Le côté de Guermantes (1)

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Maintenant tous les matins, bien avant l’heure où elle sortait, j’allais par un long détour me poster à l’angle de la rue qu’elle descendait d’habitude, et, quand le moment de son passage me semblait proche, je remontais d’un air distrait, regardant dans une direction opposée et levant les yeux vers elle dès que j’arrivais à sa hauteur, mais comme si je ne m’étais nullement attendu à la voir. Même les premiers jours, pour être plus sûr de ne pas la manquer, j’attendais devant la maison. Et chaque fois que la porte cochère s’ouvrait (laissant passer successivement tant de personnes qui n’étaient pas celle que j’attendais), son ébranlement se prolongeait ensuite dans mon cœur en oscillations qui mettaient longtemps à se calmer. Car jamais fanatique d’une grande comédienne qu’il ne connaît pas, allant faire «le pied de grue» devant la sortie des artistes, jamais foule exaspérée ou idolâtre réunie pour insulter ou porter en triomphe le condamné ou le grand homme qu’on croit être sur le point de passer chaque fois qu’on entend du bruit venu de l’intérieur de la prison ou du palais ne furent aussi émus que je l’étais, attendant le départ de cette grande dame qui, dans sa toilette simple, savait, par la grâce de sa marche (toute différente de l’allure qu’elle avait quand elle entrait dans un salon ou dans une loge), faire de sa promenade matinale— il n’y avait pour moi qu’elle au monde qui se promenât— tout un poème d’élégance et la plus fine parure, la plus curieuse fleur du beau temps. Mais après trois jours, pour que le concierge ne pût se rendre compte de mon manège, je m’en allai beaucoup plus loin, jusqu’à un point quelconque du parcours habituel de la duchesse. Souvent avant cette soirée au théâtre, je faisais ainsi de petites sorties avant le déjeuner, quand le temps était beau ; s’il avait plu, à la première éclaircie je descendais faire quelques pas, et tout d’un coup, venant sur le trottoir encore mouillé, changé par la lumière en laque d’or, dans l’apothéose d’un carrefour poudroyant d’un brouillard que tanne et blondit le soleil, j’apercevais une pensionnaire suivie de son institutrice ou une laitière avec ses manches blanches, je restais sans mouvement, une main contre mon cœur qui s’élançait déjà vers une vie étrangère ; je tâchais de me rappeler la rue, l’heure, la porte sous laquelle la fillette (que quelquefois je suivais) avait disparu sans ressortir. Heureusement la fugacité de ces images caressées et que je me promettais de chercher à revoir les empêchait de se fixer fortement dans mon souvenir. N’importe, j’étais moins triste d’être malade, de n’avoir jamais eu encore le courage de me mettre à travailler, à commencer un livre, la terre me paraissait plus agréable à habiter, la vie plus intéressante à parcourir depuis que je voyais que les rues de Paris comme les routes de Balbec étaient fleuries de ces beautés inconnues que j’avais si souvent cherché à faire surgir des bois de Méséglise, et dont chacune excitait un désir voluptueux qu’elle seule semblait capable d’assouvir.

En rentrant de l’Opéra, j’avais ajouté pour le lendemain à celles que depuis quelques jours je souhaitais de retrouver l’image de Mme de Guermantes, grande, avec sa coiffure haute de cheveux blonds et légers ; avec la tendresse promise dans le sourire qu’elle m’avait adressé de la baignoire de sa cousine. Je suivrais le chemin que Françoise m’avait dit que prenait la duchesse et je tâcherais pourtant, pour retrouver deux jeunes filles que j’avais vues l’avant-veille, de ne pas manquer la sortie d’un cours et d’un catéchisme. Mais, en attendant, de temps à autre, le scintillant sourire de Mme de Guermantes, la sensation de douceur qu’il m’avait donnée, me revenaient. Et sans trop savoir ce que je faisais, je m’essayais à les placer (comme une femme regarde l’effet que ferait sur une robe une certaine sorte de boutons de pierrerie qu’on vient de lui donner) à côté des idées romanesques que je possédais depuis longtemps et que la froideur d’Albertine, le départ prématuré de Gisèle et, avant cela, la séparation voulue et trop prolongée d’avec Gilberte avaient libérées (l’idée par exemple d’être aimé d’une femme, d’avoir une vie en commun avec elle) ; puis c’était l’image de l’une ou l’autre des deux jeunes filles que j’approchais de ces idées auxquelles, aussitôt après, je tâchais d’adapter le souvenir de la duchesse. Auprès de ces idées, le souvenir de Mme de Guermantes à l’Opéra était bien peu de chose, une petite étoile à côté de la longue queue de sa comète flamboyante ; de plus je connaissais très bien ces idées longtemps avant de connaître Mme de Guermantes ; le souvenir, lui, au contraire, je le possédais imparfaitement ; il m’échappait par moments ; ce fut pendant les heures où, de flottant en moi au même titre que les images d’autres femmes jolies, il passa peu à peu à une association unique et définitive— exclusive de toute autre image féminine— avec mes idées romanesques si antérieures à lui, ce fut pendant ces quelques heures où je me le rappelais le mieux que j’aurais dû m’aviser de savoir exactement quel il était ; mais je ne savais pas alors l’importance qu’il allait prendre pour moi ; il était doux seulement comme un premier rendez-vous de Mme de Guermantes en moi-même, il était la première esquisse, la seule vraie, la seule faite d’après la vie, la seule qui fût réellement Mme de Guermantes ; durant les quelques heures où j’eus le bonheur de le détenir sans savoir faire attention à lui, il devait être bien charmant pourtant, ce souvenir, puisque c’est toujours à lui, librement encore à ce moment-là, sans hâte, sans fatigue, sans rien de nécessaire ni d’anxieux, que mes idées d’amour revenaient ; ensuite au fur et à mesure que ces idées le fixèrent plus définitivement, il acquit d’elles une plus grande force, mais devint lui-même plus vague ; bientôt je ne sus plus le retrouver ; et dans mes rêveries, je le déformais sans doute complètement, car, chaque fois que je voyais Mme de Guermantes, je constatais un écart, d’ailleurs toujours différent, entre ce que j’avais imaginé et ce que je voyais. Chaque jour maintenant, certes, au moment que Mme de Guermantes débouchait au haut de la rue, j’apercevais encore sa taille haute, ce visage au regard clair sous une chevelure légère, toutes choses pour lesquelles j’étais là ; mais en revanche, quelques secondes plus tard, quand, ayant détourné les yeux dans une autre direction pour avoir l’air de ne pas m’attendre à cette rencontre que j’étais venu chercher, je les levais sur la duchesse au moment où j’arrivais au même niveau de la rue qu’elle, ce que je voyais alors, c’étaient des marques rouges, dont je ne savais si elles étaient dues au grand air ou à la couperose, sur un visage maussade qui, par un signe fort sec et bien éloigné de l’amabilité du soir de Phèdre, répondait à ce salut que je lui adressais quotidiennement avec un air de surprise et qui ne semblait pas lui plaire. Pourtant, au bout de quelques jours pendant lesquels le souvenir des deux jeunes filles lutta avec des chances inégales pour la domination de mes idées amoureuses avec celui de Mme de Guermantes, ce fut celui-ci, comme de lui-même, qui finit par renaître le plus souvent pendant que ses concurrents s’éliminaient ; ce fut sur lui que je finis par avoir, en somme volontairement encore et comme par choix et plaisir, transféré toutes mes pensées d’amour. Je ne songeai plus aux fillettes du catéchisme, ni à une certaine laitière ; et pourtant je n’espérai plus de retrouver dans la rue ce que j’étais venu y chercher, ni la tendresse promise au théâtre dans un sourire, ni la silhouette et le visage clair sous la chevelure blonde qui n’étaient tels que de loin. Maintenant je n’aurais même pu dire comment était Mme de Guermantes, à quoi je la reconnaissais, car chaque jour, dans l’ensemble de sa personne, la figure était autre comme la robe et le chapeau.

Pourquoi tel jour, voyant s’avancer de face sous une capote mauve une douce et lisse figure aux charmes distribués avec symétrie autour de deux yeux bleus et dans laquelle la ligne du nez semblait résorbée, apprenais-je d’une commotion joyeuse que je ne rentrerais pas sans avoir aperçu Mme de Guermantes ? pourquoi ressentais-je le même trouble, affectais-je la même indifférence, détournais-je les yeux de la même façon distraite que la veille à l’apparition de profil dans une rue de traverse et sous un toquet bleu marine, d’un nez en bec d’oiseau, le long d’une joue rouge, barrée d’un œil perçant, comme quelque divinité égyptienne ? Une fois ce ne fut pas seulement une femme à bec d’oiseau que je vis, mais comme un oiseau même : la robe et jusqu’au toquet de Mme de Guermantes étaient en fourrures et, ne laissant ainsi voir aucune étoffe, elle semblait naturellement fourrée, comme certains vautours dont le plumage épais, uni, fauve et doux, a l’air d’une sorte de pelage. Au milieu de ce plumage naturel, la petite tête recourbait son bec d’oiseau et les yeux à fleur de tête étaient perçants et bleus.

Tel jour, je venais de me promener de long en large dans la rue pendant des heures sans apercevoir Mme de Guermantes, quand tout d’un coup, au fond d’une boutique de crémier cachée entre deux hôtels dans ce quartier aristocratique et populaire, se détachait le visage confus et nouveau d’une femme élégante qui était en train de se faire montrer des «petits suisses» et, avant que j’eusse eu le temps de la distinguer, venait me frapper, comme un éclair qui aurait mis moins de temps à arriver à moi que le reste de l’image, le regard de la duchesse ; une autre fois, ne l’ayant pas rencontrée et entendant sonner midi, je comprenais que ce n’était plus la peine de rester à attendre, je reprenais tristement le chemin de la maison ; et, absorbé dans ma déception, regardant sans la voir une voiture qui s’éloignait, je comprenais tout d’un coup que le mouvement de tête qu’une dame avait fait de la portière était pour moi et que cette dame, dont les traits dénoués et pâles, ou au contraire tendus et vifs, composaient sous un chapeau rond, au bas d’une haute aigrette, le visage d’une étrangère que j’avais cru ne pas reconnaître, était Mme de Guermantes par qui je m’étais laissé saluer sans même lui répondre. Et quelquefois je la trouvais en rentrant, au coin de la loge, où le détestable concierge dont je haïssais les coup d’œil investigateurs était en train de lui faire de grands saluts et sans doute aussi des «rapports». Car tout le personnel des Guermantes, dissimulé derrière les rideaux des fenêtres, épiait en tremblant le dialogue qu’il n’entendait pas et à la suite duquel la duchesse ne manquait pas de priver de ses sorties tel ou tel domestique que le «pipelet» avait vendu.

À cause de toutes les apparitions successives de visages différents qu’offrait Mme de Guermantes, visages occupant une étendue relative et variée, tantôt étroite, tantôt vaste, dans l’ensemble de sa toilette, mon amour n’était pas attaché à telle ou telle de ces parties changeantes de chair et d’étoffe qui prenaient, selon les jours, la place des autres et qu’elle pouvait modifier et renouveler presque entièrement sans altérer mon trouble parce qu’à travers elles, à travers le nouveau collet la joue inconnue, je sentais que c’était toujours Mme de Guermantes. Ce que j’aimais, c’était la personne invisible qui mettait en mouvement tout cela, c’était elle, dont l’hostilité me chagrinait, dont l’approche me bouleversait, dont j’eusse voulu capter la vie et chasser les amis. Elle pouvait arborer une plume bleue ou montrer un teint de feu, sans que ses actions perdissent pour moi de leur importance.

Je n’aurais pas senti moi-même que Mme de Guermantes était excédée de me rencontrer tous les jours que je l’aurais indirectement appris du visage plein de froideur, de réprobation et de pitié qui était celui de Françoise quand elle m’aidait à m’apprêter pour ces sorties matinales. Dès que je lui demandais mes affaires, je sentais s’élever un vent contraire dans les traits rétractés et battus de sa figure. Je n’essayais même pas de gagner la confiance de Françoise, je sentais que je n’y arriverais pas. Elle avait, pour savoir immédiatement tout ce qui pouvait nous arriver, à mes parents et à moi, de désagréable, un pouvoir dont la nature m’est toujours restée obscure. Peut-être n’était-il pas surnaturel et aurait-il pu s’expliquer par des moyens d’informations qui lui étaient spéciaux ; c’est ainsi que des peuplades sauvages apprennent certaines nouvelles plusieurs jours avant que la poste les ait apportées à la colonie européenne, et qui leur ont été en réalité transmises, non par télépathie, mais de colline en colline à l’aide de feux allumés. Ainsi dans le cas particulier de mes promenades, peut-être les domestiques de Mme de Guermantes avaient-ils entendu leur maîtresse exprimer sa lassitude de me trouver inévitablement sur son chemin et avaient-ils répété ces propos à Françoise. Mes parents, il est vrai, auraient pu affecter à mon service quelqu’un d’autre que Françoise, je n’y aurais pas gagné. Françoise en un sens était moins domestique que les autres. Dans sa manière de sentir, d’être bonne et pitoyable, d’être dure et hautaine, d’être fine et bornée, d’avoir la peau blanche et les mains rouges, elle était la demoiselle de village dont les parents «étaient bien de chez eux» mais, ruinés, avaient été obligés de la mettre en condition. Sa présence dans notre maison, c’était l’air de la campagne et la vie sociale dans une ferme, il y a cinquante ans, transportés chez nous, grâce à une sorte de voyage inverse où c’est la villégiature qui vient vers le voyageur. Comme la vitrine d’un musée régional l’est par ces curieux ouvrages que les paysannes exécutent et passementent encore dans certaines provinces, notre appartement parisien était décoré par les paroles de Françoise inspirées d’un sentiment traditionnel et local et qui obéissaient à des règles très anciennes. Et elle savait y retracer comme avec des fils de couleur les cerisiers et les oiseaux de son enfance, le lit où était morte sa mère, et qu’elle voyait encore. Mais malgré tout cela, dès qu’elle était entrée à Paris à notre service, elle avait partagé— et à plus forte raison toute autre l’eût fait à sa place— les idées, les jurisprudences d’interprétation des domestiques des autres étages, se rattrapant du respect qu’elle était obligée de nous témoigner, en nous répétant ce que la cuisinière du quatrième disait de grossier à sa maîtresse, et avec une telle satisfaction de domestique, que, pour la première fois de notre vie, nous sentant une sorte de solidarité avec la détestable locataire du quatrième, nous nous disions que peut-être, en effet, nous étions des maîtres. Cette altération du caractère de Françoise était peut-être inévitable. Certaines existences sont si anormales qu’elles doivent engendrer fatalement certaines tares, telle celle que le Roi menait à Versailles entre ses courtisans, aussi étrange que celle d’un pharaon ou d’un doge, et, bien plus que celle du Roi, la vie des courtisans. Celle des domestiques est sans doute d’une étrangeté plus monstrueuse encore et que seule l’habitude nous voile. Mais c’est jusque dans des détails encore plus particuliers que j’aurais été condamné, même si j’avais renvoyé Françoise, à garder le même domestique. Car divers autres purent entrer plus tard à mon service ; déjà pourvus des défauts généraux des domestiques, ils n’en subissaient pas moins chez moi une rapide transformation. Comme les lois de l’attaque commandent celles de la riposte, pour ne pas être entamés par les aspérités de mon caractère, tous pratiquaient dans le leur un rentrant identique et au même endroit ; et, en revanche, ils profitaient de mes lacunes pour y installer des avancées. Ces lacunes, je ne les connaissais pas, non plus que les saillants auxquels leur entre-deux donnait lieu, précisément parce qu’elles étaient des lacunes. Mais mes domestiques, en se gâtant peu à peu, me les apprirent. Ce fut par leurs défauts invariablement acquis que j’appris mes défauts naturels et invariables, leur caractère me présenta une sorte d’épreuve négative du mien. Nous nous étions beaucoup moqués autrefois, ma mère et moi, de Mme Sazerat qui disait en parlant des domestiques : «Cette race, cette espèce». Mais je dois dire que la raison pourquoi je n’avais pas lieu de souhaiter de remplacer Françoise par quelque autre est que cette autre aurait appartenu tout autant et inévitablement à la race générale des domestiques et à l’espèce particulière des miens.

