Du Sahara aux Cévennes

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Le parcours de Pierre Rabhi, né en 1938 dans le Sud-Algérien et venu refertiliser l'Ardèche profonde dès les années 1960, est moins rien que banal. Cet Arabe musulman, élevé à l'école coranique, qui vient trouver son accomplissement dans une région "reculée" de France, cela mérite qu'on s'y arrête. Et qu'on admire l'homme et son œuvre.
Bien loin des fariboles d'un Giono prônant le retour à la terre (et entraînant dans la catastrophe de nombreux disciples, ce dont le Maître n'eut cure), Rabhi a pratiqué une "agro-biologie réfléchie et sérieuse, un respect de la terre qui entraîne l'adhésion. Mais il a eu l'ambition de faire connaître son expérience, ne se présentant à l'élection présidentielle : quelle légèreté, ou quelle impudence !
Mais l'enthousiasme de L. Leprince-Ringuet, qui le présente, est réellement communicatif !

 

I. Présentation de Louis Leprince-Ringuet

 

La paix internationale

 

Nous avons déjà longuement évoqué les possibilités d'un conflit mondial, d'une éventuelle guerre nucléaire qui frapperait notre pays ainsi que ses voisins et nous avons abouti à des conclusions qui, pour moi, s'imposent, face à l'inquiétude actuelle. Tout d'abord lutter, partout où cela est possible, pour une réduction équilibrée, entre les deux grands, des armements nucléaires notre action, si faible soit-elle en apparence, ne sera pas négligeable si elle est tenace, soutenue par des manifestations, des pétitions, des interventions dans la presse. Se dire ensuite que le pacifisme, tel qu'il s'épanouit en Allemagne, en Hollande et dans quelques petits pays, ne sert nullement la cause de la paix. Devant un agresseur éventuel, il faut faire face et ne pas courber l'échine en fermant les yeux. Enfin, militer pour la construction politique européenne. L'union de nos pays est le meilleur moyen de servir la cause de la paix.

 

Le Cabri d'or

 

Mais il existe d'autres aspects que l'inquiétude nucléaire. Le contact direct, amical, entre gens de nationalités, de formations, de cultures, de religions différentes, sert également la cause de la paix. À ce sujet, deux exemples récents m'ont particulièrement touché. Voici d'abord celui du "Cabri d'or".

Pour la première fois, ce prix important fut décerné en 1984, à Alès, par un jury cévenol que, natif de cette ville, j'avais l'honneur de présider.

Il s'agissait de récompenser une œuvre littéraire cévenole. Quel enchantement ! Jamais dans ma carrière je n'ai participé à une remise aussi émouvante. Le lauréat fut désigné dès le premier tour pour son livre Du Sahara aux Cévennes : un petit Arabe vif, au regard intelligent, s'exprimant avec toute la finesse de notre langue, Pierre Rabhi, vivant dans la montagne cévenole avec un troupeau de chèvres, vendant ses fromages au marché ; un homme du Sud algérien, du Sahara, éduqué à l'école coranique d'Aïn-Sefra, la ville des hauts plateaux, ayant mené l'existence dure et pauvre du petit musulman avant d'être adopté, après la mort de sa mère, par une famille française d'enseignants en Algérie.

Le voilà après ses études, c'est-à-dire ayant décroché son certificat d'études, avec le soutien de sa "nouvelle maman" qui lui fait découvrir la spiritualité chrétienne, cherchant du travail en Algérie, à Oran en particulier, puis finalement à Paris comme OS, "dans ce monde de triste exubérance, de paperasse et d'huile de vidange". C'est là qu'il connut une jeune femme, Michèle, petite secrétaire française des pays d'outre-mer, qui devait devenir son épouse. Il ne peut se faire à cette vie anonyme dans la grande cité, à cet univers de béton si éloigné de la nature infinie du Sahara, et atterrit finalement dans la dure et aride région des Cévennes qui le dépayse moins. Il y mène une vie de pauvreté, s'essayant à divers métiers, jusqu'au moment où il réussit à acquérir quelques chèvres et une maison dans la montagne. Il se débat avec sa jeune épouse et ses deux enfants - il en aura cinq plus tard - au milieu des difficultés et finit par être à peu près accepté, principalement grâce à l'amitié confiante d'un médecin de campagne : il mène aujourd'hui une vie plus paisible avec sa famille et son troupeau. Mais il retourne souvent en Afrique, en Haute-Volta notamment, préoccupé par la misère des populations qui meurent de faim.

