Pièces pour piano (Les Bienveillantes)

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Les remises de prix d'automne sont souvent décevantes : je me souviens par exemple de mon embarras devant Un silence d'environ une demi-heure (de Boris Schreiber), ouvrage qui a été aussitôt oublié que publié. Mais je me souviens aussi du coup de tonnerre que fut pour moi la lecture de l'ouvrage d'un jeune marchand de journaux, Jean Rouaud, je veux parler des Champs d'Honneur.
Les Bienveillantes, dont le titre est une antiphrase, se situe pour moi entre les deux. D'autant que je ne suis pas sûr qu'il s'agisse de littérature à proprement parler (du moins jusqu'à l'arrivée du héros dans la poche de Stalingrad), mais de ce que je nommerais documentaire de fiction. Car cet ouvrage se veut l'épouvantable récit des années de guerre d'un officier SS lettré (docteur en Droit - ce qui veut montrer, comme l'a dit l'auteur lui-même dans une interview, que la culture n'est pas un rempart contre la barbarie), accessoirement homosexuel, mais surtout empêtré dans une situation de gémellité qui envahit totalement son champ de conscience.
Il faut reconnaître que Littell s'est sacrément documenté - sur ce plan-là il est difficile de le prendre en défaut, tant il a lu de livres sur la Shoa (à commencer par la bible de Raul Hilberg, La Destruction des juifs d'Europe), tant il a parcouru attentivement les paysages qu'il nous décrit. Il n'est pas jusqu'à de surprenantes pages, entre autres sur la phonologie de langues de l'Est de l'Europe, qui sentent d'ailleurs le pédantisme, qui ne révèlent une intense préparation…
On dira aussi qu'un des mérites de ce livre-fleuve (un peu moins étendu cependant que l'ouvrage de Schreiber, mais je me demande qui, parmi les si nombreux acheteurs, peut se vanter de l'avoir lu sans en sauter une ligne), est que l'on parle tant, aujourd'hui, de la "Shoa par balles", première étape du projet hitlérien d'élimination d'une "race", mise en œuvre au cours de l'opération Barbarossa, étape un peu occultée mais qui ne le cède en rien, hélas, à la Shoa des camps d'extermination.
On a ici retenu, de cet ouvrage complexe et foisonnant, aux descriptions souvent hallucinantes et parfois hallucinées, composé comme une œuvre musicale, un court passage extrait de la première partie : l'auteur, fraîchement arrivé sur le front de l'Est, assiste aux premières fusillades de masse, et en est profondément bouleversé, quand bien même il songe qu'avant les Nazis, les Soviétiques en avaient fait tout autant…



"Ces innombrables morts, ces massacrés, ces torturés, ces piétinés, ces offensés sont notre affaire à nous. Qui en parlerait si nous n’en parlions pas ? Qui même y penserait ? Si nous cessions d’y penser, nous achèverions de les exterminer, et ils seraient anéantis définitivement"  Vladimir Jankélévitch.









Le lendemain je me réveillai désemparé, avec comme une haine triste collée dans la tête. J'allai voir Kehrig et fermai la porte du bureau : "Je voudrais vous parler, Herr Sturmbannführer.

- De quoi, Obersturmführer?

- Du Führervernichtungsbefehl".

Il redressa sa tête d'oiseau et me fixa à travers ses lunettes à monture fine: "Il n'y a rien à discuter, Obersturmführer. De toute façon, moi, je m'en vais".

Il me fit un signe et je m'assis.

"Vous partez ? Comment cela ?

- J'ai réglé ça avec le Brigadeführer Streckenbach par l'intermédiaire d'un ami. Je rentre à Berlin.

- Quand ?

- Bientôt, dans quelques jours.

- Et votre remplaçant ?"

Il haussa les épaules : "Il arrivera quand il arrivera. Entre-temps, c'est vous qui tiendrez la boutique".

Il me fixa de nouveau : "Si vous voulez aussi partir, vous savez, ça peut s'arranger. Je peux aller voir Streckenbach pour vous à Berlin, si vous le souhaitez.

- Merci, Herr Sturmbannführer. Mais je reste.

- Pour quoi faire ?" demanda-t-il vivement. Pour finir comme Hafner ou Hans ? Pour vous vautrer dans cette fange ?

- Vous êtes bien resté jusqu'ici", dis-je doucement.