Pour en revenir à Françoise, je n’ai jamais dans ma vie éprouvé une humiliation sans avoir trouvé d’avance sur le visage de Françoise des condoléances toutes prêtes ; et si, lorsque dans ma colère d’être plaint par elle, je tentais de prétendre avoir au contraire remporté un succès, mes mensonges venaient inutilement se briser à son incrédulité respectueuse, mais visible, et à la conscience qu’elle avait de son infaillibilité. Car elle savait la vérité ; elle la taisait et faisait seulement un petit mouvement des lèvres comme si elle avait encore la bouche pleine et finissait un bon morceau. Elle la taisait, du moins je l’ai cru longtemps, car à cette époque-là je me figurais encore que c’était au moyen de paroles qu’on apprend aux autres la vérité. Même les paroles qu’on me disait déposaient si bien leur signification inaltérable dans mon esprit sensible, que je ne croyais pas plus possible que quelqu’un qui m’avait dit m’aimer ne m’aimât pas, que Françoise elle-même n’aurait pu douter, quand elle l’avait lu dans un journal, qu’un prêtre ou un monsieur quelconque fût capable, contre une demande adressée par la poste, de nous envoyer gratuitement un remède infaillible contre toutes les maladies ou un moyen de centupler nos revenus. (En revanche, si notre médecin lui donnait la pommade la plus simple contre le rhume de cerveau, elle si dure aux plus rudes souffrances gémissait de ce qu’elle avait dû renifler, assurant que cela lui «plumait le nez», et qu’on ne savait plus où vivre.) Mais la première, Françoise me donna l’exemple (que je ne devais comprendre que plus tard quand il me fut donné de nouveau et plus douloureusement, comme on le verra dans les derniers volumes de cet ouvrage, par une personne qui m’était plus chère) que la vérité n’a pas besoin d’être dite pour être manifestée, et qu’on peut peut-être la recueillir plus sûrement sans attendre les paroles et sans tenir même aucun compte d’elles, dans mille signes extérieurs, même dans certains phénomènes invisibles, analogues dans le monde des caractères à ce que sont, dans la nature physique, les changements atmosphériques. J’aurais peut-être pu m’en douter, puisque à moi-même, alors, il m’arrivait souvent de dire des choses où il n’y avait nulle vérité, tandis que je la manifestais par tant de confidences involontaires de mon corps et de mes actes (lesquelles étaient fort bien interprétées par Françoise) ; j’aurais peut-être pu m’en douter, mais pour cela il aurait fallu que j’eusse su que j’étais alors quelquefois menteur et fourbe. Or le mensonge et la fourberie étaient chez moi, comme chez tout le monde, commandés d’une façon si immédiate et contingente, et pour sa défensive, par un intérêt particulier, que mon esprit, fixé sur un bel idéal, laissait mon caractère accomplir dans l’ombre ces besognes urgentes et chétives et ne se détournait pas pour les apercevoir.

Quand Françoise, le soir, était gentille avec moi, me demandait la permission de s’asseoir dans ma chambre, il me semblait que son visage devenait transparent et que j’apercevais en elle la bonté et la franchise. Mais Jupien, lequel avait des parties d’indiscrétion que je ne connus que plus tard, révéla depuis qu’elle disait que je ne valais pas la corde pour me pendre et que j’avais cherché à lui faire tout le mal possible. Ces paroles de Jupien tirèrent aussitôt devant moi, dans une teinte inconnue, une épreuve de mes rapports avec Françoise si différente de celle sur laquelle je me complaisais souvent à reposer mes regards et où, sans la plus légère indécision, Françoise m’adorait et ne perdait pas une occasion de me célébrer, que je compris que ce n’est pas le monde physique seul qui diffère de l’aspect sous lequel nous le voyons ; que toute réalité est peut-être aussi dissemblable de celle que nous croyons percevoir directement, que les arbres, le soleil et le ciel ne seraient pas tels que nous les voyons, s’ils étaient connus par des êtres ayant des yeux autrement constitués que les nôtres, ou bien possédant pour cette besogne des organes autres que des yeux et qui donneraient des arbres, du ciel et du soleil des équivalents mais non visuels. Telle qu’elle fut, cette brusque échappée que m’ouvrit une fois Jupien sur le monde réel m’épouvanta. Encore ne s’agissait-il que de Françoise dont je ne me souciais guère. En était-il ainsi dans tous les rapports sociaux ? Et jusqu’à quel désespoir cela pourrait-il me mener un jour, s’il en était de même dans l’amour ? C’était le secret de l’avenir. Alors, il ne s’agissait encore que de Françoise. Pensait-elle sincèrement ce qu’elle avait dit à Jupien ? L’avait-elle dit seulement pour brouiller Jupien avec moi, peut-être pour qu’on ne prît pas la fille de Jupien pour la remplacer ? Toujours est-il que je compris l’impossibilité de savoir d’une manière directe et certaine si Françoise m’aimait ou me détestait. Et ainsi ce fut elle qui la première me donna l’idée qu’une personne n’est pas, comme j’avais cru, claire et immobile devant nous avec ses qualités, ses défauts, ses projets, ses intentions à notre égard (comme un jardin qu’on regarde, avec toutes ses plates-bandes, à travers une grille) mais est une ombre où nous ne pouvons jamais pénétrer, pour laquelle il n’existe pas de connaissance directe, au sujet de quoi nous nous faisons des croyances nombreuses à l’aide de paroles et même d’actions, lesquelles les unes et les autres ne nous donnent que des renseignements insuffisants et d’ailleurs contradictoires, une ombre où nous pouvons tour à tour imaginer, avec autant de vraisemblance, que brillent la haine et l’amour.

J’aimais vraiment Mme de Guermantes. Le plus grand bonheur que j’eusse pu demander à Dieu eût été de faire fondre sur elle toutes les calamités, et que ruinée, déconsidérée, dépouillée de tous les privilèges qui me séparaient d’elle, n’ayant plus de maison où habiter ni de gens qui consentissent à la saluer, elle vînt me demander asile. Je l’imaginais le faisant. Et même les soirs où quelque changement dans l’atmosphère ou dans ma propre santé amenait dans ma conscience quelque rouleau oublié sur lequel étaient inscrites des impressions d’autrefois, au lieu de profiter des forces de renouvellement qui venaient de naître en moi, au lieu de les employer à déchiffrer en moi-même des pensées qui d’habitude m’échappaient, au lieu de me mettre enfin au travail, je préférais parler tout haut, penser d’une manière mouvementée, extérieure, qui n’était qu’un discours et une gesticulation inutiles, tout un roman purement d’aventures, stérile et sans vérité, où la duchesse, tombée dans la misère, venait m’implorer, moi qui étais devenu par suite de circonstances inverses riche et puissant. Et quand j’avais passé des heures ainsi à imaginer des circonstances, à prononcer les phrases que je dirais à la duchesse en l’accueillant sous mon toit, la situation restait la même ; j’avais, hélas, dans la réalité, choisi précisément pour l’aimer la femme qui réunissait peut-être le plus d’avantages différents et aux yeux de qui, à cause de cela, je ne pouvais espérer avoir aucun prestige ; car elle était aussi riche que le plus riche qui n’eût pas été noble ; sans compter ce charme personnel qui la mettait à la mode, en faisait entre toutes une sorte de reine.

Je sentais que je lui déplaisais en allant chaque matin au-devant d’elle ; mais si même j’avais eu le courage de rester deux ou trois jours sans le faire, peut-être cette abstention qui eût représenté pour moi un tel sacrifice, Mme de Guermantes ne l’eût pas remarquée, ou l’aurait attribuée à quelque empêchement indépendant de ma volonté. Et en effet je n’aurais pu réussir à cesser d’aller sur sa route qu’en m’arrangeant à être dans l’impossibilité de le faire, car le besoin sans cesse renaissant de la rencontrer, d’être pendant un instant l’objet de son attention, la personne à qui s’adressait son salut, ce besoin-là était plus fort que l’ennui de lui déplaire. Il aurait fallu m’éloigner pour quelque temps ; je n’en avais pas le courage. J’y songeais quelquefois. Je disais alors à Françoise de faire mes malles, puis aussitôt après de les défaire. Et comme le démon du pastiche, et de ne pas paraître vieux jeu, altère la forme la plus naturelle et la plus sûre de soi, Françoise, empruntant cette expression au vocabulaire de sa fille, disait que j’étais dingo. Elle n’aimait pas cela, elle disait que je «balançais» toujours, car elle usait, quand elle ne voulait pas rivaliser avec les modernes, du langage de Saint–Simon. Il est vrai qu’elle aimait encore moins quand je parlais en maître. Elle savait que cela ne m’était pas naturel et ne me seyait pas, ce qu’elle traduisait en disant que «le voulu ne m’allait pas». Je n’aurais eu le courage de partir que dans une direction qui me rapprochât de Mme de Guermantes. Ce n’était pas chose impossible. Ne serait-ce pas en effet me trouver plus près d’elle que je ne l’étais le matin dans la rue, solitaire, humilié, sentant que pas une seule des pensées que j’aurais voulu lui adresser n’arrivait jamais jusqu’à elle, dans ce piétinement sur place de mes promenades, qui pourraient durer indéfiniment sans m’avancer en rien, si j’allais à beaucoup de lieues de Mme de Guermantes, mais chez quelqu’un qu’elle connût, qu’elle sût difficile dans le choix de ses relations et qui m’appréciât, qui pourrait lui parler de moi, et sinon obtenir d’elle ce que je voulais, au moins le lui faire savoir, quelqu’un grâce à qui, en tout cas, rien que parce que j’envisagerais avec lui s’il pourrait se charger ou non de tel ou tel message auprès d’elle, je donnerais à mes songeries solitaires et muettes une forme nouvelle, parlée, active, qui me semblerait un progrès, presque une réalisation. Ce qu’elle faisait durant la vie mystérieuse de la «Guermantes» qu’elle était, cela, qui était l’objet de ma rêverie constante, y intervenir, même de façon indirecte, comme avec un levier, en mettant en œuvre quelqu’un à qui ne fussent pas interdits l’hôtel de la duchesse, ses soirées, la conversation prolongée avec elle, ne serait-ce pas un contact plus distant mais plus effectif que ma contemplation dans la rue tous les matins ?

L’amitié, l’admiration que Saint–Loup avait pour moi, me semblaient imméritées et m’étaient restées indifférentes. Tout d’un coup j’y attachai du prix, j’aurais voulu qu’il les révélât à Mme de Guermantes, j’aurais été capable de lui demander de le faire. Car dès qu’on est amoureux, tous les petits privilèges inconnus qu’on possède, on voudrait pouvoir les divulguer à la femme qu’on aime, comme font dans la vie les déshérités et les fâcheux. On souffre qu’elle les ignore, on cherche à se consoler en se disant que justement parce qu’ils ne sont jamais visibles, peut-être ajoute-t-elle à l’idée qu’elle a de vous cette possibilité d’avantages qu’on ne sait pas.

Saint–Loup ne pouvait pas depuis longtemps venir à Paris, soit, comme il le disait, à cause des exigences de son métier, soit plutôt à cause de chagrins que lui causait sa maîtresse avec laquelle il avait déjà été deux fois sur le point de rompre. Il m’avait souvent dit le bien que je lui ferais en allant le voir dans cette garnison dont, le surlendemain du jour où il avait quitté Balbec, le nom m’avait causé tant de joie quand je l’avais lu sur l’enveloppe de la première lettre que j’eusse reçue de mon ami. C’était, moins loin de Balbec que le paysage tout terrien ne l’aurait fait croire, une de ces petites cités aristocratiques et militaires, entourées d’une campagne étendue où, par les beaux jours, flotte si souvent dans le lointain une sorte de buée sonore intermittente qui,— comme un rideau de peupliers par ses sinuosités dessine le cours d’une rivière qu’on ne voit pas— révèle les changements de place d’un régiment à la manœuvre, que l’atmosphère même des rues, des avenues et des places, a fini par contracter une sorte de perpétuelle vibratilité musicale et guerrière, et que le bruit le plus grossier de chariot ou de tramway s’y prolonge en vagues appels de clairon, ressassés indéfiniment aux oreilles hallucinées par le silence. Elle n’était pas située tellement loin de Paris que je ne pusse, en descendant du rapide, rentrer, retrouver ma mère et ma grand’mère et coucher dans mon lit. Aussitôt que je l’eus compris, troublé d’un douloureux désir, j’eus trop peu de volonté pour décider de ne pas revenir à Paris et de rester dans la ville ; mais trop peu aussi pour empêcher un employé de porter ma valise jusqu’à un fiacre et pour ne pas prendre, en marchant derrière lui, l’âme dépourvue d’un voyageur qui surveille ses affaires et qu’aucune grand’mère n’attend, pour ne pas monter dans la voiture avec la désinvolture de quelqu’un qui, ayant cessé de penser à ce qu’il veut, a l’air de savoir ce qu’il veut, et ne pas donner au cocher l’adresse du quartier de cavalerie. Je pensais que Saint–Loup viendrait coucher cette nuit-là à l’hôtel où je descendrais afin de me rendre moins angoissant le premier contact avec cette ville inconnue. Un homme de garde alla le chercher, et je l’attendis à la porte du quartier, devant ce grand vaisseau tout retentissant du vent de novembre, et d’où, à chaque instant, car c’était six heures du soir, des hommes sortaient deux par deux dans la rue, titubant comme s’ils descendaient à terre dans quelque port exotique où ils eussent momentanément stationné.

Saint–Loup arriva, remuant dans tous les sens, laissant voler son monocle devant lui ; je n’avais pas fait dire mon nom, j’étais impatient de jouir de sa surprise et de sa joie.

— Ah  ! quel ennui, s’écria-t-il en m’apercevant tout à coup et en devenant rouge jusqu’aux oreilles, je viens de prendre la semaine et je ne pourrai pas sortir avant huit jours !

Et préoccupé par l’idée de me voir passer seul cette première nuit, car il connaissait mieux que personne mes angoisses du soir qu’il avait souvent remarquées et adoucies à Balbec, il interrompait ses plaintes pour se retourner vers moi, m’adresser de petits sourires, de tendres regards inégaux, les uns venant directement de son œil, les autres à travers son monocle, et qui tous étaient une allusion à l’émotion qu’il avait de me revoir, une allusion aussi à cette chose importante que je ne comprenais toujours pas mais qui m’importait maintenant, notre amitié.

— Mon Dieu ! et où allez-vous coucher ? Vraiment, je ne vous conseille pas l’hôtel où nous prenons pension, c’est à côté de l’Exposition où des fêtes vont commencer, vous auriez un monde fou. Non, il vaudrait mieux l’hôtel de Flandre, c’est un ancien petit palais du XVIIIe siècle avec de vieilles tapisseries. Ça «fait» assez «vieille demeure historique».

Saint–Loup employait à tout propos ce mot de «faire» pour «avoir l’air», parce que la langue parlée, comme la langue écrite, éprouve de temps en temps le besoin de ces altérations du sens des mots, de ces raffinements d’expression. Et de même que souvent les journalistes ignorent de quelle école littéraire proviennent les «élégances» dont ils usent, de même le vocabulaire, la diction même de Saint–Loup étaient faits de l’imitation de trois esthètes différents dont il ne connaissait aucun, mais dont ces modes de langage lui avaient été indirectement inculqués. «D’ailleurs, conclut-il, cet hôtel est assez adapté à votre hyperesthésie auditive. Vous n’aurez pas de voisins. Je reconnais que c’est un piètre avantage, et comme en somme un autre voyageur peut y arriver demain, cela ne vaudrait pas la peine de choisir cet hôtel-là pour des résultats de précarité. Non, c’est à cause de l’aspect que je vous le recommande. Les chambres sont assez sympathiques, tous les meubles anciens et confortables, ça a quelque chose de rassurant». Mais pour moi, moins artiste que Saint–Loup, le plaisir que peut donner une jolie maison était superficiel, presque nul, et ne pouvait pas calmer mon angoisse commençante, aussi pénible que celle que j’avais jadis à Combray quand ma mère ne venait pas me dire bonsoir ou celle que j’avais ressentie le jour de mon arrivée à Balbec dans la chambre trop haute qui sentait le vétiver. Saint–Loup le comprit à mon regard fixe.

