Mon amour je t'aime, vois-tu, comme on n'a jamais aimé et toi aussi tu m'aimes ainsi. Je te désire de la façon la plus violente mais la plus douce et la plus patiente qui soit aussi, mais si tu savais combien j'aime ton regard découpé. Dans quelle photo mon amour et pourquoi n'as-tu pas envoyé la photo entière mon adorable chérie ? Je te prends toute, toute, de toutes mes forces. Je mords ta bouche".
Gui de Kostrowitzky - 25 septembre 1915
30 septembre 1915
Mon amour si tu savais combien me manque ta lettre quotidienne. C'est effrayant et injuste car quelle raison de laisser une colonie aussi importante que l'Algérie sans nouvelles quotidiennes de la Métropole ? Je t'adore mon amour mais il fait un affreux temps glacé. Il a plu tout le jour, un lamentable jour d'automne. Quelle tristesse. La pluie a inondé le trou où nous vivons j'ai dormi toute la nuit dans l'eau. Je t'écris avec de l'encre prêtée par un sapeur-projecteur. Tu as lu tous les détails de la victoire d'ici dans les journaux. Je n'ai pas encore eu le courage de faire le compte des coups que j'ai tirés pendant l'extraordinaire bombardement qui a tant surpris les boches. J'en ferai le compte demain, car le capitaine me l'a demandé. Il y a deux jours que je n'ai plus de lettre de mon amour. J'ai reçu le bulletin lyrique idiot où Paul Fort prince des poètes à la manque, chante les batailles de loin et en un langage vraiment stupide — qu'il me tarde mon amour d'avoir de tes lettres passionnées. Je suis maintenant sans elles comme privé de la vie. Raconte-moi l'histoire de ta petite photo découpée où il n'y a que tes beaux yeux. Le vent souffle...
Il y a un vaisseau qui a emporté ma bien-aimée
Il y a dans le ciel six saucisses pareilles à des asticots dont il naît les étoiles
Il y a un sous-marin ennemi qui en voulait à mon amour
Il y a mille petits sapins brisés par les éclats d'obus autour de moi
Il y a un fantassin qui passe aveuglé par les gaz asphyxiants
Il y a que nous avons tout haché dans les boyaux de Nietzsche de Goethe et de Cologne
Il y a que je languis après une lettre de Madeleine
Il y a dans mon porte-carte plusieurs photos de mon amour
Il y a les prisonniers qui passent la mine inquiète
Il y a une jeune fille qui pense à moi à Oran
Il y a une batterie dont les servants s'agitent autour des pièces
Il y a le vaguemestre qui arrive au trot par le chemin de l'Arbre isolé
Il y a dit-on un espion qui rôde par ici invisible comme le bleu horizon dont il est vêtu et avec quoi il se confond
Il y a Vénus qui s'est embarquée nue dans un havre de la mer jolie pour Cythère
Il y a les cheveux noirs de mon amour
Il y a dressé comme un lys le buste de mon amour
Il y a des Américains qui font un négoce atroce de notre or
Il y a un capitaine qui attend avec anxiété les communications de la T. S. F. sur l'Atlantique
Il y a à minuit des soldats qui scient des planches pour les cercueils
Il y a des femmes qui demandent du maïs à grands cris devant un Christ sanglant à Mexico
Il y a le Gulf-Stream qui est si tiède et si bienfaisant
Il y a un cimetière plein de croix à 5 kilomètres
Il y a des croix partout de ci de là
Il y a des figures de barbarie sur les cactus en Algérie
Il y a les longues mains souples de mon amour
Il y a un encrier que j'avais fait pour Madeleine dans une fusée de 15 centimètres et qu'on n'a pas laissé partir
Il y a ma selle exposée à la pluie
Il y a les fleuves qui ne remontent pas leurs cours
Il y a l'amour qui m'entraîne avec douceur vers Madeleine
Il y avait un prisonnier boche qui portait sa mitrailleuse sur son dos
Il y a des hommes dans le monde qui n'ont jamais été à la guerre
Il y a des Hindous qui regardent avec étonnement les campagnes occidentales
Il y a des femmes qui apprennent l'allemand dans les régions occupées
Elles pensent avec mélancolie à ceux dont elles se demandent si elles les reverront
Et par-dessus tout il y a le soleil de notre amour
Gui.
