Mars 2001 : Un match de rugby "ordinaire"

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Ou : Ce sont des médiocres !

 

 

 

Au soir de la lamentable prestation de l'équipe de France face à une pâle homologue de Galles, il convient de s'interroger. Non pas, naturellement, pour crier Vive la défaite : contrairement au football, le sport favori des républiques bananières (et là, nous sommes champions du monde), le rugby, qu'on qualifie à juste titre de sport-roi, est d'abord l'emblème des démocraties les plus avancées et les plus courageuses (s'il y a des exceptions, elles ne font que confirmer la règle).

Ainsi des peuples britanniques : mis à genoux et en larmes sous les coups de boutoir des Stukas nazis, ils ne se couchèrent jamais durant la dernière guerre mondiale. On sait ce qu'il advint, dans le même temps, de notre cher et vieux pays. Prises toutes ensemble, ces mêmes nations font à peu près jeu égal, au plan de la démographie, avec la France. Elles alignent pourtant quatre équipes d'inégale mais forte valeur, là où nous peinons à en mobiliser une seule, en faisant de plus appel aux papys. Le fait est, déjà, significatif. Et l'on se souvient que le rugby de Galles, si fier et dominateur aux temps des Gareth Edwards et autres JPR Williams, sort à peine d'une passe très douloureuse, le pays ayant été économiquement touché au cœur de sa substance : le rugby est le baromètre de vitalité d'une société démocratique.

C'est assez dire que la France est en crise profonde, moins économique que morale : le spectacle souvent affligeant offert par ses joueurs au Stade de France (jamais il n'y eut autant de points marqués contre la France dans un match du Tournoi), hier après-midi 17 mars, nous oblige à nous souvenir du grand Chelem de 1977, acquis sans un seul changement au sein de l'équipe d'alors, et sans un seul essai encaissé. Le spectacle d'hier n'est que le reflet très exact de ce qu'est devenue la France.

 

Lorsque sous la présidence Giscard d'Estaing fut inventé le Loto (ça rapporte gros à l'État), que n'avait-on entendu sur les bancs indignés de la gauche moralisatrice ! C'était là de quoi pervertir le bon peuple et le détourner de ses vrais soucis de classe. Encore les "tirages" n'avaient-ils lieu qu'une fois la semaine ; arrivée au pouvoir, la dite gauche a, bien entendu, mis sa pratique en accord avec ses vociférations d'antan : il y a désormais quatre tirages hebdomadaires… Pour ne rien dire des autres opiums du peuple que sont tous les otiums de la Française du même nom, et autres Tiercés quotidiens… Et pareille démonstration pourrait être reprise à de nombreux propos, dont l'introduction de la publicité à la télévision.

Non, bien entendu, qu'il s'agisse de faire porter tout le poids des péchés par la même sensibilité politique ; mais il faut tout de même rappeler dans quel état moral a laissé notre pays celui qui avait paraît-il, pour premier projet, de rendre le pouvoir à ses concitoyens. Combien se trouve justifié le pessimisme d'un Jean-Marie Domenach : "il m'a fallu assister, durant quatorze ans, à la captation de la générosité du peuple français par François Mitterrand, à des fins purement personnelles. Il a laissé la France dans un état de corruption et de déchéance morale qui m'inquiète beaucoup" !

Eh bien, nous y voici. Les citoyens qui choisissent les risques du courage et de l'honneur se voient bafoués par ceux qui préfèrent le confort de la lâcheté et de la compromission. Qu'on songe - par exemple - à l'incroyable destin qui a été réservé au footballeur Jacques Glasmann, dont le seul tort avait été de dire enfin la vérité. Lions le sort qui a été le sien à celui dévolu à la courageuse Corinne Krajewski. Ces deux personnes - on pourrait en citer bien d'autres - n'ont jamais fait qu'adopter une attitude citoyenne, syntagme dont se gargarise le pouvoir en place. Eh bien, ils ont été mis au ban de la société. Et le dénommé Mellik - leur commun dénominateur - triomphe et parade à Béthune, comme un Nucci en Isère (pour ne rien dire des Balkany et consorts). Peut-on s'étonner plus longtemps du véritable plébiscite que ses concitoyens lui ont réservé, pour le soir du premier tour ? Bel exemple du cynique le pouvoir absout.