— Mais vous vous en fichez bien, mon pauvre petit, de ce joli palais, vous êtes tout pâle ; moi, comme une grande brute, je vous parle de tapisseries que vous n’aurez pas même le cœur de regarder. Je connais la chambre où on vous mettrait, personnellement je la trouve très gaie, mais je me rends bien compte que pour vous avec votre sensibilité ce n’est pas pareil. Ne croyez pas que je ne vous comprenne pas, moi je ne ressens pas la même chose, mais je me mets bien à votre place.

Un sous-officier qui essayait un cheval dans la cour, très occupé à le faire sauter, ne répondant pas aux saluts des soldats, mais envoyant des bordées d’injures à ceux qui se mettaient sur son chemin, adressa à ce moment un sourire à Saint–Loup et, s’apercevant alors que celui-ci avait un ami avec lui, salua. Mais son cheval se dressa de toute sa hauteur, écumant. Saint–Loup se jeta à sa tête, le prit par la bride, réussit à le calmer et revint à moi.

— Oui, me dit-il, je vous assure que je me rends compte, que je souffre de ce que vous éprouvez ; je suis malheureux, ajouta-t-il, en posant affectueusement sa main sur mon épaule, de penser que si j’avais pu rester près de vous, peut-être j’aurais pu, en causant avec vous jusqu’au matin, vous ôter un peu de votre tristesse. Je vous prêterais bien des livrés, mais vous ne pourrez pas lire si vous êtes comme cela. Et jamais je n’obtiendrai de me faire remplacer ici ; voilà deux fois de suite que je l’ai fait parce que ma gosse était venue.

Et il fronçait le sourcil à cause de son ennui et aussi de sa contention à chercher, comme un médecin, quel remède il pourrait appliquer à mon mal.

— Cours donc faire du feu dans ma chambre, dit-il à un soldat qui passait. Allons, plus vite que ça, grouille-toi.

Puis, de nouveau, il se détournait vers moi, et le monocle et le regard myope faisaient allusion à notre grande amitié :

— Non ! vous ici, dans ce quartier où j’ai tant pensé à vous, je ne peux pas en croire mes yeux, je crois que je rêve. En somme, la santé, cela va-t-il plutôt mieux ? Vous allez me raconter tout cela tout à l’heure. Nous allons monter chez moi, ne restons pas trop dans la cour, il fait un bon dieu de vent, moi je ne le sens même plus, mais pour vous qui n’êtes pas habitué, j’ai peur que vous n’ayez froid. Et le travail, vous y êtes-vous mis ? Non ? que vous êtes drôle ! Si j’avais vos dispositions, je crois que j’écrirais du matin au soir. Cela vous amuse davantage de ne rien faire. Quel malheur que ce soient les médiocres comme moi qui soient toujours prêts à travailler et que ceux qui pourraient ne veuillent pas ! Et je ne vous ai pas seulement demandé des nouvelles de Madame votre grand’mère. Son Proudhon ne me quitte pas.

Un officier, grand, beau, majestueux, déboucha à pas lents et solennels d’un escalier. Saint–Loup le salua et immobilisa la perpétuelle instabilité de son corps le temps de tenir la main à la hauteur du képi. Mais il l’y avait précipitée avec tant de force, se redressant d’un mouvement si sec, et, aussitôt le salut fini, la fit retomber par un déclanchement si brusque en changeant toutes les positions de l’épaule, de la jambe et du monocle, que ce moment fut moins d’immobilité que d’une vibrante tension où se neutralisaient les mouvements excessifs qui venaient de se produire et ceux qui allaient commencer. Cependant l’officier, sans se rapprocher, calme, bienveillant, digne, impérial, représentant en somme tout l’opposé de Saint–Loup, leva, lui aussi, mais sans se hâter, la main vers son képi.

— Il faut que je dise un mot au capitaine, me chuchota Saint–Loup ; soyez assez gentil pour aller m’attendre dans ma chambre, c’est la seconde à droite, au troisième étage, je vous rejoins dans un moment.

Et, partant au pas de charge, précédé de son monocle qui volait en tous sens, il marcha droit vers le digne et lent capitaine dont on amenait à ce moment le cheval et qui, avant de se préparer à y monter, donnait quelques ordres avec une noblesse de gestes étudiée comme dans quelque tableau historique et s’il allait partir pour une bataille du premier Empire, alors qu’il rentrait simplement chez lui, dans la demeure qu’il avait louée pour le temps qu’il resterait à Doncières et qui était sise sur une place, nommée, comme par une ironie anticipée à l’égard de ce napoléonide, Place de la République ! Je m’engageai dans l’escalier, manquant à chaque pas de glisser sur ces marches cloutées, apercevant des chambrées aux murs nus, avec le double alignement des lits et des paquetages. On m’indiqua la chambre de Saint–Loup. Je restai un instant devant sa porte fermée, car j’entendais remuer ; on bougeait une chose, on en laissait tomber une autre ; je sentais que la chambre n’était pas vide et qu’il y avait quelqu’un. Mais ce n’était que le feu allumé qui brûlait. Il ne pouvait pas se tenir tranquille, il déplaçait les bûches et fort maladroitement. J’entrai ; il en laissa rouler une, en fit fumer une autre. Et même quand il ne bougeait pas, comme les gens vulgaires il faisait tout le temps entendre des bruits qui, du moment que je voyais monter la flamme, se montraient à moi des bruits de feu, mais que, si j’eusse été de l’autre côté du mur, j’aurais cru venir de quelqu’un qui se mouchait et marchait. Enfin, je m’assis dans la chambre. Des tentures de liberty et de vieilles étoffes allemandes du XVIIIe siècle la préservaient de l’odeur qu’exhalait le reste du bâtiment, grossière, fade et corruptible comme celle du pain bis. C’est là, dans cette chambre charmante, que j’eusse dîné et dormi avec bonheur et avec calme. Saint–Loup y semblait presque présent grâce aux livres de travail qui étaient sur sa table à côté des photographies parmi lesquelles je reconnus la mienne et celle de Mme de Guermantes, grâce au feu qui avait fini par s’habituer à la cheminée et, comme une bête couchée en une attente ardente, silencieuse et fidèle, laissait seulement de temps à autre tomber une braise qui s’émiettait, ou léchait d’une flamme la paroi de la cheminée. J’entendais le tic tac de la montre de Saint–Loup, laquelle ne devait pas être bien loin de moi. Ce tic tac changeait de place à tout moment, car je ne voyais pas la montre ; il me semblait venir de derrière moi, de devant, d’à droite, d’à gauche, parfois s’éteindre comme s’il était très loin. Tout d’un coup je découvris la montre sur la table. Alors j’entendis le tic tac en un lieu fixe d’où il ne bougea plus. Je croyais l’entendre à cet endroit-là ; je ne l’y entendais pas, je l’y voyais, les sons n’ont pas de lieu. Du moins les rattachons-nous à des mouvements et par là ont-ils l’utilité de nous prévenir de ceux-ci, de paraître les rendre nécessaires et naturels. Certes il arrive quelquefois qu’un malade auquel on a hermétiquement bouché les oreilles n’entende plus le bruit d’un feu pareil à celui qui rabâchait en ce moment dans la cheminée de Saint–Loup, tout en travaillant à faire des tisons et des cendres qu’il laissait ensuite tomber dans sa corbeille, n’entende pas non plus le passage des tramways dont la musique prenait son vol, à intervalles réguliers, sur la grand’place de Doncières. Alors que le malade lise, et les pages se tourneront silencieusement comme si elles étaient feuilletées par un dieu. La lourde rumeur d’un bain qu’on prépare s’atténue, s’allège et s’éloigne comme un gazouillement céleste. Le recul du bruit, son amincissement, lui ôtent toute puissance agressive à notre égard ; affolés tout à l’heure par des coups de marteau qui semblaient ébranler le plafond sur notre tête, nous nous plaisons maintenant à les recueillir, légers, caressants, lointains comme un murmure de feuillages jouant sur la route avec le zéphir. On fait des réussites avec des cartes qu’on n’entend pas, si bien qu’on croit ne pas les avoir remuées, qu’elles bougent d’elles-mêmes et, allant au-devant de notre désir de jouer avec elles, se sont mises à jouer avec nous. Et à ce propos on peut se demander si pour l’Amour (ajoutons même à l’Amour l’amour de la vie, l’amour de la gloire, puisqu’il y a, paraît-il, des gens qui connaissent ces deux derniers sentiments) on ne devrait pas agir comme ceux qui, contre le bruit, au lieu d’implorer qu’il cesse, se bouchent les oreilles ; et, à leur imitation, reporter notre attention, notre défensive, en nous-même, leur donner comme objet à réduire, non pas l’être extérieur que nous aimons, mais notre capacité de souffrir par lui.

Pour revenir au son, qu’on épaississe encore les boules qui ferment le conduit auditif, elles obligent au pianissimo la jeune fille qui jouait au-dessus de notre tête un air turbulent ; qu’on enduise une de ces boules d’une matière grasse, aussitôt son despotisme est obéi par toute la maison, ses lois mêmes s’étendent au dehors. Le pianissimo ne suffit plus, la boule fait instantanément fermer le clavier et la leçon de musique est brusquement finie ; le monsieur qui marchait sur notre tête cesse d’un seul coup sa ronde ; la circulation des voitures et des tramways est interrompue comme si on attendait un Chef d’État. Et cette atténuation des sons trouble même quelquefois le sommeil au lieu de le protéger. Hier encore les bruits incessants, en nous décrivant d’une façon continue les mouvements dans la rue et dans la maison, finissaient par nous endormir comme un livre ennuyeux ; aujourd’hui, à la surface de silence étendue sur notre sommeil, un heurt plus fort que les autres arrive à se faire entendre, léger comme un soupir, sans lien avec aucun autre son, mystérieux ; et la demande d’explication qu’il exhale suffit à nous éveiller. Que l’on retire pour un instant au malade les cotons superposés à son tympan, et soudain la lumière, le plein soleil du son se montre de nouveau, aveuglant, renaît dans l’univers ; à toute vitesse rentre le peuple des bruits exilés ; on assiste, comme si elles étaient psalmodiées par des anges musiciens, à la résurrection des voix. Les rues vides sont remplies pour un instant par les ailes rapides et successives des tramways chanteurs. Dans la chambre elle-même, le malade vient de créer, non pas, comme Prométhée, le feu, mais le bruit du feu. Et en augmentant, en relâchant les tampons d’ouate, c’est comme si on faisait jouer alternativement l’une et l’autre des deux pédales qu’on a ajoutées à la sonorité du monde extérieur.

Seulement il y aussi des suppressions de bruits qui ne sont pas momentanées. Celui qui est devenu entièrement sourd ne peut même pas faire chauffer auprès de lui une bouillotte de lait sans devoir guetter des yeux, sur le couvercle ouvert, le reflet blanc, hyperboréen, pareil à celui d’une tempête de neige et qui est le signe prémonitoire auquel il est sage d’obéir en retirant, comme le Seigneur arrêtant les flots, les prises électriques ; car déjà l’œuf ascendant et spasmodique du lait qui bout accomplit sa crue en quelques soulèvements obliques, enfle, arrondit quelques voiles à demi chavirées qu’avait plissées la crème, en lance dans la tempête une en nacre et que l’interruption des courants, si l’orage électrique est conjuré à temps, fera toutes tournoyer sur elles-mêmes et jettera à la dérive, changées en pétales de magnolia. Mais si le malade n’avait pas pris assez vite les précautions nécessaires, bientôt ses livres et sa montre engloutis, émergeant à peine d’une mer blanche après ce mascaret lacté, il serait obligé d’appeler au secours sa vieille bonne qui, fût-il lui-même un homme politique illustre ou un grand écrivain, lui dirait qu’il n’a pas plus de raison qu’un enfant de cinq ans. À d’autres moments, dans la chambre magique, devant la porte fermée, une personne qui n’était pas là tout à l’heure a fait son apparition, c’est un visiteur qu’on n’a pas entendu entrer et qui fait seulement des gestes comme dans un de ces petits théâtres de marionnettes, si reposants pour ceux qui ont pris en dégoût le langage parlé. Et pour ce sourd total, comme la perte d’un sens ajoute autant de beauté au monde que ne fait son acquisition, c’est avec délices qu’il se promène maintenant sur une Terre presque édénique où le son n’a pas encore été créé. Les plus hautes cascades déroulent pour ses yeux seuls leur nappe de cristal, plus calmes que la mer immobile, comme des cataractes du Paradis. Comme le bruit était pour lui, avant sa surdité, la forme perceptible que revêtait la cause d’un mouvement, les objets remués sans bruit semblent l’être sans cause ; dépouillés de toute qualité sonore, ils montrent une activité spontanée, ils semblent vivre ; ils remuent, s’immobilisent, prennent feu d’eux-mêmes. D’eux-mêmes ils s’envolent comme les monstres ailés de la préhistoire. Dans la maison solitaire et sans voisins du sourd, le service qui, avant que l’infirmité fût complète, montrait déjà plus de réserve, se faisait silencieusement, est assuré maintenant, avec quelque chose de subreptice, par des muets, ainsi qu’il arrive pour un roi de féerie. Comme sur la scène encore, le monument que le sourd voit de sa fenêtre— caserne, église, mairie— n’est qu’un décor. Si un jour il vient à s’écrouler, il pourra émettre un nuage de poussière et des décombres visibles ; mais moins matériel même qu’un palais de théâtre dont il n’a pourtant pas la minceur, il tombera dans l’univers magique sans que la chute de ses lourdes pierres de taille ternisse de la vulgarité d’aucun bruit la chasteté du silence.

Celui, bien plus relatif, qui régnait dans la petite chambre militaire où je me trouvais depuis un moment, fut rompu. La porte s’ouvrit, et Saint–Loup, laissant tomber son monocle, entra vivement.

— Ah  ! Robert, qu’on est bien chez vous, lui dis-je ; comme il serait bon qu’il fût permis d’y dîner et d’y coucher !

Et en effet, si cela n’avait pas été défendu, quel repos sans tristesse j’aurais goûté là, protégé par cette atmosphère de tranquillité, de vigilance et de gaieté qu’entretenaient mille volontés réglées et sans inquiétude, mille esprits insouciants, dans cette grande communauté qu’est une caserne où, le temps ayant pris la forme de l’action, la triste cloche des heures était remplacée par la même joyeuse fanfare de ces appels dont était perpétuellement tenu en suspens sur les pavés de la ville, émietté et pulvérulent, le souvenir sonore ;— voix sûre d’être écoutée, et musicale, parce qu’elle n’était pas seulement le commandement de l’autorité à l’obéissance mais aussi de la sagesse au bonheur !

— Ah  ! vous aimeriez mieux coucher ici près de moi que de partir seul à l’hôtel, me dit Saint–Loup en riant.

— Oh ! Robert, vous êtes cruel de prendre cela avec ironie, lui dis-je, puisque vous savez que c’est impossible et que je vais tant souffrir là-bas.

— Eh bien ! vous me flattez, me dit-il, car j’ai justement eu, de moi-même, cette idée que vous aimeriez mieux rester ici ce soir. Et c’est précisément cela que j’étais allé demander au capitaine.

— Et il a permis ? m’écriai-je.

— Sans aucune difficulté.

— Oh ! je l’adore !

— Non, c’est trop. Maintenant laissez-moi appeler mon ordonnance pour qu’il s’occupe de notre dîner, ajouta-t-il, pendant que je me détournais pour cacher mes larmes.

Plusieurs fois entrèrent l’un ou l’autre des camarades de Saint–Loup. Il les jetait à la porte.

— Allons, fous le camp.

Je lui demandais de les laisser rester.

