Le naïf aux quarante enfants (1)

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Paul Guth (1910-1997), agrégé des Lettres classiques (lauréat en 1933, 17e sur 33) est un auteur bien oublié. Tout juste si on se souvient de lui à cause d'une sortie du sinistre Cohn Bendit, au cours de l'émission Apostrophes, à laquelle ils participaient tous deux (23 avril 1982). Ce soir-là, la grossièreté de Dany-le-Rouge, foutant le bordel sur le plateau en défendant publiquement, qu'on le veuille ou non, une manière de pédophilie, laissa aux téléspectateurs la même impression de malaise que celle qu'arbora Guth. Mais laissons cela.
Car Paul Guth est un auteur délicieux, injustement oublié, et maniant, naturellement, notre langue comme personne. Témoin l'extrait qui suit.
Pour la petite histoire, mentionnons que l'ouvrage Le naïf aux quarante enfants a fait l'objet, en 1957, d'une adaptation cinématographique (Philippe Agostini), le jeune Michel Serrault jouant le rôle du naïf. Tourné pour l'essentiel dans un Lycée que je connus bien (et qui n'est plus qu'un Collège), ce film avait au générique un professeur du dit Lycée, grand ami de Pagnol (ayant d'ailleurs figuré dans un de ses films) et qui fut aussi mon professeur, je veux parler d'Antonin Fabre (qu'on pourra retrouver sur cette page de mon blog) agrégé des Lettres classiques un an avant Guth (reçu 13e sur 31 - un certain Maurice Bardèche, reçu 17e, figurait aussi parmi les lauréats), l'année même où Jacques Soustelle fut reçu 1er en Philosophie. Antonin Fabre jouait le rôle du Proviseur (assez maltraité par Guth, comme on va le voir), dans ce film où figuraient aussi Darry Cowl, Jean Poiret, Henri Crémieux, Jean Rigaux, Pierre-Jean Vaillard, Odette Joyeux ( jouant le rôle de Gina Lantois, la pulpeuse mère d'élève, un temps fougueuse maîtresse du professeur de son Guido)...

 

 

François des Loges ou de Montcorbier, dit Villon

 

 

Je retrouvais mes élèves avec terreur et passion. Ils étaient mon présent et mon avenir. Par la discipline qu'ils m'imposaient, ils m'aidaient à devenir tout à fait un homme. Ils étaient aussi ma seule distraction, dans cette ville ou personne ne me recevait.

Le défilé du mercredi, de quatre à six, n'avait pas tardé à me révéler les manigances des parents. Au bout de deux ou trois semaines j'avais compris leur refrain. Tandis que le père ou la, mère s'avançait vers moi, du fond du parloir, et que je m'inclinais avec une courbette d'accueil, je me le récitais en grinçant des dents..

- Ce n'est pas parce que c'est mon fils, mais Louis est très intelligent. À la maison, il fait des réflexions qui vous surprendraient. Hier encore, à table, quand on a servi la mousse au chocolat…

Mais il est extrêmement sensible. Quand on le décourage, on n'en tire plus rien.

Il a été souvent malade dans son enfance (oreillons, coqueluche...). Alors, on l'a peut-être un peu gâté, n'est-ce pas ? Quels parents, à notre place, n'en auraient pas fait autant (vous êtes marié, Monsieur le Professeur ? Vous avez des enfants ?...) ? Et puis il s'est mis à grandir. C'est fou ! Les manches lui arrivent là. Alors, vous comprenez, le...

Le tout pour s'étonner que Louis ait eu un sur vingt en Version Latine, pour tâcher de lui faire supprimer une punition, de le faire exempter d'un devoir. Pour que Louis échappât à la contrainte qui l'eût sauvé. Pour qu'il pût mieux mépriser ses parents qu'il dupait et moi, si je devenais leur complice.

- N'attendez pas de moi cette politique d'abdication ! répondais-je. Voulez-vous que je me consacre à l'intérêt de votre enfant, ou à sa perte ?

- À son intérêt ! bredouillait le père ou la mère.

- Que voulez-vous en faire : un eunuque ou un homme ?