Partout, la transgression de la loi et de la morale la plus élémentaire est devenue la règle : la gangrène, depuis le sommet de l'État, a lentement gagné toutes les couches de la société ; ceux qui nous gouvernent ne cessent de nous vanter les valeurs citoyennes : ils sont les premiers à les fouler aux pieds. L'incroyable salissure de la noble et généreuse idée socialiste serre le cœur. Deux petits exemples seulement, empruntés à la sphère éducative.

Un fonctionnaire responsable oppose-t-il quelques objections tandis qu'on lui ordonne d'installer des distributeurs de préservatifs dans son établissement scolaire ? Il sera ridiculisé et exposé aux sarcasmes. Il s'était pourtant borné à rappeler une évidence : un établissement scolaire est fait pour étudier. Une autre fonctionnaire, plus récemment, ose-t-elle signifier à de pitoyables adolescents, plus à plaindre qu'à blâmer, qu'un peu de tenue est exigible dans une cour d'école ? Le scénario se répète, mais amplifié, pour lutter contre l'insupportable répression. Et voilà l'autre con qui veut instituer la journée du baiser. Mon Dieu, est-il possible de se montrer davantage faible et démissionnaire, en un mot indigne démagogue ? Encore ne s'agit-il ici que de sifflets. Dans de nombreux endroits, comme on vient de le voir à Orange ou à Toulouse ou encore au Teil, ce sont les horions qui pleuvent : le nouvel ordre moral ne supporte pas les déconvenues et veut intimider et s'imposer par tous les moyens.

Alors, il faut cesser de se lamenter à longueur d'année sur les petites et grandes incivilités, sur les sauvageons (qui sont au vrai des voyous) de tous poils, sur la démission de la classe politique, sur le chacun pour soi, sur le racket, sur les fumettes, sur les attentats à la pudeur dès le primaire, oui dès le primaire : tout cela est en réalité encouragé, et même théorisé dans une sorte de morale absurde sans obligations ni sanctions, qui profite bien entendu aux plus forts et aux plus impudents. Notons au passage que ce dévoiement généralisé de toute attitude civile provoque parfois, par un effet de boomerang, de curieux retours sur le passé. Et les mêmes s'indignent, dans une belle unanimité, que certains aient l'audace de poser des questions ouvertes sur tel ancien zélateur de la pédophilie...

Après tout, pourquoi pas, dès lors qu'on a banalisé les inversions, et déclaré que l'envers valait l'endroit ?  Si l'homosexualité, la drogue, le vagabondage sexuel sont normaux, très bien. Mais dans ce véritable cloaque qu'est devenue la société française, ce sont toujours les mêmes qui réclament le beurre et l'argent du beurre. Ils exigent que le pays supporte le coût de leurs errements individuels, qu'il répare les irréparables outrages des transgressions personnelles ! Quand on appelle de ses vœux la disparition d'une soi-disant chape de plomb moralisatrice, quand on s'active à supprimer toute limite, il ne faut pas, dans le même temps, s'étonner que nous soyons tous déboussolés !