— Mais non, ils vous assommeraient : ce sont des êtres tout à fait incultes, qui ne peuvent parler que courses, si ce n’est pansage. Et puis, même pour moi, ils me gâteraient ces instants si précieux que j’ai tant désirés. Remarquez que si je parle de la médiocrité de mes camarades, ce n’est pas que tout ce qui est militaire manque d’intellectualité. Bien loin de là. Nous avons un commandant qui est un homme admirable. Il a fait un cours où l’histoire militaire est traitée comme une démonstration, comme une espèce d’algèbre. Même esthétiquement, c’est d’une beauté tour à tour inductive et déductive à laquelle vous ne seriez pas insensible.

— Ce n’est pas le capitaine qui m’a permis de rester ici ?

— Non, Dieu merci, car l’homme que vous «adorez» pour peu de chose est le plus grand imbécile que la terre ait jamais porté. Il est parfait pour s’occuper de l’ordinaire et de la tenue de ses hommes ; il passe des heures avec le maréchal des logis chef et le maître tailleur. Voilà sa mentalité. Il méprise d’ailleurs beaucoup, comme tout le monde, l’admirable commandant dont je vous parle. Personne ne fréquente celui-là, parce qu’il est franc-maçon et ne va pas à confesse. Jamais le Prince de Borodino ne recevrait chez lui ce petit bourgeois. Et c’est tout de même un fameux culot de la part d’un homme dont l’arrière-grand-père était un petit fermier et qui, sans les guerres de Napoléon, serait probablement fermier aussi. Du reste il se rend bien un peu compte de la situation ni chair ni poisson qu’il a dans la société. Il va à peine au Jockey, tant il y est gêné, ce prétendu prince, ajouta Robert, qui, ayant été amené par un même esprit d’imitation à adopter les théories sociales de ses maîtres et les préjugés mondains de ses parents, unissait, sans s’en rendre compte, à l’amour de la démocratie le dédain de la noblesse d’Empire.

 

Je regardais la photographie de sa tante et la pensée que Saint–Loup possédant cette photographie, il pourrait peut-être me la donner, me fit le chérir davantage et souhaiter de lui rendre mille services qui me semblaient peu de choses en échange d’elle. Car cette photographie c’était comme une rencontre de plus ajoutée à celles que j’avais déjà faites de Mme de Guermantes ; bien mieux, une rencontre prolongée, comme si, par un brusque progrès dans nos relations, elle s’était arrêtée auprès de moi, en chapeau de jardin, et m’avait laissé pour la première fois regarder à loisir ce gras de joue, ce tournant de nuque, ce coin de sourcils (jusqu’ici voilés pour moi par la rapidité de son passage, l’étourdissement de mes impressions, l’inconsistance du souvenir) ; et leur contemplation, autant que celle de la gorge et des bras d’une femme que je n’aurais jamais vue qu’en robe montante, m’était une voluptueuse découverte, une faveur. Ces lignes qu’il me semblait presque défendu de regarder, je pourrais les étudier là comme dans un traité de la seule géométrie qui eût de la valeur pour moi. Plus tard, en regardant Robert, je m’aperçus que lui aussi était un peu comme une photographie de sa tante, et par un mystère presque aussi émouvant pour moi puisque, si sa figure à lui n’avait pas été directement produite par sa figure à elle, toutes deux avaient cependant une origine commune. Les traits de la duchesse de Guermantes qui étaient épinglés dans ma vision de Combray, le nez en bec de faucon, les yeux perçants, semblaient avoir servi aussi à découper— dans un autre exemplaire analogue et mince d’une peau trop fine— la figure de Robert presque superposable à celle de sa tante. Je regardais sur lui avec envie ces traits caractéristiques des Guermantes, de cette race restée si particulière au milieu du monde, où elle ne se perd pas et où elle reste isolée dans sa gloire divinement ornithologique, car elle semble issue, aux âges de la mythologie, de l’union d’une déesse et d’un oiseau.

Robert, sans en connaître les causes, était touché de mon attendrissement. Celui-ci d’ailleurs s’augmentait du bien-être causé par la chaleur du feu et par le vin de Champagne qui faisait perler en même temps des gouttes de sueur à mon front et des larmes à mes yeux ; il arrosait des perdreaux ; je les mangeais avec l’émerveillement d’un profane, de quelque sorte qu’il soit, quand il trouve dans une certaine vie qu’il ne connaissait pas ce qu’il avait cru qu’elle excluait (par exemple d’un libre penseur faisant un dîner exquis dans un presbytère). Et le lendemain matin en m’éveillant, j’allai jeter par la fenêtre de Saint–Loup qui, située fort haut, donnait sur tout le pays, un regard de curiosité pour faire la connaissance de ma voisine, la campagne, que je n’avais pas pu apercevoir la veille, parce que j’étais arrivé trop tard, à l’heure où elle dormait déjà dans la nuit. Mais de si bonne heure qu’elle fût éveillée, je ne la vis pourtant en ouvrant la croisée, comme on la voit d’une fenêtre de château, du côté de l’étang, qu’emmitouflée encore dans sa douce et blanche robe matinale de brouillard qui ne me laissait presque rien distinguer. Mais je savais qu’avant que les soldats qui s’occupaient des chevaux dans la cour eussent fini leur pansage, elle l’aurait dévêtue. En attendant je ne pouvais voir qu’une maigre colline, dressant tout contre le quartier son dos déjà dépouillé d’ombre, grêle et rugueux. À travers les rideaux ajourés de givre, je ne quittais pas des yeux cette étrangère qui me regardait pour la première fois. Mais quand j’eus pris l’habitude de venir au quartier, la conscience que la colline était là, plus réelle par conséquent, même quand je ne la voyais pas, que l’hôtel de Balbec, que notre maison de Paris auxquels je pensais comme à des absents, comme à des morts, c’est-à-dire sans plus guère croire à leur existence, fit que, même sans que je m’en rendisse compte, sa forme réverbérée se profila toujours sur les moindres impressions que j’eus à Doncières et, pour commencer par ce matin-là, sur la bonne impression de chaleur que me donna le chocolat préparé par l’ordonnance de Saint–Loup dans cette chambre confortable qui avait l’air d’un centre optique pour regarder la colline (l’idée de faire autre chose que la regarder et de s’y promener étant rendue impossible par ce même brouillard qu’il y avait). Imbibant la forme de la colline, associé au goût du chocolat et à toute la trame de mes pensées d’alors, ce brouillard, sans que je pensasse le moins du monde à lui, vint mouiller toutes mes pensées de ce temps-là, comme tel or inaltérable et massif était resté allié à mes impressions de Balbec, ou comme la présence voisine des escaliers extérieurs de grès noirâtre donnait quelque grisaille à mes impressions de Combray. Il ne persista d’ailleurs pas tard dans la matinée, le soleil commença par user inutilement contre lui quelques flèches qui le passementèrent de brillants puis en eurent raison. La colline put offrir sa croupe grise aux rayons qui, une heure plus tard, quand je descendis dans la ville, donnaient aux rouges des feuilles d’arbres, aux rouges et aux bleus des affiches électorales posées sur les murs une exaltation qui me soulevait moi-même et me faisait battre, en chantant, les pavés sur lesquels je me retenais pour ne pas bondir de joie.

Mais, dès le second jour, il me fallut aller coucher à l’hôtel. Et je savais d’avance que fatalement j’allais y trouver la tristesse. Elle était comme un arome irrespirable que depuis ma naissance exhalait pour moi toute chambre nouvelle, c’est-à-dire toute chambre : dans celle que j’habitais d’ordinaire, je n’étais pas présent, ma pensée restait ailleurs et à sa place envoyait seulement l’habitude. Mais je ne pouvais charger cette servante moins sensible de s’occuper de mes affaires dans un pays nouveau, où je la précédais, où j’arrivais seul, où il me fallait faire entrer en contact avec les choses ce «Moi» que je ne retrouvais qu’à des années d’intervalles, mais toujours le même, n’ayant pas grandi depuis Combray, depuis ma première arrivée à Balbec, pleurant, sans pouvoir être consolé, sur le coin d’une malle défaite.

Or, je m’étais trompé. Je n’eus pas le temps d’être triste, car je ne fus pas un instant seul. C’est qu’il restait du palais ancien un excédent de luxe, inutilisable dans un hôtel moderne, et qui, détaché de toute affectation pratique, avait pris dans son désœuvrement une sorte de vie : couloirs revenant sur leurs pas, dont on croisait à tous moments les allées et venues sans but, vestibules longs comme des corridors et ornés comme des salons, qui avaient plutôt l’air d’habiter là que de faire partie de l’habitation, qu’on n’avait pu faire entrer dans aucun appartement, mais qui rôdaient autour du mien et vinrent tout de suite m’offrir leur compagnie— sorte de voisins oisifs, mais non bruyants, de fantômes subalternes du passé à qui on avait concédé de demeurer sans bruit à la porte des chambres qu’on louait, et qui chaque fois que je les trouvais sur mon chemin se montraient pour moi d’une prévenance silencieuse. En somme, l’idée d’un logis, simple contenant de notre existence actuelle et nous préservant seulement du froid, de la vue des autres, était absolument inapplicable à cette demeure, ensemble de pièces, aussi réelles qu’une colonie de personnes, d’une vie il est vrai silencieuse, mais qu’on était obligé de rencontrer, d’éviter, d’accueillir, quand on rentrait. On tâchait de ne pas déranger et on ne pouvait regarder sans respect le grand salon qui avait pris, depuis le XVIIIe siècle, l’habitude de s’étendre entre ses appuis de vieil or, sous les nuages de son plafond peint. Et on était pris d’une curiosité plus familière pour les petites pièces qui, sans aucun souci de la symétrie, couraient autour de lui, innombrables, étonnées, fuyant en désordre jusqu’au jardin où elles descendaient si facilement par trois marches ébréchées.

Si je voulais sortir ou rentrer sans prendre l’ascenseur ni être vu dans le grand escalier, un plus petit, privé, qui ne servait plus, me tendait ses marches si adroitement posées l’une tout près de l’autre, qu’il semblait exister dans leur gradation une proportion parfaite du genre de celles qui dans les couleurs, dans les parfums, dans les saveurs, viennent souvent émouvoir en nous une sensualité particulière. Mais celle qu’il y a à monter et à descendre, il m’avait fallu venir ici pour la connaître, comme jadis dans une station alpestre pour savoir que l’acte, habituellement non perçu, de respirer, peut être une constante volupté. Je reçus cette dispense d’effort que nous accordent seules les choses dont nous avons un long usage, quand je posai mes pieds pour la première fois sur ces marches, familières avant d’être connues, comme si elles possédaient, peut-être déposée, incorporée en elles par les maîtres d’autrefois qu’elles accueillaient chaque jour, la douceur anticipée d’habitudes que je n’avais pas contractées encore et qui même ne pourraient que s’affaiblir quand elles seraient devenues miennes. J’ouvris une chambre, la double porte se referma derrière moi, la draperie fit entrer un silence sur lequel je me sentis comme une sorte d’enivrante royauté ; une cheminée de marbre ornée de cuivres ciselés, dont on aurait eu tort de croire qu’elle ne savait que représenter l’art du Directoire, me faisait du feu, et un petit fauteuil bas sur pieds m’aida à me chauffer aussi confortablement que si j’eusse été assis sur le tapis. Les murs étreignaient la chambre, la séparant du reste du monde et, pour y laisser entrer, y enfermer ce qui la faisait complète, s’écartaient devant la bibliothèque, réservaient l’enfoncement du lit des deux côtés duquel des colonnes soutenaient légèrement le plafond surélevé de l’alcôve. Et la chambre était prolongée dans le sens de la profondeur par deux cabinets aussi larges qu’elle, dont le dernier suspendait à son mur, pour parfumer le recueillement qu’on y vient chercher, un voluptueux rosaire de grains d’iris ; les portes, si je les laissais ouvertes pendant que je me retirais dans ce dernier retrait, ne se contentaient pas de le tripler, sans qu’il cessât d’être harmonieux, et ne faisaient pas seulement goûter à mon regard le plaisir de l’étendue après celui de la concentration, mais encore ajoutaient, au plaisir de ma solitude, qui restait inviolable et cessait d’être enclose, le sentiment de la liberté. Ce réduit donnait sur une cour, belle solitaire que je fus heureux d’avoir pour voisine quand, le lendemain matin, je la découvris, captive entre ses hauts murs où ne prenait jour aucune fenêtre, et n’ayant que deux arbres jaunis qui suffisaient à donner une douceur mauve au ciel pur.

Avant de me coucher, je voulus sortir de ma chambre pour explorer tout mon féerique domaine. Je marchai en suivant une longue galerie qui me fit successivement hommage de tout ce qu’elle avait à m’offrir si je n’avais pas sommeil, un fauteuil placé dans un coin, une épinette, sur une console un pot de faïence bleu rempli de cinéraires, et dans un cadre ancien le fantôme d’une dame d’autrefois aux cheveux poudrés mêlés de fleurs bleues et tenant à la main un bouquet d’œillets. Arrivé au bout, son mur plein où ne s’ouvrait aucune porte me dit naïvement : «Maintenant il faut revenir, mais tu vois, tu es chez toi», tandis que le tapis moelleux ajoutait pour ne pas demeurer en reste que, si je ne dormais pas cette nuit, je pourrais très bien venir nu-pieds, et que les fenêtres sans volets qui regardaient la campagne m’assuraient qu’elles passeraient une nuit blanche et qu’en venant à l’heure que je voudrais je n’avais à craindre de réveiller personne. Et derrière une tenture je surpris seulement un petit cabinet qui, arrêté par la muraille et ne pouvant se sauver, s’était caché là, tout penaud, et me regardait avec effroi de son œil-de-bœuf rendu bleu par le clair de lune. Je me couchai, mais la présence de l’édredon, des colonnettes, de la petite cheminée, en mettant mon attention à un cran où elle n’était pas à Paris, m’empêcha de me livrer au traintrain habituel de mes rêvasseries. Et comme c’est cet état particulier de l’attention qui enveloppe le sommeil et agit sur lui, le modifie, le met de plain-pied avec telle ou telle série de nos souvenirs, les images qui remplirent mes rêves, cette première nuit, furent empruntées à une mémoire entièrement distincte de celle que mettait d’habitude à contribution mon sommeil. Si j’avais été tenté en dormant de me laisser réentraîner vers ma mémoire coutumière, le lit auquel je n’étais pas habitué, la douce attention que j’étais obligé de prêter à mes positions quand je me retournais, suffisaient à rectifier ou à maintenir le fil nouveau de mes rêves. Il en est du sommeil comme de la perception du monde extérieur. Il suffit d’une modification dans nos habitudes pour le rendre poétique, il suffit qu’en nous déshabillant nous nous soyons endormi sans le vouloir sur notre lit, pour que les dimensions du sommeil soient changées et sa beauté sentie. On s’éveille, on voit quatre heures à sa montre, ce n’est que quatre heures du matin, mais nous croyons que toute la journée s’est écoulée, tant ce sommeil de quelques minutes et que nous n’avions pas cherché nous a paru descendu du ciel, en vertu de quelque droit divin, énorme et plein comme le globe d’or d’un empereur. Le matin, ennuyé de penser que mon grand-père était prêt et qu’on m’attendait pour partir du côté de Méséglise, je fus éveillé par la fanfare d’un régiment qui tous les jours passa sous mes fenêtres. Mais deux ou trois fois— et je le dis, car on ne peut bien décrire la vie des hommes si on ne la fait baigner dans le sommeil où elle plonge et qui, nuit après nuit, la contourne comme une presqu’île est cernée par la mer— le sommeil interposé fut en moi assez résistant pour soutenir le choc de la musique, et je n’entendis rien. Les autres jours il céda un instant ; mais encore veloutée d’avoir dormi, ma conscience, comme ces organes préalablement anesthésiés, par qui une cautérisation, restée d’abord insensible, n’est perçue que tout à fait à sa fin et comme une légère brûlure, n’était touchée qu’avec douceur par les pointes aiguës des fifres qui la caressaient d’un vague et frais gazouillis matinal ; et après cette étroite interruption où le silence s’était fait musique, il reprenait avec mon sommeil avant même que les dragons eussent fini de passer, me dérobant les dernières gerbes épanouies du bouquet jaillissant et sonore. Et la zone de ma conscience que ses tiges jaillissantes avaient effleurée était si étroite, si circonvenue de sommeil, que plus tard, quand Saint–Loup me demandait si j’avais entendu la musique, je n’étais pas plus certain que le son de la fanfare n’eût pas été aussi imaginaire que celui que j’entendais dans le jour s’élever après le moindre bruit au-dessus des pavés de la ville. Peut-être ne l’avais-je entendu qu’en un rêve, par la crainte d’être réveillé, ou au contraire de ne pas l’être et de ne pas voir le défilé. Car souvent quand je restais endormi au moment où j’avais pensé au contraire que le bruit m’aurait réveillé, pendant une heure encore je croyais l’être, tout en sommeillant, et je me jouais à moi-même en minces ombres sur l’écran de mon sommeil les divers spectacles auxquels il m’empêchait, mais auxquels j’avais l’illusion d’assister.

