Le côté de Guermantes (2)

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Index de l'article

Quand une femme intelligente, instruite, spirituelle, avait épousé un timide butor qu’on voyait rarement et qu’on n’entendait jamais, Mme de Guermantes s’inventait un beau jour une volupté spirituelle non pas seulement en décrivant la femme, mais en «découvrant» le mari. Dans le ménage Cambremer par exemple, si elle eût vécu alors dans ce milieu, elle eût décrété que Mme de Cambremer était stupide, et en revanche, que la personne intéressante, méconnue, délicieuse, vouée au silence par une femme jacassante, mais la valant mille fois, était le marquis, et la duchesse eût éprouvé à déclarer cela le même genre de rafraîchissement que le critique qui, depuis soixante-dix ans qu’on admire Hernani, confesse lui préférer le Lion amoureux. À cause du même besoin maladif de nouveautés arbitraires, si depuis sa jeunesse on plaignait une femme modèle, une vraie sainte, d’avoir été mariée à un coquin, un beau jour Mme de Guermantes affirmait que ce coquin était un homme léger, mais plein de cœur, que la dureté implacable de sa femme avait poussé à de vraies inconséquences. Je savais que ce n’était pas seulement entre les œuvres, dans la longue série des siècles, mais jusqu’au sein d’une même œuvre que la critique joue à replonger dans l’ombre ce qui depuis trop longtemps était radieux et à en faire sortir ce qui semblait voué à l’obscurité définitive. Je n’avais pas seulement vu Bellini, Winterhalter, les architectes jésuites, un ébéniste de la Restauration, venir prendre la place de génies qu’on avait dits fatigués simplement parce que les oisifs intellectuels s’en étaient fatigués, comme sont toujours fatigués et changeants les neurasthéniques. J’avais vu préférer en Sainte–Beuve tour à tour le critique et le poète, Musset renié quant à ses vers sauf pour de petites pièces fort insignifiantes. Sans doute certains essayistes ont tort de mettre au-dessus des scènes les plus célèbres du Cid ou de Polyeucte telle tirade du Menteur qui donne, comme un plan ancien, des renseignements sur le Paris de l’époque, mais leur prédilection, justifiée sinon par des motifs de beauté, du moins par un intérêt documentaire, est encore trop rationnelle pour la critique folle. Elle donne tout Molière pour un vers de l’Étourdi, et, même en trouvant le Tristan de Wagner assommant, en sauvera une «jolie note de cor», au moment où passe la chasse. Cette dépravation m’aida à comprendre celle dont faisait preuve Mme de Guermantes quand elle décidait qu’un homme de leur monde reconnu pour un brave cœur, mais sot, était un monstre d’égoïsme, plus fin qu’on ne croyait, qu’un autre connu pour sa générosité pouvait symboliser l’avarice, qu’une bonne mère ne tenait pas à ses enfants, et qu’une femme qu’on croyait vicieuse avait les plus nobles sentiments. Comme gâtées par la nullité de la vie mondaine, l’intelligence et la sensibilité de Mme de Guermantes étaient trop vacillantes pour que le dégoût ne succédât pas assez vite chez elle à l’engouement (quitte à se sentir de nouveau attirée vers le genre d’esprit qu’elle avait tour à tour recherché et délaissé) et pour que le charme qu’elle avait trouvé à un homme de cœur ne se changeât pas, s’il la fréquentait trop, cherchait trop en elle des directions qu’elle était incapable de lui donner, en un agacement qu’elle croyait produit par son admirateur et qui ne l’était que par l’impuissance où on est de trouver du plaisir quand on se contente de le chercher. Les variations de jugement de la duchesse n’épargnaient personne, excepté son mari. Lui seul ne l’avait jamais aimée ; en lui elle avait senti toujours un de ces caractères de fer, indifférent aux caprices qu’elle avait, dédaigneux de sa beauté, violent, d’une volonté à ne plier jamais et sous la seule loi desquels les nerveux savent trouver le calme. D’autre part M. de Guermantes poursuivant un même type de beauté féminine, mais le cherchant dans des maîtresses souvent renouvelées, n’avait, une fois qu’ils les avait quittées, et pour se moquer d’elles, qu’une associée durable, identique, qui l’irritait souvent par son bavardage, mais dont il savait que tout le monde la tenait pour la plus belle, la plus vertueuse, la plus intelligente, la plus instruite de l’aristocratie, pour une femme que lui M. de Guermantes était trop heureux d’avoir trouvée, qui couvrait tous ses désordres, recevait comme personne, et maintenait à leur salon son rang de premier salon du faubourg Saint–Germain. Cette opinion des autres, il la partageait lui-même ; souvent de mauvaise humeur contre sa femme, il était fier d’elle. Si, aussi avare que fastueux, il lui refusait le plus léger argent pour des charités, pour les domestiques, il tenait à ce qu’elle eût les toilettes les plus magnifiques et les plus beaux attelages. Chaque fois que Mme de Guermantes venait d’inventer, relativement aux mérites et aux défauts, brusquement intervertis par elle, d’un de leurs amis, un nouveau et friand paradoxe, elle brûlait d’en faire l’essai devant des personnes capables de le goûter, d’en faire savourer l’originalité psychologique et briller la malveillance lapidaire. Sans doute ces opinions nouvelles ne contenaient pas d’habitude plus de vérité que les anciennes, souvent moins ; mais justement ce qu’elles avaient d’arbitraire et d’inattendu leur conférait quelque chose d’intellectuel qui les rendait émouvantes à communiquer. Seulement le patient sur qui venait de s’exercer la psychologie de la duchesse était généralement un intime dont ceux à qui elle souhaitait de transmettre sa découverte ignoraient entièrement qu’il ne fût plus au comble de la faveur ; aussi la réputation qu’avait Mme de Guermantes d’incomparable amie sentimentale, douce et dévouée, rendait difficile de commencer l’attaque ; elle pouvait tout au plus intervenir ensuite comme contrainte et forcée, en donnant la réplique pour apaiser, pour contredire en apparence, pour appuyer en fait un partenaire qui avait pris sur lui de la provoquer ; c’était justement le rôle où excellait M. de Guermantes.

Quant aux actions mondaines, c’était encore un autre plaisir arbitrairement théâtral que Mme de Guermantes éprouvait à émettre sur elles de ces jugements imprévus qui fouettaient de surprises incessantes et délicieuses la princesse de Parme. Mais ce plaisir de la duchesse, ce fut moins à l’aide de la critique littéraire que d’après la vie politique et la chronique parlementaire, que j’essayai de comprendre quel il pouvait être. Les édits successifs et contradictoires par lesquels Mme de Guermantes renversait sans cesse l’ordre des valeurs chez les personnes de son milieu ne suffisant plus à la distraire, elle cherchait aussi, dans la manière dont elle dirigeait sa propre conduite sociale, dont elle rendait compte de ses moindres décisions mondaines, à goûter ces émotions artificielles, à obéir à ces devoirs factices qui stimulent la sensibilité des assemblées et s’imposent à l’esprit des politiciens. On sait que quand un ministre explique à la Chambre qu’il a cru bien faire en suivant une ligne de conduite qui semble en effet toute simple à l’homme de bon sens qui le lendemain dans son journal lit le compte rendu de la séance, ce lecteur de bon sens se sent pourtant remué tout d’un coup, et commence à douter d’avoir eu raison d’approuver le ministre, en voyant que le discours de celui-ci a été écouté au milieu d’une vive agitation et ponctué par des expressions de blâme telles que : «C’est très grave», prononcées par un député dont le nom et les titres sont si longs et suivis de mouvements si accentués que, dans l’interruption tout entière, les mots «c’est très grave !» tiennent moins de place qu’un hémistiche dans un alexandrin. Par exemple autrefois, quand M. de Guermantes, prince des Laumes, siégeait à la Chambre, on lisait quelquefois dans les journaux de Paris, bien que ce fût surtout destiné à la circonscription de Méséglise et afin de montrer aux électeurs qu’ils n’avaient pas porté leurs votes sur un mandataire inactif ou muet :

«Monsieur de Guermantes–Bouillon, prince des Laumes : «Ceci est grave !» (Très bien ! au centre et sur quelques bancs à droite, vives exclamations à l’extrême gauche)».

Le lecteur de bon sens garde encore une lueur de fidélité au sage ministre, mais son cœur est ébranlé de nouveaux battements par les premiers mots du nouvel orateur qui répond au ministre :

«L’étonnement, la stupeur, ce n’est pas trop dire (vive sensation dans la partie droite de l’hémicycle), que m’ont causés les paroles de celui qui est encore, je suppose, membre du Gouvernement (tonnerre d’applaudissements)... Quelques députés s’empressent vers le banc des ministres ; M. le Sous–Secrétaire d’État aux Postes et Télégraphes fait de sa place avec la tête un signe affirmatif).

Ce «tonnerre d’applaudissements», emporte les dernières résistances du lecteur de bon sens, il trouve insultante pour la Chambre, monstrueuse, une façon de procéder qui en soi-même est insignifiante ; au besoin, quelque fait normal, par exemple : vouloir faire payer les riches plus que les pauvres, la lumière sur une iniquité, préférer la paix à la guerre, il le trouvera scandaleux et y verra une offense à certains principes auxquels il n’avait pas pensé en effet, qui ne sont pas inscrits dans le cœur de l’homme, mais qui émeuvent fortement à cause des acclamations qu’ils déchaînent et des compactes majorités qu’ils rassemblent.

Il faut d’ailleurs reconnaître que cette subtilité des hommes politiques, qui me servit à m’expliquer le milieu Guermantes et plus tard d’autres milieux, n’est que la perversion d’une certaine finesse d’interprétation souvent désignée par «lire entre les lignes». Si dans les assemblées il y a absurdité par perversion de cette finesse, il y a stupidité par manque de cette finesse dans le public qui prend tout «à la lettre», qui ne soupçonne pas une révocation quand un haut dignitaire est relevé de ses fonctions «sur sa demande» et qui se dit : «Il n’est pas révoqué puisque c’est lui qui l’a demandé», une défaite quand les Russes par un mouvement stratégique se replient devant les Japonais sur des positions plus fortes et préparées à l’avance, un refus quand une province ayant demandé l’indépendance à l’empereur d’Allemagne, celui-ci lui accorde l’autonomie religieuse. Il est possible d’ailleurs, pour revenir à ces séances de la Chambre, que, quand elles s’ouvrent, les députés eux-mêmes soient pareils à l’homme de bon sens qui en lira le compte rendu. Apprenant que des ouvriers en grève ont envoyé leurs délégués auprès d’un ministre, peut-être se demandent-ils naïvement : «Ah ! voyons, que se sont-ils dit ? espérons que tout s’est arrangé», au moment où le ministre monte à la tribune dans un profond silence qui déjà met en goût d’émotions artificielles. Les premiers mots du ministre : «Je n’ai pas besoin de dire à la Chambre que j’ai un trop haut sentiment des devoirs du gouvernement pour avoir reçu cette délégation dont l’autorité de ma charge n’avait pas à connaître», sont un coup de théâtre, car c’était la seule hypothèse que le bon sens des députés n’eût pas faite. Mais justement parce que c’est un coup de théâtre, il est accueilli par de tels applaudissements que ce n’est qu’au bout de quelques minutes que peut se faire entendre le ministre, le ministre qui recevra, en retournant à son banc, les félicitations de ses collègues. On est aussi ému que le jour où il a négligé d’inviter à une grande fête officielle le président du Conseil municipal qui lui faisait opposition, et on déclare que dans l’une comme dans l’autre circonstance il a agi en véritable homme d’État.

M. de Guermantes, à cette époque de sa vie, avait, au grand scandale des Courvoisier, fait souvent partie des collègues qui venaient féliciter le ministre. J’ai entendu plus tard raconter que, même à un moment où il joua un assez grand rôle à la Chambre et où on songeait à lui pour un ministère ou une ambassade, il était, quand un ami venait lui demander un service, infiniment plus simple, jouait politiquement beaucoup moins au grand personnage politique que tout autre qui n’eût pas été le duc de Guermantes. Car s’il disait que la noblesse était peu de chose, qu’il considérait ses collègues comme des égaux, il n’en pensait pas un mot. Il recherchait, feignait d’estimer, mais méprisait les situations politiques, et comme il restait pour lui-même M. de Guermantes, elles ne mettaient pas autour de sa personne cet empesé des grands emplois qui rend d’autres inabordables. Et par là, son orgueil protégeait contre toute atteinte non pas seulement ses façons d’une familiarité affichée, mais ce qu’il pouvait avoir de simplicité véritable.

Pour en revenir à ces décisions artificielles et émouvantes comme celles des politiciens, Mme de Guermantes ne déconcertait pas moins les Guermantes, les Courvoisier, tout le faubourg et plus que personne la princesse de Parme, par des décrets inattendus sous lesquels on sentait des principes qui frappaient d’autant plus qu’on s’en était moins avisé. Si le nouveau ministre de Grèce donnait un bal travesti, chacun choisissait un costume, et on se demandait quel serait celui de la duchesse. L’une pensait qu’elle voudrait être en Duchesse de Bourgogne, une autre donnait comme probable le travestissement en princesse de Dujabar, une troisième en Psyché. Enfin une Courvoisier ayant demandé : «En quoi te mettras-tu, Oriane ?» provoquait la seule réponse à quoi l’on n’eût pas pensé : «Mais en rien du tout !» et qui faisait beaucoup marcher les langues comme dévoilant l’opinion d’Oriane sur la véritable position mondaine du nouveau ministre de Grèce et sur la conduite à tenir à son égard, c’est-à-dire l’opinion qu’on aurait dû prévoir, à savoir qu’une duchesse «n’avait pas à se rendre» au bal travesti de ce nouveau ministre. «Je ne vois pas qu’il y ait nécessité à aller chez le ministre de Grèce, que je ne connais pas, je ne suis pas Grecque, pourquoi irais-je là-bas, je n’ai rien à y faire», disait la duchesse.

— Mais tout le monde y va, il paraît que ce sera charmant, s’écriait Mme de Gallardon.

— Mais c’est charmant aussi de rester au coin de son feu, répondait Mme de Guermantes.

Les Courvoisier n’en revenaient pas, mais les Guermantes, sans imiter, approuvaient. «Naturellement tout le monde n’est pas en position comme Oriane de rompre avec tous les usages. Mais d’un côté on ne peut pas dire qu’elle ait tort de vouloir montrer que nous exagérons en nous mettant à plat ventre devant ces étrangers dont on ne sait pas toujours d’où ils viennent».