L'indignation me transportait. Comme à tous les timides elle m'aurait fait soulever des montagnes.

J'abandonnais mon feint accent pointu, mes hésitations, mes faiblesses. Comme celle des chevaux tarbais de mon pays ma narine s'enflait. Je respirais le feu.

Je me consolais avec la classe. J'y aurais volontiers mangé et dormi. J'en arrivais à comprendre les Jésuites, qui vivaient toute la journée avec leurs élèves.

Jamais un professeur n'expliquait à ses élèves, ce que c'était que la classe. Les enfants s'y traînaient comme à l'abattoir. Moi je leur chanterais ses louanges. De la façon la plus simple, pour mettre à leur portée mon mysticisme. Car, peu à peu, dans cette ville morne, concentrant ma passion sur la classe, j'en avais fait la cellule des extases.

- La classe, leur disais-je, c'est comme un temple (je n'osais pas dire comme une église. On aurait pu, m'accuser de violer la neutralité).

On devait se purifier avant d'entrer en classe, comme les Arabes se lavent les pieds et se déchaussent avant de pénétrer dans une mosquée (je leur glissai ainsi habilement un conseil d'hygiène. Et mon allusion à la mosquée ne pouvait pas me faire taxer de cléricalisme. Nous n'étions pas au Maroc).

Les rumeurs de la vie, les scandales, les luttes partisanes ne pénétraient pas dans la classe. Je ne disais pas la politique. En France dire qu'on ne veut pas faire de politique, c'est en faire encore. C'est même faire, dit-on, une politique de droite. Employant une expression qui les dépassait un peu, mais dont la fureur vague semblait se gonfler d'indignation, je disais : les luttes partisanes... Les luttes partisanes faisaient penser aux partisans de Catilina, dans l'Antiquité, mais surtout pas aux partis, car Ils se seraient demandé : "De quel parti est-il, lui ?" Et je n'aurais plus été le professeur neutre qu'on ne peut rattacher à rien.

Dans un temple, on adore un dieu. Quel dieu adorons-nous dans notre classe, Monsieur Pirolet ? demandai-je à celui qui avait déclaré son goût pour l'aquarède, mais qui, malgré cette bévue, me semblait avoir manifesté, depuis, un certain enthousiasme.

Cet aspect enthousiaste de Pirolet était dû peut-être au coup de vent perpétuel qui paraissait le bousculer. Le nez lui remontait dans les yeux, ses yeux- se retroussaient vers son front, ses cheveux se tenaient tout droits.

Pirolet resta un moment au garde à vous; mais jamais immobilité ne fut secouée de plus de frissons. Son menton tressautait, sa poitrine soulevait sa cravate. Son épaule remontait la courroie d'un sac imaginaire. Sa bouche s'ouvrit. Sa langue battît à l'intérieur comme un fouet de mayonnaise. Mais il ne sortit aucun son.

- Ah ! le dieu que nous adorons ici est bien difficile à nommer, Monsieur Pirolet !

À Paris, une inscription sur le Panthéon disait : Aux grands hommes la patrie reconnaissante. Ici nous aurions pu graver sur nos murs : Aux grands hommes la classe reconnaissante. Nous étions un petit Panthéon, en plus gai. Au Panthéon on a entassé les grands hommes, comme des planches dans une cave. Nous, c'était dans la joie que nous rendions notre culte.

L'enthousiasme me soulevait si fort, de telles langues de feu me sortaient de la bouche que j'avais envie de m'écrier :

- ... Que nous rendons notre culte à qui, Monsieur Pirolet ?

Mais je devais contenir ces tentations de taquineries qui me perdraient. Je serrais les poings pour me calmer,

- En troisième nous avons la chance de rendre ce culte à Homère, Aristophane, Xénophon, Cicéron, Virgile, Tite-Live, Horace. À l'auteur de la Chanson de Roland, à Charles d'Orléans, Villon, La Fontaine, Corneille, Molière, La Bruyère...

