Les beaux jours des fonctionnaires

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Une analyse féroce, et combien justifiée, de deux "France", ou l'emploi à perpétuité vs l'emploi précaire...

 

 

La France se divise désormais en deux catégories de citoyens : ceux pourvus d'un emploi à perpétuité et d'avantages sociaux en tout genre, qui forment désormais les gros bataillons des luttes revendicatives des syndicats de "prolétaires", et ceux qui vivent dans la hantise de perdre leur gagne-pain pour aller rejoindre la cohorte des chômeurs.

Naturellement, les Français de la seconde catégorie ne revendiquent plus rien de peur de perdre leur emploi, s'ils en ont encore un, ou de créer sa perte s'ils demandent un peu plus. Jamais, dans l'histoire sociale française, une telle cassure ne s'était produite entre des couches sociales de même origine.

Cette révolution tranquille n'est pas encore perçue à sa juste dimension par les sociologues et les économistes attachés au mythe de l'État providence, mais provoquera certainement d'ici une décennie le déclin de toutes les valeurs sur lesquelles reposait notre société. Déjà, on perçoit l' "embonpoint" de plusieurs administrations étatiques sous le poids des privilèges qui engendrent une sclérose généralisée du prétendu "service public".

L'institution judiciaire est la première "asphyxiée" par ses propres rites d'un autre âge, où le justiciable a le sentiment d'avoir été grugé par ses propres "défenseurs". À une époque où les Français aspirent à une justice transparente et démocratique, nos palais de justice ne sont plus que des sérails de rentiers de l'État englués dans leur propre autosatisfaction. Évidemment, ces "grands serviteurs" de l'État sont inscrits en permanence sur les listes d'attente de la Légion d'honneur, et ne consacrent désormais leurs panneaux d'affichage qu'aux informations pratiques de leur propre corps.

Le chômage des Français de seconde classe a de même sécrété sa propre administration. Des ANPE aux ASSEDIC, une bureaucratie paperassière travaille davantage à sa propre organisation qu'à la recherche d'emplois pour ceux qui en sont dépourvus. Souvent anciens chômeurs eux-mêmes, ces fonctionnaires donnent le sentiment d'avoir déjà pris leur retraite si l'on en juge par leur diligence à envoyer un plombier quand on leur réclame un coiffeur !

Nos grandes administrations et nos ministères forment de même un corps social d'élite où les structures organisationnelles sont davantage consacrées à répondre aux lettres de doléances des usagers, quand ceux-ci les ont publiées, qu'à réformer le système qui motive ces doléances. Quand la préfecture de police envoie des contraventions pour défaut de vignette auto, le Trésor public délivre des duplicata de paiement aux usagers pour ne pas payer les contraventions. Cela fait le double de fonctionnaires pour une même fonction.

Ce qui frappe dans ce système de l'État géant qui couve ses serviteurs au point de tarir la source de ses propres revenus, c'est que l'on accuse de sureffectifs les industries qui perdent des emplois, et de retards technologiques celles qui font faillite, alors que l'on n'accuse jamais l'administration française d'avoir conservé à l'égard des citoyens une mentalité qui date d'un siècle.

La renaissance économique ne peut venir aujourd'hui que d'une révision globale du consensus social actuel, qui aggrave la crise au lieu de la dominer.

Comment demander à une justice moyenâgeuse de comprendre qu'un chômeur peut devenir un voleur pour manger, si un magistrat n'a jamais mis les pieds dans une file d'attente d'ANPE ? Pourquoi un huissier-planton à l'Assemblée nationale, assuré de la sécurité de l'emploi, gagne-t-il trois fois plus qu'un manœuvre chez Renault qui n'a aucune sécurité d'emploi ?

Ces quelques exemples illustrent très bien que, créant des catégories sociales protégées par le label de l'État, on détruit celles qui ne peuvent vivre que par la confiance des citoyens en leur propre pouvoir.

La sclérose en plaques qui frappe aujourd'hui toute notre économie ne peut aller qu'en s'aggravant s'il ne reste des beaux jours que pour les fonctionnaires. Devant l'ampleur du désastre social annonciateur d'explosion, il serait peut-être temps de rendre aux citoyens leur pouvoir de création que l'État ne peut leur consentir qu'en renonçant à sa domination et au monopole de sa base sociale.

© M. Lemoine, économiste, article publié dans Le Monde du 6 septembre 1984

 

 


 

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