Le récit de sa vie est bouleversant. Chaque étape est décrite avec une vérité qui souvent arrache les larmes. Rejeté, avec toutes les vexations possibles, par les Arabes et par les Français, lorsqu'il était en Algérie, il connaît des heures douloureuses qu'il retrace avec une étonnante justesse de ton, une spiritualité profonde, sans jamais manifester la moindre agressivité. Quelle vérité dans ses réflexions : "nous avons aussi appris que la plus grande mutilation que l'on puisse faire à l'homme, c'est de le priver de toute insécurité. L'insécurité nous a forcés à tirer de nous-mêmes des richesses que nous ne soupçonnions pas imagination, créativité, résistance physique et psychique, victoires sur les privations de toutes sortes, les inconforts..." Quand donc avons-nous entendu ces vérités fondamentales de la part de nos écrivains, de nos hommes politiques, de nos syndicalistes? On est loin du parisianisme parfois décadent de nos littérateurs officiels.

À notre époque où se pose avec acuité le problème des immigrants, où une vague de racisme commence à déferler sur notre pays, ce témoignage de sérénité donné par un homme fier et courageux, associant la culture africaine à la nôtre, l'islam au christianisme, dans un esprit de compréhension œcuménique, nous parvient comme une lumière de vérité, Il rayonne comme un symbole et, lorsque j'ai longuement embrassé Pierre Rabhi en lui remettant le prix devant le maire d'Alès et toute la foule cévenole, nous avions tous les deux la gorge serrée. Jamais, je crois, il ne m'a été donné de ressentir une telle impression de communion profonde avec un homme du désert adopté définitivement aujourd'hui par nos concitoyens.

Après la fête, je repris le chemin de Paris. Le TGV remontait rapidement la vallée du Rhône. Les fleurs des amandiers, des pêchers foisonnaient partout, le vert des prés prenait l'intensité des premiers jours du printemps. Derrière moi, dans la montagne cévenole, Pierre Rabhi avait retrouvé son épouse, ses enfants, sa ferme et son troupeau de chèvres. Il devait vibrer de bonheur ; c'était sans doute le plus beau jour de sa vie si dure et si féconde, le plus symbolique. Une lumière de paix brillait entre l'Afrique islamique et la France [...].

 

© L. Leprince-Ringuet, Les pieds dans le plat, Flammarion, 1985, pp. 284-288

 

 

II. Du Sahara aux Cévennes, ou la reconquête du songe (extraits)

 

 

La cavatine du quatuor op. n° 130 de Beethoven

 

Cette église qui domine la vallée étroite, coup de sabre d'un géant dans le schiste compact, a quelque chose à la fois d'humble et de majestueux. Elle fut, paraît-il, édifiée par des moines qui en transportèrent le grès depuis les carrières du bas. Au fond de la profonde blessure, coule le sang de la terre, il est limpide et froid, espiègle et grave. Dans son murmure se nichent une multitude de légendes. Les châtaigniers gardent le silence, ils hochent leur ramure à toutes nos interrogations et nous renvoient à nous-mêmes. Jadis, il y avait ici beaucoup d'hommes comme l'attestent les aménagements des murs de culture, les maisons clouées sur les raideurs et, là-haut, autour du clocher qui veille, l'ensemble des habitations du village dont certaines, porteuses encore de signes, se dissolvent lentement, béantes vers le ciel comme si l'âme de leurs habitants s'était échappée par le toit. Tout ici est mutisme, nous sommes contraints de deviner ce qui fut. Entre le regret et la réalité, il y a place pour la cavatine du quatuor n° 130 de Beethoven, ainsi la joie persiste et nous invite à faire renaître.