Naturellement, sachant les commentaires que ne manqueraient pas de provoquer l’une ou l’autre attitude, Mme de Guermantes avait autant de plaisir à entrer dans une fête où on n’osait pas compter sur elle, qu’à rester chez soi ou à passer la soirée avec son mari au théâtre, le soir d’une fête où «tout le monde allait», ou bien, quand on pensait qu’elle éclipserait les plus beaux diamants par un diadème historique, d’entrer sans un seul bijou et dans une autre tenue que celle qu’on croyait à tort de rigueur. Bien qu’elle fût antidreyfusarde (tout en croyant à l’innocence de Dreyfus, de même qu’elle passait sa vie dans le monde tout en ne croyant qu’aux idées), elle avait produit une énorme sensation à une soirée chez la princesse de Ligne, d’abord en restant assise quand toutes les dames s’étaient levées à l’entrée du général Mercier, et ensuite en se levant et en demandant ostensiblement ses gens quand un orateur nationaliste avait commencé une conférence, montrant par là qu’elle ne trouvait pas que le monde fût fait pour parler politique ; toutes les têtes s’étaient tournées vers elle à un concert du Vendredi Saint où, quoique voltairienne, elle n’était pas restée parce qu’elle avait trouvé indécent qu’on mît en scène le Christ. On sait ce qu’est, même pour les plus grandes mondaines, le moment de l’année où les fêtes commencent : au point que la marquise d’Amoncourt, laquelle, par besoin de parler, manie psychologique, et aussi manque de sensibilité, finissait souvent par dire des sottises, avait pu répondre à quelqu’un qui était venu la condoléancer sur la mort de son père, M. de Montmorency : «C’est peut-être encore plus triste qu’il vous arrive un chagrin pareil au moment où on a à sa glace des centaines de cartes d’invitations». Eh bien, à ce moment de l’année, quand on invitait à dîner la duchesse de Guermantes en se pressant pour qu’elle ne fût pas déjà retenue, elle refusait pour la seule raison à laquelle un mondain n’eût jamais pensé : elle allait partir en croisière pour visiter les fjords de la Norvège, qui l’intéressaient. Les gens du monde en furent stupéfaits, et sans se soucier d’imiter la duchesse éprouvèrent pourtant de son action l’espèce de soulagement qu’on a dans Kant quand, après la démonstration la plus rigoureuse du déterminisme, on découvre qu’au-dessus du monde de la nécessité il y a celui de la liberté. Toute invention dont on ne s’était jamais avisé excite l’esprit, même des gens qui ne savent pas en profiter. Celle de la navigation à vapeur était peu de chose auprès d’user de la navigation à vapeur à l’époque sédentaire de la season. L’idée qu’on pouvait volontairement renoncer à cent dîners ou déjeuners en ville, au double de «thés», au triple de soirées, aux plus brillants lundis de l’Opéra et mardis des Français pour aller visiter les fjords de la Norvège ne parut pas aux Courvoisier plus explicable que Vingt mille lieues sous les Mers, mais leur communiqua la même sensation d’indépendance et de charme. Aussi n’y avait-il pas de jour où l’on n’entendît dire, non seulement «vous connaissez le dernier mot d’Oriane ?», mais «vous savez la dernière d’Oriane ?» Et de la «dernière d’Oriane», comme du dernier «mot» d’Oriane, on répétait : «C’est bien d’Oriane» ; «c’est de l’Oriane tout pur». La dernière d’Oriane, c’était, par exemple, qu’ayant à répondre au nom d’une société patriotique au cardinal X..., évêque de Maçon (que d’habitude M. de Guermantes, quand il parlait de lui, appelait «Monsieur de Mascon», parce que le duc trouvait cela vieille France), comme chacun cherchait à imaginer comment la lettre serait tournée, et trouvait bien les premiers mots : «Éminence» ou «Monseigneur», mais était embarrassé devant le reste, la lettre d’Oriane, à l’étonnement de tous, débutait par «Monsieur le cardinal» à cause d’un vieil usage académique, ou par «Mon cousin», ce terme étant usité entre les princes de l’Église, les Guermantes et les souverains qui demandaient à Dieu d’avoir les uns et les autres «dans sa sainte et digne garde». Pour qu’on parlât d’une «dernière d’Oriane», il suffisait qu’à une représentation où il y avait tout Paris et où on jouait une fort jolie pièce, comme on cherchait Mme de Guermantes dans la loge de la princesse de Parme, de la princesse de Guermantes, de tant d’autres qui l’avaient invitée, on la trouvât seule, en noir, avec un tout petit chapeau, à un fauteuil où elle était arrivée pour le lever du rideau. «On entend mieux pour une pièce qui en vaut la peine», expliquait-elle, au scandale des Courvoisier et à l’émerveillement des Guermantes et de la princesse de Parme, qui découvraient subitement que le «genre» d’entendre le commencement d’une pièce était plus nouveau, marquait plus d’originalité et d’intelligence (ce qui n’était pas pour étonner de la part d’Oriane) que d’arriver pour le dernier acte après un grand dîner et une apparition dans une soirée. Tels étaient les différents genres d’étonnement auxquels la princesse de Parme savait qu’elle pouvait se préparer si elle posait une question littéraire ou mondaine à Mme de Guermantes, et qui faisaient que, pendant ces dîners chez la duchesse, l’Altesse ne s’aventurait sur le moindre sujet qu’avec la prudence inquiète et ravie de la baigneuse émergeant entre deux «lames».

Parmi les éléments qui, absents des deux ou trois autres salons à peu près équivalents qui étaient à la tête du faubourg Saint–Germain, différenciaient d’eux le salon de la duchesse de Guermantes, comme Leibniz admet que chaque monade en reflétant tout l’univers y ajoute quelque chose de particulier, un des moins sympathiques était habituellement fourni par une ou deux très belles femmes qui n’avaient de titre à être là que leur beauté, l’usage qu’avait fait d’elles M. de Guermantes, et desquelles la présence révélait aussitôt, comme dans d’autres salons tels tableaux inattendus, que dans celui-ci le mari était un ardent appréciateur des grâces féminines. Elles se ressemblaient toutes un peu ; car le duc avait le goût des femmes grandes, à la fois majestueuses et désinvoltes, d’un genre intermédiaire entre la Vénus de Milo et la Victoire de Samothrace ; souvent blondes, rarement brunes, quelquefois rousses, comme la plus récente, laquelle était à ce dîner, cette vicomtesse d’Arpajon qu’il avait tant aimée qu’il la força longtemps à lui envoyer jusqu’à dix télégrammes par jour (ce qui agaçait un peu la duchesse), correspondait avec elle par pigeons voyageurs quand il était à Guermantes, et de laquelle enfin il avait été pendant longtemps si incapable de se passer, qu’un hiver qu’il avait dû passer à Parme, il revenait chaque semaine à Paris, faisant deux jours de voyage pour la voir.

D’ordinaire, ces belles figurantes avaient été ses maîtresses mais ne l’étaient plus (c’était le cas pour Mme d’Arpajon) ou étaient sur le point de cesser de l’être. Peut-être cependant le prestige qu’exerçaient sur elle la duchesse et l’espoir d’être reçues dans son salon, quoiqu’elles appartinssent elles-mêmes à des milieux fort aristocratiques mais de second plan, les avaient-elles décidées, plus encore que la beauté et la générosité de celui-ci, à céder aux désirs du duc. D’ailleurs la duchesse n’eût pas opposé à ce qu’elles pénétrassent chez elle une résistance absolue ; elle savait qu’en plus d’une, elle avait trouvé une alliée, grâce à laquelle, elle avait obtenu mille choses dont elle avait envie et que M. de Guermantes refusait impitoyablement à sa femme tant qu’il n’était pas amoureux d’une autre. Aussi ce qui expliquait qu’elles ne fussent reçues chez la duchesse que quand leur liaison était déjà fort avancée tenait plutôt d’abord à ce que le duc, chaque fois qu’il s’était embarqué dans un grand amour, avait cru seulement à une simple passade en échange de laquelle il estimait que c’était beaucoup que d’être invité chez sa femme. Or, il se trouvait l’offrir pour beaucoup moins, pour un premier baiser, parce que des résistances, sur lesquelles il n’avait pas compté, se produisaient, ou au contraire qu’il n’y avait pas eu de résistance. En amour, souvent, la gratitude, le désir de faire plaisir, font donner au delà de ce que l’espérance et l’intérêt avaient promis. Mais alors la réalisation de cette offre était entravée par d’autres circonstances. D’abord toutes les femmes qui avaient répondu à l’amour de M. de Guermantes, et quelquefois même quand elles ne lui avaient pas encore cédé, avaient été tour à tour séquestrées par lui. Il ne leur permettait plus de voir personne, il passait auprès d’elles presque toutes ses heures, il s’occupait de l’éducation de leurs enfants, auxquels quelquefois, si l’on doit en juger plus tard sur de criantes ressemblances, il lui arriva de donner un frère ou une soeur. Puis si, au début de la liaison, la présentation à Mme de Guermantes, nullement envisagée par le duc, avait joué un rôle dans l’esprit de la maîtresse, la liaison elle-même avait transformé les points de vue de cette femme ; le duc n’était plus seulement pour elle le mari de la plus élégante femme de Paris, mais un homme que sa nouvelle maîtresse aimait, un homme aussi qui souvent lui avait donné les moyens et le goût de plus de luxe et qui avait interverti l’ordre antérieur d’importance des questions de snobisme et des questions d’intérêt ; enfin quelquefois, une jalousie de tous genres contre Mme de Guermantes animait les maîtresses du duc. Mais ce cas était le plus rare ; d’ailleurs, quand le jour de la présentation arrivait enfin (à un moment où elle était d’ordinaire déjà assez indifférente au duc, dont les actions, comme celles de tout le monde, étaient plus souvent commandées par les actions antérieures, dont le mobile premier n’existait plus) il se trouvait souvent que ç‘avait été Mme de Guermantes qui avait cherché à recevoir la maîtresse en qui elle espérait et avait si grand besoin de rencontrer, contre son terrible époux, une précieuse alliée. Ce n’est pas que, sauf à de rares moments, chez lui, où, quand la duchesse parlait trop, il laissait échapper des paroles et surtout des silences qui foudroyaient, M. de Guermantes manquât vis-à-vis de sa femme de ce qu’on appelle les formes. Les gens qui ne les connaissaient pas pouvaient s’y tromper. Quelquefois, à l’automne, entre les courses de Deauville, les eaux et le départ pour Guermantes et les chasses, dans les quelques semaines qu’on passe à Paris, comme la duchesse aimait le café-concert, le duc allait avec elle y passer une soirée. Le public remarquait tout de suite, dans une de ces petites baignoires découvertes où l’on ne tient que deux, cet Hercule en «smoking» (puisqu’en France on donne à toute chose plus ou moins britannique le nom qu’elle ne porte pas en Angleterre), le monocle à l’œil, dans sa grosse mais belle main, à l’annulaire de laquelle brillait un saphir, un gros cigare dont il tirait de temps à autre une bouffée, les regards habituellement tournés vers la scène, mais, quand il les laissait tomber sur le parterre où il ne connaissait d’ailleurs absolument personne, les émoussant d’un air de douceur, de réserve, de politesse, de considération. Quand un couplet lui semblait drôle et pas trop indécent, le duc se retournait en souriant vers sa femme, partageait avec elle, d’un signe d’intelligence et de bonté, l’innocente gaîté que lui procurait la chanson nouvelle. Et les spectateurs pouvaient croire qu’il n’était pas de meilleur mari que lui ni de personne plus enviable que la duchesse — cette femme en dehors de laquelle étaient pour le duc tous les intérêts de la vie, cette femme qu’il n’aimait pas, qu’il n’avait jamais cessé de tromper ; — quand la duchesse se sentait fatiguée, ils voyaient M. de Guermantes se lever, lui passer lui-même son manteau en arrangeant ses colliers pour qu’ils ne se prissent pas dans la doublure, et lui frayer un chemin jusqu’à la sortie avec des soins empressés et respectueux qu’elle recevait avec la froideur de la mondaine qui ne voit là que du simple savoir-vivre, et parfois même avec l’amertume un peu ironique de l’épouse désabusée qui n’a plus aucune illusion à perdre. Mais malgré ces dehors, autre partie de cette politesse qui a fait passer les devoirs des profondeurs à la superficie, à une certaine époque déjà ancienne, mais qui dure encore pour ses survivants, la vie de la duchesse était difficile. M. de Guermantes ne redevenait généreux, humain que pour une nouvelle maîtresse, qui prenait, comme il arrivait le plus souvent, le parti de la duchesse ; celle-ci voyait redevenir possibles pour elle des générosités envers des inférieurs, des charités pour les pauvres, même pour elle-même, plus tard, une nouvelle et magnifique automobile. Mais de l’irritation qui naissait d’habitude assez vite, pour Mme de Guermantes, des personnes qui lui étaient trop soumises, les maîtresses du duc n’étaient pas exceptées. Bientôt la duchesse se dégoûtait d’elles. Or, à ce moment aussi, la liaison du duc avec Mme d’Arpajon touchait à sa fin. Une autre maîtresse pointait.

Sans doute l’amour que M. de Guermantes avait eu successivement pour toutes recommençait un jour à se faire sentir : d’abord cet amour en mourant les léguait, comme de beaux marbres — des marbres beaux pour le duc, devenu ainsi partiellement artiste, parce qu’il les avait aimées, et était sensible maintenant à des lignes qu’il n’eût pas appréciées sans l’amour — qui juxtaposaient, dans le salon de la duchesse, leurs formes longtemps ennemies, dévorées par les jalousies et les querelles, et enfin réconciliées dans la paix de l’amitié ; puis cette amitié même était un effet de l’amour qui avait fait remarquer à M. de Guermantes, chez celles qui étaient ses maîtresses, des vertus qui existent chez tout être humain mais sont perceptibles à la seule volupté, si bien que l’ex-maîtresse, devenue «un excellent camarade» qui ferait n’importe quoi pour nous, est un cliché comme le médecin ou comme le père qui ne sont pas un médecin ou un père, mais un ami. Mais pendant une première période, la femme que M. de Guermantes commençait à délaisser se plaignait, faisait des scènes, se montrait exigeante, paraissait indiscrète, tracassière. Le duc commençait à la prendre en grippe. Alors Mme de Guermantes avait lieu de mettre en lumière les défauts vrais ou supposés d’une personne qui l’agaçait. Connue pour bonne, Mme de Guermantes recevait les téléphonages, les confidences, les larmes de la délaissée, et ne s’en plaignait pas. Elle en riait avec son mari, puis avec quelques intimes. Et croyant, par cette pitié qu’elle montrait à l’infortunée, avoir le droit d’être taquine avec elle, en sa présence même, quoique celle-ci dît, pourvu que cela pût rentrer dans le cadre du caractère ridicule que le duc et la duchesse lui avaient récemment fabriqué, Mme de Guermantes ne se gênait pas d’échanger avec son mari des regards d’ironique intelligence.

Cependant, en se mettant à table, la princesse de Parme se rappela qu’elle voulait inviter à l’Opéra Mme d'Heudicourt, et désirant savoir si cela ne serait pas désagréable à Mme de Guermantes, elle chercha à la sonder.

À ce moment entra M. de Grouchy, dont le train, à cause d’un déraillement, avait eu une panne d’une heure. Il s’excusa comme il put. Sa femme, si elle avait été Courvoisier, fût morte de honte. Mais Mme de Grouchy n’était pas Guermantes «pour des prunes». Comme son mari s’excusait du retard :

— Je vois, dit-elle en prenant la parole, que même pour les petites choses, être en retard c’est une tradition dans votre famille.

— Asseyez-vous, Grouchy, et ne vous laissez pas démonter, dit le duc.

— Tout en marchant avec mon temps, je suis forcée de reconnaître que la bataille de Waterloo a eu du bon puisqu’elle a permis la restauration des Bourbons, et encore mieux d’une façon qui les a rendus impopulaires. Mais je vois que vous êtes un véritable Nemrod !

— J’ai en effet rapporté quelques belles pièces. Je me permettrai d’envoyer demain à la duchesse une douzaine de faisans.

Une idée sembla passer dans les yeux de Mme de Guermantes. Elle insista pour que M. de Grouchy ne prît pas la peine d’envoyer les faisans. Et faisant signe au valet de pied fiancé, avec qui j’avais causé en quittant la salle des Elstir :

— Poullein, dit-elle, vous irez chercher les faisans de M. le comte et vous les rapporterez de suite, car, n’est-ce pas, Grouchy, vous permettez que je fasse quelques politesses ? Nous ne mangerons pas douze faisans à nous deux, Basin et moi.