J'insistai sur le mot chance. Je le leur fis miroiter comme le gros lot de la Loterie Nationale. Les rumeurs de la vie ne devaient pas pénétrer en classe, mais j'entendais par là les scandales, les crimes dont les auteurs voyaient leurs portraits s'étaler dans les journaux. Au contraire, pour les bruits de la vie saine et fraîche, je voulais abattre les murs de la classe et qu'ils s'y précipitent. Je tenais donc à leur citer une institution aussi poétique que la Loterie Nationale. Je pouvais même comparer ses sphères à la roue de la Fortune (bonne aubaine pour mon cours de mythologie).

- Parmi vos camarades, quand vous cherchez un ami, vous le choisissez surtout pour ses qualités. Quelles qualités, Monsieur Bouterol ?

Bouterol avait l'air d'un jeune boucher. Une fraîcheur de filet mignon le fleurissait. Sa bouche avait la grâce de l'aloyau.

- La gaieté... la franchise... la gentillesse..., énonça Bouterol brossant, à ma demande, le portrait de l'ami idéal.

- Et l'intelligence ! hurla la classe, servile, d'une seule voix.

- ...Et moi, ici, poursuivis-je, je vous fais faire la connaissance des meilleurs des amis. Et qui possèdent ces qualités plus que Monsieur Bouterol ou Monsieur Pirolet. (Rires). Plus que n'importe qui au monde ! (Sensation) (Un temps). Tout simplement les plus grands hommes de Rome, de la Grèce et de France (Écarquillement des yeux : "Tiens, tiens, on ne nous avait jamais dit ça... Jusqu'à nouvel ordre nous croyions que c'étaient des emmerdeurs).

D'une torsion des reins je m'assujettis dans ma chaise, pour donner de l'appui à ma démonstration.

- Depuis des siècles on a élevé des statues à ces génies. On a donné leur nom à des rues, à des monuments. Ça coûte cher les statues, au prix où est le bronze (hochements de tête de supputation). Et les plaques des rues, vous croyez qu'on les donne ? (geste de dénégation). Si on a fait tous ces frais, vous pensez bien qu'il y avait une raison (acquiescement de ces fils avisés du Nord-Ouest, déjà imbus du sens des affaires de leur père). Ce n'est pas simplement parce qu'ils étaient inscrits au programme de Troisième (rires amers). Eh ! bien, ces génies, dont le portrait serait aujourd'hui en première page des journaux, que les marques de savons supplieraient de dire : "Pour ma toilette, je n'emploie que le savon « Huile en fleurs »:.. (hilarité générale, freinée par la reconnaissance intime de l'évidence : « C'est vrai pourtant ! ).

Je pris une pause, adossé dans le confort de la démonstration qui maintenant filait en roue libre.

... Ces génies auxquels les rois du corned-beef ou du caoutchouc seraient heureux d'être présentés (vous connaissez encore aujourd'hui le nom d'Homère, mais dites-moi le nom d'un milliardaire grec du temps d'Homère, Monsieur Tracot !...).

Tracot, la raie impeccable, le cheveu sec d'un ingénieur des Mines, se leva pour la forme, mais se rassit aussitôt. Il savait que je souhaitais qu'il ne connût pas le nom d'un milliardaire grec du temps d'Homère et que personne ne le connaissait.

-... Ces génies, vous, élèves de Troisième, vous passez votre temps avec eux !... Tout à l'heure quand vous rentrerez à la maison et que vos parents vous demanderont : "Qu'est-ce que tu as fait en classe, ce matin ?" vous pourrez répondre : "Je me suis amusé avec Homère !"... Eh ! bien, vous en avez, des relations ! Vous ne vous mouchez pas du coude !...

Moi aussi je parlais par paraboles.

 

 

Cette classe, dont je faisais le tabernacle des délices, j'aurais voulu qu'elle fût belle. Je rêvais d'une architecture radieuse, de portiques d'azur: J'aurais aimé me promener avec mes élèves entre des colonnes, comme Platon.

Mais mon, regard butait contre ces murs gris de case à lapins, contre cette teinte caca d'oie des tables. La blancheur même de la craie me dégoûtait, avec ses lâchetés de suppositoire.

Je décidai de décorer les murs.

