Lettre à mon Papa

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Pour papa... de la part d'une petite fille de 40 ans

 

 

Je suis bien avec toi !... Ta présence me protège. Tu es fort. Ta main est grande et chaude. Tu ne parles pas. Mais tu es là. Nous passons sur une sorte de chariot-calèche dans les rues de Bienne, ville de mon enfance...

Ces rues me rappellent des samedis matins où tu m'emmenais faire les courses ou au marché, boire un petit sirop et ensuite visiter les canards au bord de la "Suze". Ces rues me rappellent aussi des cortèges avec ces horribles tambours qui me faisaient une telle peur que je partais en courant à travers les jambes de toutes ces grandes personnes. Tu me cherchais et me prenais dans tes bras.

Ces rues où je me promenais seule plus tard - fâchée, révoltée, à la quête d'un amour, d'un autre homme dans ma vie. On ne se parlait plus - ou seulement à travers maman. Je te contestais et je faisais ce que je voulais. Je sortais plusieurs soirs de la semaine. Je rentrais tard. Je n'étudiais pas assez. Je te décevais. Je me libérais. Je coupais le cordon entre nous et ça faisait mal aux deux.

Plus tard encore - après une longue période passée à l'étranger et un échange de lettres fructueux - nous avons eu des moments de bonheur. J'avais compris que tu étais toujours là pour moi dans les moments difficiles et que tu avais arrangé - plus d'une fois - les bêtises que j'avais faites. Est-ce que là je t'ai montré mon amour ?...

Je serre ta main très fortement. Je ne peux pas parler. Les idées se mélangent dans ma tête. Comment cela se fait que tu sois là ? J'essaie de me rappeler ton âge. Tu n'as pas vieilli, tu sais !

Plus je me pose de questions, plus tu t'éloignes de moi... et tu disparais. Je me réveille. Les larmes coulent. Je me sens toute petite. Cela fait treize ans - presque au jour près - que tu nous as quittés. Merci de revenir de temps en temps pour tenir ma main.

 

© S. Ehrensperger-Kocher, in l'Éducateur (roman) n° 3, avril-mai 1993, p. 39