Isabelle Rivière
"Meaulnes eut le temps d'apercevoir, sous une lourde chevelure blonde, un visage aux traits un peu courts, mais dessinés avec une finesse presque douloureuse. Et comme déjà elle était passée devant lui, il regarda sa toilette, qui était bien la plus simple et la plus sage des toilettes...
Perplexe, il se demandait s'il allait les accompagner, lorsque la jeune fille, se tournant imperceptiblement vers lui, dit à sa compagne : "Le bateau ne va pas tarder, maintenant, je pense..."
Et Meaulnes les suivit. La vieille dame, cassée, tremblante, ne cessait de causer gaiement et de rire. La jeune fille répondait doucement. Et lorsqu'elles descendirent sur l'embarcadère, elle eut ce même regard innocent et grave, qui semblait dire : "Qui êtes-vous ? Que faites-vous ici? Je ne vous connais pas. Et pourtant il me semble que je vous connais".
D'autres invités étaient maintenant épars entre les arbres, attendant. Et trois bateaux de plaisance accostaient, prêts à recevoir les promeneurs. Un à un, sur le passage des dames, qui paraissaient être la châtelaine et sa fille, les jeunes gens saluaient profondément, et les demoiselles s'inclinaient. Étrange matinée ! Étrange partie de plaisir ! Il faisait froid malgré le soleil d'hiver, et les femmes enroulaient autour de leur cou ces boas de plumes qui étaient alors à la mode...
La vieille dame resta sur la rive, et, sans savoir comment, Meaulnes se trouva dans le même yacht que la jeune châtelaine. Il s'accouda sur le pont, tenant d'une main son chapeau battu par le grand vent, et il put regarder à l'aise la jeune fille, qui s'était assise à l'abri. Elle aussi le regardait. Elle répondait à ses compagnes, souriait, puis posait doucement ses yeux bleus sur lui, en tenant sa lèvre un peu mordue.
Un grand silence régnait sur les berges prochaines. Le bateau filait avec un bruit calme de machine et d'eau. On eût pu se croire au cœur de l'été. On allait aborder, semblait-il, dans le beau jardin de quelque maison de campagne. La jeune fille s'y promènerait sous une ombrelle blanche. Jusqu'au soir on entendrait les tourterelles gémir... Mais soudain une rafale glacée venait rappeler décembre aux invités de cette étrange fête".
⁂
Chacun sait qu'Alain-Fournier aperçut le 1er juin 1905, à Paris, sur les marches du Petit Palais, une jeune fille belle comme une hampe de lilas blanc(1). Une vieille dame l'accompagnait. Elles prirent toutes deux un bateau-mouche. Alain-Fournier y monta aussi, et, quand elles en descendirent, il les suivit jusqu'à leur maison, boulevard Saint-Germain. Il revint plusieurs fois devant leurs fenêtres. Le dimanche 11 juin, jour de la Pentecôte. la jeune fille alla à la messe ; il l'aborda et eut avec elle une grande, belle, étrange et mystérieuse conversation(2). Il ne savait pas qu'elle était fiancée. Il s'éprit très vivement d'elle, essaya en vain de la retrouver, souffrit jusqu'au désespoir en apprenant en 1907 qu'elle s'était mariée(3) et transposa dans Le Grand Meaulnes paru en 1913 ce qui resta longtemps pour lui, malgré d'autres amours, une merveilleuse aventure. Le personnage principal, Augustin Meaulnes, lui ressemble, sans s'identifier tout à fait avec lui. Il est arrivé dans un château inconnu. Toute la nuit il a participé à une fête étrange, un peu folle. En entrant dans un petit salon, il a vu une jeune femme ou une jeune fille qui jouait très doucement des airs de ronde et de chansonnette à des petits enfants. Il a rêvé qu'il avait épousé cet être charmant et inconnu(4). Alain-Fournier songeait, en écrivant ces lignes, à la jeune fille du Petit Palais ; il aurait voulu goûter auprès d'elle un bonheur aussi paisible. Le lendemain matin, costumé en étudiant romantique, Meaulnes se promène devant le château, près d'un lac. Il attend le départ d'une partie de bateau(5). Devant lui passent une vieille dame et une jeune fille en qui nous reconnaissons, sans qu'elle soit nommée, la musicienne de la veille. Elle est blonde, élancée(6), porte un charmant costume(7). Meaulnes, en essayant de se rappeler le beau visage effacé(8), verra surgir devant lui des rangées de femmes qui auront chacune quelque ressemblance avec elle, mais aucune n'en sera la parfaite image. Ici commence le passage que nous allons tenter d'expliquer(9).