Comme pour un rite initiatique dont nous ignorons la source et le sens, nous sommes conduits par toute une famille. Elle éclate d'enthousiasme, nous entoure de toutes les prévenances, nous émeut jusqu'aux larmes. Michèle, dans sa robe blanche de mariée, est une fleur douce dans la rudesse du lieu. Pierre et Anne-Marie Richard sont les parents que le magicien nous a destinés et leurs enfants nos frères et nos sœurs. Dans la félicité de ce temps, dans la compassion de la vierge magnifique en bois polychrome qui accueille tous ceux qui franchissent le seuil de l'église, il nous est dit par la voix du prêtre, sous l'arc roman de la voûte en pierres, de vivre ensemble le meilleur et le pire. Quatre ou cinq des rares paysans sont là, témoins silencieux, sans doute heureux d'entendre à nouveau les cloches qui bercèrent leur enfance. Au sortir de l'édifice, une vieille paysanne improvise en notre honneur un long poème qu'elle récite en balançant son vieux corps d'avant en arrière. Le regard tourné vers l'intérieur, elle semble lire sur l'envers d'elle-même une écriture qui nous échappe.

Dans cette noble et haute solitude, sur l'éperon rocheux, au milieu de l'échancrure qui libère un grand lambeau de ciel, il y eut pour nous ce jour-là comme un miracle.

Nous sommes de nouveau à Paris, mais cette fois c'est pour liquider nos affaires et envisager notre départ en Ardèche. Nous avons été éblouis par sa beauté, grisés par son austère diversité. Pays de la rudesse, il me remet en mémoire mes propres racines, un peu le goût du sable, un peu de goût de l'espace et toutes les subtiles sensations qui échappent au langage. Nous y avons aussi et surtout Pierre et Anne-Marie. Ces gens semblent avoir été délégués par une puissance bénéfique pour nous aider à modeler le rêve. Dans un bistrot parisien, Pierre, que nous venions de rencontrer après la fameuse conférence, nous avait dit : " Venez vous marier chez nous ", et cela fut ainsi, avec simplicité. Puis il nous a nourris de l'enthousiasme de ses yeux bleus, de son visage soutenu par une barbe soignée, de son corps vigoureux de chevalier médiéval. Michèle me presse de partir, pressentant sans doute que dans cette entreprise l'hésitation est néfaste. Je sens en moi-même une ennemie dangereuse : l'indolence, celle de ma race. Nous avons réussi, après beaucoup de rigueur, à économiser deux mille francs. Cela me permettra d'entrer dans une maison familiale rurale pour acquérir les bases de l'agriculture. Mes camarades sont des adolescents, tous fils d'agriculteurs. Je leur parais bien sûr étrange, mais ils m'acceptent. Je bénéficie de la caution du président de notre école. Dès notre première entrevue, cet homme me plait par sa chaleur de septuagénaire. Ancien sénateur, poussé dans la politique par la population qui ainsi rendit hommage à sa rectitude. Il a lâché les mancherons de sa charrue pour aller à Paris représenter ceux qui lui accordaient leur confiance sans qu'il le leur ait demandé, et sortit de cette épreuve sans l'ombre d'une compromission. Il ne me cache pas les difficultés de mon projet, mais m'encourage très fort. Il déplore profondément l'abandon de la terre par les jeunes qui vont, dit-il, " se vendre dans les usines alors qu'ils sont libres sur leur terre…"

Michèle est restée à Paris pour continuer à travailler.

Pension et cours sont à payer, de plus nous attendons notre premier enfant, ce qui ajoute à mon inquiétude. Je me sens comme investi par la gravité de la vie. Je vois souvent Pierre qui chaque fois me régénère par sa confiance. Médecin de campagne, il parcourt le pays dans sa petite 2 CV. Je l'accompagne parfois dans ses visites et ainsi découvre un peu mieux le pays avec ses villages dépeuplés, ses maisons et ses terres à l'abandon, toute cette zone de montagnes qui ne tolère pas la faiblesse.

