Nourissier et Mai 68, ou Mes compatriotes

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Le pessimisme de Nourissier (qui nous a quittés en 2011) n'est pas nihiliste. Et son jugement au scalpel sur Mai 68 est sans appel. Mais si sa vérité était la nôtre ?

 

"La tornade de 68, "moitié bordel, moitié dégoût" (F. Nourissier)

 

Au fur et à mesure qu'à l'intérieur de moi ça se pacifiait, je sentais l'enveloppe extérieure devenir plus fragile. Je me mis à comprendre l'expression un écorché vif.

Mais alors qu'elle m'avait toujours paru supposer des réactions extrêmes, un excès de susceptibilité ou de méfiance, je découvris que ma défense consistait seulement en froideur. Je devins - hors les manifestations de frivolité - tout à fait silencieux et fermé.

D'abord je ne me rendis compte de rien.

Quand je pris conscience de cette claustration que je m'étais imposée, et de la règle à laquelle maintenant je me soumettais, le mal - le mal ? - était fait. Je cherchai une explication : la seule à laquelle je parvins était floue et démesurée, à savoir que je me trouvais mal dans ma peau, ma société, mon pays.

Dieu sait que je le dis sans joie ! J'ai tenté d'évoquer telle époque, tels lieux où je m'étais senti, opposition ou communion, accordé à ce qui m'entourait. Quand, comment le lien s'était-il distendu ?

Longtemps, comme disait le Connétable, j'étais "allé à la messe avec les autres". J'avais affiché à vingt ans les opinions qui se portaient autour de moi. J'avais professé les "bonnes" idées, cru au progrès et au progressisme, redouté les militaires. Plus tard - disons vers 1960 - je m'aperçus que rien ne se passait comme annoncé. Le grand méchant loup ne dévorait pas les brebis, lesquelles bêlaient de façon décidément vaine et vaguement répugnante. Je pris donc, honnêtement, le contrepied de mes attitudes de l'avant-veille, ou plutôt, puisque c'était un autre parti que prévu qui comblait mes vœux, je crus à ce parti, les vœux comblés valant mieux que les criailleries et les étiquettes. Il faut le dire : entre 1960 et 1967 environ nous nous amusâmes beaucoup. Nous étions antipathiques à des tas de profs de province et à presque tous les ministres étrangers. En 1964, chez les pompistes ou dans les cafétérias d'Amérique, au Texas, au Colorado, en Californie, on me demandait pourquoi les Français avaient élu un "général communiste". Le diable d'homme faisait tout ce que mes chers journaux de gauche réclamaient qu'on fît depuis quinze ans : il larguait les colonies, mettait fin à la dernière de nos "sales guerres". C'était redevenu convenable et excitant d'être un Français.

L'année 1968 - moitié bordel, moitié dégoût - mit bon ordre à tout cela. À partir d'elle, et des formidables pétoches dont elle donna le spectacle, et des monceaux de sottises qui furent dites, écrites, poémisées, chantées, affichées, ralliées, récupérées, à partir d'elle le contact fut coupé et un vaste à-quoi-bon commença de recouvrir mes opinions. Je ne supporte pas que l'on vole au secours de ce qu'on espère être la victoire. Je ne supporte pas que les gens responsables d'une pédagogie, d'une information, fassent fi de la vérité pour embarquer sur le dernier bateau. Je ne supporte pas que les écrivains, intellectuels, politiciens aient la tête folle parce que de la folie est dans l'air. Je ne supporte pas les opinions à la mode. Je ne supporte pas que les gens qui rongent leur frein fassent et disent n'importe quoi et s'appuient sur n'importe qui pour revenir aux affaires. Bref, je n'aime guère les comédies. Ceux qui nous donnèrent la comédie au printemps 1968 me détournèrent pour longtemps des menuets, valses et défilés politiques. J'en voulus à l' "ordre" d'avoir fait piètre figure ; j'en voulus aux illusions révolutionnaires d'avoir porté un mauvais coup à l'État : je compris qu'il allait falloir se tenir pour un bout de temps à l'écart des discussions d'après dîner.

Ni l'Ordre ni les Chimères : un joli programme. C'est en essayant de me le détailler un peu que je découvris avoir, depuis un moment déjà, commencé de divorcer d'avec la compagnie.

Si je fais si volontiers la conversation à ma chienne, c'est que j'ai de plus en plus de mal à causer avec mes compatriotes. Et ce n'est pas façon de dire. Je reste vraiment coi, la tête enflammée de leurs formules et de leur brio, les yeux écarquillés devant l'aisance des uns et l'appétit des autres, devant les certitudes des uns et les souples ses des autres. Partout où je crois voir se poser des "problèmes", je suis seul de mon avis. En revanche je n'arrive pas à me passionner ni à m'émouvoir pour les grands débats sur quoi souffle le vent des conversations. Il me semble qu'on parle intarissablement sur des évidences, que l'on gonfle des phénomènes de moyenne importance et qu'à force de braquer sur eux tous les feux, les exégèses, les informations, on use les questions avant d'y avoir répondu et qu'on les a "dépassées" sans s'être arrêté à elles. La sur-information, l'hypertrophie monstrueuse du commentaire écrit, parlé, télévisé, bavardé aboutissent à abrutir sans avoir éveillé sérieusement l'attention. En quelques années nous avons subi la tornade 68, la tornade jeunesse, la tornade Pollution, la tornade Écologie : je ne suis pas sûr qu'il en reste grand-chose. Les scandales : ils se sont résorbés. On sonde, on prophétise : l'événement arrive, dément sondages et prophéties, et passe, - personne ne s'est ému. Si l'on dressait le bilan de toutes les sornettes gravement débitées par la presse, les hommes publics, les idéologues, et des apocalypses qu'ils ont annoncées - par exemple en quinze années -, on serait terrassé par un immense fou rire. Il n'empêche : le tintamarre continue, on continue de fulminer, on noircit le trait, on enfle la voix de plus belle...

Je rêve d'un peu de silence.

On y découvrirait - dans le silence - que les augures sont parfois passés à côté des vrais problèmes (ah l'Énergie !...) ou, s'ils les ont posés (la faim, la soif, la surpopulation), qu'ils ne sont pas parvenus à y intéresser les opinions. Alors, pourquoi tant de bruit ?

La France est vide, verte, provinciale ; elle sent le chèvrefeuille et le jambon ; vous protestez ? Je n'y peux rien si votre cinéma ne met en scène que des clichés. De Gaulle était un vieux nationaliste démocrate ; la tour Maine-Montparnasse est un joli bâtiment frotté de ciel et de nuages ; nous sommes une des nations les plus libres du monde, la vie est plus douce à Paris aujourd'hui qu'il y a dix ans : faut-il vous prêter des lunettes et une jugeote ? Les Noirs n'ont pas mis l'Amérique à feu et à sang et les étudiants non plus ; le dollar se porte bien, merci... Dois-je continuer ? Je vis depuis des années dans le brouillard et les clameurs ; les promesses n'ont pas été tenues par les honnêtes gens officiels ; les canailles patentées ne m'ont pas détroussé ; vos parlotes m'ennuient et je préfère jeter des cailloux pour inciter Polka à déplacer au galop ses six kilos que menace la gastronomie.

 

© François Nourissier, in Lettre à mon chien, Gallimard, 1975, pp. 116-121

 

 


 

 

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