Il eut un rire sec : "J'ai demandé mon transfert début juillet. À Lutsk. Mais vous savez comment c'est, ça prend du temps.

- Je serais désolé de vous voir partir, Herr Sturmbannführer.

- Moi, non. Ce qu'ils veulent faire est insensé. Je ne suis pas le seul à le penser. Schulz, du Kommando 5, s'est effondré lorsqu'il a appris le Führerbefehl. Il a demandé à partir tout de suite, et l'Obergruppenführer a donné son accord.

- Vous avez peut-être raison. Mais si vous partez, si l'Oberführer Schulz part, si tous les hommes honorables partent, il ne restera plus ici que les bouchers, la lie. On ne peut pas l'accepter".

Il fit une grimace de dégoût : "Parce que vous pensez qu'en restant vous changerez quelque chose ? Vous ?"

Il secoua la tête. "Non, docteur, suivez mon conseil, partez. Laissez les bouchers s'occuper de la boucherie.

- Merci, Herr Sturmbannführer".

Je lui serrai la main et sortis. Je me dirigeai vers le Gruppenstab et allai trouver Thomas. "Kehrig est une femmelette, lança-t-il d'un ton péremptoire lorsque je lui eus rapporté la conversation. Schulz aussi. Schulz, ça fait un moment qu'on l'a à l'œil. À Lemberg, il a relâché des condamnés, sans permission. Tant mieux s'il part, on n'a pas besoin de types comme ça". Il me regarda pensivement. "Bien sûr, c'est atroce, ce qu'on nous demande. Mais tu verras, on s'en sortira". Son air devint tout à fait sérieux. "Je ne pense pas, moi, que ce soit la bonne solution. C'est une réponse improvisée dans l'urgence, à cause de la guerre. Cette guerre, il faut la gagner vite ; après, on pourra discuter plus calmement et prendre des décisions planifiées. Les avis plus nuancés pourront aussi se faire entendre. Avec la guerre, c'est impossible.

- Crois-tu qu'elle va durer encore longtemps ? On devait être à Moscou en cinq semaines. Ça fait deux mois et on n'a même pas encore pris Kiev ni Leningrad.

- C'est difficile à dire. Il est évident qu'on a sous-estimé leur potentiel industriel. Chaque fois qu'on pense que leurs réserves sont épuisées, ils nous balancent des divisions fraîches. Mais ils doivent arriver au bout maintenant. Et puis, la décision du Führer de nous envoyer Guderian va vite débloquer le front, ici. Quant au Centre, depuis le début du mois, ils ont fait quatre cent mille prisonniers. Et à Uman on est encore en train d'encercler deux armées".

Je retournai au Kommando. Au mess, seul, Yakov, le petit Juif de Bohr, jouait du piano. Je m'assis sur un banc pour l'écouter. Il jouait du Mozart, l'andante d'une des sonates, et cela me serrait le cœur, épaississait encore ma tristesse. Quand il eut fini je lui demandai : "Yakov, tu connais Rameau ? Couperin ?

- Non, Herr Offizier. Qu'est-ce que c'est ?

- C'est de la musique française. Tu devrais apprendre. J'essayerai de te trouver des partitions. - C'est beau ?

- C'est peut-être ce qu'il y a de plus beau.

- Plus beau que Bach ?

Je considérai la question :

Presque aussi beau que Bach", reconnus-je.

Ce Yakov devait avoir douze ans; il aurait pu jouer dans n'importe quelle salle de concert d'Europe. Il venait de la région de Czernowitz et avait grandi dans une famille germanophone ; avec l'occupation de la Bucovine, en 1940, il s'était retrouvé en URSS ; son père avait été déporté par les Soviétiques, et sa mère était morte sous un de nos bombardements. C'était vraiment un beau garçon : un long visage étroit, lèvres riches, les cheveux noirs en épis sauvages, de longs doigts aux veines bleuâtres. Tout le monde ici l'aimait bien ; même Lübbe ne le maltraitait pas.

"Herr Offizier ?" demanda Yakov. Il gardait les yeux sur son piano. "Je peux vous poser une question ?

- Bien sûr.

- C'est vrai que vous allez tuer tous les Juifs ?" Je me redressai :

- Qui t'a dit ça ?

- Hier soir, j'ai entendu Herr Bohr qui parlait avec les autres officiers. Ils criaient très fort.

- Ils avaient bu. Tu n'aurais pas dû écouter". Il insistait, les yeux toujours baissés : "Moi aussi, vous allez me tuer, alors ?