La première phrase du premier paragraphe continue la description de la jeune fille ; elle est vue, non de l'extérieur, mais telle qu'elle apparaît à Meaulnes. Elle passe devant lui et s'en va ; dès le début elle doit être l'objet d'une quête. Il l'aperçoit, mais juste un instant ; il ne remarque en elle que le plus caractéristique, et tout d'abord, comme l'ordre des mots l'indique, une lourde chevelure blonde(10) sous laquelle le visage paraît un peu écrasé. Le blond, plus poétique que le brun, convient à une princesse ou à une fée. Les traits un peu courts n'ont pas une beauté parfaite ; leur finesse rachète ce léger défaut ; elle est presque douloureuse(11) : sans vraiment souffrir d'exister, la jeune fille a du mal à s'incarner dans ce monde ; elle vient d'ailleurs. Alain-Fournier ne précise aucun détail tel que la forme de la coiffure ou le dessin des lèvres ; il reste volontairement dans le vague Et comme [...] toilettes : l'ordre des propositions exprime exactement la succession des actions ; la jeune fille s'est déjà éloignée, trop vite au gré de Meaulnes ; charmé, il la suit des yeux ; la conjonction et implique une durée pleine, sans solution de continuité(12). Il ne la voit plus que de dos ou de trois quart et son attention se porte, du visage qui se dérobe, sur la toilette qui est bien la plus simple et la plus sage des toilettes(13). La répétition attire l'attention sur elle et met en évidence ses mérites. Les deux superlatifs, renforcés par l'adverbe bien et soutenus par l'allitération en s simple sage, suggèrent une très grande discrétion. Alain-Fournier avait horreur des toilettes provocantes. La beauté de la femme, pour lui, devait être voilée, non soulignée(14). La jeune fille, à la différence de Meaulnes, n'est pas déguisée. C'est lui qui a besoin d'une sorte de métamorphose pour s'approcher d'elle ; ils ne sont pas tout à fait égaux.
Meaulnes est attiré par la jeune fille et en même temps un peu intimidé(15) ; il est en outre gêné par la présence de la vieille dame. L'hésitation est marquée par l'adjectif perplexe placé en tête et par l'imparfait de durée se demandait. La jeune fille lui apporte alors le secours dont il a besoin(16). Il est impossible qu'elle s'adresse à lui, mais, par un geste imperceptible et par quelques paroles bien choisies, tout en gardant une parfaite réserve, elle lui fait comprendre qu'elle ne suit pas son chemin en indifférente. Elle s'exprime avec naturel : je pense placé à la fin appartient au style parlé, je pense que serait plus écrit. En apparence elle pose à la vieille dame une demi-question banale qui traduit son impatience du départ ; en réalité elle renseigne Meaulnes et l'invite à l'accompagner. Aucune coquetterie, mais l'expression d'un amour naissant. Des deux côtés l'élan a été merveilleusement prompt.
Meaulnes est maintenant lié à la jeune fille. Ne pouvant la rejoindre parce qu'elle n'est pas seule, il la suit. Une distance subsiste entre eux. La vieille dame le gêne sans le vouloir, elle n'en est pas moins charmante. Cassée, tremblante, elle subit les atteintes de l'âge qu'Alain-Fournier ne dissimule pas, mais elle les surmonte par une gaieté constante, rare chez ses pareilles(17). Causer signifie converser familièrement, sans prétention. Ce n'est pas un chaperon ; elle traite la jeune fille en égale. Elle ressemble, malgré la différence de condition, aux vieilles paysannes si accueillantes du début du chapitre XIV ; dans le roman, enfance et vieillesse se rejoignent et sont les deux époques privilégiées de la vie. Le rire n'est pas constant, ce qui serait excessif, il s'entremêle à la parole et la couronne joyeusement. La jeune fille ne prend pas l'initiative de la conversation ; elle se contente de répondre. Elle détient une sagesse supérieure au rire. Sa douceur la rend précieuse : elle est le havre de paix auquel aspirait Alain-Fournier et dont rêvent beaucoup d'hommes. Quand elle descend sur l'embarcadère avec sa compagne, elle fait de nouveau signe à Meaulnes. Elle a l'impression que nous avons tous connue au moment d'un embarquement, si modeste fût-il : elle devine que l'eau est un élément merveilleux, aux infinies profondeurs, qui recèle des îles et les plus beaux des royaumes. Elle veut que Meaulnes franchisse ce seuil avec elle. Son regard est innocent et grave : elle n'aguiche pas Meaulnes, elle