— Mais après-demain serait assez tôt, dit M. de Grouchy.

— Non, je préfère demain, insista la duchesse.

Poullein était devenu blanc ; son rendez-vous avec sa fiancée était manqué. Cela suffisait pour la distraction de la duchesse qui tenait à ce que tout gardât un air humain.

— Je sais que c’est votre jour de sortie, dit-elle à Poullein, vous n’aurez qu’à changer avec Georges qui sortira demain et restera après-demain.

Mais le lendemain la fiancée de Poullein ne serait pas libre. Il lui était bien égal de sortir. Dès que Poullein eut quitté la pièce, chacun complimenta la duchesse de sa bonté avec ses gens.

— Mais je ne fais qu’être avec eux comme je voudrais qu’on fût avec moi.

— Justement ! ils peuvent dire qu’ils ont chez vous une bonne place.

— Pas si extraordinaire que ça. Mais je crois qu’ils m’aiment bien. Celui-là est un peu agaçant parce qu’il est amoureux, il croit devoir prendre des airs mélancoliques.

À ce moment Poullein rentra.

— En effet, dit M. de Grouchy, il n’a pas l’air d’avoir le sourire. Avec eux il faut être bon, mais pas trop bon.

— Je reconnais que je ne suis pas terrible ; dans toute sa journée il n’aura qu’à aller chercher vos faisans, à rester ici à ne rien faire et à en manger sa part.

— Beaucoup de gens voudraient être à sa place, dit M. de Grouchy, car l’envie est aveugle.

— Oriane, dit la princesse de Parme, j’ai eu l’autre jour la visite de votre cousine d’Heudicourt ; évidemment c’est une femme d’une intelligence supérieure ; c’est une Guermantes, c’est tout dire, mais on dit qu’elle est médisante...

Le duc attacha sur sa femme un long regard de stupéfaction voulue. Mme de Guermantes se mit à rire. La princesse finit par s’en apercevoir.

— Mais... est-ce que vous n’êtes pas... de mon avis ?... demanda-t-elle avec inquiétude.

— Mais Madame est trop bonne de s’occuper des mines de Basin. Allons, Basin, n’ayez pas l’air d’insinuer du mal de nos parents.

— Il la trouve trop méchante ? demanda vivement la princesse.

— Oh ! pas du tout, répliqua la duchesse. Je ne sais pas qui a dit à Votre Altesse qu’elle était médisante. C’est au contraire une excellente créature qui n’a jamais dit du mal de personne, ni fait de mal à personne.

— Ah ! dit Mme de Parme soulagée, je ne m’en étais pas aperçue non plus. Mais comme je sais qu’il est souvent difficile de ne pas avoir un peu de malice quand on a beaucoup d’esprit...

— Ah ! cela par exemple elle en a encore moins.

— Moins d’esprit ?... demanda la princesse stupéfaite.

— Voyons, Oriane, interrompit le duc d’un ton plaintif en lançant autour de lui à droite et à gauche des regards amusés, vous entendez que la princesse vous dit que c’est une femme supérieure.

— Elle ne l’est pas ?

— Elle est au moins supérieurement grosse.

— Ne l’écoutez pas, Madame, il n’est pas sincère ; elle est bête comme un (heun) oie, dit d’une voix forte et enrouée Mme de Guermantes, qui, bien plus vieille France encore que le duc quand il n’y tâchait pas, cherchait souvent à l’être, mais d’une manière opposée au genre jabot de dentelles et déliquescent de son mari et en réalité bien plus fine, par une sorte de prononciation presque paysanne qui avait une âpre et délicieuse saveur terrienne. «Mais c’est la meilleure femme du monde. Et puis je ne sais même pas si à ce degré-là cela peut s’appeler de la bêtise. Je ne crois pas que j’aie jamais connu une créature pareille ; c’est un cas pour un médecin, cela a quelque chose de pathologique, c’est une espèce d’«innocente», de crétine, de «demeurée» comme dans les mélodrames ou comme dans l’Arlésienne. Je me demande toujours, quand elle est ici, si le moment n’est pas venu où son intelligence va s’éveiller, ce qui fait toujours un peu peur». La princesse s’émerveillait de ces expressions tout en restant stupéfaite du verdict. «Elle m’a cité, ainsi que Mme d’Épinay, votre mot sur Taquin le Superbe. C’est délicieux», répondit-elle.

M. de Guermantes m’expliqua le mot. J’avais envie de lui dire que son frère, qui prétendait ne pas me connaître, m’attendait le soir même à onze heures. Mais je n’avais pas demandé à Robert si je pouvais parler de ce rendez-vous et, comme le fait que M. de Charlus me l’eût presque fixé était en contradiction avec ce qu’il avait dit à la duchesse, je jugeai plus délicat de me taire.

«Taquin le Superbe n’est pas mal, dit M. de Guermantes, mais Mme d’Heudicourt ne vous a probablement pas raconté un bien plus joli mot qu’Oriane lui a dit l’autre jour, en réponse à une invitation à déjeuner ?»

— Oh ! non ! dites-le !

— Voyons, Basin, taisez-vous, d’abord ce mot est stupide et va me faire juger par la princesse comme encore inférieure à ma cruche de cousine. Et puis je ne sais pas pourquoi je dis ma cousine. C’est une cousine à Basin. Elle est tout de même un peu parente avec moi.

— Oh ! s’écria la princesse de Parme à la pensée qu’elle pourrait trouver Mme de Guermantes bête, et protestant éperdument que rien ne pouvait faire déchoir la duchesse du rang qu’elle occupait dans son admiration.

— Et puis nous lui avons déjà retiré les qualités de l’esprit ; comme ce mot tend à lui en dénier certaines du cœur, il me semble inopportun.

— Dénier ! inopportun ! comme elle s’exprime bien ! dit le duc avec une ironie feinte et pour faire admirer la duchesse.

— Allons, Basin, ne vous moquez pas de votre femme.

— Il faut dire à Votre Altesse Royale, reprit le duc, que la cousine d’Oriane est supérieure, bonne, grosse, tout ce qu’on voudra, mais n’est pas précisément, comment dirai-je... prodigue.

— Oui, je sais, elle est très rapiate, interrompit la princesse.

— Je ne me serais pas permis l’expression, mais vous avez trouvé le mot juste. Cela se traduit dans son train de maison et particulièrement dans la cuisine, qui est excellente mais mesurée.

— Cela donne même lieu à des scènes assez comiques, interrompit M. de Bréauté. Ainsi, mon cher Basin, j’ai été passer à Heudicourt un jour où vous étiez attendus, Oriane et vous. On avait fait de somptueux préparatifs, quand, dans l’après-midi, un valet de pied apporta une dépêche que vous ne viendriez pas.

— Cela ne m’étonne pas ! dit la duchesse qui non seulement était difficile à avoir, mais aimait qu’on le sût.

— Votre cousine lit le télégramme, se désole, puis aussitôt, sans perdre la carte, et se disant qu’il ne fallait pas de dépenses inutiles envers un seigneur sans importance comme moi, elle rappelle le valet de pied : «Dites au chef de retirer le poulet», lui crie-t-elle. Et le soir je l’ai entendue qui demandait au maître d’hôtel : «Eh bien ? et les restes du bœuf d’hier ? Vous ne les servez pas ?»

— Du reste, il faut reconnaître que la chère y est parfaite, dit le duc, qui croyait en employant cette expression se montrer ancien régime. Je ne connais pas de maison où l’on mange mieux.

— Et moins, interrompit la duchesse.

— C’est très sain et très suffisant pour ce qu’on appelle un vulgaire pedzouille comme moi, reprit le duc ; on reste sur sa faim.

— Ah ! si c’est comme cure, c’est évidemment plus hygiénique que fastueux. D’ailleurs ce n’est pas tellement bon que cela, ajouta Mme de Guermantes, qui n’aimait pas beaucoup qu’on décernât le titre de meilleure table de Paris à une autre qu’à la sienne. Avec ma cousine, il arrive la même chose qu’avec les auteurs constipés qui pondent tous les quinze ans une pièce en un acte ou un sonnet. C’est ce qu’on appelle des petits chefs-d’œuvre, des riens qui sont des bijoux, en un mot, la chose que j’ai le plus en horreur. La cuisine chez Zénaïde n’est pas mauvaise, mais on la trouverait plus quelconque si elle était moins parcimonieuse. Il y a des choses que son chef fait bien, et puis il y a des choses qu’il rate. J’y ai fait comme partout de très mauvais dîners, seulement ils m’ont fait moins mal qu’ailleurs parce que l’estomac est au fond plus sensible à la quantité qu’à la qualité.

— Enfin, pour finir, conclut le duc, Zénaïde insistait pour qu’Oriane vînt déjeuner, et comme ma femme n’aime pas beaucoup sortir de chez elle, elle résistait, s’informait si, sous prétexte de repas intime, on ne l’embarquait pas déloyalement dans un grand tralala, et tâchait vainement de savoir quels convives il y aurait à déjeuner. «Viens, viens, insistait Zénaïde en vantant les bonnes choses qu’il y aurait à déjeuner. Tu mangeras une purée de marrons, je ne te dis que ça, et il y aura sept petites bouchées à la reine. — Sept petites bouchées, s’écria Oriane. Alors c’est que nous serons au moins huit !»

Au bout de quelques instants, la princesse ayant compris laissa éclater son rire comme un roulement de tonnerre. «Ah ! nous serons donc huit, c’est ravissant ! Comme c’est bien rédigé !» dit-elle, ayant dans un suprême effort retrouvé l’expression dont s’était servie Mme d’Épinay et qui s’appliquait mieux cette fois.

— Oriane, c’est très joli ce que dit la princesse, elle dit que c’est bien rédigé.

— Mais, mon ami, vous ne m’apprenez rien, je sais que la princesse est très spirituelle, répondit Mme de Guermantes qui goûtait facilement un mot quand à la fois il était prononcé par une Altesse et louangeait son propre esprit. «Je suis très fière que Madame apprécie mes modestes rédactions. D’ailleurs, je ne me rappelle pas avoir dit cela. Et si je l’ai dit, c’était pour flatter ma cousine, car si elle avait sept bouchées, les bouches, si j’ose m’exprimer ainsi, eussent dépassé la douzaine».

Pendant ce temps la comtesse d’Arpajon qui m’avait, avant le dîner, dit que sa tante aurait été si heureuse de me montrer son château de Normandie, me disait, par-dessus la tête du prince d’Agrigente, qu’où elle voudrait surtout me recevoir, c’était dans la Côte-d’Or, parce que là, à Pont-le-Duc, elle était chez elle.

— Les archives du château vous intéresseraient. Il y a des correspondances excessivement curieuses entre tous les gens les plus marquants des xviie, xviiie et xixe siècles. Je passe là des heures merveilleuses, je vis dans le passé, assura la comtesse que M. de Guermantes m’avait prévenu être excessivement forte en littérature.

— Elle possède tous les manuscrits de M. de Bornier, reprit, en parlant de Mme d’Heudicourt, la princesse, qui voulait tâcher de faire valoir les bonnes raisons qu’elle pouvait avoir de se lier avec elle.

— Elle a dû le rêver, je crois qu’elle ne le connaissait même pas, dit la duchesse.

— Ce qui est surtout intéressant, c’est que ces correspondances sont de gens à la fois des divers pays, continua la comtesse d’Arpajon qui, alliée aux principales maisons ducales et même souveraines de l’Europe, était heureuse de le rappeler.

— Mais si, Oriane, dit M. de Guermantes non sans intention. Vous vous rappelez bien ce dîner où vous aviez M. de Bornier comme voisin !

— Mais, Basin, interrompit la duchesse, si vous voulez me dire que j’ai connu M. de Bornier, naturellement, il est même venu plusieurs fois pour me voir, mais je n’ai jamais pu me résoudre à l’inviter parce que j’aurais été obligée chaque fois de faire désinfecter au formol. Quant à ce dîner, je ne me le rappelle que trop bien, ce n’était pas du tout chez Zénaïde, qui n’a pas vu Bornier de sa vie et qui doit croire, si on lui parle de la Fille de Roland, qu’il s’agit d’une princesse Bonaparte qu’on prétendait fiancée au fils du roi de Grèce ; non, c’était à l’ambassade d’Autriche. Le charmant Hoyos avait cru me faire plaisir en flanquant sur une chaise à côté de moi cet académicien empesté. Je croyais avoir pour voisin un escadron de gendarmes. J’ai été obligée de me boucher le nez comme je pouvais pendant tout le dîner, je n’ai osé respirer qu’au gruyère !

M. de Guermantes, qui avait atteint son but secret, examina à la dérobée sur la figure des convives l’impression produite par le mot de la duchesse.

— Je trouve du reste un charme particulier aux correspondances, continua, malgré l’interposition du visage du prince d’Agrigente, la dame forte en littérature qui avait de si curieuses lettres dans son château. Avez-vous remarqué que souvent les lettres d’un écrivain sont supérieures au reste de son œuvre ? Comment s’appelle donc cet auteur qui a écrit Salammbô ?

J’aurais bien voulu ne pas répondre pour ne pas prolonger cet entretien, mais je sentis que je désobligerais le prince d’Agrigente, lequel avait fait semblant de savoir à merveille de qui était Salammbô et de me laisser par pure politesse le plaisir de le dire mais qui était dans un cruel embarras.

— Flaubert, finis-je par dire, mais le signe d’assentiment que fit la tête du prince, étouffa le son de ma réponse, de sorte que mon interlocutrice ne sut pas exactement si j’avais dit Paul Bert ou Fulbert, noms qui ne lui donnèrent pas une entière satisfaction.

— En tous cas, reprit-elle, comme sa correspondance est curieuse et supérieure à ses livres ! Elle l’explique du reste, car on voit par tout ce qu’on dit de la peine qu’il a à faire un livre, que ce n’était pas un véritable écrivain, un homme doué.

— Vous parlez de correspondances, je trouve admirable celle de Gambetta, dit la duchesse de Guermantes pour montrer qu’elle ne craignait pas de s’intéresser à un prolétaire et à un radical. M. de Bréauté comprit tout l’esprit de cette audace, regarda autour de lui d’un œil à la fois éméché et attendri, après quoi il essuya son monocle.

— Mon Dieu, c’était bougrement embêtant la Fille de Roland, dit M. de Guermantes, avec la satisfaction que lui donnait le sentiment de sa supériorité sur une œuvre à laquelle il s’était tant ennuyé, peut-être aussi par le suave mari magno que nous éprouvons, au milieu d’un bon dîner, à nous souvenir d’aussi terribles soirées. Mais il y avait quelques beaux vers, un sentiment patriotique.

J’insinuai que je n’avais aucune admiration pour M. de Bornier.

«Ah ! vous avez quelque chose à lui reprocher ?» me demanda curieusement le duc qui croyait toujours, quand on disait du mal d’un homme, que cela devait tenir à un ressentiment personnel, et du bien d’une femme que c’était le commencement d’une amourette. Je vois que vous avez une dent contre lui. Qu’est-ce qu’il vous a fait ? Racontez-nous ça ! Mais si, vous devez avoir quelque cadavre entre vous, puisque vous le dénigrez. C’est long, la Fille de Roland, mais c’est assez senti.

— Senti est très juste pour un auteur aussi odorant, interrompit ironiquement Mme de Guermantes. Si ce pauvre petit s’est jamais trouvé avec lui, il est assez compréhensible qu’il l’ait dans le nez !

