Une jeunesse en guerre

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La Toussaint rouge, comme l'Histoire l'a nommée, fut le déclenchement du processus djihadiste de "libération" de l'Algérie de ses colons français (ou autres européens) qui avaient fait de l'Algérie ce qu'elle était devenue : moderne et prospère, après lui avoir donné son nom.
"Libération" de l'Algérie : comme si les hordes arabes, qui avaient longtemps auparavant soumis par le fer et par le feu ce territoire n'étaient pas, elles aussi, des colons vis-à-vis des Berbères !
Et la guerre d'Algérie, "imbécile et sans issue", comme l'avait exprimé le Guy Mollet première manière (et particulièrement naïf) devait durer huit longues années avant que, la rébellion (intérieure) étant complétement réduite à néant (entre autres par le plan Challe), le président de Gaulle ne décide d'abandonner ce territoire aux troupes du FLN, massées aux frontières de l'est et de l'ouest, et qui n'ayant jamais combattu, n'en eurent que plus de facilité, après avoir commis d'horribles exactions, pour établir un pouvoir corrompu et sans partage - sans idées non plus - qui a conduit le pays à la ruine, et sa nombreuse jeunesse au désespoir. Et combien on est saisi d'effroi en songeant que le fameux monument Maqam E’chahid d'Alger, est composé de trois palmes censées représenter les trois piliers de l'Algérie indépendante, culture, agriculture et industrie...
Huit années durant lesquelles les violences répondirent aux violences ; et le FLN tenta même de mettre la métropole à feu et à sang ! On le lui fit bien voir, n'en déplaise aux porteurs de valises. Il eut tout loisir, d'ailleurs, durant les "années de plomb" de la guerre civile, de reproduire au centuple, sur son peuple, ce que la France avait fait subir à cette terre alors composée de départements français.
Et qui peut juger des réactions de troufions ayant retrouvé, après quelque "accrochage", leurs camarades de combat horriblement mutilés (sourire kabyle et autres cigare de Boufarik) ?
C'est en ayant ces données à l'esprit qu'il faudra lire le texte qui suit - et dont je fus, il y a bien longtemps, le destinataire...

 

"J'ai vu des séminaristes tourner des magnétos.
Ils le faisaient, assuraient-ils, plus doucement que d'autres"
Revue Esprit

 

 

Djelfa, le 23 juillet 1961

Cher S.,

 

Je pense qu'en ce moment tu dois profiter au maximum de tes vacances, sans toutefois oublier que le prochain automne risque d'être un tournant crucial pour De G.

Pour nous, c'est toujours pareil, les opérations se poursuivant à un rythme qui n'est que légèrement ralenti par rapport à celui d'avant le 18.

J'ai l'autre jour assisté à une scène atroce, inhumaine. Ayant accroché un petit élément "rebelle", nous sommes, après que le feu avait cessé, allés, comme on le dit cyniquement, "aux résultats". Sur le terrain, on trouva deux morts, un agonisant et un blessé.

Et là, j'ai vu commettre des actes que n'auraient pas reniés les plus durs, les plus cruels des Waffen SS.

J'ai vu des appelés se précipiter sur les cadavres, retourner leurs poches, arracher les montres, menacer d'achever le blessé, abattre froidement un homme qui se rendait.

En ce court instant, j'ai mesuré toute la folie des hommes, l'absence totale de sens moral, de sens de l'humain, l'inconscience dangereuse qui conduit la jeunesse aux pires exactions.

Car ce n'étaient pas des légionnaires, ni des paras ou même des harkis qui agissaient ainsi : c'étaient bel et bien des appelés, dont certains sont mariés, pères de famille.

Je crois que cette scène décrit à elle seule tout le drame de la guerre d'Algérie, drame qui laissera des marques indélébiles sur plusieurs générations.