- Mais non". Mes mains picotaient, je me forçais à garder un ton normal, enjoué presque : "Pourquoi voudrais-tu qu'on te tue ?

- Moi aussi je suis juif.

- Ça n'est pas grave, tu travailles pour nous. Tu es un Hiwi maintenant". Il se mit à taper doucement sur une touche, une note aiguë : "Les Russes nous disaient toujours que les Allemands étaient méchants. Mais je ne crois pas. Je vous aime bien, moi". Je ne dis rien. "Vous voulez que je joue ?

- Joue.

- Qu'est ce que vous voulez que je joue ?

- Joue ce que tu veux".








L'ambiance au sein du Kommando devenait exécrable ; les officiers étaient nerveux, ils criaient pour un rien. Callsen et les autres repartirent dans leurs Teilkommandos ; chacun gardait son opinion pour soi, mais on voyait bien que les nouvelles tâches leur pesaient. Kehrig s'en alla rapidement, presque sans dire au revoir. Lübbe était souvent malade. Du terrain, les Teilkommandoführer envoyaient des rapports très négatifs sur le moral de leurs troupes : il y avait des dépressions nerveuses, les hommes pleuraient ; d'après Sperath, beaucoup souffraient d'impuissance sexuelle. Il y eut une série d'incidents avec la Wehrmacht : près de Korosten, un Hauptscharft avait forcé des femmes juives à se déshabiller et les avait fait courir nues devant une mitrailleuse ; il avait pris des photos, et ces photos avaient été interceptées par l'AOK. À Bielaïa Tserkov, Hafner eut une confrontation avec un officier de l'état-major d'une division, qui était intervenu pour bloquer une exécution d'orphelins juifs ; Blobel se rendit sur place, et l'affaire monta jusqu'à von Reichenau, qui confirma et l'exécution réprimanda l'officier ; mais cela créa pas mal de remous, et Häfner en outre refusa d'infliger cela à ses hommes, et se défaussa sur ses Askaris. D'autres officiers procédaient de la même façon; mais comme les difficultés avec l'OUN-B continuaient, cette pratique engendrait à son tour de nouveaux problèmes, les Ukrainiens, dégoûtés, désertaient ou même trahissaient. D'autres au contraire procédaient sans rechigner aux exécutions, mais ils volaient les Juifs sans vergogne, ils violaient les femmes avant de les tuer ; on devait parfois fusiller nos propres soldats. Le remplaçant de Kehrig n'arrivait pas et j'étais débordé. À la fin du mois, Blobel m'envoya à Korosten. La "République de Polésie", au nord-est de la ville, nous restait interdite sur ordre de la Wehrmacht, mais il y avait quand même beaucoup de travail dans la région. Le responsable était Kurt Hans. Je n'aimais pas beaucoup Hans, un homme mauvais, lunatique ; lui non plus ne m'aimait pas. Néanmoins, il nous fallait travailler ensemble. Les méthodes avaient changé, on les avait rationalisées, systématisées en fonction des nouvelles exigences. Ces changements toutefois ne facilitaient pas toujours le travail des hommes. Les condamnés, dorénavant, devaient se déshabiller avant l'exécution, car on récupérait leurs vêtements pour le Secours d'hiver et les rapatriés. À Jitomir, Blobel nous avait exposé la nouvelle pratique du Sardinenpackung développée par Jeckein, la méthode "en sardine" que Callsen connaissait déjà. Avec l'augmentation considérable des volumes, en Galicie dès juillet, Jeckeln avait jugé que les fosses se remplissaient trop vite ; les corps tombaient n'importe comment, s'entremêlaient, beaucoup de place se gaspillait, et l'on perdait donc trop de temps à creuser ; là, les condamnés déshabillés se couchaient à plat ventre au fond de la fosse, et quelques tireurs leur administraient un coup dans la nuque à bout portant. "J'ai toujours été contre le Genickschuss, nous rappela Blobel, mais maintenant nous n'avons plus le choix". Après chaque rangée, un officier devait inspecter et s'assurer que tous les condamnés étaient bien morts ; puis on les recouvrait d'une fine couche de terre et le groupe suivant venait se coucher sur eux, tête-bêche ; quand on avait ainsi accumulé cinq ou six couches, on fermait la fosse. Les Teilkommandoführer pensaient que les hommes trouveraient cela trop difficile, mais Blobel ne voulait pas entendre d'objections : "Dans mon Kommando, nous ferons comme dit l'Obergruppenführer". Kurt Hans, de toute façon, cela ne le gênait pas trop ; il semblait indifférent à tout. J'assistai avec lui à plusieurs exécutions. Je pouvais maintenant distinguer trois tempéraments parmi mes collègues. Il y avait d'abord ceux qui, même s'ils cherchaient à le cacher, tuaient avec volupté ; j'ai déjà parlé de ceux-ci, c'étaient des criminels, qui s'étaient découverts grâce à la guerre. Puis il y avait ceux que cela dégoûtait et qui tuaient par devoir, en surmontant leur répugnance, par amour de l'ordre. Enfin, il y avait ceux qui considéraient les Juifs comme des bêtes et les tuaient comme un boucher égorge une vache, besogne joyeuse ou ardue, selon les humeurs ou la disposition. Kurt Hans appartenait clairement à cette dernière catégorie : pour lui, seule comptait la précision du geste, l'efficacité, le rendement. Tous les soirs, il récapitulait méticuleusement ses totaux. Et moi, alors ? Moi, je ne m'identifiais à aucun de ces trois types, mais je n'en savais guère plus, et si l'on m'avait poussé un peu, j'aurais eu du mal à articuler une réponse de bonne foi. Cette réponse, je la cherchais encore. La passion de l'absolu y participait, comme y participait, je m'en rendis compte un jour avec effroi, la curiosité : ici pour tant d'autres choses de ma vie, j'étais curieux, je cherchais à voir quel effet tout cela aurait sur moi. Je m'observais en permanence : c'était comme si une caméra se trouvait fixée au-dessus de moi, et j'étais à la fois cette caméra, l'homme qu'elle filmait, et l'homme qui ensuite étudiait le film. Cela parfois me renversait, et souvent, la nuit, je ne dormais pas, je fixais le plafond, l'objectif ne me laissait pas en paix. Mais la réponse à ma question continuait à me fuir entre les doigts.







