses... Dora secouait ses boucles, Jip agitait ses grelots, les boutons de Pegotty sautaient, les doigts de squelette de l'affreux Uriah Heep craquaient.

- Crois-tu, ce vieux Murdstone ! s'indignait maman...

Ou bien papa se raclait drôlement la gorge et l'on savait qu' "il en était" à la mort de Dora.

À chaque réapparition du gros livre noir, il nous était bien recommandé de ne lire que la première partie : "La deuxième n'est pas pour les enfants". Mais il va sans dire qu'il n'y a pas de résistance qui tienne contre une tentation de cette force : depuis longtemps, assis sur l'estrade de la petite classe ou sur la bascule - le plus loin possible de la maison - l'oreille tendue, la main gauche glissée au milieu de la première partie pour rabattre vivement tout le paquet sur la droite en cas d'alerte, nous avions lu, sans bien saisir, mais avec angoisse et vertige, la douloureuse histoire de la petite Émilie ; nous avions frémi aux cruautés de Rosa Darde et pleuré à la mort du tant admiré Steerforth, que nous n'arrivions pas à reconnaître coupable.

Ce fut là le maître-livre, tissé à notre enfance tout aussi étroitement que le jardin profond, la classe même ou la claire voix de maman. Et ce qu'il nous apprit, sur le monde et les êtres, et la vie et la mort, est à tout le reste de ce que l'on nous enseigna ce que le fleuve est au ruisseau où Henri s'était mouillé les pieds.

Enfin, comment penser désormais que l'existence puisse offrir un autre but que de se mettre un jour, comme Davy, à raconter sur du papier blanc des histoires ?...

Au plus haut rayon de la vitrine, presque au plafond, nous narguent trois ou quatre autres livres, placés là, je suppose - sans qu'aucune défense expresse ait jamais été faite à leur endroit - précisément hors de notre atteinte·: Autour d'une source, de Gustave Droz ; La Petite Fadette, Histoire de Marie Stuart.

En tirant l'énorme table de la Mairie tout contre la bibliothèque, en y mettant une chaise et en grimpant sur le dernier barreau du dossier tandis que je pèse de toutes mes forces sur le siège, Henri, périodiquement, réussit à "aveindre" ces provocateurs.

Mais je ne sais comment il se fait que nous n'arrivons jamais au bout ni de l'un ni de l'autre, papa, très étrangement, et où que nous ayons emporté notre butin, se trouvant toujours à surgir dès les premières pages :

- Qu'est-ce que vous lisez donc là, les poulets ?... La Petite Fadette ? Ça n'est pas bien pour vous, La Petite Fadette...

- Mais nous pouvons bien le lire, je t'assure, il n'y a rien de mal...

Hélas ! d'avance le désespoir nous serre la gorge. Il prend le livre, le feuillette, tombe en arrêt devant une phrase :

- Non, non, les "deux bessons de la Bessonnière", s'esclaffe-t-il, mes pauvres poulets, vous n'allez pas lire ça !...
Et après avoir pincé gentiment la joue de chacun il emporte notre livre, nous laissant comme seule et amère consolation lu marque de ses deux doigts cruels.

Ainsi La Petite Fadette prenait figure d'ouvrage redoutable, que nous lûmes beaucoup plus tard avec un certain étonnement...

Je ne sais ce qu'était Autour d'une Source, dont la lecture se trouva de même interrompue à chaque tentative ; je n'ai gardé que le souvenir assez trouble d'une dame à bracelets, d'un évêque aux trop belles mains - et nous n'y avons point trouvé de source.

Quant à Marie Stuart, son histoire nous ayant paru aussi compacte et noire que le titre difficile à prononcer sans écart, nous ne la redescendîmes jamais de son perchoir...

 

LE GUÉRIDON

 

Certains amis de la maison avaient pitié de notre boulimie. Sur le guéridon de la chambre rouge s'étalent quelques magnifiques volumes, cadeaux d'anniversaire ou de 1er janvier, venus parfois d'une marraine, d'un ancien compagnon d'École Normale, et que ne manque pas d'accueillir, à côté de notre silencieuse exultation, la mauvaise grâce de maman :

- On ne sait plus où les mettre, et vous lisez déjà bien assez...

