Une année en Provence

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Quand on a passé une année en Provence, et c'est l'heureux sort qui vient de m'échoir, alors on ne peut ignorer le regard un peu ironique, mais adouci d'une tendresse infinie, que Peter Mayle, un ressortissant de la perfide Albion, jette sur les habitants de cette terre, dit-on bénie des Dieux. Avec, à chaque page, une trouvaille à vous plier en deux. On songe un peu, un tout petit peu, aux antiques Carnets du major Thomson, rédigés par Pierre Daninos. Mais, à côté de Mayle, quelle lourdeur dans le croquis, en définitive ! L'humour ravageur de Mayle (qui englobe aussi les travers de ses compatriotes, décidément plus pesants - à ses yeux - que ceux des autochtones provençaux) ne pourra, j'en suis convaincu, laisser indifférent. La prise de sang et de vin rosé, les marchés de Provence moins bucoliques mais assurément davantage truculents que ceux, pourtant justement renommés, de Gilbert Bécaud… On ne se lasserait pas de citer les passages relevés, pour la bonne raison, peuchère, qu'ils le sont tous (relevés). Alors, on a choisi ici la cuisine. Peut-être parce qu'en Provence, pourtant riche de beautés de toutes sortes, on est rarement mieux qu'à table…
Et honte à moi, qui ne connaissais pas, jusqu'à il y a peu, les trésors tendres de Peter Mayle ! Mais voilà, je fais tout pour me faire pardonner. À vous de déguster… Encoredupaingne ?

 

 

Cet extrait est dédié à J.M., qui se reconnaîtrait, si elle était surfeuse... Avec ma très fidèle amitié.

 

 