Ce qu’on aurait fait le jour, il arrive en effet, le sommeil venant, qu’on ne l’accomplisse qu’en rêve, c’est-à-dire après l’inflexion de l’ensommeillement, en suivant une autre voie qu’on n’eût fait éveillé. La même histoire tourne et a une autre fin. Malgré tout, le monde dans lequel on vit pendant le sommeil est tellement différent, que ceux qui ont de la peine à s’endormir cherchent avant tout à sortir du nôtre. Après avoir désespérément, pendant des heures, les yeux clos, roulé des pensées pareilles à celles qu’ils auraient eues les yeux ouverts, ils reprennent courage s’ils s’aperçoivent que la minute précédente a été toute alourdie d’un raisonnement en contradiction formelle avec les lois de la logique et l’évidence du présent, cette courte «absence» signifiant que la porte est ouverte par laquelle ils pourront peut-être s’échapper tout à l’heure de la perception du réel, aller faire une halte plus ou moins loin de lui, ce qui leur donnera un plus ou moins «bon» sommeil. Mais un grand pas est déjà fait quand on tourne le dos au réel, quand on atteint les premiers antres où les «autosuggestions» préparent comme des sorcières l’infernal fricot des maladies imaginaires ou de la recrudescence des maladies nerveuses, et guettent l’heure où les crises remontées pendant le sommeil inconscient se déclancheront assez fortes pour le faire cesser.

Non loin de là est le jardin réservé où croissent comme des fleurs inconnues les sommeils si différents les uns des autres, sommeil du datura, du chanvre indien, des multiples extraits de l’éther, sommeil de la belladone, de l’opium, de la valériane, fleurs qui restent closes jusqu’au jour où l’inconnu prédestiné viendra les toucher, les épanouir, et pour de longues heures dégager l’arome de leurs rêves particuliers en un être émerveillé et surpris. Au fond du jardin est le couvent aux fenêtres ouvertes où l’on entend répéter les leçons apprises avant de s’endormir et qu’on ne saura qu’au réveil ; tandis que, présage de celui-ci, fait résonner son tic tac ce réveille-matin intérieur que notre préoccupation a réglé si bien que, quand notre ménagère viendra nous dire : il est sept heures, elle nous trouvera déjà prêt. Aux parois obscures de cette chambre qui s’ouvre sur les rêves, et où travaille sans cesse cet oubli des chagrins amoureux duquel est parfois interrompue et défaite par un cauchemar plein de réminiscences la tâche vite recommencée, pendent, même après qu’on est réveillé, les souvenirs des songes, mais si enténébrés que souvent nous ne les apercevons pour la première fois qu’en pleine après-midi quand le rayon d’une idée similaire vient fortuitement les frapper ; quelques-uns déjà, harmonieusement clairs pendant qu’on dormait, mais devenus si méconnaissables que, ne les ayant pas reconnus, nous ne pouvons que nous hâter de les rendre à la terre, ainsi que des morts trop vite décomposés ou que des objets si gravement atteints et près de la poussière que le restaurateur le plus habile ne pourrait leur rendre une forme, et rien en tirer.

Près de la grille est la carrière où les sommeils profonds viennent chercher des substances qui imprègnent la tête d’enduits si durs que, pour éveiller le dormeur, sa propre volonté est obligée, même dans un matin d’or, de frapper à grands coups de hache, comme un jeune Siegfried. Au delà encore sont les cauchemars dont les médecins prétendent stupidement qu’ils fatiguent plus que l’insomnie, alors qu’ils permettent au contraire au penseur de s’évader de l’attention ; les cauchemars avec leurs albums fantaisistes, où nos parents qui sont morts viennent de subir un grave accident qui n’exclut pas une guérison prochaine. En attendant nous les tenons dans une petite cage à rats, où ils sont plus petits que des souris blanches et, couverts de gros boutons rouges, plantés chacun d’une plume, nous tiennent des discours cicéroniens. À côté de cet album est le disque tournant du réveil grâce auquel nous subissons un instant l’ennui d’avoir à rentrer tout à l’heure dans une maison qui est détruite depuis cinquante ans, et dont l’image est effacée, au fur et à mesure que le sommeil s’éloigne, par plusieurs autres, avant que nous arrivions à celle qui ne se présente qu’une fois le disque arrêté et qui coïncide avec celle que nous verrons avec nos yeux ouverts.

Quelquefois je n’avais rien entendu, étant dans un de ces sommeils où l’on tombe comme dans un trou duquel on est tout heureux d’être tiré un peu plus tard, lourd, surnourri, digérant tout ce que nous ont apporté, pareilles aux nymphes qui nourrissaient Hercule, ces agiles puissances végétatives, à l’activité redoublée pendant que nous dormons.

On appelle cela un sommeil de plomb ; il semble qu’on soit devenu soi-même, pendant quelques instants après qu’un tel sommeil a cessé, un simple bonhomme de plomb. On n’est plus personne. Comment, alors, cherchant sa pensée, sa personnalité comme on cherche un objet perdu, finit-on par retrouver son propre moi plutôt que tout autre ? Pourquoi, quand on se remet à penser, n’est-ce pas alors une autre personnalité que l’antérieure qui s’incarne en nous ? On ne voit pas ce qui dicte le choix et pourquoi, entre les millions d’êtres humains qu’on pourrait être, c’est sur celui qu’on était la veille qu’on met juste la main. Qu’est-ce qui nous guide, quand il y a eu vraiment interruption (soit que le sommeil ait été complet, ou les rêves, entièrement différents de nous) ? Il y a eu vraiment mort, comme quand le cœur a cessé de battre et que des tractions rythmées de la langue nous raniment. Sans doute la chambre, ne l’eussions-nous vue qu’une fois, éveille-t-elle des souvenirs auxquels de plus anciens sont suspendus. Ou quelques-uns dormaient-ils en nous-mêmes, dont nous prenons conscience ? La résurrection au réveil— après ce bienfaisant accès d’aliénation mentale qu’est le sommeil— doit ressembler au fond à ce qui se passe quand on retrouve un nom, un vers, un refrain oubliés. Et peut-être la résurrection de l’âme après la mort est-elle concevable comme un phénomène de mémoire.

Quand j’avais fini de dormir, attiré par le ciel ensoleillé, mais retenu par la fraîcheur de ces derniers matins si lumineux et si froids où commence l’hiver, pour regarder les arbres où les feuilles n’étaient plus indiquées que par une ou deux touches d’or ou de rose qui semblaient être restées en l’air, dans une trame invisible, je levais la tête et tendais le cou tout en gardant le corps à demi caché dans mes couvertures ; comme une chrysalide en voie de métamorphose, j’étais une créature double aux diverses parties de laquelle ne convenait pas le même milieu ; à mon regard suffisait de la couleur, sans chaleur ; ma poitrine par contre se souciait de chaleur et non de couleur. Je ne me levais que quand mon feu était allumé et je regardais le tableau si transparent et si doux de la matinée mauve et dorée à laquelle je venais d’ajouter artificiellement les parties de chaleur qui lui manquaient, tisonnant mon feu qui brûlait et fumait comme une bonne pipe et qui me donnait comme elle eût fait un plaisir à la fois grossier parce qu’il reposait sur un bien-être matériel et délicat parce que derrière lui s’estompait une pure vision. Mon cabinet de toilette était tendu d’un papier à fond d’un rouge violent que parsemaient des fleurs noires et blanches, auxquelles il semble que j’aurais dû avoir quelque peine à m’habituer. Mais elles ne firent que me paraître nouvelles, que me forcer à entrer non en conflit mais en contact avec elles, que modifier la gaieté et les chants de mon lever, elles ne firent que me mettre de force au cœur d’une sorte de coquelicot pour regarder le monde, que je voyais tout autre qu’à Paris, de ce gai paravent qu’était cette maison nouvelle, autrement orientée que celle de mes parents et où affluait un air pur. Certains jours, j’étais agité par l’envie de revoir ma grand’mère ou par la peur qu’elle ne fût souffrante ; ou bien c’était le souvenir de quelque affaire laissée en train à Paris, et qui ne marchait pas : parfois aussi quelque difficulté dans laquelle, même ici, j’avais trouvé le moyen de me jeter. L’un ou l’autre de ces soucis m’avait empêché de dormir, et j’étais sans force contre ma tristesse, qui en un instant remplissait pour moi toute l’existence. Alors, de l’hôtel, j’envoyais quelqu’un au quartier, avec un mot pour Saint–Loup : je lui disais que si cela lui était matériellement possible— je savais que c’était très difficile— il fût assez bon pour passer un instant. Au bout d’une heure il arrivait ; et en entendant son coup de sonnette je me sentais délivré de mes préoccupations. Je savais, que si elles étaient plus fortes que moi, il était plus fort qu’elles, et mon attention se détachait d’elles et se tournait vers lui qui avait à décider. Il venait d’entrer ; et déjà il avait mis autour de moi le plein air où il déployait tant d’activité depuis le matin, milieu vital fort différent de ma chambre et auquel je m’adaptais immédiatement par des réactions appropriées.

— J’espère que vous ne m’en voulez pas de vous avoir dérangé ; j’ai quelque chose qui me tourmente, vous avez dû le deviner.

— Mais non, j’ai pensé simplement que vous aviez envie de me voir et j’ai trouvé ça très gentil. J’étais enchanté que vous m’ayez fait demander. Mais quoi ? ça ne va pas, alors ? qu’est-ce qu’il y a pour votre service ?

Il écoutait mes explications, me répondait avec précision ; mais avant même qu’il eût parlé, il m’avait fait semblable à lui ; à côté des occupations importantes qui le faisaient si pressé, si alerte, si content, les ennuis qui m’empêchaient tout à l’heure de rester un instant sans souffrir me semblaient, comme à lui, négligeables ; j’étais comme un homme qui, ne pouvant ouvrir les yeux depuis plusieurs jours, fait appeler un médecin lequel avec adresse et douceur lui écarte la paupière, lui enlève et lui montre un grain de sable ; le malade est guéri et rassuré. Tous mes tracas se résolvaient en un télégramme que Saint–Loup se chargeait de faire partir. La vie me semblait si différente, si belle, j’étais inondé d’un tel trop-plein de force que je voulais agir.

— Que faites-vous maintenant ? disais-je à Saint–Loup.

— Je vais vous quitter, car on part en marche dans trois quarts d’heure et on a besoin de moi.

— Alors ça vous a beaucoup gêné de venir ?

— Non, ça ne m’a pas gêné, le capitaine a été très gentil, il a dit que du moment que c’était pour vous il fallait que je vienne, mais enfin je ne veux pas avoir l’air d’abuser.

— Mais si je me levais vite et si j’allais de mon côté à l’endroit où vous allez manœuvrer, cela m’intéresserait beaucoup, et je pourrais peut-être causer avec vous dans les pauses.

— Je ne vous le conseille pas ; vous êtes resté éveillé, vous vous êtes mis martel en tête pour une chose qui, je vous assure, est sans aucune conséquence, mais maintenant qu’elle ne vous agite plus, retournez-vous sur votre oreiller et dormez, ce qui sera excellent contre la déminéralisation de vos cellules nerveuses ; ne vous endormez pas trop vite parce que notre garce de musique va passer sous vos fenêtres ; mais aussitôt après, je pense que vous aurez la paix, et nous nous reverrons ce soir à dîner.

Mais un peu plus tard j’allai souvent voir le régiment faire du service en campagne, quand je commençai à m’intéresser aux théories militaires que développaient à dîner les amis de Saint–Loup et que cela devint le désir de mes journées de voir de plus près leurs différents chefs, comme quelqu’un qui fait de la musique sa principale étude et vit dans les concerts a du plaisir à fréquenter les cafés où l’on est mêlé à la vie des musiciens de l’orchestre. Pour arriver au terrain de manœuvres il me fallait faire de grandes marches. Le soir, après le dîner, l’envie de dormir faisait par moments tomber ma tête comme un vertige. Le lendemain, je m’apercevais que je n’avais pas plus entendu la fanfare, qu’à Balbec, le lendemain des soirs où Saint–Loup m’avait emmené dîner à Rivebelle, je n’avais entendu le concert de la plage. Et au moment où je voulais me lever, j’en éprouvais délicieusement l’incapacité ; je me sentais attaché à un sol invisible et profond par les articulations, que la fatigue me rendait sensibles, de radicelles musculeuses et nourricières. Je me sentais plein de force, la vie s’étendait plus longue devant moi ; c’est que j’avais reculé jusqu’aux bonnes fatigues de mon enfance à Combray, le lendemain des jours où nous nous étions promenés du côté de Guermantes. Les poètes prétendent que nous retrouvons un moment ce que nous avons jadis été en rentrant dans telle maison, dans un tel jardin où nous avons vécu jeunes. Ce sont là pèlerinages fort hasardeux et à la suite desquels on compte autant de déceptions que de succès. Les lieux fixes, contemporains d’années différentes, c’est en nous-même qu’il vaut mieux les trouver. C’est à quoi peuvent, dans une certaine mesure, nous servir une grande fatigue que suit une bonne nuit. Celles-là du moins, pour nous faire descendre dans les galeries les plus souterraines du sommeil, où aucun reflet de la veille, aucune lueur de mémoire n’éclairent plus le monologue intérieur, si tant est que lui-même n’y cesse pas, retournent si bien le sol et le tuf de notre corps qu’elles nous font retrouver, là où nos muscles plongent et tordent leurs ramifications et aspirent la vie nouvelle, le jardin où nous avons été enfant. Il n’y a pas besoin de voyager pour le revoir, il faut descendre pour le retrouver. Ce qui a couvert la terre n’est plus sur elle, mais dessous ; l’excursion ne suffit pas pour visiter la ville morte, les fouilles sont nécessaires. Mais on verra combien certaines impressions fugitives et fortuites ramènent bien mieux encore vers le passé, avec une précision plus fine, d’un vol plus léger, plus immatériel, plus vertigineux, plus infaillible, plus immortel, que ces dislocations organiques.

Quelquefois ma fatigue était plus grande encore : j’avais, sans pouvoir me coucher, suivi les manœuvres pendant plusieurs jours. Que le retour à l’hôtel était alors béni ! En entrant dans mon lit, il me semblait avoir enfin échappé à des enchanteurs, à des sorciers, tels que ceux qui peuplent les «romans» aimés de notre XVIIe siècle. Mon sommeil et ma grasse matinée du lendemain n’étaient plus qu’un charmant conte de fées. Charmant ; bienfaisant peut-être aussi. Je me disais que les pires souffrances ont leur lieu d’asile, qu’on peut toujours, à défaut de mieux, trouver le repos. Ces pensées me menaient fort loin.