Vous croyez que je m'éloigne du sport-roi ? Pas du tout. Voici quelques semaines à peine, sur Canal+, le manager national, Bernard Laporte, dissertait sur la calamiteuse situation de l'équipe de France (les blessures, les forfaits, les défaites à répétition). Et d'enfoncer le clou, impérial : "Il faut se demander pourquoi cela n'arrive pas aux autres nations." Eh bien oui, demandons-le nous ! Et dans son édition du samedi 17 mars,   parlait d'un Thomas Castaignède blessé psychologiquement, d'un Christophe Dominici sortant à peine d'une cure de sommeil, d'un Franck Tournaire, pilier tourmenté d'un XV de France démoralisé. Tout cela n'est que saine réaction, envers du décor de la société dite plurielle. La prestation pitoyable qui nous a été offerte hier est à l'exacte image de notre actuelle société : ce n'est pas le XV de France, qui manque d'âme et de panache, c'est le pays tout entier.
Le rugby était une grande famille fraternelle. Au sein d'une même équipe, le médecin côtoyait l'éboueur municipal, le notaire épaulait le mécanicien, le séminariste (salut, l'abbé Pistre !) fixait et passait au cordeau la balle à l'instituteur (salut, le grand Mias !). Bref, ils existaient ardemment ensemble. Il n'y a plus que des individualités, souvent brillantes, mais inefficaces, car dépourvues du sens du collectif, de l'esprit de sacrifice, et de la joie du partage. À l'image de la France. Que anglo-saxon, prenons-en enfin conscience, regarde avec commisération attristée.
Les avertissements, pourtant, n'ont pas manqué. Pour n'en citer qu'un seul, rappelons ici qu'il y a tout juste un septennat, à la suite d'une autre défaite (contre la perfide Albion, celle-là) de notre Quinze national, la presse britannique n'y était pas allée avec le dos de la cuillère de bois : "Le Français moyen est affublé d'une grosse tête et de petites mains. La forme de ses doigts adaptés au ballon de rouge et à la rondelle de saucisson ne lui permet pas de manier le ballon ovale, ni les bâtons de ski. Quant à sa tête, elle le rend belliqueux et le conduit à des spéculations intellectuelles purement gratuites" (cité d'après le Dauphiné libéré du 6 mars 1994). Fermez le ban. Voilà ce qu'on pense à l'étranger des champions d'avant-match que nous sommes devenus.

Pour tenter de rendre la défaite moins amère, on sait bien quels mots de consolation aurait trouvés un Roger Couderc. Mais Lapasset, décidément bien à sa place comme gros pardessus de la FFR (pour reprendre la belle expression de Jean Dauger), a sorti, pauvre Guignol, l'uniforme du gendarme : "Ce soir, la France du rugby est meurtrie, blessée, offensée, humiliée. Peut-on encore parler d'équipe de France ? Je doute de leur capacité à être des joueurs de rugby. Ce sont des médiocres. Peut-on aimer ces joueurs ? Je suis extrêmement déçu. Le rugby, c'est d'abord un engagement d'hommes. À ce jeu, tout se joue sur la dernière passe, mais il faut y mettre toute sa conviction, penser à donner au partenaire. Cette équipe ne partage rien, ni en son sein, ni envers le public. 80 000 spectateurs qui sifflent l'équipe de France, ça fait mal. Dans ce stade, l'équipe de France n'a pas le droit d'être médiocre. Il n'y a pas de crise pour autant. Il faut faire le constat et que chacun prenne ses responsabilités pour l'avenir" (cité d'après l'Équipe du 18 mars 2001, p. 2).

Il n'y a pas de crise ? Mais vous plaisantez, sinistre pantin ! Il y a la crise de la France !

Ce sont des médiocres ? Mais pas plus que vous, Président, qui les avez oints ! Ils sont à l'image de la France, tout simplement. Et eux, au moins, ont un peu mouillé leur maillot. Ce qui n'est pas votre cas.

 

Écrit le 18 mars 2001

 

Post-scriptum du 13 IX 02 : je viens de lire un ouvrage décrivant par le menu les dessous de la fin de l'ère Ferrasse (dit Albert la Savate, aux temps lointains où il était joueur), et les dessous, tout aussi ragoûtants, des débuts de son improbable successeur, Lapasset. Pouah, c'est édifiant ! Il s'agit de La quatrième mi-temps, aux éditions Cépaduès, Toulouse, 1999, 240 p. + annexes. Les auteurs ? Jean Fabre, ancien international et capitaine de l'équipe de Toulouse (et Inspecteur général de l'Éducation nationale), et Pierre Capdeville, journaliste.