Ignorant tout du travail de la terre et craignant de n'être pas capable d'y accéder avec succès, mon attention s'aiguise. Nous fonctionnons au rythme de trois semaines par mois, dont une pour les cours et deux sur la ferme.

 

Retour à la terre

 

Me voici donc sur cette terre dont j'ai souhaité l'approche.

L'espace que Paul Brousse, un paysan de la région, a fait défoncer pour y planter de la vigne, est encore bouleversé par le passage du bulldozer. Cet engin a procédé à un étripage en règle. Des roches énormes voisinent avec des souches de pin, des racines semblables à des doigts de vieillard se dressent vers le ciel. Elles prennent à témoin les arbres restant en large cercle, stupéfaits et silencieux, simplement, de temps en temps, un grand soupir, un léger hochement avec le vent qui les effleure.

Paul et moi, sur la terre brune, ferrugineuse, vaquons à du rangement comme sur un lieu de cataclysme. La voici, la terre, sableuse, elle accueille avec douceur la pression du pied qui, plus loin, trébuche dans l'énorme sillon laissé par le monstre. Je sais que Paul, du haut de son grand corps vigoureux, voit déjà pousser la vigne dans ce champ de bataille. Il a dans l'esprit un plan dont l'approche m'est difficile. Il s'agit maintenant d'inscrire un ordre, sortir les pierres à la brouette, fragmenter les gros rochers à la masse et évacuer les quartiers à l'entour, trier les racines une à une. Je suis littéralement brisé. Je percevais mon corps jusque-là comme un vague contenu contenant, fonctions entremêlées, nébuleuse dans le vague de l'espace, que seule la douleur ou le plaisir rendaient tangible. À présent, il est la douleur elle-même, mon regard en détaille la mécanique, les jambes s'arc-boutent, les doigts crochètent, les bras se replient, ou élèvent la masse pour l'abattre, têtue et implacable, sur la roche sourde. Mon dos raidi est un parchemin qui craque, j'ai l'impression qu'il se fissure. La poitrine où l'air fait irruption en ouragan résonne des battements d'un cœur presque nouveau.

Paul ne cesse de modérer mon ardeur, mais j'ai le souci d'être digne, moi l'étranger. On m'a dit la tâche du paysan rude, lorsque cette rudesse ne m'apparaît pas, il me semble que je ne suis pas dans la tonalité.

Paul vient de partir pour quelque affaire. Depuis trois jours, nous nous acharnons, l'espace informe peu à peu devient champ. Plus loin sont des forestiers, ils écorcent des arbres, ce sont des Espagnols. Entre les sinistres hurlements de leurs tronçonneuses, on entend un chant andalou. L'interruption de la machine souligne étrangement le caractère pathétique de leurs vocalises. La brouette pèse de plus en plus sur mes bras, tassant la terre de ses incessants va-et-vient.

J'ai mérité de m'asseoir parmi les braves gens qui entourent la table. Le papé est là, marqué par le temps. La voix est encore ferme cependant, et le regard vif. Il a connu l'Afrique, hélas, grâce à la guerre. Il me questionne pour en savoir plus, s'étonne du choix que j'ai fait de travailler la terre, alors que j'ai l'air instruit. La mamé, comme beaucoup de mamés de ce pays, recèle une tendresse un peu fruste. Les mains ont beaucoup travaillé, le corps s'est comme réduit au strict nécessaire. Paul et Monique, génération active, sont attentionnés à leurs enfants, écoliers discrets qui vont par les chemins du village chercher du savoir. Et puis, il y a la mule qui occupe les catacombes de la maison. De temps en temps, les coups sourds de son impatience traversent la masse de la voûte de pierre. La curiosité me pousse à visiter ce génie souterrain. La pénombre est comme perforée par les yeux où se reflète la lumière de la porte. Au-dessus de la longue tête, deux fringantes hirondelles tentent, sans jamais y parvenir, de prendre leur envol. Le regard s'accommode à la pénombre. La robe bourrue qui apparaît sur le corps de la bête dit toute la rudesse de sa vie besogneuse, dans l'attente sans gémissement. Le parfum du crottin lui-même est un langage de la terre ...