[…] Yves nous avait dit que la table pèserait entre trois et quatre cents kilos : elle paraissait plus lourde. Il téléphona ce soir-là. "Êtes-vous contents de la table ? - Oui, la table est magnifique, mais il y a un petit problème. - L'avez-vous déjà installée ?" Non, c'était justement là le problème. Avait-il un conseil à nous donner ? "Quelques paires de bras, dit-il. Pensez aux pyramides. Comment faisaient-ils, les Égyptiens, fan de pitchoune ?". Bien sûr. Ce qu'il nous fallait, c'étaient quinze mille esclaves égyptiens qui nous feraient cela en un rien de temps. "Bah, si vous ne trouvez rien, je connais l'équipe de rugby de Carcassonne". Là-dessus, il éclata de rire et raccrocha. Nous allâmes jeter un nouveau coup d'œil au monstre en essayant de calculer combien il faudrait de personnes pour la déplacer jusque dans la cour. Six ? Huit ? On devrait la faire basculer sur le côté pour franchir le seuil. Nous imaginions des orteils broyés, des hernies multiples : nous comprîmes un peu tard pourquoi le précédent propriétaire de la maison avait installé une légère table pliante à l'endroit que nous avions choisi pour ériger notre monument. Nous adoptâmes la seule ligne de conduite raisonnable : nous allâmes chercher l'inspiration devant le feu avec un verre de vin. Il était peu probable qu'on nous volât la table à la faveur de la nuit. En fait, il ne nous fallut pas longtemps pour trouver une éventuelle source de main-d'œuvre. Quelques semaines auparavant, nous avions décidé de rebâtir la cuisine et nous avions passé bien des heures enrichissantes, au plan intellectuel s'entend, avec notre architecte qui nous initiait à la terminologie de la construction française : coffres, rehausses, faux plafond, vide-ordures, dallages, poutrelles et coins perdus. Notre excitation première s'était vite atténuée tandis que les plans s'écornaient de plus en plus et, pour une raison ou une autre, la cuisine resta en l'état. Les retards avaient des causes multiples : mauvais temps, le plâtrier parti faire du ski, le chef maçon qui s'était cassé le bras en jouant au football à motocyclette, la torpeur hivernale des fournisseurs locaux. Notre architecte, un Parisien expatrié, nous avait prévenus que construire en Provence rappelait beaucoup la guerre de tranchées, avec de longues périodes d'ennui interrompues par des accès d'une activité violente et tapageuse : nous avions connu assez longtemps la première phase pour être impatients d'aborder la seconde. Les troupes d'assaut finirent par arriver, dans un fracas assourdissant, tandis que le matin hésitait encore entre l'aube et le jour. Nous sortîmes, les yeux bouffis de sommeil, pour voir ce qui s'était écroulé et nous parvînmes tout juste à distinguer la silhouette d'un camion hérissé d'éléments d'échafaudage. Un joyeux rugissement nous parvint de la place du chauffeur. "Monsieur Mayle ?" Je lui dis que c'était bien ici. "Bon. On va attaquer la cuisine. Allez !" La portière s'ouvrit et un épagneul sauta à terre, suivi de trois hommes. Enveloppé d'une bouffée inattendue de lotion après rasage, le chef maçon me broya la main et se présenta ainsi que son équipe : Didier, son lieutenant Eric, un jeune homme massif répondant au prénom de Claude. Le chien, Pénélope, déclara le chantier ouvert en se soulageant abondamment sur le devant de la maison et les activités commencèrent. Nous n'avions jamais vu des ouvriers travailler comme ça. Tout se passa en deux temps et trois mouvements : le soleil n'était pas complètement levé que l'échafaudage était dressé et qu'on avait installé une rampe de planches. Quelques minutes plus tard, la fenêtre de la cuisine et l'évier disparurent. À dix heures, nous étions plantés devant une magnifique couche de premiers décombres devant lesquels Didier exposait ses plans de destruction. Il était vif et énergique, avec les cheveux coupés en brosse et le dos droit d'un militaire. Je l'imaginais en instructeur de la Légion !étrangère, en faisant baver à de jeunes vauriens jusqu'au moment où ils criaient grâce. Il avait une élocution percutante, bourrée d'onomatopées comme tac, tchac, paf, crac et boum que les Français se plaisent à utiliser pour décrire toute forme de collision au de démolition : et c'était bien de cela qu'il s'agissait. Le plafond s'écroulait, le plancher montait, tous les accessoires sanitaires existants s'en allaient. C'était un véritable dépeçage : la cuisine tout entière évacuée - vlan ! - par le trou qui jadis était une fenêtre, On cloua un rideau de polyéthylène pour isoler le secteur du reste de la maison, on transféra les opérations de restauration domestique vers le barbecue dans la cour. C'était stupéfiant de voir et d'entendre l'allègre férocité avec laquelle les trois mains pulvérisaient tout ce qui était à portée de leur massue. Ils cognaient, sifflaient, chantaient et juraient au milieu de la maçonnerie qui s'écroulait et des poutres qui s'affaissaient, ne s'arrêtant, presque à regret, me sembla-t-il, qu'à midi pour déjeuner. Ils mirent la même vigueur à faire disparaître leur repas que s'il s'agissait d'une cloison : il ne s'agissait pourtant pas de modestes paquets de sandwiches, mais de grands sacs en plastique bourrés de poulet, de saucisse, de choucroute, de salades et de miches de pain avec la vaisselle et les couverts appropriés. A notre grand soulagement, aucun d'eux ne buvait d'alcool. Un maçon éméché maniant une massue de vingt kilos était une perspective terrifiante. Ils étaient déjà assez dangereux à jeun. Le pandémonium reprit après le déjeuner et se poursuivit sans interruption jusqu'à près de dix-neuf heures. Je demandais à Didier s'il faisait régulièrement des journées de dix ou onze heures. Seulement en hiver, répondit-il. En été, c'était douze ou treize heures, six jours par semaine. Cela l'amusa de découvrir l'horaire britannique, commencer tard et s'arrêter tôt avec de multiples pauses pour le thé. " Une petite journée ", voilà comment il décrivit la chose, et il me demanda si je connaissais des maçons anglais qui aimeraient travailler avec lui, juste pour l'expérience. J'avais du mal à imaginer une ruée de volontaires. Quand les maçons eurent terminé leur journée, nous nous équipâmes en vue d'un pique-nique polaire et entreprîmes de préparer notre premier dîner dans une cuisine provisoire. Il y avait un barbecue et un réfrigérateur. Derrière le bar, un évier et deux brûleurs a gaz. Nous disposions donc là de tous les équipements de base à l'exception des murs : avec une température encore au-dessous de zéro, ç'aurait pourtant été d'un certain réconfort. Mais le feu de sarments de vigne brûlait gaiement, l'odeur des côtes d'agneau au romarin flottait dans l'air, le vin rouge se substituait vaillamment au chauffage central : nous nous sentions hardis et aventureux. Cette illusion persista pendant tout le dîner jusqu'au moment où il fallut sortir pour faire la vaisselle.