Pour moi, Chiffonnette, La Princesse Violette ; pour Henri (mais nous ne sommes point si comblés que de faire fi, lui d'un livre de fille, moi d'un livre de garçon !) pour Henri, Les Chasseurs de Caoutchouc, aventures effroyables de forçats et de cannibales qui nous glacent le sang (et l'on nous interdisait La Petite Fadette !), Vouloir c'est pouvoir, épisodes hautement stimulants de l'enfance de quelques hommes illustres, Les Braves gens, de Girardin, livre tant chéri, lui aussi, plein d'esprit, de grâce, de tendresse, si simplement et sainement émouvant, si bienfaisant sans moraliser jamais, et d'où nous sortons pétris d'amour et de bonnes résolutions : ne plus taquiner Isabelle, ne plus pleurer "si bêtement que ça", servir plus tard notre Patrie...

Mais planant au-dessus des plus grands, il y a le Roi de l' Aventure, le magicien de toute évasion : Robinson Crusoé, père de tous les rêves maritimes et désirés naufrages !

Très beau et très grave sous le haut bonnet de poil, vêtu de peaux de chèvres, le fusil à l'épaule et son chien sur ses talons, il déroule ses souffrances, ses découvertes et ses joies, avec celles du doux Vendredi, dans une langue solennelle que je me rappelle maintenant admirable. Et de parfaites gravures nous le montrent de page en page, à tous les grands moments de sa vie, depuis l'époque où, adolescent, il fréquentait la boutique d'un vannier, jusqu'au temps où, revenu vieillir dans un fauteuil entre une mappemonde et son perroquet, il "se préparait pour un plus long voyage".

Tous ces livres, hélas ! sont un trésor malaisément accessible : maman s'agace à nous les voir trop souvent relire ; "Vous serez bientôt complètement abêtis !". Isabelle se perd les yeux !... Vous les abîmez, ils ne seront plus présentables !..."

C'est avec un sentiment de culpabilité que nous nous glissons dans la chambre sombre, pour en ramener quelqu'un comme un enfant volé, et nous tremblons, tout le temps de notre lecture, que le regard de maman - grâce à Dieu si souvent distrait ! - ne tombe sur ce fruit toujours obscurément défendu.

Ce n'est qu'à la longue légèrement fanés, cessant donc d'être "présentables", ou lorsqu'un nouveau volume en vient chasser un ancien - le nombre de quatre, au-dessus duquel ce n'est plus un ornement mais une "traînerie", ne devant pas être dépassé sur le guéridon - qu'ils nous appartiennent sans conteste, car maman les relègue alors dans la caisse, au grenier, où notre pauvre amour persécuté connaît enfin le bonheur dans la paix.

Caisse bénie, qui trouve moyen de nous réserver des surprises ! Un jeudi soir, Henri, qui semble toujours à l'affût d'une merveille cachée, l'ayant vidée dans le fol espoir d'y découvrir quelque chose d'inconnu, tout au fond, sous des frisons, des paperasses et d'anciens cahiers de musique, un vieux livre rouge est apparu !

Couverture démantelée, mais claires images ravissantes, récit tout pur et délicieux des aventures de deux petites filles un matin de printemps. Quelle aube de cristal, quels pépiements d'oiseaux, quel gazouillis d'eaux vives, quels parfums d'aubépines et de jacinthes dans le grenier où l'ombre s'amassait ! Nous n'avons pas connu, ni dans d'autres histoires, ni jamais dans aucune campagne, ruisseau plus frais, matinée plus chaude, limpide et rayonnante et bourdonnante de bonheur, que dans ce livre rouge, surgi sous les frisons !... D'où venait-il ? D'une autre enfance, sans doute. Il ne se pouvait pas que nous l'eussions oublié. Aucune trace, aucun nom... Brillant de grâce sous son vêtement déchiré ; tel un petit prince en guenilles, il était là tout seul, déposé pour nous par la main d'un ange. Car il fallait bien que ce fût un souvenir de paradis ; et c'est comme tel que nous l'avons reçu, et gardé...

 

LE PETIT FRANÇAIS Illustré

 

Il y a une autre joie sur le dessus de la caisse, qui n'en vaut pas moins de dix à elle seule.