La nuit a recouvert le village de grès brun. Paul et moi devisons dans le calme. Chacun de mes muscles m'exhorte au repos. Tandis que je me dirige vers la chambre, une dernière phrase de Paul : "Tu sais, les Espagnols m'ont dit que tu étais courageux ... "

 

Intense amitié

 

Michèle et moi souffrons de la séparation, nous n'avons aucune autre issue, qui veut la fin veut les moyens. Je suis conscient de mon rôle de baliseur dans cette affaire. La coloration purement poétique de notre désir s'atténue, s'use sur la surface parfois très rugueuse de la réalité. Que faisons-nous en somme ? Je me le demande parfois en frémissant. Nous n'avons souvent pas d'argent pour acheter de modestes objets, comment allons-nous faire pour acheter une ferme ? J'entends au fond de ma tête le rire de dérision d'un fou, peut-être moi-même.

Nous cherchons à intéresser un oncle de Michèle à notre projet. Il a les moyens s'il veut bien nous aider. Il ne dit pas non et cela nous rassérène un peu. Il cherche semble-t-il à concilier son réalisme économique avec notre utopie. Et puis, il y a la prière ardente adressée à Dieu. Nous vivons notre intention comme le moyen de Lui être proche, comme l'exigence de la pureté préalable à son approche. La confiance que durant des siècles les miens avaient cultivée me sert de point d'appui pour continuer à mettre un pied devant l'autre.

Les lettres de Michèle sont marquées d'impatience. Cela me tourmente d'autant plus que je n'ai rien à proposer pour l'instant. Je continue à travailler chez des fermiers en dehors des cours, mais mon gain est dérisoire, les agriculteurs sont pauvres, c'est plus par complaisance qu'ils m'accueillent que par besoin. Les efforts que je dois faire ont officiellement un but : me permettre de faire un emprunt au Crédit Agricole, trois pour cent sur vingt ans. Mais pour cela, il faut un brevet d'apprentissage agricole au minimum et trois années de pratique sur une exploitation. Cela me promet bien des efforts que parfois je ne suis pas sûr de pouvoir soutenir.

La famille Richard m'héberge souvent. Je puise encore et encore auprès de ces amis un stimulant indispensable, un éclairage dans le tunnel où je me sens engagé. Pierre reste d'une extrême vigilance face aux événements et sans relâche travaille à quelque chose qui déjà ressemblait à une alternative. Notre société marchande lui est pénible, il en pressent toute la toxicité. Il sait que l'industrie n'aura de cesse qu'elle n'ait tout asservi, tout compromis, tout pollué. Le Parc national des Cévennes lui tient à coeur comme l'un des bastions où reste inscrit un sens originel, donc la vérité. Pierre est toujours prompt à la joie, presque à l'exubérance. Qu'il essayât de danser comme un cosaque ou qu'il fît le clown sur un cheval ensellé il ne perd à aucun moment la passion profonde qui le rend si incompréhensible à la plupart des gens.