- À votre choix, faites-moi des dessins en couleurs sur les sujets suivants : un grand dîner à Rome, un combat au cirque, le défilé d'un triomphateur, une bataille navale, le plan d'une maison antique la façon de mettre sa toge, une représentation théâtrale à Athènes...

Espérant déchaîner leur spontanéité, j'ajoutai :

... Et tous les autres sujets que vous voudrez...

Quelques jours après ils arrivaient avec des rouleaux sous le bras, et un affairement capiteux. Ils m'apportaient des dessins qu'on eût admirés dans ces expositions d'avant-garde, à Paris, où on montre des œuvres d'enfants et de fous. Alors que notre peinture se traînait dans les teintes d'excréments ou de vomi, pour, soi-disant, "traduire les tourments du siècle", eux s'étaient pourléchés de clartés. Ils avaient projeté sur leur papier les diamants et le feu de leurs tubes d'aquarelle.

Feillard s'était surpassé. Il avait représenté un établissement de bains romains. Il s'était renseigné à la bibliothèque de la ville. Il n'avait rien oublié. Dans l'apodyterium, il montrait les clients en train de se déshabiller. Un marchand bedonnant se désentortillait de sa toge. Un militaire posait son casque par terre comme un pot de géraniums et suspendait son épée à un clou…

Feillard indiquait nettement les trois salles des thermes. Caldarium (bain chaud), tepidaxium (bain tiède), frigidarium (bain froid). Il n'omettait pas non plus le sudatorium (étuve).

Il disposait les tuyaux sous le plancher, il expliquait le fonctionnement des trois citernes.

- Répétez-le bien à vos camarade ! lui-dis-je pour le placer en posture d'instructeur.

- Il y avait trois chaudières l'une au-dessus de l'autre, dit-il d'une voix où cette fois la mollesse n'était qu'une élégance de l'esprit. L'eau chaude, l'eau tiède, l'eau froide...

- Et alors ?... dis-je pour le pousser.

Il répugnait à se parer de ses connaissances. Il feignit d'hésiter.

- Il y avait un tuyau entre les trois... Quand on prenait de l'eau dans la chaudière d'eau chaude, elle était remplacée, automatiquement, par de l'eau de la chaudière d'eau tiède, qui était remplacée par de l'eau de celle d'eau froide...

L'eau était bleue dans les citernes, le corps des baigneurs d'un rose de cochon. Un surtout, plissé de bourrelets, qui se faisait gratter la couenne avec la strigile. Les poils et les gouttes de sueur volaient. L'employé des bains transpirait aussi et tirait la langue.

Par pudeur Feillard avait privé les hommes de leur sexe. Au bas de leur ventre il n'y avait rien. Pour donner tout de même une impression de virilité, il les avait dotés de biceps colossaux, de pectoraux en boucliers, de mollets aux bosses de granit.

À ces asexués herculéens il mêlait des femmes nues. Et il s'était complu à fignoler les seins, les hanches, les croupes. Comme il ne savait utiliser que le rose pour la chair, il s'était rattrapé en choisissant le bleu le plus céleste pour les yeux, l'or de bijoutier le plus somptueux pour les cheveux, la pourpre la plus rutilante pour les bouts de seins.

Les petits louchaient vers ces Naïades. Je devais me manifester.

- Les femmes se baignaient à part, dis-je, d'un ton administratif, comme si j'avais récité le règlement des thermes. C'est la seule erreur de votre beau dessin.

 

 

Sur les murs on cloua les œuvres avec des punaises. Côte à côte tous les gladiateurs. Le laqueator de Ronieux, qui lançait son nœud coulant. Le Sammite que Brogne avait muni d'un casque d'or orné de deux ailes rouges, d'un bouclier vert épinard, d'un jambart bleu à la jambe gauche, et, au bras droit, d'un brassard violet.

Sur une feuille d'un mètre sur soixante quinze centimètres, Loipelle avait déployé le combat d'un rétiaire contre un secutor. Pourvu de moustaches en trompe de chasse et d'un bouc d'Inspecteur d'Académie, le rétiaire jetait son filet-moustiquaire sur le secutor. Et le secutor, bouclé dans son armure aux reflets de boîte à sardines, se débattait parmi les plis du filet, comme un client dans le rideau que tendent les coiffeurs du Midi, pour fermer leur salon, en été.