Cette cruauté ne saurait être imputée aux militaires de carrière, mais seulement à une masse ignorante, inconsciente, qui ne veut pas être guidée, qui se refuse systématiquement à comprendre. Nous avons été deux ou trois à faire des réflexions ; peine perdue : "Retourne chez ta mère, va à la messe, communiste..." furent les mots les plus doux qui partirent de la bouche de ces gens qui, à vingt ans, ont déjà tout perdu.

Maintenant, j'ai une anecdote à te narrer, qui montre quelle confiance on accorde au corps enseignant.

J'avais deux camarades instituteurs qui étaient encore au CI de Draguignan lors des événements d'Alger. Convoqués quelques jours avant le début de l'insurrection dans le bureau du capitaine commandant la batterie, ils furent individuellement, et sans moyen de pouvoir répliquer, traités de factieux, de matérialistes sans vertu, enfin de tous ces mots doux qu'ont les militaires à l'égard des instituteurs.

Ensuite est arrivée l'insurrection. Toute la batterie, toute la caserne fut munie d'armes et de munitions, dans le but d'intervenir rapidement si le besoin s'en faisait sentir. Tous étaient armés. Sauf deux, les instituteurs. On en vient immanquablement à s'interroger, à se demander ce qui se serait passé si le putsch avait réussi, quel sort eût été réservé aux enseignants ? Sans doute la "destruction physique", chère à Hitler ou Goebbels, car on ne peut tuer l'esprit.

C'est pourquoi il est je crois pleinement justifié que vous recommenciez en octobre à lutter pour la défense de l'esprit laïque, libre, qui ne saura jamais s'accommoder du sectarisme des ultras de tous bords.

 

 

François

 

 

 

"La plupart des rappelés ne savaient pas ce qu'était cette guerre et ses buts, n'avaient pas d'opinion sur sa justesse ou son caractère pernicieux, et d'ailleurs reviendraient en France dans cet était d'heureuse inconscience qui caractérise, dit-on, les imbéciles et les moribonds.
Nous passâmes peu de temps à Alger. Les hommes furent entassés dans un immense hangar bordé de latrines dégageant une odeur infecte, en attendant le départ. Les démarches du colonel (un homme très humain, un peu débordé par les événements, un chrétien dont la conviction religieuse gouvernait tous les actes) pour faire affecter au régiment un cantonnement moins désagréable, restèrent vaines.
Le lendemain, embarquement, sur camions cette fois, pour notre future garnison. Nous apprîmes, en cours de route, que nous nous dirigions vers les monts de l'Ouarsenis. Aux arrêts du convoi, j'avais toutes les peines du monde à convaincre l'équipe de surveillance de sauter de son camion, et une fois à terre de ne pas s'étendre au soleil, pour une sieste improvisée. Manifestement, les hommes ne croyaient pas à cette guerre qui ne leur montrait jusqu'ici que des filles court vêtues et des villages ensoleillés.
La fin du trajet comportait une soixantaine de kilomètres sur une route de montagne, où les camions peinaient ; les plaisanteries cessèrent, les visages se tendirent.
Chacun serra son arme et se mit à scruter les abords de la route que nous gravissions lentement.
Notre longue attente allait commencer".

Un officier
[texte extrait de la revue Esprit Nouvelle série, livraison de mai 1958, "Une jeunesse en guerre"]

 

 

Complément : Un "incident" du côté de Tlemcen, durant la guerre d'Algérie

 

Sur son lit d'hôpital, Angelo, un vieil ouvrier mineur, se souvient de ses engagements au Parti communiste, et de moments de sa vie. S'agissant d'Aurélie Filippetti (l'extrait donné ici est extrait de son premier livre), je préfère ne rien en dire, son passage au ministère de la Culture ayant donné toute la mesure de cette bourgeoise singeant les passionarias. De même, je ne ferai aucun commentaire sur les commentaires haineux accompagnant le récit de l'exécution, à la Mat-49, du légionnaire. Tout simplement, le jeune bachelier ayant suivi la préparation militaire et même la PMS (qui n'avait vraiment de supérieure que le nom !) que je fus jadis, se souvient d'un autre "incident", montré dans un film honorable et courageux - et je subodore qu'ils furent "légion", tout jeu de mots mis à part, ces incidents entre militaires français -, je veux parler d'une séquence du film d'Yves Boisset (ancien troufion), R.A.S., sorti en 1973.
[Ceux qui possèdent une culture cinématographique datant un peu plus, ont en mémoire une scène similaire dans Attack!, le film réalisé en 1956 par Robert Aldrich. On y voit le lieutenant Costa (interprété par le grand Jack Palance) exécuter son supérieur, le capitaine Cooney - tandis que Lee Marvin, en colonel, s'était efforcé, en vain, d'arrondir les angles entre ses deux subordonnés].