Avec les femmes, les enfants surtout, notre travail devenait parfois très difficile, cela retournait le cœur. Les hommes se plaignaient incessamment, surtout les plus âgés, ceux qui avaient une famille. Devant ces gens sans défense, ces mères qui devaient regarder tuer leurs enfants sans pouvoir les protéger, qui ne pouvaient que mourir avec eux, nos hommes souffraient d'un sentiment extrême d'impuissance, eux aussi se sentaient sans défense. "Je veux juste rester entier", me dit un jour un jeune Sturmmann de la Waffen-S S, et ce désir, je le comprenais bien, mais je ne pouvais pas l'aider. L'attitude des Juifs ne facilitait pas les choses. Blobel dut renvoyer en Allemagne un Rottenführer de trente ans qui avait parlé avec un condamné ; le Juif, qui avait l'âge du Rottenführer, tenait dans ses bras un enfant d'environ deux ans et demi, sa femme, à côté de lui, portait un nouveau-né aux yeux bleus ; et l'homme avait regardé le Rottenführer droit dans les yeux et lui avait calmement dit dans un allemand sans accent : "S'il vous plaît, mein Herr, les enfants proprement".

- "Il venait de Hambourg, expliqua plus tard le Rottenführer à Sperath, qui nous avait ensuite conté l'histoire, c'était presque mon voisin, ses enfants avaient l'âge des miens". Moi-même je perdais pied. Lors d'une exécution, je regardais un jeune garçon mourant dans la tranchée : le tireur avait dû hésiter, le coup parti trop bas, dans le dos. Le garçon pantelait, les yeux ouverts, vitreux, et à cette scène affreuse venait se superposer une scène de mon enfance : avec un ami, je jouais aux cow-boys et aux Indiens, avec des pistolets en fer-blanc. C'était peu après la Grande Guerre, mon père était revenu, je devais avoir cinq, six ans, comme le garçon dans la tranchée. Je m'étais caché derrière un arbre ; lorsque mon ami s'approcha, je bondis et lui vidai mon pistolet dans le ventre, en criant : "Pan ! Pan !" Il lâcha son arme, saisit son estomac à deux mains, et s'écroula en pivotant sur lui-même. Je ramassai son pistolet et voulus le lui rendre : "Allez, prends. Viens, on continue à jouer.

- Je ne peux pas, je suis un cadavre".