— Je dois du reste avouer à Madame, reprit le duc en s’adressant à la princesse de Parme, que, Fille de Roland à part, en littérature et même en musique je suis terriblement vieux jeu, il n’y a pas de si vieux rossignol qui ne me plaise. Vous ne me croiriez peut-être pas, mais le soir, si ma femme se met au piano, il m’arrive de lui demander un vieil air d’Auber, de Boïeldieu, même de Beethoven ! Voilà ce que j’aime. En revanche, pour Wagner, cela m’endort immédiatement.

— Vous avez tort, dit Mme de Guermantes, avec des longueurs insupportables Wagner avait du génie. Lohengrin est un chef-d’œuvre. Même dans Tristan il y a çà et là une page curieuse. Et le Chœur des fileuses du Vaisseau fantôme est une pure merveille.

— N’est-ce pas, Babal, dit M. de Guermantes en s’adressant à M. de Bréauté, nous préférons :

Les rendez-vous de noble compagnie
se donnent tous en ce charmant séjour.

C’est délicieux. Et Fra Diavolo, et la Flûte enchantée, et le Chalet, et les Noces de Figaro, et les Diamants de la Couronne, voilà de la musique ! En littérature, c’est la même chose. Ainsi j’adore Balzac, le Bal de Sceaux, les Mohicans de Paris.

— Ah ! mon cher, si vous partez en guerre sur Balzac, nous ne sommes pas prêts d’avoir fini, attendez, gardez cela pour un jour où Mémé sera là. Lui, c’est encore mieux, il le sait par cœur.

Irrité de l’interruption de sa femme, le duc la tint quelques instants sous le feu d’un silence menaçant. Et ses yeux de chasseur avaient l’air de deux pistolets chargés. Cependant Mme d’Arpajon avait échangé avec la princesse de Parme, sur la poésie tragique et autre, des propos qui ne me parvinrent pas distinctement, quand j’entendis celui-ci prononcé par Mme d’Arpajon : «Oh ! tout ce que Madame voudra, je lui accorde qu’il nous fait voir le monde en laid parce qu’il ne sait pas distinguer entre le laid et le beau, ou plutôt parce que son insupportable vanité lui fait croire que tout ce qu’il dit est beau, je reconnais avec Votre Altesse que, dans la pièce en question, il y a des choses ridicules, inintelligibles, des fautes de goût, que c’est difficile à comprendre, que cela donne à lire autant de peine que si c’était écrit en russe ou en chinois, car évidemment c’est tout excepté du français, mais quand on a pris cette peine, comme on est récompensé, il y a tant d’imagination !» De ce petit discours je n’avais pas entendu le début. Je finis par comprendre non seulement que le poète incapable de distinguer le beau du laid était Victor Hugo, mais encore que la poésie qui donnait autant de peine à comprendre que du russe ou du chinois était :

Lorsque l’enfant paraît, le cercle de famille
Applaudit à grands cris...

pièce de la première époque du poète et qui est peut-être encore plus près de Mme Deshoulières que du Victor Hugo de la Légende des Siècles. Loin de trouver Mme d’Arpajon ridicule, je la vis (la première, de cette table si réelle, si quelconque, où je m’étais assis avec tant de déception), je la vis par les yeux de l’esprit sous ce bonnet de dentelles, d’où s’échappent les boucles rondes de longs repentirs, que portèrent Mme de Rémusat, Mme de Broglie, Mme de Saint–Aulaire, toutes les femmes si distinguées qui dans leurs ravissantes lettres citent avec tant de savoir et d’à propos Sophocle, Schiller et l’Imitation, mais à qui les premières poésies des romantiques causaient cet effroi et cette fatigue inséparables pour ma grand’mère des derniers vers de Stéphane Mallarmé.

— Mme d’Arpajon aime beaucoup la poésie», dit à Mme de Guermantes la princesse de Parme, impressionnée par le ton ardent avec lequel le discours avait été prononcé.

— Non, elle n’y comprend absolument rien, répondit à voix basse Mme de Guermantes, qui profita de ce que Mme d’Arpajon, répondant à une objection du général de Beautreillis, était trop occupée de ses propres paroles pour entendre celles que chuchota la duchesse. «Elle devient littéraire depuis qu’elle est abandonnée. Je dirai à Votre Altesse que c’est moi qui porte le poids de tout ça, parce que c’est auprès de moi qu’elle vient gémir chaque fois que Basin n’est pas allé la voir, c’est-à-dire presque tous les jours. Ce n’est tout de même pas ma faute si elle l’ennuie, et je ne peux pas le forcer à aller chez elle, quoique j’aimerais mieux qu’il lui fût un peu plus fidèle, parce que je la verrais un peu moins. Mais elle l’assomme et ce n’est pas extraordinaire. Ce n’est pas une mauvaise personne, mais elle est ennuyeuse à un degré que vous ne pouvez pas imaginer. Elle me donne tous les jours de tels maux de tête que je suis obligée de prendre chaque fois un cachet de pyramidon. Et tout cela parce qu’il a plu à Basin pendant un an de me trompailler avec elle. Et avoir avec cela un valet de pied qui est amoureux d’une petite grue et qui fait des têtes si je ne demande pas à cette jeune personne de quitter un instant son fructueux trottoir pour venir prendre le thé avec moi ! Oh ! la vie est assommante», conclut langoureusement la duchesse.

Mme d’Arpajon assommait surtout M. de Guermantes parce qu’il était depuis peu l’amant d’une autre que j’appris être la marquise de Surgis-le-Duc. Justement le valet de pied privé de son jour de sortie était en train de servir. Et je pensai que, triste encore, il le faisait avec beaucoup de trouble, car je remarquai qu’en passant les plats à M. de Châtellerault, il s’acquittait si maladroitement de sa tâche que le coude du duc se trouva cogner à plusieurs reprises le coude du servant. Le jeune duc ne se fâcha nullement contre le valet de pied rougissant et le regarda au contraire en riant de son œil bleu clair. La bonne humeur me sembla être, de la part du convive, une preuve de bonté. Mais l’insistance de son rire me fit croire qu’au courant de la déception du domestique il éprouvait peut-être au contraire une joie méchante.

— Mais, ma chère, vous savez que ce n’est pas une découverte que vous faites en nous parlant de Victor Hugo, continua la duchesse en s’adressant cette fois à Mme d’Arpajon qu’elle venait de voir tourner la tête d’un air inquiet. N’espérez pas lancer ce débutant. Tout le monde sait qu’il a du talent. Ce qui est détestable c’est le Victor Hugo de la fin, la Légende des Siècles, je ne sais plus les titres. Mais les Feuilles d’Automne, les Chants du Crépuscule, c’est souvent d’un poète, d’un vrai poète. Même dans les Contemplations, ajouta la duchesse, que ses interlocuteurs n’osèrent pas contredire et pour cause, il y a encore de jolies choses. Mais j’avoue que j’aime autant ne pas m’aventurer après le Crépuscule ! Et puis dans les belles poésies de Victor Hugo, et il y en a, on rencontre souvent une idée, même une idée profonde».

Et avec un sentiment juste, faisant sortir la triste pensée de toutes les forces de son intonation, la posant au delà de sa voix, et fixant devant elle un regard rêveur et charmant, la duchesse dit lentement :

— Tenez :

La douleur est un fruit, Dieu ne le fait pas croître
Sur la branche trop faible encor pour le porter,

ou bien encore :

Les morts durent bien peu...
Hélas, dans le cercueil ils tombent en poussière,
Moins vite qu’en nos cœurs !

Et tandis qu’un sourire désenchanté fronçait d’une gracieuse sinuosité sa bouche douloureuse, la duchesse fixa sur Mme d’Arpajon le regard rêveur de ses yeux clairs et charmants. Je commençais à les connaître, ainsi que sa voix, si lourdement traînante, si âprement savoureuse. Dans ces yeux et dans cette voix je retrouvais beaucoup de la nature de Combray. Certes, dans l’affectation avec laquelle cette voix faisait apparaître par moments une rudesse de terroir, il y avait bien des choses : l’origine toute provinciale d’un rameau de la famille de Guermantes, resté plus longtemps localisé, plus hardi, plus sauvageon, plus provocant ; puis l’habitude de gens vraiment distingués et de gens d’esprit, qui savent que la distinction n’est pas de parler du bout des lèvres, et aussi de nobles fraternisant plus volontiers avec leurs paysans qu’avec des bourgeois ; toutes particularités que la situation de reine de Mme de Guermantes lui avait permis d’exhiber plus facilement, de faire sortir toutes voiles dehors. Il paraît que cette même voix existait chez des sœurs à elle, qu’elle détestait, et qui, moins intelligentes et presque bourgeoisement mariées, si on peut se servir de cet adverbe quand il s’agit d’unions avec des nobles obscurs, terrés dans leur province ou à Paris, dans un faubourg Saint–Germain sans éclat, possédaient aussi cette voix mais l’avaient refrénée, corrigée, adoucie autant qu’elles pouvaient, de même qu’il est bien rare qu’un d’entre nous ait le toupet de son originalité et ne mette pas son application à ressembler aux modèles les plus vantés. Mais Oriane était tellement plus intelligente, tellement plus riche, surtout tellement plus à la mode que ses sœurs, elle avait si bien, comme princesse des Laumes, fait la pluie et le beau temps auprès du prince de Galles, qu’elle avait compris que cette voix discordante c’était un charme, et qu’elle en avait fait, dans l’ordre du monde, avec l’audace de l’originalité et du succès, ce que, dans l’ordre du théâtre, une Réjane, une Jeanne Granier (sans comparaison du reste naturellement entre la valeur et le talent de ces deux artistes) ont fait de la leur, quelque chose d’admirable et de distinctif que peut-être des sœurs Réjane et Granier, que personne n’a jamais connues, essayèrent de masquer comme un défaut.

À tant de raisons de déployer son originalité locale, les écrivains préférés de Mme de Guermantes : Mérimée, Meilhac et Halévy, étaient venus ajouter, avec le respect du naturel, un désir de prosaïsme par où elle atteignait à la poésie et un esprit purement de société qui ressuscitait devant moi des paysages. D’ailleurs la duchesse était fort capable, ajoutant à ces influences une recherche artiste, d’avoir choisi pour la plupart des mots la prononciation qui lui semblait le plus Ile-de-France, le plus champenoise, puisque, sinon tout à fait au degré de sa belle-sœur Marsantes, elle n’usait guère que du pur vocabulaire dont eût pu se servir un vieil auteur français. Et quand on était fatigué du composite et bigarré langage moderne, c’était, tout en sachant qu’elle exprimait bien moins de choses, un grand repos d’écouter la causerie de Mme de Guermantes, — presque le même, si l’on était seul avec elle et qu’elle restreignît et clarifiât encore son flot, que celui qu’on éprouve à entendre une vieille chanson. Alors en regardant, en écoutant Mme de Guermantes, je voyais, prisonnier dans la perpétuelle et quiète après-midi de ses yeux, un ciel d’Ile-de-France ou de Champagne se tendre, bleuâtre, oblique, avec le même angle d’inclinaison qu’il avait chez Saint–Loup.

Ainsi, par ces diverses formations, Mme de Guermantes exprimait à la fois la plus ancienne France aristocratique, puis, beaucoup plus tard, la façon dont la duchesse de Broglie aurait pu goûter et blâmer Victor Hugo sous la monarchie de juillet, enfin un vif goût de la littérature issue de Mérimée et de Meilhac. La première de ces formations me plaisait mieux que la seconde, m’aidait davantage à réparer la déception du voyage et de l’arrivée dans ce faubourg Saint–Germain, si différent de ce que j’avais cru, mais je préférais encore la seconde à la troisième. Or, tandis que Mme de Guermantes était Guermantes presque sans le vouloir, son Pailleronisme, son goût pour Dumas fils étaient réfléchis et voulus. Comme ce goût était à l’opposé du mien, elle fournissait à mon esprit de la littérature quand elle me parlait du faubourg Saint–Germain, et ne me paraissait jamais si stupidement faubourg Saint–Germain que quand elle me parlait littérature.

Émue par les derniers vers, Mme d’Arpajon s’écria :

— Ces reliques du cœur ont aussi leur poussière !

Monsieur, il faudra que vous m’écriviez cela sur mon éventail, dit-elle à M. de Guermantes.

— Pauvre femme, elle me fait de la peine ! dit la princesse de Parme à Mme de Guermantes.

— Non, que madame ne s’attendrisse pas, elle n’a que ce qu’elle mérite.

— Mais... pardon de vous dire cela à vous... cependant elle l’aime vraiment !

— Mais pas du tout, elle en est incapable, elle croit qu’elle l’aime comme elle croit en ce moment qu’elle cite du Victor Hugo parce qu’elle dit un vers de Musset. Tenez, ajouta la duchesse sur un ton mélancolique, personne plus que moi ne serait touchée par un sentiment vrai. Mais je vais vous donner un exemple. Hier, elle a fait une scène terrible à Basin. Votre Altesse croit peut-être que c’était parce qu’il en aime d’autres, parce qu’il ne l’aime plus ; pas du tout, c’était parce qu’il ne veut pas présenter ses fils au Jockey ! Madame trouve-t-elle que ce soit d’une amoureuse ? Non ! Je vous dirai plus, ajouta Mme de Guermantes avec précision, c’est une personne d’une rare insensibilité.

Cependant c’est l’œil brillant de satisfaction que M. de Guermantes avait écouté sa femme parler de Victor Hugo à «brûle-pourpoint» et en citer ces quelques vers. La duchesse avait beau l’agacer souvent, dans des moments comme ceux-ci il était fier d’elle. «Oriane est vraiment extraordinaire. Elle peut parler de tout, elle a tout lu. Elle ne pouvait pas deviner que la conversation tomberait ce soir sur Victor Hugo. Sur quelque sujet qu’on l’entreprenne, elle est prête, elle peut tenir tête aux plus savants. Ce jeune homme doit être subjugué.

— Mais changeons de conversation, ajouta Mme de Guermantes, parce qu’elle est très susceptible. Vous devez me trouver bien démodée, reprit-elle en s’adressant à moi, je sais qu’aujourd’hui c’est considéré comme une faiblesse d’aimer les idées en poésie, la poésie où il y a une pensée.

— C’est démodé ? dit la princesse de Parme avec le léger saisissement que lui causait cette vague nouvelle à laquelle elle ne s’attendait pas, bien qu’elle sût que la conversation de la duchesse de Guermantes lui réservât toujours ces chocs successifs et délicieux, cet essoufflant effroi, cette saine fatigue après lesquels elle pensait instinctivement à la nécessité de prendre un bain de pieds dans une cabine et de marcher vite pour «faire la réaction».

— Pour ma part, non, Oriane, dit Mme de Brissac, je n’en veux pas à Victor Hugo d’avoir des idées, bien au contraire, mais de les chercher dans ce qui est monstrueux. Au fond c’est lui qui nous a habitués au laid en littérature. Il y a déjà bien assez de laideurs dans la vie. Pourquoi au moins ne pas les oublier pendant que nous lisons ? Un spectacle pénible dont nous nous détournerions dans la vie, voilà ce qui attire Victor Hugo.

— Victor Hugo n’est pas aussi réaliste que Zola, tout de même ? demanda la princesse de Parme.

Le nom de Zola ne fit pas bouger un muscle dans le visage de M. de Beautreillis. L’antidreyfusisme du général était trop profond pour qu’il cherchât à l’exprimer. Et son silence bienveillant quand on abordait ces sujets touchait les profanes par la même délicatesse qu’un prêtre montre en évitant de vous parler de vos devoirs religieux, un financier en s’appliquant à ne pas recommander les affaires qu’il dirige, un hercule en se montrant doux et en ne vous donnant pas de coups de poing.