 

Il s'impatienta, s'agita sur son lit, les mains virevoltant en tous sens.

Je n'ai de leçon à recevoir de personne, mon père est mort dans les camps de concentration allemands, moi j'ai fait la guerre d'Algérie, trente-deux mois, comme appelé alors que j'étais pour l'indépendance, et que j'étais pupille de la Nation, mais les communistes, à l'époque, ils devaient faire leurs preuves, et tant mieux s'ils y restaient. Au moment du putsch, on en avait tellement marre, on a pris notre général en otage, il était pas net, mais il a retourné sa veste au dernier moment, et j'ai fait deux mois de trou. J'ai donné ma part, et je suis fier de mes idées. Je suis fier.

- Quel mal avons-nous fait. Aucun. Travaillé toute une vie, comme des brutes. Dix mille vies. Et quand il s'agissait d'aller se battre, faire la guerre que les autres avaient déclarée, on y allait encore. On allait encore mourir pour ceux-là qui restaient à l'arrière, les collabos, les planqués. En 14 d'abord, ça a commencé. Valait mieux être du bon côté, du côté où on ramasse les médailles plutôt que les coups. Et puis en 40, ça a recommencé, et encore pire qu'avant. Après y a eu l'Algérie, nous on était contre. Ceux qui avaient fait des études, eux, avaient des reports, et de report en report, ça allait. Nous, même pupilles de la Nation, rien à faire, mineur c'est tout, alors au charbon. Trente­-deux mois. Dans le désert, à Tlemcen. Trente-­deux mois, ça fait deux ans et demi, dont deux mois de trou pour avoir désobéi aux ordres d'un général félon. Pour une fois qu'on écoutait de Gaulle. Mais l'autre, notre général, il avait senti le vent tourner. Et c'est sa veste qu'il a retournée. On a fini au trou. À l'époque, il suffisait d'avoir le bac, et alors préparation militaire, on commandait le troufion, l'ouvrier, comme à l'usine. Combien de bacheliers en 1959 ? 10-15 %? Vous croyez qu'ils ne l'auraient pas mérité, moins intelligents, moins sensibles à la poésie ? Juste les matières techniques, bonnes pour le travail, et l'orthographe, bien sûr, les lauriers du pauvre, l'orthographe irréprochable, pas une erreur. La police de l'écrit. Être agréable à celui qui vous lit. Ne pas laisser trahir, sauf justement peut-être dans cette obsession­-là, de la perfection, dans cet excessif respect de l'autorité d'en face, sinon ne pas laisser trahir l'origine populaire, et la pauvreté, la misère, non, ne pas mettre mal à l'aise celui qui vous lira. Désagréable, une lettre bourrée de fautes. Les fautes, des péchés contre les beaux mythes égalitaires. Très embarrassant, une lettre maladroite, on prend pitié, on a envie de dire non, ça y est, c'est fini, on ne voit plus que cela, les fautes, et l'on oublie tout le reste, le fond, l'idée. En Algérie, les camarades avaient des marraines, de petites Françaises en robe vichy qui écrivaient aux soldats pour le moral des troupes. Il fallait répondre, et parmi les gars, beaucoup d'illettrés, ne savaient pas comment s'y prendre, voulaient une belle lettre, pour leur marraine, alors lui il leur rédigeait. Il les aidait un peu. Jouer les Cyrano, ça l'amusait. En trente-deux mois combien de lettres ? Trente-deux mois et même pas de quoi se payer le bateau pour rentrer en France en permission. Son frère avait été obligé de vendre un couteau offert par sa mère pour régler son billet de retour, son frère n'en pouvant plus de la guerre, voulant retrouver femme, fiancée, bientôt maman d'une petite fille, alors seulement il avait pu rentrer, soutien de famille, et lui avait pris sa place. Vendu son couteau pour rentrer en permission, parce que la solde était insuffisante pour ça. Alors que les autres, avec un diplôme, après leur PMS, étaient assurés d'une solde au moins décente. Dix fois plus. De quoi vivre et passer son ennui de cette guerre enlisée dans les sables du désert de Tlemcen.