lui fait comprendre qu'elle commence à l'aimer ; elle est prête à engager sa vie, elle ne joue pas. L'adjectif même nous ramène légèrement en arrière. En se tournant vers Meaulnes, la jeune fille l'avait évidemment regardé, mais sans que ce fût dit. Cette fois-ci nous le savons. La seconde scène est semblable à la première, paroles en moins. Alain-Fournier suggère cette identité sans se répéter, avec une remarquable économie de moyens. En décrivant d'abord un geste, puis un peu plus loin un regard alors qu'ils sont concomitants, il renouvelle son récit et rend plus sensible la délicate insistance de la jeune fille. Semblait dire : ce regard reste discret ; il appartient à Meaulnes de l'interpréter. Le premier sentiment de la jeune fille est la surprise, marquée par la double interrogation "Qui êtes-vous ? Que faites-vous ici ?". Elle ne l'a jamais vu, il ne figure pas sur la liste des invités ; elle ne comprend pas les raisons de sa présence dans ce château perdu. Mais si Meaulnes est un étranger, il n'est pas un intrus. Les deux phrases "Je ne vous connais pas. Et pourtant il me semble que je vous connais"(18) sont fortement opposées par la reprise du même verbe et par le terme énergique placé au début de la seconde. L'étonnement ne dure pas. La jeune fille a cette intuition qui, sans qu'il soit besoin des relations sociales habituelles, révèle à deux êtres leur mutuelle prédestination. Cependant, ce n'est qu'une impression : il lui semble, elle ne sait pas de façon sûre. Tout reste discret et en demi-teinte.
La description s'élargit. Au début Meaulnes était seul. Pendant qu'il suivait la, jeune fille et la vieille dame, d'autres invités sont arrivés. L'adverbe maintenant indique le temps écoulé. Nous ne les avons pas vu s'approcher ; ils sortent brusquement de terre, de manière un peu irréelle. Ils ne forment pas les groupes joyeux auxquels on s'attendrait en ce matin de fête. Épars entre les arbres ils semblent rechercher la solitude; ils participent à une solennité plus qu'ils ne se réjouissent. Le participe présent attendant placé en fin de phrase sous l'accent les fige dans une immobilité muette. Le quotidien s'efface petit à petit. Les trois bateaux de plaisance sont plus majestueux qu'un seul(19) ; leur nombre n'est ni trop élevé ni trop petit ; il a peut-être des résonances particulières, un caractère sacré. L'imparfait accostaient évoque une approche lente et douce. Personne ne semble les guider : ce sont des bateaux-fées, personnifiés par les mots prêts à recevoir qui sous-entendent un sentiment et sont mis en relief par l'apposition. Un à un [...] s'inclinaient : l'ordre de la phrase est très expressif ; une première partie, depuis "sur le passage" jusqu'à "sa fille", décrit la venue des dames et leur attribue un haut rang, la seconde, depuis "les jeunes gens" jusqu'à "s'inclinaient" est consacrée aux saluts qui s'ensuivent tout naturellement. L'expression "un à un" qui commence à dépeindre le salut avant le passage de celles à qui ils s'adressent est à dessein décalée ; elle met en évidence les gestes de chacun, si bien que, quand le narrateur revient des darnes aux jeunes gens, on sent mieux l'onde de respect qui passe et qui courbe successivement toutes les têtes. Ces dames devenues châtelaines(20), ne paraissent plus appartenir à l'humanité ordinaire. On ignore cependant si cette impression est fondée : paraître n'est pas être. Toute une cour surgit ; les saluts profonds des jeunes gens, les inclinations des jeunes filles témoignent d'une étiquette raffinée. Les invités sont jeunes le spectacle est charmant et toujours muet. Ces attitudes et ce cérémonial surprennent un peu dans une partie de plaisir. La double exclamation qui suit avec la répétition de étrange résume l'impression dominante. L'atmosphère est celle d'un conte, d'une chronique de temps lointains. Il faisait froid [...] à la mode. Alain-Fournier a précisé au début du chapitre que le matin fut le plus doux de cet hiver-là. Froid et soleil luttent ; le soleil représente l'espoir et le bonheur, le froid l'échec et l'inquiétude. La morsure du froid est indiquée par le geste gracieux des femmes qui s'emmitouflent ; les boas(21) , parures de plumes rondes et allongées alors à la mode, nous ramènent à l'actualité. Le récit se déroule à la fin du XIXe siècle, même s'il a des couleurs anciennes.