Les jours où il y avait repos et où Saint–Loup ne pouvait cependant pas sortir, j’allais souvent le voir au quartier. C’était loin ; il fallait sortir de la ville, franchir le viaduc, des deux côtés duquel j’avais une immense vue. Une forte brise soufflait presque toujours sur ces hauts lieux, et emplissait les bâtiments construits sur trois côtés de la cour qui grondaient sans cesse comme un antre des vents. Tandis que, pendant qu’il était occupé à quelque service, j’attendais Robert, devant la porte de sa chambre ou au réfectoire, en causant avec tels de ses amis auxquels il m’avait présenté (et que je vins ensuite voir quelquefois, même quand il ne devait pas être là), voyant par la fenêtre, à cent mètres au-dessous de moi, la campagne dépouillée mais où çà et là des semis nouveaux, souvent encore mouillés de pluie et éclairés par le soleil, mettaient quelques bandes vertes d’un brillant et d’une limpidité translucide d’émail, il m’arrivait d’entendre parler de lui ; et je pus bien vite me rendre compte combien il était aimé et populaire. Chez plusieurs engagés, appartenant à d’autres escadrons, jeunes bourgeois riches qui ne voyaient la haute société aristocratique que du dehors et sans y pénétrer, la sympathie qu’excitait en eux ce qu’ils savaient du caractère de Saint–Loup se doublait du prestige qu’avait à leurs yeux le jeune homme que souvent, le samedi soir, quand ils venaient en permission à Paris, ils avaient vu souper au Café de la Paix avec le duc d’Uzès et le prince d’Orléans. Et à cause de cela, dans sa jolie figure, dans sa façon dégingandée de marcher, de saluer, dans le perpétuel lancé de son monocle, dans «la fantaisie» de ses képis trop hauts, de ses pantalons d’un drap trop fin et trop rose, ils avaient introduit l’idée d’un «chic» dont ils assuraient qu’étaient dépourvus les officiers les plus élégants du régiment, même le majestueux capitaine à qui j’avais dû de coucher au quartier, lequel semblait, par comparaison, trop solennel et presque commun.

L’un disait que le capitaine avait acheté un nouveau cheval. «Il peut acheter tous les chevaux qu’il veut. J’ai rencontré Saint–Loup dimanche matin allée des Acacias, il monte avec un autre chic !» répondait l’autre, et en connaissance de cause ; car ces jeunes gens appartenaient à une classe qui, si elle ne fréquente pas le même personnel mondain, pourtant, grâce à l’argent et au loisir, ne diffère pas de l’aristocratie dans l’expérience de toutes celles des élégances qui peuvent s’acheter. Tout au plus la leur avait-elle, par exemple en ce qui concernait les vêtements, quelque chose de plus appliqué, de plus impeccable, que cette libre et négligente élégance de Saint–Loup qui plaisait tant à ma grand’mère. C’était une petite émotion pour ces fils de grands banquiers ou d’agents de change, en train de manger des huîtres après le théâtre, de voir à une table voisine de la leur le sous-officier Saint–Loup. Et que de récits faits au quartier le lundi, en rentrant de permission, par l’un d’eux qui était de l’escadron de Robert et à qui il avait dit bonjour «très gentiment» ; par un autre qui n’était pas du même escadron, mais qui croyait bien que malgré cela Saint–Loup l’avait reconnu, car deux ou trois fois il avait braqué son monocle dans sa direction !

— Oui, mon frère l’a aperçu à «la Paix», disait un autre qui avait passé la journée chez sa maîtresse, il paraît même qu’il avait un habit trop large et qui ne tombait pas bien.

— Comment était son gilet ?

— Il n’avait pas de gilet blanc, mais mauve avec des espèces de palmes, époilant !

Pour les anciens (hommes du peuple ignorant le Jockey et qui mettaient seulement Saint–Loup dans la catégorie des sous-officiers très riches, où ils faisaient entrer tous ceux qui, ruinés ou non, menaient un certain train, avaient un chiffre assez élevé de revenus ou de dettes et étaient généreux avec les soldats), la démarche, le monocle, les pantalons, les képis de Saint–Loup, s’ils n’y voyaient rien d’aristocratique, n’offraient pas cependant moins d’intérêt et de signification. Ils reconnaissaient dans ces particularités le caractère, le genre qu’ils avaient assignés une fois pour toutes à ce plus populaire des gradés du régiment, manières pareilles à celles de personne, dédain de ce que pourraient penser les chefs, et qui leur semblait la conséquence naturelle de sa bonté pour le soldat. Le café du matin dans la chambrée, ou le repos sur les lits pendant l’après-midi, paraissaient meilleurs, quand quelque ancien servait à l’escouade gourmande et paresseuse quelque savoureux détail sur un képi qu’avait Saint–Loup.

— Aussi haut comme mon paquetage.

— Voyons, vieux, tu veux nous la faire à l’oseille, il ne pouvait pas être aussi haut que ton paquetage, interrompait un jeune licencié ès lettres qui cherchait, en usant de ce dialecte, à ne pas avoir l’air d’un bleu et, en osant cette contradiction, à se faire confirmer un fait qui l’enchantait.

— Ah  ! il n’est pas aussi haut que mon paquetage ? Tu l’as mesuré peut-être. Je te dis que le lieutenant-colon le fixait comme s’il voulait le mettre au bloc. Et faut pas croire que mon fameux Saint–Loup s’épatait : il allait, il venait, il baissait la tête, il la relevait, et toujours ce coup du monocle. Faudra voir ce que va dire le capiston. Ah ! il se peut qu’il ne dise rien, mais pour sûr que cela ne lui fera pas plaisir. Mais ce képi-là, il n’a encore rien d’épatant. Il paraît que chez lui, en ville, il en a plus de trente.

— Comment que tu le sais, vieux ? Par notre sacré cabot ? demandait le jeune licencié avec pédantisme, étalant les nouvelles formes grammaticales qu’il n’avait apprises que de fraîche date et dont il était fier de parer sa conversation.

— Comment que je le sais ? Par son ordonnance, pardi !

— Tu parles qu’en voilà un qui ne doit pas être malheureux !

— Je comprends ! Il a plus de braise que moi, pour sûr ! Et encore il lui donne tous ses effets, et tout et tout. Il n’avait pas à sa suffisance à la cantine. Voilà mon de Saint–Loup qui s’est amené et le cuistot en à entendu : «Je veux qu’il soit bien nourri, ça coûtera ce que ça coûtera».

Et l’ancien rachetait l’insignifiance des paroles par l’énergie de l’accent, en une imitation médiocre qui avait le plus grand succès.

Au sortir du quartier je faisais un tour, puis, en attendant le moment où j’allais quotidiennement dîner avec Saint–Loup, à l’hôtel où lui et ses amis avaient pris pension, je me dirigeais vers le mien, sitôt le soleil couché, afin d’avoir deux heures pour me reposer et lire. Sur la place, le soir posait aux toits en poudrière du château de petits nuages rosés assortis à la couleur des briques et achevait le raccord en adoucissant celles-ci d’un reflet. Un tel courant de vie affluait à mes nerfs qu’aucun de mes mouvements ne pouvait l’épuiser ; chacun de mes pas, après avoir touché un pavé de la place, rebondissait, il me semblait avoir aux talons les ailes de Mercure. L’une des fontaines était pleine d’une lueur rouge, et dans l’autre déjà le clair de lune rendait l’eau de la couleur d’une opale. Entre elles des marmots jouaient, poussaient des cris, décrivaient des cercles, obéissant à quelque nécessité de l’heure, à la façon des martinets ou des chauves-souris. À côté de l’hôtel, les anciens palais nationaux et l’orangerie de Louis XVI dans lesquels se trouvaient maintenant la Caisse d’épargne et le corps d’armée étaient éclairés du dedans par les ampoules pâles et dorées du gaz déjà allumé qui, dans le jour encore clair, seyait à ces hautes et vastes fenêtres du XVIIIe siècle où n’était pas encore effacé le dernier reflet du couchant, comme eût fait à une tête avivée de rouge une parure d’écaille blonde, et me persuadait d’aller retrouver mon feu et ma lampe qui, seule dans la façade de l’hôtel que j’habitais, luttait contre le crépuscule et pour laquelle je rentrais, avant qu’il fût tout à fait nuit, par plaisir, comme on fait pour le goûter. Je gardais, dans mon logis, la même plénitude de sensation que j’avais eue dehors. Elle bombait de telle façon l’apparence de surfaces qui nous semblent si souvent plates et vides, la flamme jaune du feu, le papier gros bleu de ciel sur lequel le soir avait brouillonné, comme un collégien, les tire-bouchons d’un crayonnage rose, la tapis à dessin singulier de la table ronde sur laquelle une rame de papier écolier et un encrier m’attendaient avec un roman de Bergotte, que, depuis, ces choses ont continué à me sembler riches de toute une sorte particulière d’existence qu’il me semble que je saurais extraire d’elles s’il m’était donné de les retrouver. Je pensais avec joie à ce quartier que je venais de quitter et duquel la girouette tournait à tous les vents. Comme un plongeur respirant dans un tube qui monte jusqu’au-dessus de la surface de l’eau, c’était pour moi comme être relié à la vie salubre, à l’air libre, que de me sentir pour point d’attache ce quartier, ce haut observatoire dominant la campagne sillonnée de canaux d’émail vert, et sous les hangars et dans les bâtiments duquel je comptais pour un précieux privilège, que je souhaitais durable, de pouvoir me rendre quand je voulais, toujours sûr d’être bien reçu.

À sept heures je m’habillais et je ressortais pour aller dîner avec Saint–Loup à l’hôtel où il avait pris pension. J’aimais m’y rendre à pied. L’obscurité était profonde, et dès le troisième jour commença à souffler, aussitôt la nuit venue, un vent glacial qui semblait annoncer la neige. Tandis que je marchais, il semble que j’aurais dû ne pas cesser un instant de penser à Mme de Guermantes ; ce n’était que pour tâcher d’être rapproché d’elle que j’étais venu dans la garnison de Robert. Mais un souvenir, un chagrin, sont mobiles. Il y a des jours où ils s’en vont si loin que nous les apercevons à peine, nous les croyons partis. Alors nous faisons attention à d’autres choses. Et les rues de cette ville n’étaient pas encore pour moi, comme là où nous avons l’habitude de vivre, de simples moyens d’aller d’un endroit à un autre. La vie que menaient les habitants de ce monde inconnu me semblait devoir être merveilleuse, et souvent les vitres éclairées de quelque demeure me retenaient longtemps immobile dans la nuit en mettant sous mes yeux les scènes véridiques et mystérieuses d’existences où je ne pénétrais pas. Ici le génie du feu me montrait en un tableau empourpré la taverne d’un marchand de marrons où deux sous-officiers, leurs ceinturons posés sur des chaises, jouaient aux cartes sans se douter qu’un magicien les faisait surgir de la nuit, comme dans une apparition de théâtre, et les évoquait tels qu’ils étaient effectivement à cette minute même, aux yeux d’un passant arrêté qu’ils ne pouvaient voir. Dans un petit magasin de bric-à-brac, une bougie à demi consumée, en projetant sa lueur rouge sur une gravure, la transformait en sanguine, pendant que, luttant contre l’ombre, la clarté de la grosse lampe basanait un morceau de cuir, niellait un poignard de paillettes étincelantes, sur des tableaux qui n’étaient que de mauvaises copies déposait une dorure précieuse comme la patine du passé ou le vernis d’un maître, et faisait enfin de ce taudis où il n’y avait que du toc et des croûtes, un inestimable Rembrandt. Parfois je levais les yeux jusqu’à quelque vaste appartement ancien dont les volets n’étaient pas fermés et où des hommes et des femmes amphibies, se réadaptant chaque soir à vivre dans un autre élément que le jour, nageaient lentement dans la grasse liqueur qui, à la tombée de la nuit, sourd incessamment du réservoir des lampes pour remplir les chambres jusqu’au bord de leurs parois de pierre et de verre, et au sein de laquelle ils propageaient, en déplaçant leurs corps, des remous, onctueux et dorés. Je reprenais mon chemin, et souvent dans la ruelle noire qui passe devant la cathédrale, comme jadis dans le chemin de Méséglise, la force de mon désir m’arrêtait ; il me semblait qu’une femme allait surgir pour le satisfaire ; si dans l’obscurité je sentais tout d’un coup passer une robe, la violence même du plaisir que j’éprouvais m’empêchait de croire que ce frôlement fût fortuit et j’essayais d’enfermer dans mes bras une passante effrayée. Cette ruelle gothique avait pour moi quelque chose de si réel, que si j’avais pu y lever et y posséder une femme, il m’eût été impossible de ne pas croire que c’était l’antique volupté qui allait nous unir, cette femme eût-elle été une simple raccrocheuse postée là tous les soirs, mais à laquelle auraient prêté leur mystère l’hiver, le dépaysement, l’obscurité et le moyen âge. Je songeais à l’avenir : essayer d’oublier Mme de Guermantes me semblait affreux, mais raisonnable et, pour la première fois, possible, facile peut-être. Dans le calme absolu de ce quartier, j’entendais devant moi des paroles et des rires qui devaient venir de promeneurs à demi avinés qui rentraient. Je m’arrêtais pour les voir, je regardais du côté où j’avais entendu le bruit. Mais j’étais obligé d’attendre longtemps, car le silence environnant était si profond qu’il avait laissé passer avec une netteté et une force extrêmes des bruits encore lointains. Enfin, les promeneurs arrivaient non pas devant moi comme j’avais cru, mais fort loin derrière. Soit que le croisement des rues, l’interposition des maisons eussent causé par réfraction cette erreur d’acoustique, soit qu’il soit très difficile de situer un son dont la place ne nous est pas connue, je m’étais trompé, tout autant sur la distance, que sur la direction.

Le vent grandissait. Il était tout hérissé et grenu d’une approche de neige ; je regagnais la grand’rue et sautais dans le petit tramway où de la plate-forme un officier qui semblait ne pas les voir répondait aux saluts des soldats balourds qui passaient sur le trottoir, la face peinturlurée par le froid ; et elle faisait penser, dans cette cité que le brusque saut de l’automne dans ce commencement d’hiver semblait avoir entraînée plus avant dans le nord, à la face rubiconde que Breughel donne à ses paysans joyeux, ripailleurs et gelés.

Et précisément à l’hôtel où j’avais rendez-vous avec Saint–Loup et ses amis et où les fêtes qui commençaient attiraient beaucoup de gens du voisinage et d’étrangers, c’était, pendant que je traversais directement la cour qui s’ouvrait sur de rougeoyantes cuisines où tournaient des poulets embrochés, où grillaient des porcs, où des homards encore vivants étaient jetés dans ce que l’hôtelier appelait le «feu éternel», une affluence (digne de quelque «Dénombrement devant Bethléem» comme en peignaient les vieux maîtres flamands) d’arrivants qui s’assemblaient par groupes dans la cour, demandant au patron ou à l’un de ses aides (qui leur indiquaient de préférence un logement dans la ville quand ils ne les trouvaient pas d’assez bonne mine) s’ils pourraient être servis et logés, tandis qu’un garçon passait en tenant par le cou une volaille qui se débattait. Et dans la grande salle à manger que je traversai le premier jour, avant d’atteindre la petite pièce où m’attendait mon ami, c’était aussi à un repas de l’Évangile figuré avec la naïveté du vieux temps et l’exagération des Flandres que faisait penser le nombre des poissons, des poulardes, des coqs de bruyères, des bécasses, des pigeons, apportés tout décorés et fumants par des garçons hors d’haleine qui glissaient sur le parquet pour aller plus vite et les déposaient sur l’immense console où ils étaient découpés aussitôt, mais où— beaucoup de repas touchant à leur fin, quand j’arrivais— ils s’entassaient inutilisés ; comme si leur profusion et la précipitation de ceux qui les apportaient répondaient, beaucoup plutôt qu’aux demandes des dîneurs, au respect du texte sacré scrupuleusement suivi dans sa lettre, mais naïvement illustré par des détails réels empruntés à la vie locale, et au souci esthétique et religieux de montrer aux yeux l’éclat de la fête par la profusion des victuailles et l’empressement des serviteurs. Un d’entre eux au bout de la salle songeait, immobile près d’un dressoir ; et pour demander à celui-là, qui seul paraissait assez calme pour me répondre, dans quelle pièce on avait préparé notre table, m’avançant entre les réchauds allumés çà et là afin d’empêcher que se refroidissent les plats des retardataires (ce qui n’empêchait pas qu’au centre de la salle les desserts étaient tenus par les mains d’un énorme bonhomme quelquefois supporté sur les ailes d’un canard en cristal, semblait-il, en réalité en glace, ciselée chaque jour au fer rouge, par un cuisinier sculpteur, dans un goût bien flamand), j’allai droit, au risque d’être renversé par les autres, vers ce serviteur dans lequel je crus reconnaître un personnage qui est de tradition dans ces sujets sacrés et dont il reproduisait scrupuleusement la figure camuse, naïve et mal dessinée, l’expression rêveuse, déjà à demi presciente du miracle d’une présence divine que les autres n’ont pas encore soupçonnée. Ajoutons qu’en raison sans doute des fêtes prochaines, à cette figuration fut ajouté un supplément céleste recruté tout entier dans un personnel de chérubins et de séraphins. Un jeune ange musicien, aux cheveux blonds encadrant une figure de quatorze ans, ne jouait à vrai dire d’aucun instrument, mais rêvassait devant un gong ou une pile d’assiettes, cependant que des anges moins enfantins s’empressaient à travers les espaces démesurés de la salle, en y agitant l’air du frémissement incessant des serviettes qui descendaient le long de leurs corps en formes d’ailes de primitifs, aux pointes aiguës. Fuyant ces régions mal définies, voilées d’un rideau de palmes, d’où les célestes serviteurs avaient l’air, de loin, de venir de l’empyrée, je me frayai un chemin jusqu’à la petite salle où était la table de Saint–Loup. J’y trouvai quelques-uns de ses amis qui dînaient toujours avec lui, nobles, sauf un ou deux roturiers, mais en qui les nobles avaient dès le collège flairé des amis et avec qui ils s’étaient liés volontiers, prouvant ainsi qu’ils n’étaient pas, en principe, hostiles aux bourgeois, fussent-ils républicains, pourvu qu’ils eussent les mains propres et allassent à la messe. Dès la première fois, avant qu’on se mît à table, j’entraînai Saint–Loup dans un coin de la salle à manger, et devant tous les autres, mais qui ne nous entendaient pas, je lui dis :

— Robert, le moment et l’endroit sont mal choisis pour vous dire cela, mais cela ne durera qu’une seconde. Toujours j’oublie de vous le demander au quartier ; est-ce que ce n’est pas Mme de Guermantes dont vous avez la photographie sur la table ?

