Fourastié : le miroir aux alouettes

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Que de mises à mort d'idées reçues (sur le sujet "Hausse des revenus et pouvoir d'achat"), si commodes pour critiquer tout et n'importe quoi !

 

Depuis plus d'un demi-siècle, mais en 1977 plus que jamais, les Français recherchent le maintien et l'accroissement de leur pouvoir d'achat en revendiquant le maintien et l'accroissement de leurs revenus. C'est en effet, d'évidence, la solution individuelle du problème. Mais ce n'est pas la solution collective.

En fait, la revendication collective (action politique, grève, discussion syndicale) qui paraît si importante à court terme, est sans effet à long terme. La preuve, simple et décisive, en est que les salariés suisses (par exemple), qui ne recourent que très rarement à la grève et n'ont que des gouvernements modérément socialistes, ont amélioré leur pouvoir d'achat, depuis 1913 comme depuis 1949 ou 1960, plus encore que les Français.

Le salaire horaire d'un manœuvre français a été augmenté de 0,33 en 1910 à 1 200 (anciens francs) aujourd'hui; c'est une multiplication par 3 600. Pendant le même temps, le salaire horaire du manœuvre suisse n'a été multiplié que par 18 environ. Or, dans les deux pays, le gain de pouvoir d'achat se trouve du même ordre de grandeur.

Tout ce qu'ont gagné les Français, ils l'ont gagné comme les Suisses, non par l'augmentation des salaires et des revenus nominaux, mais par la réduction des prix de revient, réduction qui, seule, permet et provoque à long terme 1a décroissance des prix de vente par rapport aux salaires. Tout ce qu'ont obtenu les Français, ils l'ont donc obtenu, non par les grèves ni par les votes, mais, comme les Suisses, les Allemands, les Américains, et tous les autres hommes sur cette planète ont pu et peuvent l'obtenir, par une amélioration de la productivité du travail, par le progrès des techniques de production, par l'organisation économique de l'entreprise et de la nation.

Il me semble qu'il y aurait quelque chose de changé en France si chaque chef d'entreprise, chaque cadre puis, à partir d'eux, chaque salarié, voulait bien reconnaître et considérer les quelques chiffres que je vais écrire.

1°. Le pouvoir d'achat du salaire horaire total (c'est-à-dire avantages sociaux inclus) des ouvriers manœuvres a été multiplié par 6, en France, de 1914 à 1976. Dans le même temps, le salaire nominal (c'est-à-dire exprimé en francs courants) a été, on vient de le dire, multiplié par environ 3 600 !

Les étapes de cette évolution ont été les suivantes : si le pouvoir d'achat de 1913 est représenté par le chiffre 1, on obtient 2, donc le double de 1913, en 1937 ; après l'effondrement de la guerre, ce niveau 2 est retrouvé en 1949. Puis 4 est atteint en 1965 environ, et 6 aujourd'hui.

Par contre, les salaires nominaux ont été multipliés par 10 de 1913 à 1937 ; par 24 de 1937 à 1949 ; par 4,5 de 1949 à 1965 ; enfin par 3,2 de 1965 à 1976.

2°. Cette multiplication par 6 du pouvoir d'achat du salaire horaire total du manœuvre s'est accompagnée d'un puissant mouvement d'égalisation géographique des salaires. L'ouvrier parisien a perdu la presque totalité de la prééminence qu'il avait acquise aux XVIIe et XIXe siècles.

3°. Enfin, l'éventail des salaires s'est beaucoup fermé. En comptant toujours en salaire total, c'est-à-dire avantages sociaux inclus, une "femme de charge" gagnait en 1913, en province, en moyenne 560 F par an, un "gardien de bureau" à Paris, 1 450 F ; un conseiller d'État 24 000 F. Aujourd'hui, le S.M.I.C. donne à cette femme (en salaire total) 25 000 F par an; le gardien de bureau a 31 000 F ; le conseiller d'État 235 000 F. L'éventail était, en 1913, de 1 à 2,6 et à 44, 6. Il est aujourd'hui de 1 à 1,24 et à 9, 4, impôts sur le revenu non déduits. Or, on sait qu'il n'existait aucun impôt sur le revenu en 1913, tandis qu'aujourd'hui cet impôt et ses suppléments retirent de 25 à 40 % aux cadres supérieurs.

Ces mêmes tendances à l'égalisation des salaires dans l'élévation des niveaux de vie se retrouvent en Suisse, en Allemagne, aux États-Unis... et souvent plus accentuées qu'en France.

Depuis que je sais tout cela, c'est-à-dire depuis trente ans, je m'étonne de voir les Français, qui s'intéressent tant à l'égalité et au pouvoir d'achat de leurs salaires, connaître si mal l'évolution française et mondiale, et se préoccuper si peu des causes réelles de cette évolution...

 

© Jean Fourastié, de l'Institut, article publié dans Le Figaro, février 1977

 

 


 


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