 

[© Peter Mayle, Une année en Provence, (Février, pp. 48-51), Points Seuil, 1994, 263 p.]

 

Du même auteur, on pourra aussi savourer Hôtel Pastis (même éditeur), roman d'aventures entrecroisées fort réjouissant.

 

 

And now, ladies and gentlemen, in english, please !

 

A YEAR IN PROVENCE - FEBRUARY

 

[...] I arrived home to discover that a scale model of Stonehenge had been planted behind the garage. The table had arrived - five feet square, five inches thick, with a massive base in the form of a cross. The distance between where it had been delivered and where we wanted it to be was no more than fifteen yards, but it might as well have been fifty miles. The entrance to the courtyard was too narrow for any mechanical transport, and the high wall and tiled half-roof that made a sheltered area ruled out the use of a crane. Pierrot had told us that the table would weigh between six and eight hundred pounds. It looked heavier. He called that evening. 'Are you pleased with the table ?' Yes, the table is wonderful, but there is a problem. 'Have you put it up yet ?' No, that's the probiem. Did he have any helpful suggestions ? 'A few pairs of arms,' he said. 'Think of the Pyramids.' 0f course. All we needed were fifteen thousand Egyptian slaves and it would be done in no time. 'Well, if you get desperate, I know the rugby team in Carcassonne.' And with that he iaughed and hung up. We went to have another look at the monster, and tried to work out how many people would be needed to manhandle it into the courtyard. Six ? Eight ? It would have to be balanced on its side to pass through the doorway. We had visions of crushed toes and multiple hemias, and belatedly understood why the previous owner of the house had put a light, folding table in the place we had chosen for our monument. We took the only reasonable course of action open to us, and sought inspiration in front of the fire with a glass of wine. It was unlikely that anyone would steal the table ovemight. As it turned out, a possible source of help was not long in coming. Weeks before, we had decided to rebuild the kitchen, and had spent many enlightening hours with our architect as we were introduced to French building terminology, to coffres and rehausses and faux-plafonds and vide-ordures, to plâtrage and dallage and poutrelles and coins perdus. Our initial excitement had tumed into anti-climax as the plans became more and more dog-eared and, for one reason or another, the kitchen remained untouched. Delays had been caused by the weather, by the plasterer going skiing, by the chief maçon breaking bis arrn playing foot-ball on a motor-bike, by the winter torpor of local suppliers. Our architect, an expatriate Parisian, had warned us that building in Provence was very similar to trench warfare, with long periods of boredom interrupted by bursts of violent and noisy activity, and we had so far experienced the first phase for long enough to look forward to the second. The assault troops finally arrived, with a deafening clatter, while the morning was stiil hesitating between dawn and daylight. We went outside with bleary eyes to see what had fallen down, and could just make out the shape of a truck, spiked with scaffolding. A cheerful bellow came from the driver's seat. 'Monsieur Mayle ?' I told him he'd found the right house. 'Ah bon. On va attaquer la cuisine. Allez !' The door opened, and a cocker spaniel jumped out, followed by three men. There was an unexpected whiff of aftershave as the chief maçon mangled my hand and introduced himself and his team : Didier, the lieutenant Eric and the junior, a massive young man called Claude. The dog, Pénélope, declared the site open by relieving herself copiously in front of the house, and battle commenced. We had neyer seen builders work like this, Everything was donc on the double : scaffolding was erected and a ramp of planks was built before the sun was fully up, the kitchen window and sink disappeared minutes later, and by ten o'clock we were standing in a fine layer of preliminary rubbie as Didier outlined his plans for destruction. He was brisk and tough, with the cropped hair and straight back of a military man ; I could see him as a drill instructor in the Foreign Legion, putting young layabouts through their paces until they whimpered for mercy. His speech percussive, full of the onomatopoeic words like tok and crak and boum that the French like to use when describing any form