— Je sais que vous êtes parent de l’amiral Jurien de la Gravière, me dit d’un air entendu Mme de Varambon, la dame d’honneur de la princesse de Parme, femme excellente mais bornée, procurée à la princesse de Parme jadis par la mère du duc. Elle ne m’avait pas encore adressé la parole et je ne pus jamais dans la suite, malgré les admonestations de la princesse de Parme et mes propres protestations, lui ôter de l’esprit l’idée que je n’avais quoi que ce fût à voir avec l’amiral académicien, lequel m’était totalement inconnu. L’obstination de la dame d’honneur de la princesse de Parme à voir en moi un neveu de l’amiral Jurien de la Gravière avait en soi quelque chose de vulgairement risible. Mais l’erreur qu’elle commettait n’était que le type excessif et desséché de tant d’erreurs plus légères, mieux nuancées, involontaires ou voulues, qui accompagnent notre nom dans la «fiche» que le monde établit relativement à nous. Je me souviens qu’un ami des Guermantes, ayant vivement manifesté son désir de me connaître, me donna comme raison que je connaissais très bien sa cousine, Mme de Chaussegros, «elle est charmante, elle vous aime beaucoup». Je me fis un scrupule, bien vain, d’insister sur le fait qu’il y avait erreur, que je ne connaissais pas Mme de Chaussegros. «Alors c’est sa sœur que vous connaissez, c’est la même chose. Elle vous a rencontré en Écosse». Je n’étais jamais allé en Écosse et pris la peine inutile d’en avertir par honnêteté mon interlocuteur. C’était Mme de Chaussegros elle-même qui avait dit me connaître, et le croyait sans doute de bonne foi, à la suite d’une confusion première, car elle ne cessa jamais plus de me tendre la main quand elle m’apercevait. Et comme, en somme, le milieu que je fréquentais était exactement celui de Mme de Chaussegros, mon humilité ne rimait à rien. Que je fusse intime avec les Chaussegros était, littéralement, une erreur, mais, au point de vue social, un équivalent de ma situation, si on peut parler de situation pour un aussi jeune homme que j’étais. L’ami des Guermantes eut donc beau ne me dire que des choses fausses sur moi, il ne me rabaissa ni ne me suréleva (au point de vue mondain) dans l’idée qu’il continua à se faire de moi. Et somme toute, pour ceux qui ne jouent pas la comédie, l’ennui de vivre toujours dans le même personnage est dissipé un instant, comme si l’on montait sur les planches, quand une autre personne se fait de vous une idée fausse, croit que nous sommes liés avec une dame que nous ne connaissons pas et que nous sommes notés pour avoir connue au cours d’un charmant voyage que nous n’avons jamais fait. Erreurs multiplicatrices et aimables quand elles n’ont pas l’inflexible rigidité de celle que commettait et commit toute sa vie, malgré mes dénégations, l’imbécile dame d’honneur de Mme de Parme, fixée pour toujours à la croyance que j’étais parent de l’ennuyeux amiral Jurien de la Gravière. «Elle n’est pas très forte, me dit le duc, et puis il ne lui faut pas trop de libations, je la crois légèrement sous l’influence de Bacchus». En réalité Mme de Varambon n’avait bu que de l’eau, mais le duc aimait à placer ses locutions favorites.

«Mais Zola n’est pas un réaliste, madame ! c’est un poète !» dit Mme de Guermantes, s’inspirant des études critiques qu’elle avait lues dans ces dernières années et les adaptant à son génie personnel. Agréablement bousculée jusqu’ici, au cours du bain d’esprit, un bain agité pour elle, qu’elle prenait ce soir, et qu’elle jugeait devoir lui être particulièrement salutaire, se laissant porter par les paradoxes qui déferlaient l’un après l’autre, devant celui-ci, plus énorme que les autres, la princesse de Parme sauta par peur d’être renversée. Et ce fut d’une voix entrecoupée, comme si elle perdait sa respiration, qu’elle dit :

— Zola un poète !

— Mais oui, répondit en riant la duchesse, ravie par cet effet de suffocation. Que Votre Altesse remarque comme il grandit tout ce qu’il touche. Vous me direz qu’il ne touche justement qu’à ce qui... porte bonheur ! Mais il en fait quelque chose d’immense ; il a le fumier épique ! C’est l’Homère de la vidange ! Il n’a pas assez de majuscules pour écrire le mot de Cambronne.

Malgré l’extrême fatigue qu’elle commençait à éprouver, la princesse était ravie, jamais elle ne s’était sentie mieux. Elle n’aurait pas échangé contre un séjour à Schœnbrunn, la seule chose pourtant qui la flattât, ces divins dîners de Mme de Guermantes rendus tonifiants par tant de sel.

— Il l’écrit avec un grand C, s’écria Mme d’Arpajon.

— Plutôt avec un grand M, je pense, ma petite, répondit Mme de Guermantes, non sans avoir échangé avec son mari un regard gai qui voulait dire : «Est-elle assez idiote !»

— Tenez, justement, me dit Mme de Guermantes en attachant sur moi un regard souriant et doux et parce qu’en maîtresse de maison accomplie elle voulait, sur l’artiste qui m’intéressait particulièrement, laisser paraître son savoir et me donner au besoin l’occasion de faire montre du mien, tenez, me dit-elle en agitant légèrement son éventail de plumes tant elle était consciente à ce moment-là qu’elle exerçait pleinement les devoirs de l’hospitalité et, pour ne manquer à aucun, faisant signe aussi qu’on me redonnât des asperges sauce mousseline, tenez, je crois justement que Zola a écrit une étude sur Elstir, ce peintre dont vous avez été regarder quelques tableaux tout à l’heure, les seuls du reste que j’aime de lui, ajouta-t-elle. En réalité, elle détestait la peinture d’Elstir, mais trouvait d’une qualité unique tout ce qui était chez elle. Je demandai à M. de Guermantes s’il savait le nom du monsieur qui figurait en chapeau haut de forme dans le tableau populaire, et que j’avais reconnu pour le même dont les Guermantes possédaient tout à côté le portrait d’apparat, datant à peu près de cette même période où la personnalité d’Elstir n’était pas encore complètement dégagée et s’inspirait un peu de Manet. «Mon Dieu, me répondit-il, je sais que c’est un homme qui n’est pas un inconnu ni un imbécile dans sa spécialité, mais je suis brouillé avec les noms. Je l’ai là sur le bout de la langue, monsieur... monsieur... enfin peu importe, je ne sais plus. Swann vous dirait cela, c’est lui qui a fait acheter ces machines à Mme de Guermantes, qui est toujours trop aimable, qui a toujours trop peur de contrarier si elle refuse quelque chose ; entre nous, je crois qu’il nous a collé des croûtes. Ce que je peux vous dire, c’est que ce monsieur est pour M. Elstir une espèce de Mécène qui l’a lancé, et l’a souvent tiré d’embarras en lui commandant des tableaux. Par reconnaissance — si vous appelez cela de la reconnaissance, ça dépend des goûts — il l’a peint dans cet endroit-là où avec son air endimanché il fait un assez drôle d’effet. Ça peut être un pontife très calé, mais il ignore évidemment dans quelles circonstances on met un chapeau haut de forme. Avec le sien, au milieu de toutes ces filles en cheveux, il a l’air d’un petit notaire de province en goguette. Mais dites donc, vous me semblez tout à fait féru de ces tableaux. Si j’avais su ça, je me serais tuyauté pour vous répondre. Du reste, il n’y a pas lieu de se mettre autant martel en tête pour creuser la peinture de M. Elstir que s’il s’agissait de la Source d’Ingres ou des Enfants d’Édouard de Paul Delaroche. Ce qu’on apprécie là dedans, c’est que c’est finement observé, amusant, parisien, et puis on passe. Il n’y a pas besoin d’être un érudit pour regarder ça. Je sais bien que ce sont de simples pochades, mais je ne trouve pas que ce soit assez travaillé. Swann avait le toupet de vouloir nous faire acheter une Botte d’Asperges. Elles sont même restées ici quelques jours. Il n’y avait que cela dans le tableau, une botte d’asperges précisément semblables à celles que vous êtes en train d’avaler. Mais moi je me suis refusé à avaler les asperges de M. Elstir. Il en demandait trois cents francs. Trois cents francs une botte d’asperges ! Un louis, voilà ce que ça vaut, même en primeurs ! Je l’ai trouvée roide. Dès qu’à ces choses-là il ajoute des personnages, cela a un côté canaille, pessimiste, qui me déplaît. Je suis étonné de voir un esprit fin, un cerveau distingué comme vous, aimer cela».

— Mais je ne sais pas pourquoi vous dites cela, Basin, dit la duchesse qui n’aimait pas qu’on dépréciât ce que ses salons contenaient. Je suis loin de tout admettre sans distinction dans les tableaux d’Elstir. Il y a à prendre et à laisser. Mais ce n’est toujours pas sans talent. Et il faut avouer que ceux que j’ai achetés sont d’une beauté rare.

— Oriane, dans ce genre-là je préfère mille fois la petite étude de M. Vibert que nous avons vue à l’Exposition des aquarellistes. Ce n’est rien si vous voulez, cela tiendrait dans le creux de la main, mais il y a de l’esprit jusqu’au bout des ongles : ce missionnaire décharné, sale, devant ce prélat douillet qui fait jouer son petit chien, c’est tout un petit poème de finesse et même de profondeur.

— Je crois que vous connaissez M. Elstir, me dit la duchesse. L’homme est agréable.

— Il est intelligent, dit le duc, on est étonné, quand on cause avec lui, que sa peinture soit si vulgaire.

— Il est plus qu’intelligent, il est même assez spirituel, dit la duchesse de l’air entendu et dégustateur d’une personne qui s’y connaît.

— Est-ce qu’il n’avait pas commencé un portrait de vous, Oriane ? demanda la princesse de Parme.

— Si, en rouge écrevisse, répondit Mme de Guermantes, mais ce n’est pas cela qui fera passer son nom à la postérité. C’est une horreur, Basin voulait le détruire.

Cette phrase-là, Mme de Guermantes la disait souvent. Mais d’autres fois, son appréciation était autre : «Je n’aime pas sa peinture, mais il a fait autrefois un beau portrait de moi». L’un de ces jugements s’adressait d’habitude aux personnes qui parlaient à la duchesse de son portrait, l’autre à ceux qui ne lui en parlaient pas et à qui elle désirait en apprendre l’existence. Le premier lui était inspiré par la coquetterie, le second par la vanité.

— Faire une horreur avec un portrait de vous ! Mais alors ce n’est pas un portrait, c’est un mensonge : moi qui sais à peine tenir un pinceau, il me semble que si je vous peignais, rien qu’en représentant ce que je vois je ferais un chef-d’œuvre, dit naïvement la princesse de Parme.

— Il me voit probablement comme je me vois, c’est-à-dire dépourvue d’agrément, dit Mme de Guermantes avec le regard à la fois mélancolique, modeste et câlin qui lui parut le plus propre à la faire paraître autre que ne l’avait montrée Elstir.

— Ce portrait ne doit pas déplaire à Mme de Gallardon, dit le duc.

— Parce qu’elle ne s’y connaît pas en peinture ? demanda la princesse de Parme qui savait que Mme de Guermantes méprisait infiniment sa cousine. Mais c’est une très bonne femme n’est-ce pas ? Le duc prit un air d’étonnement profond.

— Mais voyons, Basin, vous ne voyez pas que la princesse se moque de vous (la princesse n’y songeait pas). Elle sait aussi bien que vous que Gallardonette est une vieille poison, reprit Mme de Guermantes, dont le vocabulaire, habituellement limité à toutes ces vieilles expressions, était savoureux comme ces plats possibles à découvrir dans les livres délicieux de Pampille, mais dans la réalité devenus si rares, où les gelées, le beurre, le jus, les quenelles sont authentiques, ne comportent aucun alliage, et même où on fait venir le sel des marais salants de Bretagne : à l’accent, au choix des mots on sentait que le fond de conversation de la duchesse venait directement de Guermantes. Par là, la duchesse différait profondément de son neveu Saint–Loup, envahi par tant d’idées et d’expressions nouvelles ; il est difficile, quand on est troublé par les idées de Kant et la nostalgie de Baudelaire, d’écrire le français exquis d’Henri IV, de sorte que la pureté même du langage de la duchesse était un signe de limitation, et qu’en elle, et l’intelligence et la sensibilité étaient restées fermées à toutes les nouveautés. Là encore l’esprit de Mme de Guermantes me plaisait justement par ce qu’il excluait (et qui composait précisément la matière de ma propre pensée) et tout ce qu’à cause de cela même il avait pu conserver, cette séduisante vigueur des corps souples qu’aucune épuisante réflexion, nul souci moral ou trouble nerveux n’ont altérée. Son esprit d’une formation si antérieure au mien, était pour moi l’équivalent de ce que m’avait offert la démarche des jeunes filles de la petite bande au bord de la mer. Mme de Guermantes m’offrait, domestiquée et soumise par l’amabilité, par le respect envers les valeurs spirituelles, l’énergie et le charme d’une cruelle petite fille de l’aristocratie des environs de Combray, qui, dès son enfance, montait à cheval, cassait les reins aux chats, arrachait l’œil aux lapins et, aussi bien qu’elle était restée une fleur de vertu, aurait pu, tant elle avait les mêmes élégances, pas mal d’années auparavant, être la plus brillante maîtresse du prince de Sagan. Seulement elle était incapable de comprendre ce que j’avais cherché en elle — le charme du nom de Guermantes — et le petit peu que j’y avais trouvé, un reste provincial de Guermantes. Nos relations étaient-elles fondées sur un malentendu qui ne pouvait manquer de se manifester dès que mes hommages, au lieu de s’adresser à la femme relativement supérieure qu’elle se croyait être, iraient vers quelque autre femme aussi médiocre et exhalant le même charme involontaire ? Malentendu si naturel et qui existera toujours entre un jeune homme rêveur et une femme du monde, mais qui le trouble profondément, tant qu’il n’a pas encore reconnu la nature de ses facultés d’imagination et n’a pas pris son parti des déceptions inévitables qu’il doit éprouver auprès des êtres, comme au théâtre, en voyage et même en amour.

M. de Guermantes ayant déclaré (suite aux asperges d’Elstir et à celles qui venaient d’être servies après le poulet financière) que les asperges vertes poussées à l’air et qui, comme dit si drôlement l’auteur exquis qui signe E. de Clermont–Tonnerre, «n’ont pas la rigidité impressionnante de leurs sœurs» devraient être mangées avec des œufs : «Ce qui plaît aux uns déplaît aux autres, et vice versa», répondit M. de Bréauté. Dans la province de Canton, en Chine, on ne peut pas vous offrir un plus fin régal que des œufs d’ortolan complètement pourris». M. de Bréauté, auteur d’une étude sur les Mormons, parue dans la Revue des Deux–Mondes, ne fréquentait que les milieux les plus aristocratiques, mais parmi eux seulement ceux qui avaient un certain renom d’intelligence. De sorte qu’à sa présence, du moins assidue, chez une femme, on reconnaissait si celle-ci avait un salon. Il prétendait détester le monde et assurait séparément à chaque duchesse que c’était à cause de son esprit et de sa beauté qu’il la recherchait. Toutes en étaient, persuadées. Chaque fois que, la mort dans l’âme, il se résignait à aller à une grande soirée chez la princesse de Parme, il les convoquait toutes pour lui donner du courage et ne paraissait ainsi qu’au milieu d’un cercle intime. Pour que sa réputation d’intellectuel survécût à sa mondanité, appliquant certaines maximes de l’esprit des Guermantes, il partait avec des dames élégantes faire de longs voyages scientifiques à l’époque des bals, et quand une personne snob, par conséquent sans situation encore, commençait à aller partout, il mettait une obstination féroce à ne pas vouloir la connaître, à ne pas se laisser présenter. Sa haine des snobs découlait de son snobisme, mais faisait croire aux naïfs, c’est-à-dire à tout le monde, qu’il en était exempt.