Je fermai les yeux, devant moi l'enfant haletait toujours. Après l'action, je visitai le shtetl, maintenant vide, désert, j'entrai dans les isbas, des maisons basses de pauvres, avec aux murs des calendriers soviétiques et des images découpées dans les magazines, quelques objets religieux, des meubles grossiers. Cela avait certainement peu à voir avec la Internazional-Finanzjudung. Dans une maison, je trouvai un grand seau d'eau sur le four, encore en train de bouillir ; par terre, il y avait des pots d'eau froide et un bac. Je fermai la porte, me déshabillai et me lavai avec cette eau et un morceau de savon dur. Je coupai à peine l'eau chaude : cela brûlait, ma peau devint écarlate. Puis je me rhabillai et ressortis ; à l'entrée du village, les maisons flambaient déjà. Mais ma question ne me lâchait pas, je retournai encore et encore, et c'est ainsi qu'une autre fois, au bord de la fosse, une fillette d'environ quatre ans, vint doucement me prendre la main. Je tentai de me dégager, mais elle s'agrippait. Devant nous, on fusillait les Juifs. "Gdje mama ?" je demandai à la fille en ukrainien. Elle pointa le doigt vers la tranchée.

Je lui caressai les cheveux. Nous restâmes ainsi plusieurs minutes. J'avais le vertige, je voulais pleurer. "Viens avec moi, lui dis-je en allemand, n'aie pas peur, viens". Je me dirigeai vers l'entrée de la fosse ; elle resta sur place, me retenant par la main, puis elle me suivit. Je la soulevai et la tendis à un Waffen-SS : "Sois gentil avec elle", lui dis-je assez stupidement. Je ressentais une colère folle, mais ne voulais pas m'en prendre à la petite, ni au soldat. Celui-ci descendit dans la fosse avec la fillette dans les bras et je me détournai abruptement, je m'enfonçai dans la forêt.

C'était une grande et claire forêt de pins, bien dégagée et emplie d'une douce lumière. Derrière moi les salves crépitaient. Quand j'étais petit, je jouais souvent dans de telles forêts autour de Kiel, où j'habitais après la guerre : des jeux curieux en vérité. Pour mon anniversaire, mon père m'avait offert un coffret avec plusieurs volumes des Tarzan de l'écrivain américain E.R. Burroughs, que je lisais et relisais avec passion, à table, aux cabinets, la nuit avec une lampe de poche, et dans la forêt, comme mon héros, je me mettais tout nu et me glissais parmi les arbres, entre les grandes fougères, je me couchais sur les lits d'aiguilles de pin séchées, jouissant des petites piqûres sur ma peau, je m'accroupissais derrière un buisson ou bien un arbre tombé sur une hauteur, au-dessus d'un chemin, pour épier ceux qui venaient se promener par là, les autres, les humains. Ce n'étaient pas des jeux explicitement érotiques, j'étais trop jeune pour cela, je ne bandais sans doute même pas ; mais pour moi, la forêt entière était devenue un terrain érogène, une vaste peau aussi sensible que ma peau nue d'enfant hérissée par le froid. Plus tard, je devrais ajouter, ces jeux prirent un tour encore plus étrange, c'était encore à Kiel, mais sans doute après le départ de mon père, je devais avoir neuf, dix ans au plus : nu, je me pendais avec ma ceinture à une branche d'arbre, par le cou, et je me laissais aller de tout mon poids, le sang, paniqué, me gonflait le visage, mes tempes battaient à s'en rompre, mon souffle venait en sifflant, enfin je me redressais, je reprenais ma respiration, puis recommençais. De tels jeux, un vif plaisir, une liberté sans bornes, voilà, auparavant, ce que les forêts signifiaient pour moi ; maintenant, les bois me faisaient peur.

Je retournai à Jitomir. Une agitation intense régnait au Kommandostab : Bohr était aux arrêts et Lübbe à l'hôpital. Bohr l'avait agressé en plein mess, devant les autres officiers, à coups de chaise d'abord puis au couteau. Ils avaient dû se mettre à six pour le maîtriser, Strehlke, le Verwaltungsführer, avait reçu une entaille à la main, peu profonde mais douloureuse. "Il est devenu fou", me dit-il en me montrant les points de suture.

- Mais que s'est-il donc passé ?

- C'est à cause de son petit Juif. Celui qui jouait du piano".