1er octobre 1915
Mon très cher amour, tu m'as promis de ne jamais avoir de peine par ma faute et voilà que ta lettre du 24 me montre que tu as eu de la peine, toi mes délices, toi que je veux infiniment heureuse par moi ! Non, ma chérie, n'aie pas de peine, n'aie jamais de peine puisque je t'adore toujours [--]. J'aime infiniment le récit de ta traversée, mon amour ; ta "confiance" n'a pas été trompée et ton "amour ardent fort" a certainement été un de ces "impondérables" qui a aidé à la bataille. Ne sois pas triste mon amour, je t'aime...
LA TRAVERSÉE
Du joli bateau de Port-Vendres
Tes yeux étaient les matelots
Et comme les flots étaient tendres
Dans les parages de Palos
Que de sous-marins dans mon âme
Naviguent et vont l'attendant
Le superbe navire où clame
Le chœur de ton regard ardent.
Ma photo l'a fait plaisir. Figure-toi quel plaisir me font les tiennes à moi qui suis ici... j'épie au moyen de la loupe les mille détails de mon amour...
L'ESPIONNE
Pâle espionne de l'Amour
Ma mémoire à peine fidèle
N'eut pour observer cette belle
Forteresse qu'une heure un jour
Tu te déguises ?... À ta guise
Mémoire espionne du cœur !
Tu ne retrouves plus l'exquise
Ruse et le cœur seul est vainqueur
Mais la vois-tu cette mémoire
Les yeux bandés prête à mourir
Elle affirme qu'on peut l'en croire
Le cœur vaincra sans coup férir.
"Les petits photographes" mignons comme tout pourront faire de belles images de leur sœur que j'adore**. Comment peux-tu croire que tes lettres passionnées m'ont fait oublier ta tendresse mon amour. Elles la soulignaient et me rendaient bien heureux. Bannis des scrupules un peu déraisonnables ma Phèdre adorable. J'aime beaucoup ton cœur de jeune fille ma chérie, mais je suis destiné à aimer plus encore ton cœur de femme, aussi m'y préparé-je en aimant autant ces deux cœurs qui ne font qu'un, mais en penchant déjà vers le second. Et je ne veux pas que tu souffres quand je prends tes lèvres.
Ta lettre du 24 est très belle mon amour mais ne crois pas ni que j'ai été fâché ni rien de méchant de moi. Je t'aime entièrement, sans retour, tu ne dois pas être jalouse jamais, car jamais tu n'en auras de raison [...].
** Madeleine Pagès (1892-1965), à l'époque professeur de lettres au lycée de jeunes filles d'Oran, était elle-même fille d'un professeur agrégé de philosophie (Émile Jean Pagès, prématurément décédé en 1903), avait cinq frères plus jeunes qu'elle
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⁂
COMPLÉMENTS...
I.
Les Lettres à sa marraine [Introduction et notes de Marcel Adéma, Paris, Gallimard, 1951] publiées l'année dernière avaient donné sur le caractère et les goûts d'Apollinaire de précieuses indications, cependant leur forme littéraire, leur ton amical, empêchaient de discerner pleinement son comportement sentimental.
Les quelque deux cents lettres adressées entre le 16 avril 1915 et le 16 septembre 1916 par Guillaume Apollinaire à une jeune fille, rencontrée dans le train de Nice à Marseille, nous le révèlent.
Celle qui les détenait retrace elle-même, dans la Préface, son premier contact avec le poète d'Alcools, resté si présent à sa mémoire et situe leur roman épistolaire dans son climat initial.