Sur nos murs, s'étala le banquet, par Oricoste. Les convives s'appuyaient sur le coude. Devant eux s'entassaient des victuailles : murènes, quartiers de bœufs, moutons entiers. Dans un plat d'argent, une pyramide de petites choses cramoisies.

- Qu'est-ce que c'est ? demandai-je aux autres élèves, pour les éprouver. Mais l'ignorais moi-même.

- Des quartiers de tomates ! répondit Pirolet.

- Des morceaux de potiron ! dit Gamont.

- Non, des langues de rossignol ! répliqua l'auteur.

Vexé, il écrivit dessous : langues de rossignol. Il avait poussé le réalisme jusqu'à placer, dans un coin de la salle, un convive qui s'enfonçait les doigts dans la bouche pour alléger son estomac et continuer à faire honneur au banquet.

- Ça c'est dégoûtant ! dit Loipelle, ulcéré par mon ironie envers le bouc de son rétiaire.

- Mais non, répondis-je, puisque je vous: l'avais dit !...

Ils s'inclinèrent. Mon enseignement était parole d'Évangile. Mon cours sanctifiait les horreurs.

 

 

Chaque soir, sauf le mercredi où, sans illusions, je continuais à recevoir les parents, nous restions, après l'heure pour placer les dessins. J'envoyais Feillard, qui était le plus fort, chercher une échelle à l'Économat. Chaque fois c'était un drame.

- Monsieur, on ne veut pas me prêter l'échelle !

-- Pourquoi ? Qu'est-ce qu'ils ont dit ?

- Oh ! monsieur, je n'oserais pas vous le répéter !... Ils ont dit "Il nous fait caguer".

L'employé de l'Économat est de Narbonne Monsieur !...

Je devais lui confier un billet où je demandais de la façon la plus courtoise mais la plus ferme qu'on voulût bien me prêter une échelle. "Pour les besoins de la classe", soulignais-je de deux traits rageurs.

Par vengeance on m'envoyait une échelle branlante, où il manquait des barreaux. Je la maintenais moi-même pour que le grimpeur ne tombât pas.

Un soir, le Censeur faisait une ronde dans le couloir. Par la cloison vitrée, il aperçut un élève, au sommet du perchoir. Il ouvrit la porte en trombe.

- Qu'est-ce que vous faites là, Peuvrard ?

J'avais choisi Peuvrard parce qu'il était le plus petit. Sa légèreté épargnerait les barreaux.

Le Censeur était un sanglier des Ardennes. Son corps devait se hérisser d'une toison de fer. Elle débordait sur ses mains, sautait pardessus son faux col. Son nez ressemblait à une truffe. Quand il venait lire les résultats des compositions en compagnie du Proviseur, je m'amusais à détailler la richesse de cet appendice. Il se divisait en trois lobes pourpres, dont chacun se fendillait en vallées qui se décomposaient en sillons. Un spéléologue eût pu explorer ces gouffres. Un œnologue aussi, car on prétendait que M. le Censeur buvait. Chaque jour, après la sortie de quatre heures, il descendait la rue en rasant les murs. Le bruit courait qu'il allait s'enfermer dans un petit café où, tout seul, il s'attablait devant son vin rouge.

Son interruption déracina Peuvrard. Ses pattes d'oiseau lâchèrent prise. Il tourbillonna, s'abattit. Je le reçus dans mes bras.

- Vous voyez, tonna le Censeur, les dangers de ces ascensions !...

- Mais, Monsieur le Censeur, vous lui avez fait peur !

Il puait le vin. Sa voix, qui semblait rouler des tonneaux, s'éraillait ce soir d'éraflures supplémentaires.

- Vous savez, dit-il, que vous êtes responsable de tout accident qui peut arriver à des élèves en classe. Et puis, cette dépense d'électricité, après l'heure !...

- Si vous voulez, Monsieur le Censeur, nous pourrons vous la payer. Mes élèves et moi, nous sommes prêts à nous cotiser...