La partie de bateau commence. La vieille dame n'y participe pas à cause de son âge, ou par indifférence, ou pour ne pas être importune aux jeunes gens. Elle était, malgré sa gentillesse, un obstacle, une gardienne : elle disparaît. L'embarquement n'est pas décrit ; il est instantané, et, en rapprochant Meaulnes de la jeune fille dans une sorte d'éclipse de sa conscience, il paraît dû à un coup de baguette magique. La place de sans savoir comment est significative. Les métamorphoses continuent. Le bateau de plaisance est devenu un yacht : il semble agrandi et embelli ; la jeune fille a maintenant rang et non pas seulement apparence de châtelaine. Alain-Fournier campe Meaulnes dans l'attitude caractéristique du passager d'un navire ; il est accoudé sur la rambarde ou sur le bastingage(22), il tient son chapeau non pas à la main, mais d'une main ; il l'a donc encore sur la tête et il le défend contre la violence du vent qui rappelle celui du grand large. L'illusion d'une traversée continue. Meaulnes ainsi installé peut regarder et admirer la jeune fille à son aise : après la promenade elle est enfin immobile et accessible. Plus délicate que lui, elle s'est assise à l'abri : elle n'affronte pas le vent auquel il prend peut-être plaisir. Le second regardait souligné par l'adverbe aussi fait écho au premier(23) : les regards se croisent et se répondent. La jeune fille s'est mise non à côté de jeunes gens, mais de compagnes, comme le veut la bonne éducation, au moins à cette époque. Elle n'engage pas plus la conversation avec elles qu'elle ne le faisait avec la vieille dame ; elle se contente de leur répondre. Très réservée, elle ne rit pas, elle sourit sans plus. Ses yeux et sa pensée se tournent vers Meaulnes ; le reste perd beaucoup de son importance. L'expression posait doucement ses yeux bleus sur lui(24) est très jolie ; elle rappelle la beauté de cette jeune fille blonde à qui ces yeux couleur de ciel et d'eau siéent fort bien ; elle suggère un rapprochement étroit, presque un contact ; elle reprend le répondait doucement d'un paragraphe précédent ; la jeune fille n'est que discrétion et retenue. La lèvre un peu mordue est un signe d'inquiétude ; le bonheur n'est pas certain(25).
Le paysage s'harmonise tout à fait avec cette rencontre. La nature est merveilleusement paisible, comme enchantée. Le silence continue celui de l'embarquement. Les mots les berges prochaines(26) rétablissent, presque sans que nous nous en doutions, la vérité ; nous nous croyions au large, nous sommes tout près ; ce n'est pas un vrai voyage. La traversée est parfaite ; le bateau file sans obstacle ; le bruit s'intègre au silence sans le déchirer ; l'alliance des mots "bruit calme", un peu inattendue, est très heureuse. Nous apprenons maintenant la pensée des personnages. Elle est à la fois celle de Meaulnes et celle des autres passagers qui deviennent les servants de la jeune fille : le pronom on est volontairement vague. Elle est d'abord formulée de l'extérieur par le narrateur : on eût pu se croire est l'équivalent de ils auraient pu se croire. Ensuite, grâce à l'emploi du style indirect libre, elle apparaît telle qu'elle s'exprime dans l'esprit des invités, avec, comme seule modification, l'imparfait exigé par la concordance et l'incise semblait-il. Les débuts de phrase "On eût pu se croire [...] On allait aborder" se ressemblent ; Alain-Fournier passe insensiblement d'un procédé à l'autre. Meaulnes et ses compagnons se détachent du monde qui les entoure ; l'hiver a complètement disparu ; ces jours de décembre paraissent appartenir à juillet ou à août ; la promesse de bonheur est très vive. Mais l'illusion n'est pas complète ; elle est simplement présentée comme possible. On eût pu croire, on ne croit pas. Ce voyage doit mener à un lieu délicieux, impossible à localiser ; quelque ne désigne aucune maison précise. On y goûtera le charme de la nature, mais d'une nature habitée par l'homme, policée et domestiquée en beau jardin. Semblait-il est plus affirmatif que On eût pu croire ; l'illusion se renforce. Ce jardin conviendra à merveille à la jeune fille dont Alain-Fournier dessine une silhouette infiniment gracieuse et délicate, presque immatérielle. L'ombrelle qui lui est nécessaire contre les ardeurs du soleil est un objet charmant comme le mot qui la désigne ; le blanc est la plus pure des couleurs. La promenade est un divertissement gracieux et léger ; on imagine la jeune fille, telle une princesse dans un parc, rêvant et attendant. Elle seule existe ; les invités ont disparu. Le gémissement des tourterelles qui doit durer jusqu'au soir, donc toute la journée puisque nous sommes au matin, émeut et symbolise discrètement l'amour. Jusqu'au soir et gémir sont mis en valeur par leur place. Depuis La jeune fille jusqu'à gémir, aucun mot n'introduit plus de restriction ou de doute. Le rêve est devenu certitude. Mais il se brise brusquement. Décembre se substitue au cœur de l'été ; la rafale glacée est de mauvais augure. La dernière phrase laisse craindre que le bonheur ne soit très compromis, et, en reprenant une troisième fois le mot étrange, situe cette traversée loin du monde habituel.