of collision or breakage - and there was to be plenty of both. The ceiling was coming down, the floor was coming up and all the existing fittings coming out. It was a gutting job, the entire kitchen to be evacuated - chut ! - through the hole that used to be a window. A wall of polythene sheeting was nailed up to screen the area from the rest of the house, and domestic catering operations were transferred to the barbecue in the courtyard. It was startiing to see and hear the joyful ferocity with which the three masons pulverised everything within sledgeharnmer range. They thumped and whistled and sang and swore amid he falling masonry and sagging beams, stopping (with some reluctance, it seemed to me) at noon for lunch. This was demolished with the same vigour as a partition wall - not modest packets of sandwiches, but large plastic hampers filled with chickens and sausage and choucroute and salads and loaves of bread, with proper crockery and cutlery. None of them drank alcohol, to our relief. A tipsy mason nominally in charge of a forty-pound hammer was a frightening thought. They were dangerous enough sober. Pandemonium resumed after lunch, and continued until nearly seven o'clock without any break. I asked Didier if he regularly worked a ten- or eleven-hour day. Only in the winter, he said. In the summer it was twelve or thirteen hours, six days a week. He was arnused to hear about the English timetable of a late start and an early finish, with multiple tea breaks. 'Une petite journée' was how he described it, and asked if I knew any English masons who would like to work with him, just for the experience. I couldn't imagine a rush of volunteers. When the masons had gone for the day, we dressed for a picnic in the Arctic and started to prepare our first dinner in the temporary kitchen. There was a barbecue fire place and a fridge. A sink and two gas rings were built into the back of the bar. It had all the basic requirements except walls, and with the temperature still below zero walls would have been a comfort. But the fire of vine clippings was burning brightly,. the smell of lamb chops and rosemary was in the air, the red wine was doing noble work as a substitute for central heating, and we felt hardy and adventurous. This delusion lasted through dinner until it was time to go outside and wash the dishes. The first true intimations of spring came not from early blossom or the skittish behaviour of the rats in Massot's roof, but from England. With the gloom of January behind them, people in London were making holiday plans, and it was astonishing how many of those plans included Provence. With increasing regularity, the phone would ring as we were sitting down to dinner - the caller having a cavalier disregard for the hour's time difference between France and England - and the breezy, half remembered voice of a distant acquaintance would ask if we were swirnming yet. We were aiways non-committal. It seemed unkind to spoil their illusions by telling them that we were sitting in a permafrost zone with the Mistral screaming through the hole in the kitchen wall and threatening to rip open the polythene sheet which was our only protection against the elernents. The call would continue along a course that quickly became predictable. First, we would be asked if we were going to be at home during Easter or May, or whichever period suited the caller. With that established, the sentence which we soon came to dread - 'We were thinking of coming down around then. . .' - would be delivered, and would dangle, hopeful and unfinished, waiting for a faintly hospitable reaction. It was difficult to feel flattered by this sudden enthusiasm to see us, which had lain dormant during the years we had lived in England, and it was difficult to know how to deal with it. There is nothing quite as thick-skinned as the seeker after sunshine and free lodging ; normal social sidesteps don't work. You're booked up that week ? Don't worry - we'll corne the week after. You have a house full of builders ? We don't mind ; we'll be out by the pool anyway. You've stocked the pool with barracuda and put a tank trap in the drive ? You've become teetotal vegetarians ? You suspect the dogs of carrying rabies ? It didn't rnatter what we said ; there was a refusal to take it seriously, a bland determination to overcome any feeble obstacle we might invent. [...]

 

 


 

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