Un ancien adjoint de papa (des premiers mois d'Épineuil où maman ne faisait pas encore la petite classe) repassant un jour avait eu l'idée bienheureuse de nous apporter une année du Petit Français Illustré. Maman regarda d'un œil noir les petits journaux qui, n'étant pas reliés, lui apparurent instantanément "traînant" sur tous les meubles. Mais le donateur a-t-il deviné, derrière cet accueil frigide, l'immensité de bonheur qu'il nous apporta ? A-t-il jamais su que ce fut là sans aucun doute la meilleure, la plus belle action de sa vie, et la plus riche, car la joie qu'elle donnait, loin de s'épuiser, se multipliait par elle-même ?...

Les petites images fines et sobres, les profondes ou claires histoires baignées de poésie, d'héroïsme ou de bonté : Jours d'épreuves, L'Émeraude des Incas, Les Prisonniers de Bou-Amama, les échos, les devinettes, les bons mots et, à la dernière page, la Famille Fenouillard au complet : Môssieu avec le parapluie des ancêtres, Madame avec les rênes du gouvernement, ces demoiselles : Arthémise et Cunégonde, avec leur chapeau en auréole et leur démarche de palmipèdes, tout est pain bénit, tout est merveilleux, tout fut aimé, repris, ressavouré tout le long de notre enfance.

Cet amour connut même la douleur de la séparation, où sa flamme ne put que s'aviver : maman ayant un jour à punir quelque encrier renversé, je crois, sur la blouse d'Henri, n'aurait évidemment su trouver châtiment plus sévère que la confiscation de ce Petit Français, "où vous allez devenir idiots, mes pauvres enfants !" disait-elle ... Elle le cacha et l'oublia.

Mais nous, comment l'oublier ?

Vide, nostalgie, langueur interminables ! Des siècles passèrent... Lorsque Henri, le plus audacieux, rassembla son courage pour réclamer notre bien-aimé, aux réponses évasives de maman nous comprîmes avec horreur qu'elle ne se rappelait plus où elle l'avait mis !

Ah ! désolation, hantise insoutenable du trésor perdu !... Il ne fut pas moins ardemment, moins fiévreusement cherché que ne devait l'être un jour la belle jeune fille de La Fête Étrange.

Ce fut la grande épreuve de notre enfance, auprès de quoi la pelade qu'Henri avait attrapée chez un coiffeur de Bourges et qui dura trois ans, ma luxation et mes corsets de fer, prenaient valeur de troubles imaginaires, au vain usage des grandes personnes...

Pour une fois ce fut la propreté qui nous sauva. Maman ayant mobilisé un jeudi toute la main-d'œuvre disponible pour "faire à fond" la salle à manger, on retrouva notre disparu sur le dessus de l'armoire à vaisselle.

Bénie soit donc mille fois la propreté ! Nous lui pardonnâmes d'un coup tous les tourments dont nous lui étions redevables et, dans un paroxysme de gratitude, tous ceux mêmes qu'elle ne manquerait pas de nous valoir encore dans l'aride étendue des jours futurs...

... Belles histoires revenues, approfondies de toute la passion silencieuse que nous avions soufferte pour vous, palpitantes de toute une vie inconnue que nous vous avions imaginée pendant votre exil, rayonnantes d'une clarté magique après ces longues ténèbres : l'Émeraude des Incas, verte, rose et sanglante à travers des coiffures de plumes, des souterrains, des temples tout en or ... Jours d'épreuve, scintillants de neige et de larmes transies, de givre et de tendresse... Villie l'écolier anglais, dont l'aventure interrompue par la fin de l'année s'enfonçait dans un poignant mystère... chères histoires retrouvées, vous nous étiez rendues si chargées de sens et de beauté nouvelle qu'Henri plus tard rêva de vous récrire, telles que vous resplendissiez désormais pour nous, dans la lumière de poésie et d'amour que nos cœurs désirants vous avaient pendant cette cruelle absence ajoutée.

 

Isabelle Fournier, Images d'Alain-Fournier (Émile-Paul frères éd., 1938, pp. 43-52)

 

 

 


 

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