⁂
Ce passage relate la rencontre très pure d'un jeune homme et d'une jeune fille. Pour le moment, elle n'aboutit qu'à des regards ; les paroles viendront ensuite. L'approche est pudique et lente, semée d'obstacles. La jeune fille commence à aimer Meaulnes et le lui laisse deviner, mais elle s'éloigne, elle surpasse trop les autres pour être facile à atteindre. La quête sera malaisée. L'art d'Alain-Fournier paraît à la fois savant et spontané ; les procédés du récit, la structure des phrases donnent souvent une impression de naturel et en même temps le lecteur se sent dépaysé.
La poésie n'est pas cherchée en tant que telle ; elle naît du réel par une sorte d'allègement, par l'introduction de détails à la fois plausibles et étranges comme l'étiquette et l'été de décembre, par d'imperceptibles métamorphoses, par un choix délibéré qui ne laisse place qu'au délicat et au gracieux. Ce monde merveilleux, mi-vrai mi-imaginaire, reste plutôt suggéré qu'affirmé. Alain-Fournier en rêva ; il ne put y pénétrer parce qu'il n'appartient peut-être pas à notre terre.
Notes
(1) L'expression, qui vient de Remy de Gourmont, aurait été employée par Alain-Fournier dans le récit qu'il fit de cette rencontre à sa sœur Isabelle (Cf. Images d'Alain-Fournier par Isabelle Rivière, Émile-Paul, 1938, p. 246). On la retrouve dans la lettre au petit B. du 6 septembre 1908 (Lettres au petit B., Émile-Paul 1930). Pour bien comprendre ce texte, il faut se reporter en outre à Vie et passion d'Alain-Fournier, par Isabelle Rivière, Jaspar, Polus et Cie, 1965, et à la Correspondance de J. Rivière et d'Alain-Fournier, éditée chez Gallimard. Cf. aussi le poème À travers les étés dans le recueil Miracles (Paris, Gallimard, 1924).
(2) Images... (p. 251).
(3) Lettre à Rivière du 25 juillet 1907.
(4) Le Grand Meaulnes, 1re partie, fin du chapitre 14 (La fête étrange, suite - Classiques Garnier p. 219).
(5) Cette partie de bateau est inspirée par le trajet en bateau-mouche du 1er juin 1905. D'après Isabelle Rivière (Images... p. 247) Alain-Fournier se serait cru "au cœur de la campagne, sur un lac solitaire", situé certainement en Sologne (Cf. Vie et passion..., p. 481). La rencontre est celle qui eut lieu le même jour un peu avant. La vieille dame était une tante du fiancé de la jeune fille (Vie et passion..., p. 231). Il serait intéressant d'étudier comment Alain-Fournier transpose ses souvenirs. Une telle recherche nous entraînerait trop loin et nous amènerait à examiner toute la symbolique du Grand Meaulnes. Nous nous bornerons à quelques remarques simples. Alain-Fournier place la traversée en Sologne, auprès d'un château perdu, le matin et non l'après-midi, en hiver, non en juin. La vieille dame n'est pas, comme dans la réalité, montée sur le bateau. La scène prend un caractère poétique et féérique.
(6) Images... (p. 246) "une grande jeune fille, blonde, élégante, élancée".
(7) Images... (p. 246) "une toilette si charmante".
(8) Images... (p. 254) --- Lettre à Rivière du 22 janvier 1906 — Sur la netteté de l'image de la jeune fille au début et sur son effacement progressif dans le souvenir d'Alain-Fournier, voir aussi les lettres à Rivière du 9 juillet 1905 et du 26 janvier 1907, ainsi que la lettre au petit B. du septembre 1908.