— Mais si, c’est ma bonne tante.

— Tiens, mais c’est vrai, je suis fou, je l’avais su autrefois, je n’y avais jamais songé ; mon Dieu, vos amis doivent s’impatienter, parlons vite, ils nous regardent, ou bien une autre fois, cela n’a aucune importance.

— Mais si, marchez toujours, ils sont là pour attendre.

— Pas du tout, je tiens à être poli ; ils sont si gentils ; vous savez, du reste, je n’y tiens pas autrement.

— Vous la connaissez, cette brave Oriane ?

Cette «brave Oriane», comme il eût dit cette «bonne Oriane», ne signifiait pas que Saint–Loup considérât Mme de Guermantes comme particulièrement bonne. Dans ce cas, bonne, excellente, brave, sont de simples renforcements de «cette», désignant une personne qu’on connaît et dont on ne sait trop que dire avec quelqu’un qui n’est pas de votre intimité. «Bonne» sert de hors-d’œuvre et permet d’attendre un instant qu’on ait trouvé : «Est-ce que vous la voyez souvent ?» ou «Il y a des mois que je ne l’ai vue», ou «Je la vois mardi» ou «Elle ne doit plus être de la première jeunesse».

— Je ne peux pas vous dire comme cela m’amuse que ce soit sa photographie, parce que nous habitons maintenant dans sa maison et j’ai appris sur elle des choses inouïes (j’aurais été bien embarrassé de dire lesquelles) qui font qu’elle m’intéresse beaucoup, à un point de vue littéraire, vous comprenez, comment dirai-je, à un point de vue balzacien, vous qui êtes tellement intelligent, vous comprenez cela à demi-mot ; mais finissons vite, qu’est-ce que vos amis doivent penser de mon éducation !

— Mais ils ne pensent rien du tout ; je leur ai dit que vous êtes sublime et ils sont beaucoup plus intimidés que vous.

— Vous êtes trop gentil. Mais justement, voilà : Mme de Guermantes ne se doute pas que je vous connais, n’est-ce pas ?

— Je n’en sais rien ; je ne l’ai pas vue depuis l’été dernier puisque je ne suis pas venu en permission depuis qu’elle est rentrée.

— C’est que je vais vous dire, on m’a assuré qu’elle me croit tout à fait idiot.

— Cela, je ne le crois pas : Oriane n’est pas un aigle, mais elle n’est tout de même pas stupide.

— Vous savez que je ne tiens pas du tout en général à ce que vous publiez les bons sentiments que vous avez pour moi, car je n’ai pas d’amour-propre. Aussi je regrette que vous ayez dit des choses aimables sur mon compte à vos amis (que nous allons rejoindre dans deux secondes). Mais pour Mme de Guermantes, si vous pouviez lui faire savoir, même avec un peu d’exagération, ce que vous pensez de moi, vous me feriez un grand plaisir.

— Mais très volontiers, si vous n’avez que cela à me demander, ce n’est pas trop difficile, mais quelle importance cela peut-il avoir ce qu’elle peut penser de vous ? Je suppose que vous vous en moquez bien ; en tout cas si ce n’est que cela, nous pourrons en parler devant tout le monde ou quand nous serons seuls, car j’ai peur que vous vous fatiguiez à parler debout et d’une façon si incommode, quand nous avons tant d’occasions d’être en tête à tête.

C’était bien justement cette incommodité qui m’avait donné le courage de parler à Robert ; la présence des autres était pour moi un prétexte m’autorisant à donner à mes propos un tour bref et décousu, à la faveur duquel je pouvais plus aisément dissimuler le mensonge que je faisais en disant à mon ami que j’avais oublié sa parenté avec la duchesse et pour ne pas lui laisser le temps de me poser sur mes motifs de désirer que Mme de Guermantes me sût lié avec lui, intelligent, etc., des questions qui m’eussent d’autant plus troublé que je n’aurais pas pu y répondre.

— Robert, pour vous si intelligent, cela m’étonne que vous ne compreniez pas qu’il ne faut pas discuter ce qui fait plaisir à ses amis mais le faire. Moi, si vous me demandiez n’importe quoi, et même je tiendrais beaucoup à ce que vous me demandiez quelque chose, je vous assure que je ne vous demanderais pas d’explications. Je vais plus loin que ce que je désire ; je ne tiens pas à connaître Mme de Guermantes ; mais j’aurais dû, pour vous éprouver, vous dire que je désirerais dîner avec Mme de Guermantes et je sais que vous ne l’auriez pas fait.

— Non seulement je l’aurais fait, mais je le ferai.

— Quand cela ?

— Dès que je viendrai à Paris, dans trois semaines, sans doute.

— Nous verrons, d’ailleurs elle ne voudra pas. Je ne peux pas vous dire comme je vous remercie.

— Mais non, ce n’est rien.

— Ne me dites pas cela, c’est énorme, parce que maintenant je vois l’ami que vous êtes ; que la chose que je vous demande soit importante ou non, désagréable ou non, que j’y tienne en réalité ou seulement pour vous éprouver, peu importe, vous dites que vous le ferez, et vous montrez par là la finesse de votre intelligence et de votre cœur. Un ami bête eût discuté.

C’était justement ce qu’il venait de faire ; mais peut-être je voulais le prendre par l’amour-propre ; peut-être aussi j’étais sincère, la seule pierre de touche du mérite me semblant être l’utilité dont on pouvait être pour moi à l’égard de l’unique chose qui me semblât importante, mon amour. Puis j’ajoutai, soit par duplicité, soit par un surcroît véritable de tendresse produit par la reconnaissance, par l’intérêt et par tout ce que la nature avait mis des traits mêmes de Mme de Guermantes en son neveu Robert :

— Mais voilà qu’il faut rejoindre les autres et je ne vous ai demandé que l’une des deux choses, la moins importante, l’autre l’est plus pour moi, mais je crains que vous ne me la refusiez ; cela vous ennuierait-il que nous nous tutoyions ?

— Comment m’ennuyer, mais voyons ! joie ! pleurs de joie ! félicité inconnue !

— Comme je vous remercie ... te remercie. Quand vous aurez commencé ! Cela me fait un tel plaisir que vous pouvez ne rien faire pour Mme de Guermantes si vous voulez, le tutoiement me suffit.

— On fera les deux.

— Ah  ! Robert ! Écoutez, dis-je encore à Saint–Loup pendant le dîner,— oh ! c’est d’un comique cette conversation à propos interrompus et du reste je ne sais pas pourquoi— vous savez la dame dont je viens de vous parler ?

— Oui.

— Vous savez bien qui je veux dire ?

— Mais voyons, vous me prenez pour un crétin du Valais, pour un demeuré.

— Vous ne voudriez pas me donner sa photographie ?

Je comptais lui demander seulement de me la prêter. Mais au moment de parler, j’éprouvai de la timidité, je trouvai ma demande indiscrète et, pour ne pas le laisser voir, je la formulai plus brutalement et la grossis encore, comme si elle avait été toute naturelle.

— Non, il faudrait que je lui demande la permission d’abord, me répondit-il.

Aussitôt il rougit. Je compris qu’il avait une arrière-pensée, qu’il m’en prêtait une, qu’il ne servirait mon amour qu’à moitié, sous la réserve de certains principes de moralité, et je le détestai.

Et pourtant j’étais touché de voir combien Saint–Loup se montrait autre à mon égard depuis que je n’étais plus seul avec lui et que ses amis étaient en tiers. Son amabilité plus grande m’eût laissé indifférent si j’avais cru qu’elle était voulue ; mais je la sentais involontaire et faite seulement de tout ce qu’il devait dire à mon sujet quand j’étais absent et qu’il taisait quand j’étais seul avec lui. Dans nos tête-à-tête, certes, je soupçonnais le plaisir qu’il avait à causer avec moi, mais ce plaisir restait presque toujours inexprimé. Maintenant les mêmes propos de moi, qu’il goûtait d’habitude sans le marquer, il surveillait du coin de l’œil s’ils produisaient chez ses amis l’effet sur lequel il avait compté et qui devait répondre à ce qu’il leur avait annoncé. La mère d’une débutante ne suspend pas davantage son attention aux répliques de sa fille et à l’attitude du public. Si j’avais dit un mot dont, devant moi seul, il n’eût que souri, il craignait qu’on ne l’eût pas bien compris, il me disait : «Comment, comment ?» pour me faire répéter, pour faire faire attention, et aussitôt se tournant vers les autres et se faisant, sans le vouloir, en les regardant avec un bon rire, l’entraîneur de leur rire, il me présentait pour la première fois l’idée qu’il avait de moi et qu’il avait dû souvent leur exprimer. De sorte que je m’apercevais tout d’un coup moi-même du dehors, comme quelqu’un qui lit son nom dans le journal ou qui se voit dans une glace.

Il m’arriva un de ces soirs-là de vouloir raconter une histoire assez comique sur Mme Blandais, mais je m’arrêtai immédiatement car je me rappelai que Saint–Loup la connaissait déjà et qu’ayant voulu la lui dire le lendemain de mon arrivée, il m’avait interrompu en me disant : «Vous me l’avez déjà racontée à Balbec». Je fus donc surpris de le voir m’exhorter à continuer en m’assurant qu’il ne connaissait pas cette histoire et qu’elle l’amuserait beaucoup. Je lui dis : «Vous avez un moment d’oubli, mais vous allez bientôt la reconnaître.— Mais non, je te jure que tu confonds. Jamais tu ne me l’as dite. Va». Et pendant toute l’histoire il attachait fiévreusement ses regards ravis tantôt sur moi, tantôt sur ses camarades. Je compris seulement quand j’eus fini au milieu des rires de tous qu’il avait songé qu’elle donnerait une haute idée de mon esprit à ses camarades et que c’était pour cela qu’il avait feint de ne pas la connaître. Telle est l’amitié.

Le troisième soir, un de ses amis auquel je n’avais pas eu l’occasion de parler les deux premières fois, causa très longuement avec moi ; et je l’entendais qui disait à mi-voix à Saint–Loup le plaisir qu’il y trouvait. Et de fait nous causâmes presque toute la soirée ensemble devant nos verres de sauternes que nous ne vidions pas, séparés, protégés des autres par les voiles magnifiques d’une de ces sympathies entre hommes qui, lorsqu’elles n’ont pas d’attrait physique à leur base, sont les seules qui soient tout à fait mystérieuses. Tel, de nature énigmatique, m’était apparu à Balbec ce sentiment que Saint–Loup ressentait pour moi, qui ne se confondait pas avec l’intérêt de nos conversations, détaché de tout lien matériel, invisible, intangible et dont pourtant il éprouvait la présence en lui-même comme une sorte de phlogistique, de gaz, assez pour en parler en souriant. Et peut-être y avait-il quelque chose de plus surprenant encore dans cette sympathie née ici en une seule soirée, comme une fleur qui se serait ouverte en quelques minutes, dans la chaleur de cette petite pièce. Je ne pus me tenir de demander à Robert, comme il me parlait de Balbec, s’il était vraiment décidé qu’il épousât Mlle d’Ambresac. Il me déclara que non seulement ce n’était pas décidé, mais qu’il n’en avait jamais été question, qu’il ne l’avait jamais vue, qu’il ne savait pas qui c’était. Si j’avais vu à ce moment-là quelques-unes des personnes du monde qui avaient annoncé ce mariage, elles m’eussent fait part de celui de Mlle d’Ambresac avec quelqu’un qui n’était pas Saint–Loup et de celui de Saint–Loup avec quelqu’un qui n’était pas Mlle d’Ambresac. Je les eusse beaucoup étonnées en leur rappelant leurs prédictions contraires et encore si récentes. Pour que ce petit jeu puisse continuer et multiplier les fausses nouvelles en en accumulant successivement sur chaque nom le plus grand nombre possible, la nature a donné à ce genre de joueurs une mémoire d’autant plus courte que leur crédulité est plus grande.

Saint–Loup m’avait parlé d’un autre de ses camarades qui était là aussi, avec qui il s’entendait particulièrement bien, car ils étaient dans ce milieu les deux seuls partisans de la révision du procès Dreyfus.

— Oh ! lui, ce n’est pas comme Saint–Loup, c’est un énergumène, me dit mon nouvel ami ; il n’est même pas de bonne foi. Au début, il disait : «Il n’y a qu’à attendre, il y a là un homme que je connais bien, plein de finesse, de bonté, le général de Boisdeffre ; on pourra, sans hésiter, accepter son avis». Mais quand il a su que Boisdeffre proclamait la culpabilité de Dreyfus, Boisdeffre ne valait plus rien ; le cléricalisme, les préjugés de l’état-major l’empêchaient de juger sincèrement, quoique personne ne soit, ou du moins ne fût aussi clérical, avant son Dreyfus, que notre ami. Alors il nous a dit qu’en tout cas on saurait la vérité, car l’affaire allait être entre les mains de Saussier, et que celui-là, soldat républicain (notre ami est d’une famille ultra-monarchiste), était un homme de bronze, une conscience inflexible. Mais quand Saussier a proclamé l’innocence d’Esterhazy, il a trouvé à ce verdict des explications nouvelles, défavorables non à Dreyfus, mais au général Saussier. C’était l’esprit militariste qui aveuglait Saussier (et remarquez que lui est aussi militariste que clérical, ou du moins qu’il l’était, car je ne sais plus que penser de lui). Sa famille est désolée de le voir dans ces idées-là.

— Voyez-vous, dis-je et en me tournant à demi vers Saint–Loup, pour ne pas avoir l’air de m’isoler, ainsi que vers son camarade, et pour le faire participer à la conversation, c’est que l’influence qu’on prête au milieu est surtout vraie du milieu intellectuel. On est l’homme de son idée ; il y a beaucoup moins d’idées que d’hommes, ainsi tous les hommes d’une même idée sont pareils. Comme une idée n’a rien de matériel, les hommes qui ne sont que matériellement autour de l’homme d’une idée ne la modifient en rien.