— Babal sait toujours tout ! s’écria la duchesse de Guermantes. Je trouve charmant un pays où on veut être sûr que votre crémier vous vende des œufs bien pourris, des œufs de l’année de la comète. Je me vois d’ici y trempant ma mouillette beurrée. Je dois dire que cela arrive chez la tante Madeleine (Mme de Villeparisis) qu’on serve des choses en putréfaction, même des œufs (et comme Mme d’Arpajon se récriait) : Mais voyons, Phili, vous le savez aussi bien que moi. Le poussin est déjà dans l’œuf. Je ne sais même pas comment ils ont la sagesse de s’y tenir. Ce n’est pas une omelette, c’est un poulailler, mais au moins ce n’est pas indiqué sur le menu. Vous avez bien fait de ne pas venir dîner avant-hier, il y avait une barbue à l’acide phénique ! Ça n’avait pas l’air d’un service de table, mais d’un service de contagieux. Vraiment Norpois pousse la fidélité jusqu’à l’héroïsme : il en a repris !»

— Je crois vous avoir vu à dîner chez elle le jour où elle a fait cette sortie à ce M. Bloch (M. de Guermantes, peut-être pour donner à un nom israélite l’air plus étranger, ne prononça pas le ch de Bloch comme un k, mais comme dans hoch en allemand) qui avait dit de je ne sais plus quel poite (poète) qu’il était sublime. Châtellerault avait beau casser les tibias de M. Bloch, celui-ci ne comprenait pas et croyait les coups de genou de mon neveu destinés à une jeune femme assise tout contre lui (ici M. de Guermantes rougit légèrement). Il ne se rendait pas compte qu’il agaçait notre tante avec ses «sublimes» donnés en veux-tu en voilà. Bref, la tante Madeleine, qui n’a pas sa langue dans sa poche, lui a riposté : «Hé, monsieur, que garderez-vous alors pour M. de Bossuet». (M. de Guermantes croyait que devant un nom célèbre, monsieur et une particule étaient essentiellement ancien régime.) C’était à payer sa place.

— Et qu’a répondu ce M. Bloch ? demanda distraitement Mme de Guermantes, qui, à court d’originalité à ce moment-là, crut devoir copier la prononciation germanique de son mari.

— Ah ! je vous assure que M. Bloch n’a pas demandé son reste, il court encore.

— Mais oui, je me rappelle très bien vous avoir vu ce jour-là, me dit d’un ton marqué Mme de Guermantes, comme si de sa part ce souvenir avait quelque chose qui dût beaucoup me flatter. C’est toujours très intéressant chez ma tante. À la dernière soirée où je vous ai justement rencontré, je voulais vous demander si ce vieux monsieur qui a passé près de nous n’était pas François Coppée. Vous devez savoir tous les noms, me dit-elle avec une envie sincère pour mes relations poétiques et aussi par amabilité à mon «égard», pour poser davantage aux yeux de ses invités un jeune homme aussi versé dans la littérature. J’assurai à la duchesse que je n’avais vu aucune figure célèbre à la soirée de Mme de Villeparisis. «Comment ! me dit étourdiment Mme de Guermantes, avouant par là que son respect pour les gens de lettres et son dédain du monde étaient plus superficiels qu’elle ne disait et peut-être même qu’elle ne croyait, comment ! il n’y avait pas de grands écrivains ! Vous m’étonnez, il y avait pourtant des têtes impossibles !»

Je me souvenais très bien de ce soir-là, à cause d’un incident absolument insignifiant. Mme de Villeparisis avait présenté Bloch à Mme Alphonse de Rothschild, mais mon camarade n’avait pas entendu le nom et, croyant avoir affaire à une vieille Anglaise un peu folle, n’avait répondu que par monosyllabes aux prolixes paroles de l’ancienne Beauté quand Mme de Villeparisis, la présentant à quelqu’un d’autre, avait prononcé, très distinctement cette fois : «la baronne Alphonse de Rothschild». Alors étaient entrées subitement dans les artères de Bloch et d’un seul coup tant d’idées de millions et de prestige, lesquelles eussent dû être prudemment subdivisées, qu’il avait eu comme un coup au cœur, un transport au cerveau et s’était écrié en présence de l’aimable vieille dame : «Si j’avais su !» exclamation dont la stupidité l’avait empêché de dormir pendant huit jours. Ce mot de Bloch avait peu d’intérêt, mais je m’en souvenais comme preuve que parfois dans la vie, sous le coup d’une émotion exceptionnelle, on dit ce que l’on pense.

«Je crois que Mme de Villeparisis n’est pas absolument... morale», dit la princesse de Parme, qui savait qu’on n’allait pas chez la tante de la duchesse et, par ce que celle-ci venait de dire, voyait qu’on pouvait en parler librement. Mais Mme de Guermantes ayant l’air de ne pas approuver, elle ajouta :

— Mais à ce degré-là, l’intelligence fait tout passer.

— Mais vous vous faites de ma tante l’idée qu’on s’en fait généralement, répondit la duchesse, et qui est, en somme, très fausse. C’est justement ce que me disait Mémé pas plus tard qu’hier. Elle rougit, un souvenir inconnu de moi embua ses yeux. Je fis la supposition que M. de Charlus lui avait demandé de me désinviter, comme il m’avait fait prier par Robert de ne pas aller chez elle. J’eus l’impression que la rougeur — d’ailleurs incompréhensible pour moi — qu’avait eue le duc en parlant à un moment de son frère ne pouvait pas être attribuée à la même cause : «Ma pauvre tante ! elle gardera la réputation d’une personne de l’ancien régime, d’un esprit éblouissant et d’un dévergondage effréné. Il n’y a pas d’intelligence plus bourgeoise, plus sérieuse, plus terne ; elle passera pour une protectrice des arts, ce qui veut dire qu’elle a été la maîtresse d’un grand peintre, mais il n’a jamais pu lui faire comprendre ce que c’était qu’un tableau ; et quant à sa vie, bien loin d’être une personne dépravée, elle était tellement faite pour le mariage, elle était tellement née conjugale, que n’ayant pu conserver un époux, qui était du reste une canaille, elle n’a jamais eu une liaison qu’elle n’ait pris aussi au sérieux que si c’était une union légitime, avec les mêmes susceptibilités, les mêmes colères, la même fidélité. Remarquez que ce sont quelquefois les plus sincères, il y a en somme plus d’amants que de maris inconsolables».

— Pourtant, Oriane, regardez justement votre beau-frère Palamède dont vous êtes en train de parler ; il n’y a pas de maîtresse qui puisse rêver d’être pleurée comme l’a été cette pauvre Mme de Charlus.

— Ah ! répondit la duchesse, que Votre Altesse me permette de ne pas être tout à fait de son avis. Tout le monde n’aime pas être pleuré de la même manière, chacun a ses préférences.

— Enfin il lui a voué un vrai culte depuis sa mort. Il est vrai qu’on fait quelquefois pour les morts des choses qu’on n’aurait pas faites pour les vivants.

— D’abord, répondit Mme de Guermantes sur un ton rêveur qui contrastait avec son intention gouailleuse, on va à leur enterrement, ce qu’on ne fait jamais pour les vivants ! M. de Guermantes regarda d’un air malicieux M. de Bréauté comme pour le provoquer à rire de l’esprit de la duchesse. «Mais enfin j’avoue franchement, reprit Mme de Guermantes, que la manière dont je souhaiterais d’être pleurée par un homme que j’aimerais, n’est pas celle de mon beau-frère».

La figure du duc se rembrunit. Il n’aimait pas que sa femme portât des jugements à tort et à travers, surtout sur M. de Charlus. «Vous êtes difficile. Son regret a édifié tout le monde», dit-il d’un ton rogue. Mais la duchesse avait avec son mari cette espèce de hardiesse des dompteurs ou des gens qui vivent avec un fou et qui ne craignent pas de l’irriter :

«Eh bien, non, qu’est-ce que vous voulez, c’est édifiant, je ne dis pas, il va tous les jours au cimetière lui raconter combien de personnes il a eues à déjeuner, il la regrette énormément, mais comme une cousine, comme une grand’mère, comme une sœur. Ce n’est pas un deuil de mari. Il est vrai que c’était deux saints, ce qui rend le deuil un peu spécial». M. de Guermantes, agacé du caquetage de sa femme, fixait sur elle avec une immobilité terrible des prunelles toutes chargées. «Ce n’est pas pour dire du mal du pauvre Mémé, qui, entre parenthèses, n’était pas libre ce soir, reprit la duchesse, je reconnais qu’il est bon comme personne, il est délicieux, il a une délicatesse, un cœur comme les hommes n’en ont pas généralement. C’est un cœur de femme, Mémé !»

— Ce que vous dites est absurde, interrompit vivement M. de Guermantes, Mémé n’a rien d’efféminé, personne n’est plus viril que lui.

— Mais je ne vous dis pas qu’il soit efféminé le moins du monde. Comprenez au moins ce que je dis, reprit la duchesse. Ah ! celui-là, dès qu’il croit qu’on veut toucher à son frère..., ajouta-t-elle en se tournant vers la princesse de Parme.

— C’est très gentil, c’est délicieux à entendre. Il n’y a rien de si beau que deux frères qui s’aiment, dit la princesse de Parme, comme l’auraient fait beaucoup de gens du peuple, car on peut appartenir à une famille princière, et à une famille par le sang, par l’esprit fort populaire.

— Puisque nous parlions de votre famille, Oriane, dit la princesse, j’ai vu hier votre neveu Saint–Loup ; je crois qu’il voudrait vous demander un service.

Le duc de Guermantes fronça son sourcil jupitérien. Quand il n’aimait pas rendre un service, il ne voulait pas que sa femme s’en chargeât, sachant que cela reviendrait au même et que les personnes à qui la duchesse avait été obligée de le demander l’inscriraient au débit commun de ménage, tout aussi bien que s’il avait été demandé par le mari seul.

— Pourquoi ne me l’a-t-il pas demandé lui-même ? dit la duchesse, il est resté deux heures ici, hier, et Dieu sait ce qu’il a pu être ennuyeux. Il ne serait pas plus stupide qu’un autre s’il avait eu, comme tant de gens du monde, l’intelligence de savoir rester bête. Seulement, c’est ce badigeon de savoir qui est terrible. Il veut avoir une intelligence ouverte... ouverte à toutes les choses qu’il ne comprend pas. Il vous parle du Maroc, c’est affreux.

— Il ne veut pas y retourner, à cause de Rachel, dit le prince de Foix.

— Mais puisqu’ils ont rompu, interrompit M. de Bréauté.

— Ils ont si peu rompu que je l’ai trouvée il y a deux jours dans la garçonnière de Robert ; ils n’avaient pas l’air de gens brouillés, je vous assure, répondit le prince de Foix qui aimait à répandre tous les bruits pouvant faire manquer un mariage à Robert et qui d’ailleurs pouvait être trompé par les reprises intermittentes d’une liaison en effet finie.

— Cette Rachel m’a parlé de vous, je la vois comme ça en passant le matin aux Champs-Élysées, c’est une espèce d’évaporée comme vous dites, ce que vous appelez une dégrafée, une sorte de «Dame aux Camélias», au figuré bien entendu (Ce discours m’était tenu par le prince Von qui tenait à avoir l’air au courant de la littérature française et des finesses parisiennes).

— Justement c’est à propos du Maroc... s’écria la princesse saisissant précipitamment ce joint.

— Qu’est-ce qu’il peut vouloir pour le Maroc ? demanda sévèrement M. de Guermantes ; Oriane ne peut absolument rien dans cet ordre-là, il le sait bien.

— Il croit qu’il a inventé la stratégie, poursuivit Mme de Guermantes, et puis il emploie des mots impossibles pour les moindres choses, ce qui n’empêche pas qu’il fait des pâtés dans ses lettres. L’autre jour, il a dit qu’il avait mangé des pommes de terre sublimes, et qu’il avait trouvé à louer une baignoire sublime.

— Il parle latin, enchérit le duc.

— Comment, latin ? demanda la princesse.

— Ma parole d’honneur ! que Madame demande à Oriane si j’exagère.

— Mais comment, madame, l’autre jour il a dit dans une seule phrase, d’un seul trait : «Je ne connais pas d’exemple de Sic transit gloria mundi plus touchant» ; je dis la phrase à Votre Altesse parce qu’après vingt questions et en faisant appel à des linguistes, nous sommes arrivés à la reconstituer, mais Robert a jeté cela sans reprendre haleine, on pouvait à peine distinguer qu’il y avait du latin là dedans, il avait l’air d’un personnage du Malade imaginaire ! Et tout ça s’appliquait à la mort de l’impératrice d’Autriche !

— Pauvre femme ! s’écria la princesse, quelle délicieuse créature c’était.

— Oui, répondit la duchesse, un peu folle, un peu insensée, mais c’était une très bonne femme, une gentille folle très aimable, je n’ai seulement jamais compris pourquoi elle n’avait jamais acheté un râtelier qui tînt, le sien se décrochait toujours avant la fin de ses phrases et elle était obligée de les interrompre pour ne pas l’avaler.

— Cette Rachel m’a parlé de vous, elle m’a dit que le petit Saint–Loup vous adorait, vous préférait même à elle, me dit le prince Von, tout en mangeant comme un ogre, le teint vermeil, et dont le rire perpétuel découvrait toutes les dents.

— Mais alors elle doit être jalouse de moi et me détester, répondis-je.

— Pas du tout, elle m’a dit beaucoup de bien de vous. La maîtresse du prince de Foix serait peut-être jalouse s’il vous préférait à elle. Vous ne comprenez pas ? Revenez avec moi, je vous expliquerai tout cela.

— Je ne peux pas, je vais chez M. de Charlus à onze heures.

— Tiens, il m’a fait demander hier de venir dîner ce soir, mais de ne pas venir après onze heures moins le quart. Mais si vous tenez à aller chez lui, venez au moins avec moi jusqu’au Théâtre-Français, vous serez dans la périphérie, dit le prince qui croyait sans doute que cela signifiait «à proximité» ou peut-être «le centre».

Mais ses yeux dilatés dans sa grosse et belle figure rouge me firent peur et je refusai en disant qu’un ami devait venir me chercher. Cette réponse ne me semblait pas blessante. Le prince en reçut sans doute une impression différente, car jamais il ne m’adressa plus la parole.

«Il faut justement que j’aille voir la reine de Naples, quel chagrin elle doit avoir !» dit, ou du moins me parut avoir dit, la princesse de Parme. Car ces paroles ne m’étaient arrivées qu’indistinctes à travers celles, plus proches, que m’avait adressées pourtant fort bas le prince Von, qui avait craint sans doute, s’il parlait plus haut, d’être entendu de M. de Foix.

— Ah ! non, répondit la duchesse, ça, je crois qu’elle n’en a aucun.

— Aucun ? vous êtes toujours dans les extrêmes, Oriane, dit M. de Guermantes reprenant son rôle de falaise qui, en s’opposant à la vague, la force à lancer plus haut son panache d’écume.

— Basin sait encore mieux que moi que je dis la vérité, répondit la duchesse, mais il se croit obligé de prendre des airs sévères à cause de votre présence et il a peur que je vous scandalise.