(9) Le Grand Meaulnes, 1re partie, chapitre 15.
(10) Images... (p. 246) "une lourde chevelure d'un blond intense".
(11) Images... (p. 247) "... elle a un profil dessiné avec une finesse presque douloureuse ; elle est si belle que la regarder touche à la souffrance ; c'est comme une âme visible".
(12) Cf. plus bas "Et Meaulnes les suivit [...]. Et trois bateaux de plaisance...".
(13) Images... (p. 246) "Et il n'y a rien de plus simple et de plus sage que sa toilette".
(14) Cf. l'essai Le corps de la femme dans Miracles... et la lettre au petit B. du 6 septembre 1908 où Alain-Fournier dît n'avoir jamais imaginé le corps de la jeune fille. Cf. passim Vie et passion d'Alain-Fournier. Dans la lettre au petit B. du 10 août 1908, l'expression "beau corps habillé" est un peu plus sensuelle.
(15) Images... (p. 246) "Je les suis, me demandant ce que je fais là ; elle a l'air si réservée, si demoiselle, elle n'est pas de celles que l'on aborde". Cf. lettre au petit B. du 6 septembre 1908 "Elle était hautaine (et noble)...".
(16) Images... (p. 246) "Un instant [...] Qui êtes-vous ? Que me voulez-vous ?
(17) Images... (p. 246) "La vieille dame parle et rit ; la jeune fille écoute gravement, très droite sous son ombrelle blanche, presque sévère, la tête seule un peu penchée", et À travers les étés, vers 32.
(18) Cf. note précédente. À rapprocher aussi d'Images... (p. 251) : "Elle m'écoute maintenant comme si elle avait reconnu qui je suis", de À travers les étés, v. 30 : "Et pourtant, tout de suite, je vous ai reconnue", et de la lettre au petit B. du 6 septembre 1908 : "Ah !, disions-nous, nous nous connaissons mieux que si nous savions qui nous sommes".
(19) Le bateau-mouche de la réalité.
(20) Cf. À travers les étés, v. 73 et 74 : "à ce château dont vous étiez, douce et hautaine, la châtelaine", et la lettre au petit B. du 6 septembre: "C'était une demoiselle, sous une ombrelle blanche, qui ouvre la grille d'un château, par quelque lourd après-midi de campagne".
(21) Le dimanche de la Pentecôte, la jeune fille portait un boa (Vie et passion..., p. 14). Nous ne savons pas si elle en avait un le 1er juin.
(22) Plutôt sur le bastingage d'après Images... (p. 247) : "Appuyé au bastingage, je retiens d'une main mon chapeau que de grandes bouffées de vent tiède menacent d'emporter".
(23) Images... (p. 247) : "Par-dessus la tête de la vieille dame..." et (p. 251) "ses yeux bleus sont posés sur moi avec douceur, presque avec amitié".
(24) Cf. note précédente.
(25) Images... (p. 251) "Puis elle rebaisse la tête, en tenant de nouveau sa lèvre un peu mordue". Cf. lettre au petit B. du 6 septembre.
(26) Images... (p. 247) "Le soir est admirable [...] bruit calme de machine et d'eau". Cf. À travers les étés, v. 81. Voir aussi Le Grand Meaulnes, édition du Club des libraires de France, 1953. À la fin (p. 312), Isabelle Rivière cite, comme brouillon, un inédit très important qui figure aussi, diminué de quelques lignes, dans Vie et passion... (p. 13) ; il est présenté alors comme un compte rendu de la rencontre rédigé peu après celle-ci par Alain-Fournier, ce qui est vraisemblable. On y trouve la maison de campagne et les oiseaux qui ne sont encore que des colombes ou des pigeons. Dans À travers les étés, Alain-Fournier consacre plusieurs strophes à la description de la "Maison des Tourterelles" et du bonheur qu'elle cache. La jeune fille portait une ombrelle. Cf. note 17 et À travers les étés, v. 15 et 19.
Remarque. Nous avons renvoyé souvent à Images d'Alain-Fournier, par Isabelle Rivière. Certains penseront peut-être qu'elle prête à son frère des paroles qu'il n'a pas prononcées et qu'elle imagine d'après Le Grand Meaulnes et d'après ses lettres. Il nous semble cependant que l'intérêt de ce témoignage est indiscutable.
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[Isabelle Rivière, Images d'Alain-Fournier]