Saint–Loup ne se contenta pas de ce rapprochement. Dans un délire de joie que redoublait sans doute celle qu’il avait à me faire briller devant ses amis, avec une volubilité extrême il me répétait en me bouchonnant comme un cheval arrivé le premier au poteau : «Tu es l’homme le plus intelligent que je connaisse, tu sais». Il se reprit et ajouta : «avec Elstir.— Cela ne te fâche pas, n’est-ce pas ? tu comprends, scrupule. Comparaison : je te le dis comme on aurait dit à Balzac : Vous êtes le plus grand romancier du siècle, avec Stendhal. Excès de scrupule, tu comprends, au fond immense admiration. Non ? tu ne marches pas pour Stendhal ?» ajoutait-il avec une confiance naïve dans mon jugement, qui se traduisait par une charmante interrogation souriante, presque enfantine, de ses yeux verts. «Ah ! bien, je vois que tu es de mon avis, Bloch déteste Stendhal, je trouve cela idiot de sa part. La Chartreuse, c’est tout de même quelque chose d’énorme ! Je suis content que tu sois de mon avis. Qu’est-ce que tu aimes le mieux dans La Chartreuse ? réponds, me disait-il avec une impétuosité juvénile (et sa force physique, menaçante, donnait presque quelque chose d’effrayant à sa question), Mosca ? Fabrice ?» Je répondais timidement que Mosca avait quelque chose de M. de Norpois. Sur quoi tempête de rire du jeune Siegfried–Saint-Loup. Je n’avais pas fini d’ajouter : «Mais Mosca est bien plus intelligent, moins pédantesque» que j’entendis Robert crier bravo en battant effectivement des mains, en riant à s’étouffer, et en criant : «D’une justesse ! Excellent ! Tu es inouï».

À ce moment je fus interrompu par Saint–Loup parce qu’un des jeunes militaires venait en souriant de me désigner à lui en disant : «Duroc, tout à fait Duroc». Je ne savais pas ce que ça voulait dire, mais je sentais que l’expression du visage intimidé était plus que bienveillante. Quand je parlais, l’approbation des autres semblait encore de trop à Saint–Loup, il exigeait le silence. Et comme un chef d’orchestre interrompt ses musiciens en frappant avec son archet parce que quelqu’un a fait du bruit, il réprimanda le perturbateur : «Gibergue, dit-il, il faut vous taire quand on parle. Vous direz ça après. Allez, continuez», me dit-il.

Je respirai, car j’avais craint qu’il ne me fît tout recommencer.

— Et comme une idée, continuai-je, est quelque chose qui ne peut participer aux intérêts humains et ne pourrait jouir de leurs avantages, les hommes d’une idée ne sont pas influencés par l’intérêt.

— Dites donc, ça vous en bouche un coin, mes enfants, s’exclama après que j’eus fini de parler Saint–Loup, qui m’avait suivi des yeux avec la même sollicitude anxieuse que si j’avais marché sur la corde raide. Qu’est-ce que vous vouliez dire, Gibergue ?

— Je disais que monsieur me rappelait beaucoup le commandant Duroc. Je croyais l’entendre.

— Mais j’y ai pensé bien souvent, répondit Saint–Loup, il y a bien des rapports, mais vous verrez que celui-ci a mille choses que n’a pas Duroc.

De même qu’un frère de cet ami de Saint–Loup, élève à la Schola Cantorum, pensait sur toute nouvelle œuvre musicale nullement comme son père, sa mère, ses cousins, ses camarades de club, mais exactement comme tous les autres élèves de la Schola, de même ce sous-officier noble (dont Bloch se fit une idée extraordinaire quand je lui en parlai, parce que, touché d’apprendre qu’il était du même parti que lui, il l’imaginait cependant, à cause de ses origines aristocratiques et de son éducation religieuse et militaire, on ne peut plus différent, paré du même charme qu’un natif d’une contrée lointaine) avait une «mentalité», comme on commençait à dire, analogue à celle de tous les dreyfusards en général et de Bloch en particulier, et sur laquelle ne pouvaient avoir aucune espèce de prise les traditions de sa famille et les intérêts de sa carrière. C’est ainsi qu’un cousin de Saint–Loup avait épousé une jeune princesse d’Orient qui, disait-on, faisait des vers aussi beaux que ceux de Victor Hugo ou d’Alfred de Vigny et à qui, malgré cela, on supposait un esprit autre que ce qu’on pouvait concevoir, un esprit de princesse d’Orient recluse dans un palais des Mille et une Nuits. Aux écrivains qui eurent le privilège de l’approcher fut réservée la déception, ou plutôt la joie, d’entendre une conversation qui donnait l’idée non de Schéhérazade, mais d’un être de génie du genre d’Alfred de Vigny ou de Victor Hugo.

Je me plaisais surtout à causer avec ce jeune homme, comme avec les autres amis de Robert du reste, et avec Robert lui-même, du quartier, des officiers de la garnison, de l’armée en général. Grâce à cette échelle immensément agrandie à laquelle nous voyons les choses, si petites qu’elles soient, au milieu desquelles nous mangeons, nous causons, nous menons notre vie réelle, grâce à cette formidable majoration qu’elles subissent et qui fait que le reste, absent du monde, ne peut lutter avec elles et prend, à côté, l’inconsistance d’un songe, j’avais commencé à m’intéresser aux diverses personnalités du quartier, aux officiers que j’apercevais dans la cour quand j’allais voir Saint–Loup ou, si j’étais réveillé, quand le régiment passait sous mes fenêtres. J’aurais voulu avoir des détails sur le commandant qu’admirait tant Saint–Loup et sur le cours d’histoire militaire qui m’aurait ravi «même esthétiquement». Je savais que chez Robert un certain verbalisme était trop souvent un peu creux, mais d’autres fois signifiait l’assimilation d’idées profondes qu’il était fort capable de comprendre. Malheureusement, au point de vue armée, Robert était surtout préoccupé en ce moment de l’affaire Dreyfus. Il en parlait peu parce que seul de sa table il était dreyfusard ; les autres étaient violemment hostiles à la révision, excepté mon voisin de table, mon nouvel ami, dont les opinions paraissaient assez flottantes. Admirateur convaincu du colonel, qui passait pour un officier remarquable et qui avait flétri l’agitation contre l’armée en divers ordres du jour qui le faisaient passer pour antidreyfusard, mon voisin avait appris que son chef avait laissé échapper quelques assertions qui avaient donné à croire qu’il avait des doutes sur la culpabilité de Dreyfus et gardait son estime à Picquart. Sur ce dernier point, en tout cas, le bruit de dreyfusisme relatif du colonel était mal fondé, comme tous les bruits venus on ne sait d’où qui se produisent autour de toute grande affaire. Car, peu après, ce colonel, ayant été chargé d’interroger l’ancien chef du bureau des renseignements, le traita avec une brutalité et un mépris qui n’avaient encore jamais été égalés. Quoi qu’il en fût et bien qu’il ne se fût pas permis de se renseigner directement auprès du colonel, mon voisin avait fait à Saint–Loup la politesse de lui dire— du ton dont une dame catholique annonce à une dame juive que son curé blâme les massacres de juifs en Russie et admire la générosité de certains Israélites— que le colonel n’était pas pour le dreyfusisme— pour un certain dreyfusisme au moins— l’adversaire fanatique, étroit, qu’on avait représenté.

— Cela ne m’étonne pas, dit Saint–Loup, car c’est un homme intelligent. Mais, malgré tout, les préjugés de naissance et surtout le cléricalisme l’aveuglent. Ah ! me dit-il, le commandant Duroc, le professeur d’histoire militaire dont je t’ai parlé, en voilà un qui, paraît-il, marche à fond dans nos idées. Du reste, le contraire m’eût étonné, parce qu’il est non seulement sublime d’intelligence, mais radical-socialiste et franc-maçon.

Autant par politesse pour ses amis à qui les professions de foi dreyfusardes de Saint–Loup étaient pénibles que parce que le reste m’intéressait davantage, je demandai à mon voisin si c’était exact que ce commandant fît, de l’histoire militaire, une démonstration d’une véritable beauté esthétique.

— C’est absolument vrai.

— Mais qu’entendez-vous par là ?

— Eh bien ! par exemple, tout ce que vous lisez, je suppose, dans le récit d’un narrateur militaire, les plus petits faits, les plus petits événements, ne sont que les signes d’une idée qu’il faut dégager et qui souvent en recouvre d’autres, comme dans un palimpseste. De sorte que vous avez un ensemble aussi intellectuel que n’importe quelle science ou n’importe quel art, et qui est satisfaisant pour l’esprit.

— Exemples, si je n’abuse pas.

— C’est difficile à te dire comme cela, interrompit Saint–Loup. Tu lis par exemple que tel corps a tenté ... Avant même d’aller plus loin, le nom du corps, sa composition, ne sont pas sans signification. Si ce n’est pas la première fois que l’opération est essayée, et si pour la même opération nous voyons apparaître un autre corps, ce peut être le signe que les précédents ont été anéantis ou fort endommagés par ladite opération, qu’ils ne sont plus en état de la mener à bien. Or, il faut s’enquérir quel était ce corps aujourd’hui anéanti ; si c’étaient des troupes de choc, mises en réserve pour de puissants assauts : un nouveau corps de moindre qualité a peu de chance de réussir là où elles ont échoué. De plus, si ce n’est pas au début d’une campagne, ce nouveau corps lui-même peut être composé de bric et de broc, ce qui, sur les forces dont dispose encore le belligérant, sur la proximité du moment où elles seront inférieures à celles de l’adversaire, peut fournir des indications qui donneront à l’opération elle-même que ce corps va tenter une signification différente, parce que, s’il n’est plus en état de réparer ses pertes, ses succès eux-mêmes ne feront que l’acheminer, arithmétiquement, vers l’anéantissement final. D’ailleurs, le numéro désignatif du corps qui lui est opposé n’a pas moins de signification. Si, par exemple, c’est une unité beaucoup plus faible et qui a déjà consommé plusieurs unités importantes de l’adversaire, l’opération elle-même change de caractère car, dût-elle se terminer par la perte de la position que tenait le défenseur, l’avoir tenue quelque temps peut être un grand succès, si avec de très petites forces cela a suffi à en détruire de très importantes chez l’adversaire. Tu peux comprendre que si, dans l’analyse des corps engagés, on trouve ainsi des choses importantes, l’étude de la position elle-même, des routes, des voies ferrées qu’elle commande, des ravitaillements qu’elle protège est de plus grande conséquence. Il faut étudier ce que j’appellerai tout le contexte géographique, ajouta-t-il en riant. (Et en effet, il fut si content de cette expression, que, dans la suite, chaque fois qu’il l’employa, même des mois après, il eut toujours le même rire.) Pendant que l’opération est préparée par l’un des belligérants, si tu lis qu’une de ses patrouilles est anéantie dans les environs de la position par l’autre belligérant, une des conclusions que tu peux tirer est que le premier cherchait à se rendre compte des travaux défensifs par lesquels le deuxième a l’intention de faire échec à son attaque. Une action particulièrement violente sur un point peut signifier le désir de le conquérir, mais aussi le désir de retenir là l’adversaire, de ne pas lui répondre là où il a attaqué, ou même n’être qu’une feinte et cacher, par ce redoublement de violence, des prélèvements de troupes à cet endroit. (C’est une feinte classique dans les guerres de Napoléon.) D’autre part, pour comprendre la signification d’une manœuvre, son but probable et, par conséquent, de quelles autres elle sera accompagnée ou suivie, il n’est pas indifférent de consulter beaucoup moins ce qu’en annonce le commandement et qui peut être destiné à tromper l’adversaire, à masquer un échec possible, que les règlements militaires du pays. Il est toujours à supposer que la manœuvre qu’a voulu tenter une armée est celle que prescrivait le règlement en vigueur dans les circonstances analogues. Si, par exemple, le règlement prescrit d’accompagner une attaque de front par une attaque de flanc, si, cette seconde attaque ayant échoué, le commandement prétend qu’elle était sans lien avec la première et n’était qu’une diversion, il y a chance pour que la vérité doive être cherchée dans le règlement et non dans les dires du commandement. Et il n’y a pas que les règlements de chaque armée, mais leurs traditions, leurs habitudes, leurs doctrines. L’étude de l’action diplomatique toujours en perpétuel état d’action ou de réaction sur l’action militaire ne doit pas être négligée non plus. Des incidents en apparence insignifiants, mal compris à l’époque, t’expliqueront que l’ennemi, comptant sur une aide dont ces incidents trahissent qu’il a été privé, n’a exécuté en réalité qu’une partie de son action stratégique. De sorte que, si tu sais lire l’histoire militaire, ce qui est récit confus pour le commun des lecteurs est pour toi un enchaînement aussi rationnel qu’un tableau pour l’amateur qui sait regarder ce que le personnage porte sur lui, tient dans les mains, tandis que le visiteur ahuri des musées se laisse étourdir et migrainer par de vagues couleurs. Mais, comme pour certains tableaux où il ne suffit pas de remarquer que le personnage tient un calice, mais où il faut savoir pourquoi le peintre lui a mis dans les mains un calice, ce qu’il symbolise par là, ces opérations militaires, en dehors même de leur but immédiat, sont habituellement, dans l’esprit du général qui dirige la campagne, calquées sur des batailles plus anciennes qui sont, si tu veux, comme le passé, comme la bibliothèque, comme l’érudition, comme l’étymologie, comme l’aristocratie des batailles nouvelles. Remarque que je ne parle pas en ce moment de l’identité locale, comment dirais-je, spatiale des batailles. Elle existe aussi. Un champ de bataille n’a pas été ou ne sera pas à travers les siècles que le champ d’une seule bataille. S’il a été champ de bataille, c’est qu’il réunissait certaines conditions de situation géographique, de nature géologique, de défauts même propres à gêner l’adversaire (un fleuve, par exemple, le coupant en deux) qui en ont fait un bon champ de bataille. Donc il l’a été, il le sera. On ne fait pas un atelier de peinture avec n’importe quelle chambre, on ne fait pas un champ de bataille avec n’importe quel endroit. Il y a des lieux prédestinés. Mais encore une fois, ce n’est pas de cela que je parlais, mais du type de bataille qu’on imite, d’une espèce de décalque stratégique, de pastiche tactique, si tu veux : la bataille d’Ulm, de Lodi, de Leipzig, de Cannes. Je ne sais s’il y aura encore des guerres ni entre quels peuples ; mais s’il y en a, sois sûr qu’il y aura (et sciemment de la part du chef) un Cannes, un Austerlitz, un Rosbach, un Waterloo, sans parler des autres, quelques-uns ne se gênent pas pour le dire. Le maréchal von Schieffer et le général de Falkenhausen ont d’avance préparé contre la France une bataille de Cannes, genre Annibal, avec fixation de l’adversaire sur tout le front et avance par les deux ailes, surtout par la droite en Belgique, tandis que Bernhardi préfère l’ordre oblique de Frédéric le Grand, Leuthen plutôt que Cannes. D’autres exposent moins crûment leurs vues, mais je te garantis bien, mon vieux, que Beauconseil, ce chef d’escadron à qui je t’ai présenté l’autre jour et qui est un officier du plus grand avenir, a potassé sa petite attaque du Pratzen, la connaît dans les coins, la tient en réserve et que si jamais il a l’occasion de l’exécuter, il ne ratera pas le coup et nous la servira dans les grandes largeurs. L’enfoncement du centre à Rivoli, va, ça se refera s’il y a encore des guerres. Ce n’est pas plus périmé que l’Iliade. J’ajoute qu’on est presque condamné aux attaques frontales parce qu’on ne veut pas retomber dans l’erreur de 70, mais faire de l’offensive, rien que de l’offensive. La seule chose qui me trouble est que, si je ne vois que des esprits retardataires s’opposer à cette magnifique doctrine, pourtant un de mes plus jeunes maîtres, qui est un homme de génie, Mangin, voudrait qu’on laisse sa place, place provisoire, naturellement, à la défensive. On est bien embarrassé de lui répondre quand il cite comme exemple Austerlitz où la défense n’est que le prélude de l’attaque et de la victoire.