Albert Memmi : le Pouvoir fascine...

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Que de vérités dans ce court texte, véritable condensé de sagesse sereine et souriante !
Cet auteur vient de publier - novembre 2000 - un livre de souvenirs (Le Nomade immobile). Rendant compte de l'ouvrage, un journaliste du Nouvel Observateur écrit : "Albert Memmi croit devoir pourfendre le tatouage, le piercing, la drogue, le prosélytisme homosexuel [...]... On voit que la statue qu'il laisse sur la fin se fendille".
Que tout cela est admirablement bien dit ! Albert Memmi est donc présenté comme gâteux ; et les quatre attitudes qu'il dénonce sont des comportements positifs, en particulier pour la jeunesse (celle de la future France plurielle ?), selon ce journaleux. Pauvre Nouvel Observateur. Et pauvre France !

 

Je m'étonnais de l'âpreté dans l'élection du président d'une association culturelle. C'est, m'expliqua-t-on, que les concurrents sont tous bénévoles ; il faut bien qu'ils se payent autrement.

Inutile de se voiler la face : le pouvoir procure un âcre plaisir ; il rassure sur soi et protège contre les autres. Comme l'argent, il suscite une avidité universelle : "Papa commande à maman, maman me commande, je commande au chat".

C'est une vieille histoire, racontée par Darwin. La vie circule entre deux impératifs : manger ou être mangé ; tuer pour ne pas l'être. La domination permet la survie, actuelle et future. Les vieux singes tiennent les jeunes en respect et disposent de toutes les femelles.

Devenir président en est un écho dérisoire, mais le fond demeure : outre ses avantages, ventre plein et sécurité, le pouvoir fascine. Tel qui clame sa révolte se décompose devant l'autorité.

Mais dominer, c'est dominer quelqu'un. On a noté que le pouvoir corrompt, on a moins vu qu'il corrompt les relations avec autrui. La sujétion a un parfum de spoliation et de mort, personne ne se résigne à vivre à la merci d'un puissant.

Même utile et généreux le pouvoir est soupçonné et, dès que possible, menacé. Le propriétaire est une sangsue, le banquier un escroc, le médecin un imposteur. Votre propre fils, déjà votre rival, devient votre ennemi. Les jeunes singes finissent par s'unir pour abattre le vieux.

On ne veut voir dans le pouvoir que la gloire des sommets ; le plus souvent il oscille sur des crêtes friables. Pour un règne heureux, que de tumultes ! Que de fins dramatiques ! Le pouvoir est, par nature, instable.

Le plus sage serait de le quitter dès que fléchit sa vraie légitimité : celle des services rendus ; ou de n'en garder que pour une honnête maintenance. La Bible conseille de libérer les esclaves au bout de neuf ans.

Sinon, il faut consentir à vivre dans le ressentiment et les alarmes des embuscades. À l'heure du bilan, Sénèque se réjouissait de n'avoir jamais porté atteinte à la liberté de personne.

 

 

© Albert Memmi, in Le Monde du 19 avril 1990

 

[Né à Tunis en 1920. Famille juive arabophone. Études de Philosophie à Alger puis Paris (agrégé après la guerre). Il est incarcéré dans un camp de travail en 1943. Il se marie avec une française. Il dirige à Tunis le Centre de psychologie de l'Enfant. Fixé en France après l'Indépendance (en 1956). Professeur à l'Université de Nanterre. Prix de l'Union rationaliste pour 1994. Grand Prix littéraire du Maghreb de la Fondation Noureddine Aba en 1995. Lire de lui, en particulier : Bonheurs ; Agar ; Le Scorpion.]

 

 


 


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