— Oh ! non, je vous en prie, s’écria la princesse de Parme, craignant qu’à cause d’elle on n’altérât en quelque chose ces délicieux mercredis de la duchesse de Guermantes, ce fruit défendu auquel la reine de Suède elle-même n’avait pas encore eu le droit de goûter.

— Mais c’est à lui-même qu’elle a répondu, comme il lui disait, d’un air banalement triste : Mais la reine est en deuil ; de qui donc ? est-ce un chagrin pour votre Majesté ? «Non, ce n’est pas un grand deuil, c’est un petit deuil, un tout petit deuil, c’est ma sœur». La vérité c’est qu’elle est enchantée comme cela, Basin le sait très bien, elle nous a invités à une fête le jour même et m’a donné deux perles. Je voudrais qu’elle perdît une sœur tous les jours ! Elle ne pleure pas la mort de sa sœur, elle la rit aux éclats. Elle se dit probablement, comme Robert, que Sic transit, enfin je ne sais plus, ajouta-t-elle par modestie, quoiqu’elle sût très bien.

D’ailleurs Mme de Guermantes faisait seulement en ceci de l’esprit, et du plus faux, car la reine de Naples, comme la duchesse d’Alençon, morte tragiquement aussi, avait un grand cœur et a sincèrement pleuré les siens. Mme de Guermantes connaissait trop les nobles sœurs bavaroises, ses cousines, pour l’ignorer.

— Il aurait voulu ne pas retourner au Maroc, dit la princesse de Parme en saisissant à nouveau ce nom de Robert que lui tendait bien involontairement comme une perche Mme de Guermantes. Je crois que vous connaissez le général de Monserfeuil.

— Très peu, répondit la duchesse qui était intimement liée avec cet officier. La princesse expliqua ce que désirait Saint–Loup.

— Mon Dieu, si je le vois, cela peut arriver que je le rencontre, répondit, pour ne pas avoir l’air de refuser, la duchesse dont les relations avec le général de Monserfeuil semblaient s’être rapidement espacées depuis qu’il s’agissait de lui demander quelque chose. Cette incertitude ne suffit pourtant pas au duc, qui, interrompant sa femme :

— Vous savez bien que vous ne le verrez pas, Oriane, dit-il, et puis vous lui avez déjà demandé deux choses qu’il n’a pas faites. Ma femme a la rage d’être aimable, reprit-il de plus en plus furieux pour forcer la princesse à retirer sa demande sans que cela pût faire douter de l’amabilité de la duchesse et pour que Mme de Parme rejetât la chose sur son propre caractère à lui, essentiellement quinteux. Robert pourrait ce qu’il voudrait sur Monserfeuil. Seulement, comme il ne sait pas ce qu’il veut, il le fait demander par nous, parce qu’il sait qu’il n’y a pas de meilleure manière de faire échouer la chose. Oriane a trop demandé de choses à Monserfeuil. Une demande d’elle maintenant, c’est une raison pour qu’il refuse».

— Ah ! dans ces conditions, il vaut mieux que la duchesse ne fasse rien, dit Mme de Parme.

— Naturellement, conclut le duc.

— Ce pauvre général, il a encore été battu aux élections, dit la princesse de Parme pour changer de conversation.

— Oh ! ce n’est pas grave, ce n’est que la septième fois, dit le duc qui, ayant dû lui-même renoncer à la politique, aimait assez les insuccès électoraux des autres.

— Il s’est consolé en voulant faire un nouvel enfant à sa femme.

— Comment ! Cette pauvre Mme de Monserfeuil est encore enceinte, s’écria la princesse.

— Mais parfaitement, répondit la duchesse, c’est le seul arrondissement où le pauvre général n’a jamais échoué.

 

Je ne devais plus cesser par la suite d’être continuellement invité, fût-ce avec quelques personnes seulement, à ces repas dont je m’étais autrefois figuré les convives comme les apôtres de la Sainte–Chapelle. Ils se réunissaient là en effet, comme les premiers chrétiens, non pour partager seulement une nourriture matérielle, d’ailleurs exquise, mais dans une sorte de Cène sociale ; de sorte qu’en peu de dîners j’assimilai la connaissance de tous les amis de mes hôtes, amis auxquels ils me présentaient avec une nuance de bienveillance si marquée (comme quelqu’un qu’ils auraient de tout temps paternellement préféré), qu’il n’est pas un d’entre eux qui n’eût cru manquer au duc et à la duchesse s’il avait donné un bal sans me faire figurer sur sa liste, et en même temps, tout en buvant un des Yquem que recelaient les caves des Guermantes, je savourais des ortolans accommodés selon les différentes recettes que le duc élaborait et modifiait prudemment. Cependant, pour qui s’était déjà assis plus d’une fois à la table mystique, la manducation de ces derniers n’était pas indispensable. De vieux amis de M. et de Mme de Guermantes venaient les voir après dîner, «en cure-dents» aurait dit Mme Swann, sans être attendus, et prenaient l’hiver une tasse de tilleul aux lumières du grand salon, l’été un verre d’orangeade dans la nuit du petit bout de jardin rectangulaire. On n’avait jamais connu, des Guermantes, dans ces après-dîners au jardin, que l’orangeade. Elle avait quelque chose de rituel. Y ajouter d’autres rafraîchissements eût semblé dénaturer la tradition, de même qu’un grand raout dans le faubourg Saint–Germain n’est plus un raout s’il y a une comédie ou de la musique. Il faut qu’on soit censé venir simplement — y eût-il cinq cents personnes — faire une visite à la princesse de Guermantes, par exemple. On admira mon influence parce que je pus à l’orangeade faire ajouter une carafe contenant du jus de cerise cuite, de poire cuite. Je pris en inimitié, à cause de cela, le prince d’Agrigente qui, comme tous les gens dépourvus d’imagination, mais non d’avarice, s’émerveillent de ce que vous buvez et vous demandent la permission d’en prendre un peu. De sorte que chaque fois M. d’Agrigente, en diminuant ma ration, gâtait mon plaisir. Car ce jus de fruit n’est jamais en assez grande quantité pour qu’il désaltère. Rien ne lasse moins que cette transposition en saveur, de la couleur d’un fruit, lequel cuit semble rétrograder vers la saison des fleurs. Empourpré comme un verger au printemps, ou bien incolore et frais comme le zéphir sous les arbres fruitiers, le jus se laisse respirer et regarder goutte à goutte, et M. d’Agrigente m’empêchait, régulièrement, de m’en rassasier. Malgré ces compotes, l’orangeade traditionnelle subsista comme le tilleul. Sous ces modestes espèces, la communion sociale n’en avait pas moins lieu. En cela, sans doute, les amis de M. et de Mme de Guermantes étaient tout de même, comme je me les étais d’abord figurés, restés plus différents que leur aspect décevant ne m’eût porté à le croire. Maints vieillards venaient recevoir chez la duchesse, en même temps que l’invariable boisson, un accueil souvent assez peu aimable. Or, ce ne pouvait être par snobisme, étant eux-mêmes d’un rang auquel nul autre n’était supérieur ; ni par amour du luxe : ils l’aimaient peut-être, mais, dans de moindres conditions sociales, eussent pu en connaître un splendide, car, ces mêmes soirs, la femme charmante d’un richissime financier eût tout fait pour les avoir à des chasses éblouissantes qu’elle donnerait pendant deux jours pour le roi d’Espagne. Ils avaient refusé néanmoins et étaient venus à tout hasard voir si Mme de Guermantes était chez elle. Ils n’étaient même pas certains de trouver là des opinions absolument conformes aux leurs, ou des sentiments spécialement chaleureux ; Mme de Guermantes lançait parfois sur l’affaire Dreyfus, sur la République, sur les lois antireligieuses, ou même, à mi-voix, sur eux-mêmes, sur leurs infirmités, sur le caractère ennuyeux de leur conversation, des réflexions qu’ils devaient faire semblant de ne pas remarquer. Sans doute, s’ils gardaient là leurs habitudes, était-ce par éducation affinée du gourmet mondain, par claire connaissance de la parfaite et première qualité du mets social, au goût familier, rassurant et sapide, sans mélange, non frelaté, dont ils savaient l’origine et l’histoire aussi bien que celle qui la leur servait, restés plus «nobles» en cela qu’ils ne le savaient eux-mêmes. Or, parmi ces visiteurs auxquels je fus présenté après dîner, le hasard fit qu’il y eut ce général de Monserfeuil dont avait parlé la princesse de Parme et que Mme de Guermantes, du salon de qui il était un des habitués, ne savait pas devoir venir ce soir-là. Il s’inclina devant moi, en entendant mon nom, comme si j’eusse été président du Conseil supérieur de la guerre. J’avais cru que c’était simplement par quelque inserviabilité foncière, et pour laquelle le duc, comme pour l’esprit, sinon pour l’amour, était le complice de sa femme, que la duchesse avait presque refusé de recommander son neveu à M. de Monserfeuil. Et je voyais là une indifférence d’autant plus coupable que j’avais cru comprendre par quelques mots échappés à la princesse de Parme que le poste de Robert était dangereux et qu’il était prudent de l’en faire changer. Mais ce fut par la véritable méchanceté de Mme de Guermantes que je fus révolté quand, la princesse de Parme ayant timidement proposé d’en parler d’elle-même et pour son compte au général, la duchesse fit tout ce qu’elle put pour en détourner l’Altesse.

— Mais Madame, s’écria-t-elle, Monserfeuil n’a aucune espèce de crédit ni de pouvoir avec le nouveau gouvernement. Ce serait un coup d’épée dans l’eau.

— Je crois qu’il pourrait nous entendre, murmura la princesse en invitant la duchesse à parler plus bas.

— Que Votre Altesse ne craigne rien, il est sourd comme un pot, dit sans baisser la voix la duchesse, que le général entendit parfaitement.

— C’est que je crois que M. de Saint–Loup n’est pas dans un endroit très rassurant, dit la princesse.

— Que voulez-vous, répondit la duchesse, il est dans le cas de tout le monde, avec la différence que c’est lui qui a demandé à y aller. Et puis, non, ce n’est pas dangereux ; sans cela vous pensez bien que je m’en occuperais. J’en aurais parlé à Saint–Joseph pendant le dîner. Il est beaucoup plus influent, et d’un travailleur ! Vous voyez, il est déjà parti. Du reste ce serait moins délicat qu’avec celui-ci, qui a justement trois de ses fils au Maroc et n’a pas voulu demander leur changement ; il pourrait objecter cela. Puisque Votre Altesse y tient, j’en parlerai à Saint–Joseph... si je le vois, ou à Beautreillis. Mais si je ne les vois pas, ne plaignez pas trop Robert. On nous a expliqué l’autre jour où c’était. Je crois qu’il ne peut être nulle part mieux que là.

«Quelle jolie fleur, je n’en avais jamais vu de pareille, il n’y a que vous, Oriane, pour avoir de telles merveilles !» dit la princesse de Parme qui, de peur que le général de Monserfeuil n’eût entendu la duchesse, cherchait à changer de conversation. Je reconnus une plante de l’espèce de celles qu’Elstir avait peintes devant moi.

— Je suis enchantée qu’elle vous plaise ; elles sont ravissantes, regardez leur petit tour de cou de velours mauve ; seulement, comme il peut arriver à des personnes très jolies et très bien habillées, elles ont un vilain nom et elles sentent mauvais. Malgré cela, je les aime beaucoup. Mais ce qui est un peu triste, c’est qu’elles vont mourir.

— Mais elles sont en pot, ce ne sont pas des fleurs coupées, dit la princesse.

— Non, répondit la duchesse en riant, mais ça revient au même, comme ce sont des dames. C’est une espèce de plantes où les dames et les messieurs ne se trouvent pas sur le même pied. Je suis comme les gens qui ont une chienne. Il me faudrait un mari pour mes fleurs. Sans cela je n’aurai pas de petits !

— Comme c’est curieux. Mais alors dans la nature...

— Oui ! il y a certains insectes qui se chargent d’effectuer le mariage, comme pour les souverains, par procuration, sans que le fiancé et la fiancée se soient jamais vus. Aussi je vous jure que je recommande à mon domestique de mettre ma plante à la fenêtre le plus qu’il peut, tantôt du côté cour, tantôt du côté jardin, dans l’espoir que viendra l’insecte indispensable. Mais cela exigerait un tel hasard. Pensez, il faudrait qu’il ait justement été voir une personne de la même espèce et d’un autre sexe, et qu’il ait l’idée de venir mettre des cartes dans la maison. Il n’est pas venu jusqu’ici, je crois que ma plante est toujours digne d’être rosière, j’avoue qu’un peu plus de dévergondage me plairait mieux. Tenez, c’est comme ce bel arbre qui est dans la cour, il mourra sans enfants parce que c’est une espèce très rare dans nos pays. Lui, c’est le vent qui est chargé d’opérer l’union, mais le mur est un peu haut.

— En effet, dit M. de Bréauté, vous auriez dû le faire abattre de quelques centimètres seulement, cela aurait suffi. Ce sont des opérations qu’il faut savoir pratiquer. Le parfum de vanille qu’il y avait dans l’excellente glace que vous nous avez servie tout à l’heure, duchesse, vient d’une plante qui s’appelle le vanillier. Celle-là produit bien des fleurs à la fois masculines et féminines, mais une sorte de paroi dure, placée entre elles, empêche toute communication. Aussi ne pouvait-on jamais avoir de fruits jusqu’au jour où un jeune nègre natif de la Réunion et nommé Albins, ce qui, entre parenthèses, est assez comique pour un noir puisque cela veut dire blanc, eut l’idée, à l’aide d’une petite pointe, de mettre en rapport les organes séparés.

— Babal, vous êtes divin, vous savez tout, s’écria la duchesse.

— Mais vous-même, Oriane, vous m’avez appris des choses dont je ne me doutais pas, dit la princesse.

— Je dirai à Votre Altesse que c’est Swann qui m’a toujours beaucoup parlé de botanique. Quelquefois, quand cela nous embêtait trop d’aller à un thé ou à une matinée, nous partions pour la campagne et il me montrait des mariages extraordinaires de fleurs, ce qui est beaucoup plus amusant que les mariages de gens, sans lunch et sans sacristie. On n’avait jamais le temps d’aller bien loin. Maintenant qu’il y a l’automobile, ce serait charmant. Malheureusement dans l’intervalle il a fait lui-même un mariage encore beaucoup plus étonnant et qui rend tout difficile. Ah ! madame, la vie est une chose affreuse, on passe son temps à faire des choses qui vous ennuient, et quand, par hasard, on connaît quelqu’un avec qui on pourrait aller en voir d’intéressantes, il faut qu’il fasse le mariage de Swann. Placée entre le renoncement aux promenades botaniques et l’obligation de fréquenter une personne déshonorante, j’ai choisi la première de ces deux calamités. D’ailleurs, au fond, il n’y aurait pas besoin d’aller si loin. Il paraît que, rien que dans mon petit bout de jardin, il se passe en plein jour plus de choses inconvenantes que la nuit... dans le bois de Boulogne ! Seulement cela ne se remarque pas parce qu’entre fleurs cela se fait très simplement, on voit une petite pluie orangée, ou bien une mouche très poussiéreuse qui vient essuyer ses pieds ou prendre une douche avant d’entrer dans une fleur. Et tout est consommé !

— La commode sur laquelle la plante est posée est splendide aussi, c’est Empire, je crois, dit la princesse qui, n’étant pas familière avec les travaux de Darwin et de ses successeurs, comprenait mal la signification des plaisanteries de la duchesse.