Les élèves m'entouraient d'un cercle silencieux. Ils faisaient bloc avec moi. Le ton cinglant que je n'avais pas pu m'empêcher de prendre les avait électrisés. Le Censeur le sentit. Son acrimonie s'en accrut. Sans jeter un regard sur les dessins qui étaient la cause de cette tragédie, sans un mot ni un salut, il sortit en claquant la porte dans un remugle de vinasse. Sous l'éclairage blafard des deux globes du plafond, qui donnait à l'échelle l'aspect sinistre d'une Descente de Croix, le rétiaire de Loipelle, grimaçant, semblait lui piquer les fesses avec son trident.

 

 

Le lendemain, à 1a sonnerie de quatre heures, Ardoin, qui sortait le dernier, posa sur ma chaire une enveloppe. Elle renfermait vingt francs, en billets et en pièces.

Pour la dépense supplémentaire d'électricité. Les élèves de Troisième A Trois.

Ce geste m'étonna. Ardoin n'avait pas fait de dessin. Il ne participait pas à l'algarade de la veille. Il ne m'avait jamais manifesté d'élan. En français, latin et grec, il se tenait aux abords de la moyenne. Sa correction m'empêchait de le distinguer parmi les autres. Ma, confiance allait plutôt au prix d'Excellence de l'année précédente : Taramon, un tordu à tête de violoniste.

Mais, d'un consentement unanime, les élèves semblaient reconnaître Ardoin pour leur chef. Peut-être les petits, encore imprégnés de la féminité de l'enfance, étaient-ils sensibles à sa virilité naissante. Il approchait des quinze ans fatidiques, mais dans la sérénité de l'épanouissement. Ses cheveux prenaient la magnificence d'un bloc d'or. La raie les tranchait avec la netteté du ciseau d'un joaillier. Ses yeux bleus ne s'altéraient d'aucune langueur.

Dans ma mémoire, divisée en colonnes, comme mon carnet, apparurent les notes que je superposais à l'image de tout élève.

 

 

 

Ardoin

Taramon

 

 

 

Devoir de Français

11

17

Version latine

10, 5

16

Thème latin

10

18

Version grecque

9, 5

16, 5

Thème grec

10

17

 

 

 

Taramon était mon meilleur élève. Cette année encore il aurait le Prix d'Excellence. Il jetait dans ses copies des frémissements d'artiste. D'après un passage du Neveu de Rameau de Diderot, j'avais donné le devoir suivant : Un air de musique vous a-t-il parfois suggéré une rêverie. Évoquez-la ! Taramon avait évoqué Mozart : des grottes de diamants, la pureté d'une larme. Je le surnommai le violoniste.

Mais il payait ses dons d'une grande fébrilité. Il m'écoutait avec des yeux exorbités. Il se tirait une oreille à se l'arracher. Elle me semblait même plus longue que l'autre. Sa tête, trop lourde, roulait sur ses épaules. Il la redressait d'un coup de cou. Ses camarades se méfiaient de lui. Il n'était pas le premier d'un groupe luttant à égalité, mais un être hors série. Ses victoires ne les concernaient pas plus que celle d'un Martien qui, dans le mille mètres, aurait vaincu Ladoumègue.

L'enveloppe d'Ardoin m'éclaira. Elle me montrait la classe tiraillée entre deux pôles : Taramon, que j'aurais voulu lui donner pour chef, et Ardoin, qu'elle s'était choisi. Deux hiérarchies s'affrontaient : celle de l'École, fondée sur la suprématie de l'esprit et la croyance en un monde idéal, et celle de la vie, appuyée sur le caractère.

 

 

Je me rendis au bureau de M. le Censeur. Il fourrageait dans des papiers. Sans doute sa dose de vin rouge lui manquait-elle. Du fond de son bistrot, elle l'appelait. Une dernière signature le retenait. Et moi, qui, brusquement, entrais.

D'un pas d'automate je me portai jusqu'à sa table, où je fracassai l'enveloppe. De ses flancs crevés s'échappèrent des billets et des pièces qui roulèrent jusqu'à son poitrail.