Sur cette route qui monte indéfiniment, la petite 2 CV jaune s'obstine vaillamment avec de grands gémissements, une sorte de hargne. Le médecin de campagne doit répondre à tous les appels, même les plus capricieux, aucune négligence n'est possible car la mort peut en être la conséquence. Nous devons, pour nous entendre, élever la voix pour dominer les bruits de la petite voiture. Je suis ravi d'accompagner mon ami qui, chemin faisant, m'apprend une foule de choses sur les minéraux, les végétaux, les traditions locales, l'histoire et jusqu'à l'anecdote qui se rattache à ce pays aimé. La mémoire d'un temps révolu avec lequel je n'ai pas de lien me suit tout de même, comme si l'histoire des hommes sous toute latitude s'écoulait d'une source unique dont chacun peut se réclamer. Cette vieille dame fripée, visage circonscrit d'un fichu noir comme sa robe, me dit le bonheur dans la constance. Trois chèvres broutent autour d'elle dans une connivence qui nous fait étrangers. Nous la saluons, un sourire nous répond ainsi que le geste caractéristique des solitaires: un peu de retenue, un peu de retard, un peu d'étonnement, parmi les genêts et les fougères, au pied du châtaignier, seigneur de ces lieux.

La petite machine, maintenant comme endormie, nous a rendus au silence. Du fond du terrain qui s'évanouit monte un bruit d'eau, il se mêle au tintement des cloches de chèvres pour accentuer le goût de la solitude. La dame parle français avec un fort accent patois, des dents manquent, les yeux, habitués sans doute à percer le lointain, nous fixent avec une acuité étonnante, surtout moi, une variété d'homme qu'on ne rencontre pas souvent. Comme partout dans ce pays, des murettes de culture : cette fois, elles sont de schiste, comme les maisons. Le chien hirsute qui, tout à l'heure, nous invectivait, nous menaçait, est maintenant presque méditatif auprès de sa maîtresse. La vieille confirme que Marius Sarmejeanne ne se sentait pas bien, elle l'avait appris par son frère qui était venu téléphoner au docteur. Pour se rendre aux Prévenchères, il faut encore faire quatre kilomètres sur un vague sentier, trace incertaine sur le terrain en forte déclivité. Pierre m'explique qu'un hiver il avait dû, pour ne pas sombrer au fond d'un ravin, étaler son manteau sur le verglas, marcher dessus, le replacer et ainsi de suite sur des tronçons critiques de cinquante à cent mètres. J'ai le cœur serré par tant de vestiges de la vie des hommes. Parfois, la peur me saisit lorsque je nous imagine, Michèle et moi, dans ces lieux remplis d'exuvies humaines. Tout ici s'enchevêtre dans une folie géologique où se contrarient et s'opposent sommets et gorges profondes. Jusqu'à la végétation qui semble retrouver ses lois éternelles troublées par les hommes dont la gigantesque obstination a fini par devenir somnolence de vieillards, mais ils eurent la joie, j'en suis sûr. Il nous reste notre admiration et notre nostalgie, entremêlées dans l'absence. Pierre et moi, dans l'affection profonde qui nous fait cheminer ensemble jusqu'au hameau perdu, sommes à l'écoute du mystère. Rien ne nous dit ce que signifia la vie des hommes dans ce berceau sans complaisance, mais dans le soupir infini qui émane de tout, nous avons envie d'entreprendre, de témoigner encore pour la vie.

Après avoir vu l'homme aux yeux d'angoisse qui reçut Pierre avec reconnaissance, après lui avoir parlé avec calme dans sa demeure devenue solitude, nous sommes repartis. La porte se refermant sur nos talons fit comme un bruit de piège. Pierre avait procédé au rituel, il avait examiné avec attention, avait interrogé Marius, puis donné des remèdes. "Ces gens, m'explique-t-il, souffrent surtout de solitude. Ils ont peur de mourir. Il en est qui deviennent fous de n'avoir à qui parler, alors le médecin c'est pratique, on est sûr qu'il viendra comme aujourd'hui. Je donne des placebo ou de l'aspirine, et cela les aide à franchir un bout de temps". Il y avait six feux dans ce hameau, il ne reste plus maintenant que Marius, son frère et une vieille femme qui s'éteint quelque part dans ce vide pétrifié.

J'ai appris aussi que Pierre avait, durant de longues heures, dans la tourmente de neige, tiré une patiente sur un traîneau de fortune. Cela lui avait tant coûté d'efforts qu'il mit plusieurs jours à s'en remettre, mais la femme épileptique, perdue dans la montagne, avait pu accoucher dans de bonnes conditions.