— N’est-ce pas, c’est beau ? Je suis ravie que Madame l’aime, répondit la duchesse. C’est une pièce magnifique. Je vous dirai que j’ai toujours adoré le style Empire, même au temps où cela n’était pas à la mode. Je me rappelle qu’à Guermantes je m’étais fait honnir de ma belle-mère parce que j’avais dit de descendre du grenier tous les splendides meubles Empire que Basin avait hérités des Montesquiou, et que j’en avais meublé l’aile que j’habitais.

M. de Guermantes sourit. Il devait pourtant se rappeler que les choses s’étaient passées d’une façon fort différente. Mais les plaisanteries de la princesse des Laumes sur le mauvais goût de sa belle-mère ayant été de tradition pendant le peu de temps où le prince avait été épris de sa femme, à son amour pour la seconde avait survécu un certain dédain pour l’infériorité d’esprit de la première, dédain qui s’alliait d’ailleurs à beaucoup d’attachement et de respect.

«Les Iéna ont le même fauteuil avec incrustations de Wetgwood, il est beau, mais j’aime mieux le mien, dit la duchesse du même air d’impartialité que si elle n’avait possédé aucun de ces deux meubles ; je reconnais du reste qu’ils ont des choses merveilleuses que je n’ai pas».

La princesse de Parme garda le silence.

«Mais c’est vrai, Votre Altesse ne connaît pas leur collection. Oh ! elle devrait absolument y venir une fois avec moi. C’est une des choses les plus magnifiques de Paris, c’est un musée qui serait vivant».

Et comme cette proposition était une des audaces les plus Guermantes de la duchesse, parce que les Iéna étaient pour la princesse de Parme de purs usurpateurs, leur fils portant, comme le sien, le titre de duc de Guastalla, Mme de Guermantes en la lançant ainsi ne se retint pas (tant l’amour qu’elle portait à sa propre originalité l’emportait encore sur sa déférence pour la princesse de Parme) de jeter sur les autres convives des regards amusés et souriants. Eux aussi s’efforçaient de sourire, à la fois effrayés, émerveillés, et surtout ravis de penser qu’ils étaient témoins de la «dernière» d’Oriane et pourraient la raconter «tout chaud». Ils n’étaient qu’à demi stupéfaits, sachant que la duchesse avait l’art de faire litière de tous les préjugés Courvoisier pour une réussite de vie plus piquante et plus agréable. N’avait-elle pas, au cours de ces dernières années, réuni à la princesse Mathilde le duc d’Aumale qui avait écrit au propre frère de la princesse la fameuse lettre : «Dans ma famille tous les hommes sont braves et toutes les femmes sont chastes ?» Or, les princes le restant même au moment où ils paraissent vouloir oublier qu’ils le sont, le duc d’Aumale et la princesse Mathilde s’étaient tellement plu chez Mme de Guermantes qu’ils étaient ensuite allés l’un chez l’autre, avec cette faculté d’oublier le passé que témoigna Louis XVIII quand il prit pour ministre Fouché qui avait voté la mort de son frère. Mme de Guermantes nourrissait le même projet de rapprochement entre la princesse Murat et la reine de Naples. En attendant, la princesse de Parme paraissait aussi embarrassée qu’auraient pu l’être les héritiers de la couronne des Pays–Bas et de Belgique, respectivement prince d’Orange et duc de Brabant, si on avait voulu leur présenter M. de Mailly Nesle, prince d’Orange, et M. de Charlus, duc de Brabant. Mais d’abord la duchesse, à qui Swann et M. de Charlus (bien que ce dernier fût résolu à ignorer les Iéna) avaient à grand’peine fini par faire aimer le style Empire, s’écria :

— Madame, sincèrement, je ne peux pas vous dire à quel point vous trouverez cela beau ! J’avoue que le style Empire m’a toujours impressionnée. Mais, chez les Iéna, là, c’est vraiment comme une hallucination. Cette espèce, comment vous dire, de... reflux de l’expédition d’Égypte, et puis aussi de remontée jusqu’à nous de l’Antiquité, tout cela qui envahit nos maisons, les Sphinx qui viennent se mettre aux pieds des fauteuils, les serpents qui s’enroulent aux candélabres, une Muse énorme qui vous tend un petit flambeau pour jouer à la bouillotte ou qui est tranquillement montée sur votre cheminée et s’accoude à votre pendule, et puis toutes les lampes pompéiennes, les petits lits en bateau qui ont l’air d’avoir été trouvés sur le Nil et d’où on s’attend à voir sortir Moïse, ces quadriges antiques qui galopent le long des tables de nuit...

— On n’est pas très bien assis dans les meubles Empire, hasarda la princesse.

— Non, répondit la duchesse, mais, ajouta Mme de Guermantes en insistant avec un sourire, j’aime être mal assise sur ces sièges d’acajou recouverts de velours grenat ou de soie verte. J’aime cet inconfort de guerriers qui ne comprennent que la chaise curule et, au milieu du grand salon, croisaient les faisceaux et entassaient les lauriers. Je vous assure que, chez les Iéna, on ne pense pas un instant à la manière dont on est assis, quand on voit devant soi une grande gredine de Victoire peinte à fresque sur le mur. Mon époux va me trouver bien mauvaise royaliste, mais je suis très mal pensante, vous savez, je vous assure que chez ces gens-là on en arrive à aimer tous ces N, toutes ces abeilles. Mon Dieu, comme sous les rois, depuis pas mal de temps, on n’a pas été très gâté du côté gloire, ces guerriers qui rapportaient tant de couronnes qu’ils en mettaient jusque sur les bras des fauteuils, je trouve que ça a un certain chic ! Votre Altesse devrait.

— Mon Dieu, si vous croyez, dit la princesse, mais il me semble que ce ne sera pas facile.

— Mais Madame verra que tout s’arrangera très bien. Ce sont de très bonnes gens, pas bêtes. Nous y avons mené Mme de Chevreuse, ajouta la duchesse sachant la puissance de l’exemple, elle a été ravie. Le fils est même très agréable... Ce que je vais dire n’est pas très convenable, ajouta-t-elle, mais il a une chambre et surtout un lit où on voudrait dormir — sans lui ! Ce qui est encore moins convenable, c’est que j’ai été le voir une fois pendant qu’il était malade et couché. À côté de lui, sur le rebord du lit, il y avait sculptée une longue Sirène allongée, ravissante, avec une queue en nacre, et qui tient dans la main des espèces de lotus. Je vous assure, ajouta Mme de Guermantes, — en ralentissant son débit pour mettre encore mieux en relief les mots qu’elle avait l’air de modeler avec la moue de ses belles lèvres, le fuselage de ses longues mains expressives, et tout en attachant sur la princesse un regard doux, fixe et profond, — qu’avec les palmettes et la couronne d’or qui était à côté, c’était émouvant ; c’était tout à fait l’arrangement du Jeune Homme et la Mort de Gustave Moreau (Votre Altesse connaît sûrement ce chef-d’œuvre).

La princesse de Parme, qui ignorait même le nom du peintre, fit de violents mouvements de tête et sourit avec ardeur afin de manifester son admiration pour ce tableau. Mais l’intensité de sa mimique ne parvint pas à remplacer cette lumière qui reste absente de nos yeux tant que nous ne savons pas de quoi on veut nous parler.

— Il est joli garçon, je crois ? demanda-t-elle.

— Non, car il a l’air d’un tapir. Les yeux sont un peu ceux d’une reine Hortense pour abat-jour. Mais il a probablement pensé qu’il serait un peu ridicule pour un homme de développer cette ressemblance, et cela se perd dans des joues encaustiquées qui lui donnent un air assez mameluck. On sent que le frotteur doit passer tous les matins. Swann, ajouta-t-elle, revenant au lit du jeune duc, a été frappé de la ressemblance de cette Sirène avec la Mort de Gustave Moreau. Mais d’ailleurs, ajouta-t-elle d’un ton plus rapide et pourtant sérieux, afin de faire rire davantage, il n’y a pas à nous frapper, car c’était un rhume de cerveau, et le jeune homme se porte comme un charme.

— On dit qu’il est snob ? demanda M. de Bréauté d’un air malveillant, allumé et en attendant dans la réponse la même précision que s’il avait dit : «On m’a dit qu’il n’avait que quatre doigts à la main droite, est-ce vrai ?»

— M...on Dieu, n...on, répondit Mme de Guermantes avec un sourire de douce indulgence. Peut-être un tout petit peu snob d’apparence, parce qu’il est extrêmement jeune, mais cela m’étonnerait qu’il le fût en réalité, car il est intelligent, ajouta-t-elle, comme s’il y eût eu à son avis incompatibilité absolue entre le snobisme et l’intelligence. «Il est fin, je l’ai vu drôle», dit-elle encore en riant d’un air gourmet et connaisseur, comme si porter le jugement de drôlerie sur quelqu’un exigeait une certaine expression de gaîté, ou comme si les saillies du duc de Guastalla lui revenaient à l’esprit en ce moment. «Du reste, comme il n’est pas reçu, ce snobisme n’aurait pas à s’exercer», reprit-elle sans songer qu’elle n’encourageait pas beaucoup de la sorte la princesse de Parme.

— Je me demande ce que dira le prince de Guermantes, qui l’appelle Mme Iéna, s’il apprend que je suis allée chez elle.

— Mais comment, s’écria avec une extraordinaire vivacité la duchesse, vous savez que c’est nous qui avons cédé à Gilbert (elle s’en repentait amèrement aujourd’hui !) toute une salle de jeu Empire qui nous venait de Quiou–Quiou et qui est une splendeur ! Il n’y avait pas la place ici où pourtant je trouve que ça faisait mieux que chez lui. C’est une chose de toute beauté, moitié étrusque, moitié égyptienne...

— Égyptienne ? demanda la princesse à qui étrusque disait peu de chose.

— Mon Dieu, un peu les deux, Swann nous disait cela, il me l’a expliqué, seulement, vous savez, je suis une pauvre ignorante. Et puis au fond, Madame, ce qu’il faut se dire, c’est que l’Égypte du style Empire n’a aucun rapport avec la vraie Égypte, ni leurs Romains avec les Romains, ni leur Étrurie...

— Vraiment ! dit la princesse.

— Mais non, c’est comme ce qu’on appelait un costume Louis XV sous le second Empire, dans la jeunesse d’Anna de Mouchy ou de la mère du cher Brigode. Tout à l’heure Basin vous parlait de Beethoven. On nous jouait l’autre jour de lui une chose, très belle d’ailleurs, un peu froide, où il y a un thème russe. C’en est touchant de penser qu’il croyait cela russe. Et de même les peintres chinois ont cru copier Bellini. D’ailleurs même dans le même pays, chaque fois que quelqu’un regarde les choses d’une façon un peu nouvelle, les quatre quarts des gens ne voient goutte à ce qu’il leur montre. Il faut au moins quarante ans pour qu’ils arrivent à distinguer.

— Quarante ans ! s’écria la princesse effrayée.

— Mais oui, reprit la duchesse, en ajoutant de plus en plus aux mots (qui étaient presque des mots de moi, car j’avais justement émis devant elle une idée analogue), grâce à sa prononciation, l’équivalent de ce que pour les caractères imprimés on appelle italiques, c’est comme une espèce de premier individu isolé d’une espèce qui n’existe pas encore et qui pullulera, un individu doué d’une espèce de sens que l’espèce humaine à son époque ne possède pas. Je ne peux guère me citer, parce que moi, au contraire, j’ai toujours aimé dès le début toutes les manifestations intéressantes, si nouvelles qu’elles fussent. Mais enfin l’autre jour j’ai été avec la grande-duchesse au Louvre, nous avons passé devant l’Olympia de Manet. Maintenant personne ne s’en étonne plus. Ç‘a l’air d’une chose d’Ingres ! Et pourtant Dieu sait ce que j’ai eu à rompre de lances pour ce tableau que je n’aime pas tout, mais qui est sûrement de quelqu’un. Sa place n’est peut-être pas tout à fait au Louvre.

— Elle va bien, la grande-duchesse ? demanda la princesse de Parme à qui la tante du tsar était infiniment plus familière que le modèle de Manet.

— Oui, nous avons parlé de vous. Au fond, reprit la duchesse, qui tenait à son idée, la vérité c’est que, comme dit mon beau-frère Palamède, l’on a entre soi et chaque personne le mur d’une langue étrangère. Du reste je reconnais que ce n’est exact de personne autant que de Gilbert. Si cela vous amuse d’aller chez les Iéna, vous avez trop d’esprit pour faire dépendre vos actes de ce que peut penser ce pauvre homme, qui est une chère créature innocente, mais enfin qui a des idées de l’autre monde. Je me sens plus rapprochée, plus consanguine de mon cocher, de mes chevaux, que de cet homme qui se réfère tout le temps à ce qu’on aurait pensé sous Philippe le Hardi ou sous Louis le Gros. Songez que, quand il se promène dans la campagne, il écarte les paysans d’un air bonasse, avec sa canne, en disant : «Allez, manants !» Je suis au fond aussi étonnée quand il me parle que si je m’entendais adresser la parole par les «gisants» des anciens tombeaux gothiques. Cette pierre vivante a beau être mon cousin, elle me fait peur et je n’ai qu’une idée, c’est de la laisser dans son moyen âge. À part ça, je reconnais qu’il n’a jamais assassiné personne.

— Je viens justement de dîner avec lui chez Mme de Villeparisis, dit le général, mais sans sourire ni adhérer aux plaisanteries de la duchesse.

— Est-ce que M. de Norpois était là, demanda le prince Von, qui pensait toujours à l’Académie des Sciences morales.

— Oui, dit le général. Il a même parlé de votre empereur.

— Il paraît que l’empereur Guillaume est très intelligent, mais il n’aime pas la peinture d’Elstir. Je ne dis du reste pas cela contre lui, répondit la duchesse, je partage sa manière de voir. Quoique Elstir ait fait un beau portrait de moi. Ah ! vous ne le connaissez pas ? Ce n’est pas ressemblant mais c’est curieux. Il est intéressant pendant les poses. Il m’a fait comme une espèce de vieillarde. Cela imite les Régentes de l’hôpital de Hals. Je pense que vous connaissez ces sublimités, pour prendre une expression chère à mon neveu, dit en se tournant vers moi la duchesse qui faisait battre légèrement son éventail de plumes noires. Plus que droite sur sa chaise, elle rejetait noblement sa tête en arrière, car tout en étant toujours grande dame, elle jouait un petit peu à la grande dame. Je dis que j’étais allé autrefois à Amsterdam et à La Haye, mais que, pour ne pas tout mêler, comme mon temps était limité, j’avais laissé de côté Haarlem.

— Ah ! La Haye, quel musée ! s’écria M. de Guermantes.

Je lui dis qu’il y avait sans doute admiré la Vue de Delft de Vermeer. Mais le duc était moins instruit qu’orgueilleux. Aussi se contenta-t-il de me répondre d’un air de suffisance, comme chaque fois qu’on lui parlait d’une œuvre d’un musée, ou bien du Salon, et qu’il ne se rappelait pas : «Si c’est à voir, je l’ai vu !»

— Comment ! vous avez fait le voyage de Hollande et vous n’êtes pas allé à Haarlem ? s’écria la duchesse. Mais quand même vous n’auriez eu qu’un quart d’heure c’est une chose extraordinaire à avoir vue que les Hals. Je dirais volontiers que quelqu’un qui ne pourrait les voir que du haut d’une impériale de tramway sans s’arrêter, s’ils étaient exposés dehors, devrait ouvrir les yeux tout grands.

Cette parole me choqua comme méconnaissant la façon dont se forment en nous les impressions artistiques, et parce qu’elle semblait impliquer que notre œil est dans ce cas un simple appareil enregistreur qui prend des instantanés.