La nuit, parfois, conduire le colonel dans le djebel, la peur au ventre. Prétendument pour une partie de chasse. Peut-être pour négocier avec les fellaghas. Il partait et laissait son chauffeur seul, au milieu des montagnes, recroquevillé au fond de sa Jeep, grelottant sur son PM. Barricadé, à l'affût du moindre bruit, ridicule et absurde soldat français planté dans les montagnes algériennes. Une seule envie : rentrer chez soi. Une nuit, un bruit de moteur se rapproche. Le terrorise. Une auto sur la route, venant d'en face, c'est-à-dire de nulle part. Il n'y a rien que le désert de ce côté-là de la nuit, et ce, sur des centaines de kilomètres. L'angoisse monte. Mais une voiture seule, ça ne devait pas être des fellaghas. Les deux phares blancs s'arrêtent à quelques mètres de la Jeep. Un soldat vociférant en descend. Uniforme de la légion. Il hurle en allemand. S'approche de la Jeep. C'est un légionnaire, soûl comme un cochon, les yeux injectés de sang. Méchant comme une hyène. Comme ceux qu'il a vus tirer sur la foule dans les rues pleines de monde. Comme ceux qui torturent les prisonniers dans les sous-sols des casernes. L'électricité sur les parties génitales. Le légionnaire s'approche, se jette sur la porte, l'ouvre et l'attrape par le col, il lui crie quelque chose, le secoue violemment. Lui répéter qu'il est un soldat français, en mission, mais l'autre se fiche des appelés de l'armée française, ce n'est plus qu'une brute ivre de violence et d'alcool qui a trouvé dans le désert un refuge et un territoire de chasse pour sa haine. Les images s'emmêlent : c'est la guerre, et d'autres soldats allemands qui entrent chez eux et frappent sa mère, il a six ans. Que lui veut-il ? L'autre hurle toujours en allemand et lui décoche un coup de poing au visage. Puis part d'un énorme éclat de rire. L'appelé a roulé au fond de la voiture, il a peur, il va mourir. Et toujours ces cris en allemand, et sa mère, qui pleure et supplie, mais lui trop petit, ne peut rien faire, se cacher. Sa mère, là-haut, toute seule, qui l'attend, depuis tant de mois, elle ne saura jamais la vérité, madame nous avons le regret tatatatata... votre fils est mort, tué dans une mission, les fellaghas, les Arabes, la nuit. Non, il ne veut pas cela, pas deux fois, son père d'abord, et lui maintenant, non. La rage monte au creux de son ventre, la haine qui sourd depuis des mois contre ces brutes épaisses qui sèment la terreur dans les villages. Il ramasse son fusil et pendant que l'autre grogne et vocifère il arme et tire.

Le légionnaire tombe. Sa main à lui tremble.

Il lui aura fallu quelques secondes pour renverser le scénario, déplacer sa Jeep d'une centaine de mètres après avoir dissimulé l'autre voiture et le cadavre derrière une colline caillouteuse. Demain les fellaghas auront attaqué et tué un légionnaire de l'armée française, dans le désert au sud de Tlemcen. Personne ne se posera jamais de questions. Et lui n'aura aucun regret, jamais.

 

© Aurélie Philippetti, in Les derniers jours de la classe ouvrière, Stock, 2003, extrait du chapitre L'opération

 


 

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