- M. le Censeur, voici l'argent que je vous dois !

- Quel argent ?...

Il flottait parmi ses papelards envolés sous le vent de la porte et que son geste de surprise avait balayés. De son veston imprégné de lâcheté et de violence s'exhalait l'odeur d'une animalité que l'Université n'avait pas pu réduire.

- L'argent de l'é-lec-tri-ci-té ! dis-je en plantant mon regard dans le sien.

Sans attendre sa réponse, je tournai les talons et sortis en claquant la porte, avec la même force qu'il avait mise, lui, à claquer la mienne.

 

 

Le mercredi suivant, M. Peuvrard vint au parloir. C'était un notaire, cauteleux et noir. Je m'étonnai de le voir accompagné  de Mme Peuvrard. Mais je compris vite pourquoi l'attelage se présentait au complet. M. et Mme Peuvrard tentaient de fortifier mutuellement leur gêne.

- Ma femme et moi nous comprenons bien ce que vous voulez faire, dit M. Peuvrard, en grattant de l'ongle sa chevalière où s'enchâssait une agate. Vous débordez d'intentions généreuses, Mais, à votre âge, on ne peut pas avoir encore l'expérience d'un professeur qui approche de la retraite.

Son ricanement de feinte facétie éveilla une ombre de fausse gaîté sur le menton blet de sa femme.

- Me permettez-vous de vous montrer ceci ?

De sa serviette il tira une grande enveloppe. Il en sortit une photographie.

- Voici la radio de notre fils !...

Il l'éleva contre un rayon de jour gris. Dans la rue le tramway freinait dans la descente. Je croyais sentir cette odeur de pierre et de fer d'où jaillissaient des étincelles.

- Vous voyez ces ombres sur cette photographie ?... Elles affectent les poumons de notre petit Charles. Évidemment, ce n'est pas très grave. Sinon nous ne pourrions pas le laisser au lycée. Mais vous devinez combien nous devons le ménager. Vous avez remarqué sans doute qu'il est très petit pour son âge. En outre il est atteint d'une légère déviation de la colonne vertébrale. Alors, vous comprenez, l'échelle !...

- Nous vous disons cela pour vous éviter des ennuis, précisa Mme Peuvrard d'une voix fade. Le professeur est responsable de ce qui arrive à ses élèves dans sa classe. Nous avons été épouvantés des sommes que vous auriez dû payer si notre petit Charles était tombé !...

 

 

Était-ce le petit Peuvrard qui s'était plaint à ses parents ? Devais-je l'appeler auprès de moi et lui glisser la question à l'oreille ? Devais-je l'interpeller à haute voix devant les autres ?

Les affaires personnelles se règlent seul à seul. Mais était-ce une affaire personnelle ? Toute la classe saurait vite que les parents de Peuvrard étaient venus se plaindre. Mon prestige en serait affaibli. Tandis que je paraderais derrière ma chaire, ils pourraient ricaner : "Tu ne faisais pas tant le mariol quand les parents de Peuvrard venaient râler au parloir !..." Et qui pâtirait de la diminution de mon pouvoir ? La classe entière et surtout les meilleurs.

Il fallait donc faire, publiquement, la lumière.

- Monsieur Peuvrard, il paraît que vous n'aimez pas les échelles. Est-ce vous qui vous êtes plaint à vos parents ?

À cause de sa petite taille j'avais placé Peuvrard au premier rang. Je planais au-dessus de sa frêle silhouette comme l'aigle des Andes enlevant un agneau.

Peuvrard se leva. Il tremblait de tous ses membres. Ses dents claquaient. Je remarquai, en effet, qu'il avait une légère déviation de la colonne vertébrale. Mais je ne devais pas m'attendrir. Si je ne raffermissais pas mon règne, je le priverais du maître incontesté auquel il avait droit.

- Non, monsieur, ce n'est pas moi... J'étais bien content de monter à l'échelle... Je vous jure que ce n'est pas moi !...

- Alors qui a pu le dire à vos parents ?...