D'abord espacées, puis bien vite quotidiennes, ces lettres - dont certaines sont des confessions émouvantes - furent écrites par Apollinaire du Front, d'abord à sa batterie de tir à chaque instant de loisir, puis, devenu fantassin, dans le boyau ou l'abri précaire.
Le plus souvent écrites à la hâte, sur des papiers de toutes formes, pages de carnets, fragments d'emballage maculés ou papier à lettres envoyé par la jeune fille, elles ont la spontanéité, le décousu du "courant de la plume", la valeur de l'impression immédiate.
Nous avons scrupuleusement respecté le manuscrit original avec les abréviations coutumières d'Apollinaire, sa ponctuation hétéroclite parfois. Les coupures indiquées par des crochets ont été exigées par le caractère trop direct [sic !] de certains passages.
Restés dans leur état original les poèmes n'ont jamais, hormis ceux repris dans Calligrammes et de ce fait dans leur version définitive, été corrigés par Apollinaire. Ils ont la valeur de l'esquisse du peintre où n'intervient pas le souci du spectateur ou, en l'occurrence, du lecteur, et sont pour une bonne part inédits.
Nous avons pu maintenir les Poèmes secrets d'une admirable sensualité, sans que s'y mêle rien de trouble ni de morbide.
Cet extraordinaire et peut-être unique, document sur la vie d'un soldat et d'un poète bouleversé par la guerre et l'amour retrace les étapes d'une passion qui s'est éteinte sans rupture, comme une lampe dont la flamme vacille et meurt faute d'être alimentée.
Précieuse et capitale contribution à la connaissance de la vie et de l’œuvre de l'auteur de la Chanson du Mai Aimé, cette correspondance émaillée de poèmes qui sont parmi les plus beaux d'Apollinaire est la première de cette importance à être publiée.
II. "TENDRE COMME LE SOUVENIR"
Recueil des lettres à "Madeleine", d'avril 1915 à septembre 1916. Laissons-lui le nom de Madeleine derrière lequel elle se cache (oh ! si peu !).
Apollinaire l'avait rencontrée le 1er janvier 1915, dans le train entre Nice et Marseille. Puis il l'oublia. Puis ils s'écrivirent. Deux cents lettres d'Apollinaire.
Pour elle, ce fut sans doute un émerveillement pour lui ce n'était peut-être, pendant les longues journées de la guerre, qu'un divertissement parallèle à d'autres du même genre. Un peu de sentiment, et beaucoup de jeu. Le plaisir de conquérir une jeune fille par lettres, de faire son éducation amoureuse, de lui faire accepter les caresses les plus osées, de lui révéler, par une progression savante, toute une science où il était maitre.
On pense aux "Liaisons dangereuses". Un Valmont aux armées. Et aux poètes érotiques qui étaient sa lecture favorite (Les éditeurs ont supprimé de ces lettres les passages les plus audacieux).
Des images de la guerre se mêlent à ces imaginations de combattant, et aussi des souvenirs, des jugements sur les hommes et les livres, et une jolie façon de faire savoir à une petite provinciale qu'on est quelqu'un dans le monde des lettres.
Ils se revirent, au cours d'une permission, et, séparés, ne s'écrivirent pour ainsi dire plus. Ce silence final jette une ombre de mélancolie sur un amour passé.
Ce qui n'a été peut-être que fantaisie devient émouvant, dans le lointain.
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Le 10 août 1915, il formule la demande en mariage :
"Madame,
Madeleine vous a parlé de moi. Je l'adore, elle m'aime. Je veux la rendre heureuse.
J'ai l'honneur de vous prier de m'accorder sa main.
[...] J'attends votre réponse avec une très grande anxiété, bien facile à comprendre puisque, étant donné nos sentiments et nos goûts et aussi tout ce qui est la raison de vivre pour Madeleine et pour moi, il n'y a pas, je crois, de par le monde et même avant nous, d'union qui soit mieux assortie [...]"