Pierre espère qu'un jour ces espaces reprendront vie grâce à des gens comme nous, ayant le courage de s'y enraciner. Je sens que le sort en est jeté pour ce qui nous concerne. Résolution et peur cohabitent en moi comme le froid et le chaud. Je songe à la jeune femme qui, là-bas, au milieu de la foule anonyme, attend. Nous nous écrivons presque chaque jour. Le rêve prend de 1'ampleur, je m'y noie complètement.

 

 

 

© Pierre Rabhi, Du Sahara aux Cévennes, Éditions de Candide, La Villedieu, Ardèche, 1983, 240 p - extrait pp. 147-156

 

 

Post-scriptum :


P. Rabhi : "On devient intelligent ou on disparaît"

 

 

ENTRETIEN

 

Invité de Rendez-vous au jardin, le philosophe et agroécologue Pierre Rabhi a prôné, hier l'homme responsable de la création.

 


Pionnier de l'agriculture biologique, fondateur du carrefour international d'échanges et de pratiques appliquées au développement, vous venez de lancer le mouvement pour la terre et l'humanisme. Qu'est-ce ?

 

L'idée est de remettre l'humain et la nature au centre des préoccupations, de défendre un humanisme, différent du XIIe siècle où l'homme domine la création, pour un homme responsable de la création. Sortir du modèle de société qui donne la prépondérance à l'argent sur la vie. Nous sommes nombreux désormais à vouloir aller dans ce sens. Je me suis présenté aux présidentielles de 2002, à la demande d'amis et j'ai récolté, en trois mois, 184 signatures d'élus et rassemblé des milliers de gens. J'ai refusé de dépenser de l'énergie à cela, en 2007. Le mouvement pour la terre et l'humanisme est un engagement politique, mais non politicien. Il veut fédérer les consciences pour un nouveau projet de société, au-delà des clivages nationalistes, religieux, Nord-Sud, etc.

 

Concrètement, comment contrer le pouvoir de l'argent ?

 

En cessant d'alimenter le système. On peut éliminer les multinationales en arrêtant d'acheter leurs produits. Plus largement, cela repose sur un autre art de vivre, fait de modération. Une éthique de vie : la sobriété heureuse.

 

N'est-ce pas utopique ?

 

Oui, si l'utopie c'est se libérer des schémas qui nous emprisonnent. Alors, soyons fous ! Il faut des pulsions de rêve pour faire avancer le monde. À nous de démontrer que cette utopie est réalisable. Or, il est tout à fait possible de vivre, construire, éduquer, manger, cultiver produire de l'énergie autrement. Nous·avons·mis tout cela à l'épreuve des faits et bâti des protocoles. Notre philosophie est concrète.

 

Et puis, n'y a-t-il pas urgence ?

 

La nature est en train de nous poser les limites. La misère atteint même les pays dits riches. Soit on devient intelligent, soit on disparaît.

Nous n'avons aucune prétention de changer le monde, mais anticipons sur ce qui sera nécessaire demain. Notre vision du futur met en évidence les impasses actuelles.

 

Sentez-vous une évolution de la prise de conscience ?

 

Il y a 40 ans, on nous prenait pour des illuminés. Alors que nous parlions dans le désert, la crise de la vache folle a renversé l'opinion publique. L'humanité fonctionne plus sur la peur que sur la raison. Aujourd'hui, je sens une énorme ébullition dans la société civile mais les États n'y sont pas attentifs. J'interviens à HEC, auprès de chefs d'entreprise. Ça bouge! À nous de fédérer et d'offrir des pistes grâce à notre site Internet, qui mettra prochainement en synergie tous les moyens, à proximité de chacun, pour agir sur son quotidien.

 

 

Sur Pierre Rabhi.

 

 

© Pierre Rabhi, in Midi Libre du 31 mai 2008, p. 3. Entretien avec Muriel Plantier

 


 

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