Un grondement à bouche close emplit la classe. Tous les élèves me regardaient et leurs yeux, gonflés de respect et de fureur, semblaient vouloir me faire comprendre ce que me criait leur hurlement silencieux. Ils rythmaient sourdement trois syllabes. Ils grondaient sur la seconde, et s'affalaient sur la dernière, avec mépris. Intensément, en ayant l'air de foudroyer du regard Peuvrard, j'écoutais. On aurait dit qu'ils parlaient de "sang", qu'ils réclamaient du "sang". Mais quelle était donc cette dernière syllabe, qui me donnerait la clef du reste et qu'ils sifflaient avec un chuintement de vapeur ? U... U... Je compris enfin. Par son chant de vengeance, la classe me dénonçait le coupable :

- Le Cencul…

C'est ainsi que les élèves des lycées appellent M. le Censeur.

Peuvrard s'affala en larmes. Son dos, secoué de sanglots, attestait son innocence. Je fis taire les autres. D'ailleurs d'eux-mêmes, avec un instinct de tigres, ils avaient senti que j'avais compris. Par un pacte scellé dans le silence nous faisions front contre l'administration. La toute puissante Stras, aux lâchetés de sérail. Mais en m'alliant avec les élèves contre l'administration, je devenais leur otage. Je descendais de mon trône de monarque sacré par les pouvoirs. Je prenais la tête d'une révolte d'esclaves. Nouveau Spartacus, je finirais comme lui.

Une frénésie me souleva. Celle des hors-la-loi qui fuient en avant, dans le défi.

- On nous empêche d'orner notre classe. On veut qu'elle garde l'aspect d'une prison. On nous enferme dans la crasse du passé. Eh ! bien nous irons de l'avant ! Nous achèterons une échelle. Et nous n'aurons plus rien à demander à On !...

Des applaudissements éclatèrent. Je les jugulai d'un regard. On n'applaudit pas plus en classe que dans une église.

Pour compenser, Ardoin se leva avec un redoublement de respect.

- Monsieur, pour l'échelle, me permettez-vous de faire une collecte parmi mes camarades ?

- Non, je l'achèterai moi-même. J'en fais cadeau à la classe.

Désespérément j'essayais de briser la complicité où ils voulaient m'enfermer. Je reprenais mon autonomie de roi qui fait un présent à son peuple.

- Oh ! Monsieur, nous serions si heureux de donner quelque chose pour l'échelle ! ...

Je flairai un danger. Ils étaient capables d'acheter une seconde échelle, qui annulerait la mienne.

Je voyais le cadavre de Spartacus, vaincu par Crassus, et qui servait d'exemple aux révoltes d'esclaves. Mais il était trop tard. Leur ferveur me porterait en triomphe, jusqu'à ma perte.

- J'accepte, dis-je, avec un sourire de courage.

Ardoin passa dans les rangs. J'ajoutai mon écot. Ardoin allait compter le tout à sa place. Je l'appelai à ma chaire. Toute initiative devait partir de moi ou aboutir à moi.

Malgré son horreur de l'emphase, Ardoin ne put pas s'empêcher de faire tinter les pièces et de froisser les billets. Ce ruissellement monétaire m'indisposa autant que les cliquetis de gros sous dans les églises. Enfin Ardoin proclama le résultat. Un murmure flatteur vola.

- Monsieur, demanda Ardoin, quel genre d'échelle voulez-vous que nous achetions ?

- Je l'achèterai moi-même ! dis-je avec une provocation du menton.

- Monsieur, me permettez-vous de vous accompagner pour représenter la classe ?

Peut-être leurs intentions n'étaient-elles pas entièrement machiavéliques. Peut-être éprouvaient-ils un bonheur sincère à me déléguer leur représentant.

Mais un vendeur derrière son comptoir me faisait l'effet d'un juge. L'urgence d'un choix me bloquait. Dans mon enfance, déjà l'achat d'un chapeau devenait une affaire d'État dont mon destin semblait dépendre. Ardoin serait le témoin de mes incertitudes. Il me verrait flotter.

- J'irai seul ! dis-je avec superbe.

 

 

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© Paul Guth, in Le naïf aux quarante enfants, Éditions Albin Michel, 1955, chapitre sixième

 


 

 

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