Sartre... le retour

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Une vague de gros titres a déferlé sur les couvertures des hebdomadaires : "Quoi de neuf ? Sartre", "Sartre, le retour !", "Sartre, un homme d'aujourd'hui". Ce n'est qu'en 2005 qu'on fêtera le centenaire de sa naissance. Quelles sont dès lors les raisons de cette avalanche inopinée de louanges, de ce réveil brutal d'une passion à l'égard d'un homme dont on ne parlait plus beaucoup ? Le détonateur fut la sortie du livre de Bernard-Henri Lévy : Le Siècle de Sartre.

 

Ce cher Bernard-Henri n'est pas homme à privilégier la nuance. Quel que soit le sujet qu'il traite ou la cause qu'il défend, il se donne à fond, et le titre de son livre en est une preuve supplémentaire. Le Siècle de Sartre. Dans l'Histoire, seuls deux siècles ont obtenu ce label nominatif : celui de Périclès et celui de Louis XIV. Personne n'a osé appeler le XVIIIe, le siècle de Voltaire ou le XIXe, celui de Hugo. En dépit de leur génie et de l'influence que ces deux hommes eurent sur leurs contemporains, la concurrence était trop nombreuse et trop talentueuse pour leur en laisser l'exclusivité. Si le XXe siècle finissant a été, selon Bernard-Henri Lévy, celui de Sartre, c'est à l'évidence que Jean-Paul a dominé de toute sa puissance et de toute sa maîtrise ceux qui, de 1900 à aujourd'hui, ont tenu une plume et exprimé une pensée. Curieusement, Bernard-Henri Lévy n'est pas très aimé de l'"intelligentsia" parisienne, celle qui tranche de ce qu'il est bienséant d'apprécier ou au contraire de ce qui doit être ringardisé. Brusquement, son étude sur Sartre a fait l'unanimité. "Son meilleur livre et de loin", se réjouit l'intelligentsia. En eût-il été de même si Bernard-Henri avait publié Le Siècle de Raymond Aron ou Le Siècle de Malraux ?

L'œuvre philosophique de Sartre a ses fidèles et ses opposants, comme en eurent toutes les théories depuis la Grèce antique. Si j'ose dire que L'Être et le Néant est d'une lecture difficile, que certaines périodes en sont interminables et d'une clarté relative, les adeptes du maître me répondent que je n'ai qu'à me réfugier dans la comtesse de Ségur. Je préfère, et de loin, L'Idiot de la famille qui cerne Flaubert d'une plume à la fois amoureuse et insolente. Philosophe, dramaturge, romancier, biographe, Sartre eût été un écrivain comme il en est beaucoup, avec ses admirateurs et ses critiques. Mais il y eut son engagement politique, et là, même ses thuriféraires les plus obséquieux le reconnaissent : "C'est vrai, il s'est trompé". Malheureusement ils s'empressent d'ajouter : "Qu'importent ses erreurs, puisque c'était pour la bonne cause". L'hypocrisie pointe l'oreille. Dans le domaine de l'acharnement dans l'erreur, dans le refus d'admettre l'évidence et dans l'emberlificotement de pensée du style : "Il ne faut pas désespérer Billancourt", jusqu'à l'inexorable "La liberté du critique est totale en URSS", ou : "Un anticommuniste est un chien, je ne sortirai pas de là", Sartre a été un modèle. En 1943, dans l'année la plus noire de l'Occupation, il fit jouer à Paris Les Mouches. C'est-à-dire qu'il fit très exactement ce que fit Sacha Guitry, donner ses pièces en représentation devant un parterre d'officiers allemands, à cette différence qu'à la Libération Guitry fut arrêté alors que Sartre fit partie du Comité d'épuration, qui décidait quel écrivain avait encore le droit de publier et quel autre devait être banni. André Malraux qui, lui, avait risqué sa vie dans la Résistance, ne se crut pas autorisé pour autant à faire partie de ce tribunal autoproclamé.

Sartre s'est beaucoup trompé et j'en reviens à ma première question : d'où vient qu'il soit brusquement encensé en ce début d'an 2000 ? Eh bien, peut-être parce que tous ceux qui s'étaient trompés avec lui en défendant l'indéfendable voient là une occasion de s'auto-amnistier. Lors de son enterrement en 1980, des milliers de fidèles vinrent dire adieu au pape des luttes pour la Liberté... Depuis, le mur est tombé, le voile s'est déchiré et les théories politiques de Sartre ne réjouissent plus que quelques staliniens vieillissants et imperméables à tout argument. En réhabilitant Sartre, l'intelligentsia qui l'avait soutenu se refait une virginité. "Vous voyez... on lui rend justice... donc je ne m'étais pas trompé". Bernard-Henri Lévy a remis Sartre à la mode... pour combien de temps ? Quand la polémique cessera, dans six mois, dans un an, il sera curieux de demander au responsable d'une grande librairie, du style la FNAC à Paris ou Le Furet à Lille : "Combien avez-vous vendu de livres de Sartre dans la semaine ? Et combien de Camus ?" J'ai peur pour Jean-Paul qu'il n'y ait pas photo.

 

 

© Jean Amadou, Je m'en souviendrai, de ce siècle ! Éditions Robert Laffont, 2000. Éditions J'ai lu, 2002, 446 pages, pp. 215-218

 

 


 


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Complément : une critique (édifiante), parue dans la presse canadienne, du pavé de Bernard-Henry Lévy consacré à Sartre.

 

 

BERNARD-HENRI LÉVY ET SON "SAINT SARTRE"


(Claude Jasmin, écrivain québécois).

 

"Tenons-nous bien, selon Lévy, récupérateur insolent, Sartre est mort en odeur de sainteté. Le chantre aveuglé des dictateurs (Staline, Castro et Mao) y est transformé en négateur de ses ouvrages, repentant spiritualiste. Une imposture, une fumisterie que même le goguenard Bernard Pivot n'osait pas condamner sur son plateau tant ce Lévy nouveau l'intimidait. Au Stalag, Sartre mue ! Jeune prof de collège au Havre, comme sa "servante" Simone-le-Castor, le premier Sartre était un libertaire pessimiste, un individualiste farouche, (aussi, ce fut publié et commenté) un sinistre suborneur de mineure. Il va muer. Soldat (météorologue-amateur) lors de sa captivité, le néantiste, le nauséeux, le nihiliste ouvre les yeux, découvre les vertus de la fraternité soldatesque et le voilà transformé en néo-solidaire. Libéré du stalag allemand, pour raison de santé, ce sera donc cette première tentative de ralliement et son premier échec. Les autres c'est encore l'enfer ! Et viendront ses "noces noires" avec l'horreur, le dictateur Joseph Staline. N'importe quelle arme pour déstabiliser l'infâme "bourgeois de droite" qui règne sur la France libérée, le Général De Gaulle. Il va le haïr de toutes ses forces, sans cesse. "Élections, piège à cons !". Complètement déboussolé, devenu vieillard ahuri, récupérateur des extrémistes, Sartre va même fleureter avec le terrorisme. Il se réjouira du massacre célèbre aux Jeux olympiques en Allemagne !"