Yakov avait eu un accident en réparant une voiture avec Bauer : le cric, mal placé, avait lâché, il avait eu la main écrasée. Sperath l'avait examiné et avait déclaré qu'il faudrait amputer. "Alors il ne sert plus à rien", décida Blobel, et il avait donné l'ordre de le liquider. "C'est Vogt qui s'en est occupé, dit Strehlke qui me racontait l'histoire. Bohr n'a rien dit. Mais à dîner Lübbe a commencé à le chercher. Vous savez comment il est. "Fini le piano", il disait à voix haute. C'est là que Bohr l'a attaqué. Pour ma part, ajouta-t-il, Lübbe n'a eu que ce qu'il méritait. Mais c'est dommage pour Bohr : un bon officier, et il ruine sa carrière pour un petit Juif. Ce n'est pas comme si les Juifs manquaient, par ici.

- Que va-t-il arriver à Bohr ?

- Ça dépendra du rapport du Standartenführer. Au· pire, il pourrait aller en prison. Sinon, il sera dégradé et envoyé à la Waffen-SS se racheter".

Je le quittai et montai m'enfermer dans ma chambre, recru de dégoût. Je comprenais tout à fait Bohr ; il avait eu tort, bien entendu, mais je le comprenais. Lübbe n'avait pas à se moquer, c'était indigne. Moi aussi, je m'étais un peu attaché au petit Yakov ; j'avais discrètement écrit à un ami de Berlin, pour qu'il m'envoie des partitions de Rameau et de Couperin, je voulais que Yakov puisse les étudier, qu'il découvre Le Rappel des oiseaux, Les Trois Mains, les Barricades mystérieuses et toutes ces autres merveilles. Maintenant, ces partitions ne serviraient à personne : moi, je ne joue pas au piano.

Cette nuit-là, je fis un rêve étrange. Je me levais et me dirigeais vers la porte, mais une femme m'en barrait l'accès. Elle avait les cheveux blancs et portait des lunettes : "Non, me dit-elle. Tu ne peux pas sortir. Assieds-toi et écris". Je me tournai vers mon bureau : un homme occupait ma chaise, martelant ma machine à écrire. "Excusez-moi", risquai-je. Les touches émettaient un cliquetis assourdissant, il ne m'entendait pas. Timidement, je lui tapai sur l'épaule. Il se retourna et secoua la tête : "Non", dit-il, en m'indiquant la porte. J'allai à ma bibliothèque mais là aussi il y avait quelqu'un, qui arrachait tranquillement les pages de mes livres et en jetait les reliures dans un coin. Bien, me dis-je, dans ce cas je vais dormir. Une jeune femme était couchée dans mon lit, nue sous le drap. Lorsqu'elle me vit, elle me tira à elle, couvrant mon visage de baisers, prenant mes jambes dans les siennes, et tentant de défaire ma ceinture. Je ne parvins à la repousser qu'avec la plus grande difficulté ; l'effort me laissa pantois. J'envisageai de me jeter par la fenêtre ; elle restait bloquée, prise dans la peinture. Les W-C, heureusement, étaient libres, et je m'y enfermai hâtivement.

 

[On pourra éventuellement trouver la présence des Érinyes dans le court extrait suivant :]

 

Un homme d'un certain âge, à la mine distinguée, avec des lunettes et une petite moustache, s'approcha de moi. Il tenait un très jeune garçon dans ses bras. Il ôta son chapeau et s'adressa à moi dans un allemand parfait :

"Herr Offizier, je peux vous dire quelques mots ?

- Vous parlez très bien l'allemand, répondis-je.

- J'ai fait mes études en Allemagne, dit-il avec une dignité un peu raide. C'était autrefois un grand pays".

Ce devait être un des professeurs de Leningrad.

"Que voulez-vous me dire, fis-je sèchement. Le petit garçon, qui tenait l'homme par le cou, me regardait avec de grands yeux bleus. Il avait peut-être deux ans.

- Je sais ce que vous faites ici, dit posément l'homme. C'est une abomination. Je voulais simplement vous souhaiter de survivre à cette guerre pour vous réveiller dans vingt ans, toutes les nuits, en hurlant. J'espère que vous serez incapable de regarder vos enfants sans voir les nôtres que vous avez assassinés".

Il me tourna le dos et s'éloigna avant que je puisse répondre.

 

[Ibid., p. 228]

 

[© Jonathan Littell, Les Bienveillantes, Gallimard, 2006, pp. 102-109

 

 


 

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