Soixante-douze ans, déjà, que l'immonde tuerie a été perpétrée... Commémorant-la avec recueillement, en lisant un texte sans prétention, du moins en apparence...
Complétant en effet l'enquête "Sébeille-Constant", le Commissaire Chenevier et son adjoint Gillard grattèrent partout où ça faisait mal. Ici, l'interrogation paternelle du Maréchal des logis premier arrivé sur les lieux du triple crime, le 5 août 1952, met à nu, sans qu'il y paraisse, un pan du "festival des menteurs" bien connu, s'agissant d'un "personnage éminemment suspect", comme l'écrivirent par ailleurs les Commissaires parisiens.

 

"En me disant bonjour et en me serrant la main, Gustave Dominici m'a expliqué qu'il avait passé une mauvaise nuit, qu'il avait eu très peur, et c'est alors qu'il m'a annoncé qu'il y avait un troisième cadavre sur les bords de la Durance. Devant mon étonnement, il m'a précisé qu'il s'agissait d'une fillette. Ensemble, nous nous sommes rendus à l'endroit où gisait l'enfant. Je me suis rendu compte qu'elle était morte. Je n'avais plus aucun doute, le crime était certain".

Adjudant de Gendarmerie L. Romanet (1904-1983)

 

 

 

Procès-verbal [C 108]

 

L'an 1955, le 5 août,
Nous, Chenevier Charles, Commissaire Divisionnaire.....
Avons fait comparaître devant nous M. Romanet Louis, 50 ans, Adjudant de Gendarmerie à la Brigade de Forcalquier...
Lequel.... a déposé comme suit :

DEMANDE : Hier, au cours de son audition, Paul Maillet nous a rapporté ce qui suit :
"Le jour même de la découverte du crime, et partant à la recherche des coupables, j'ai [Paul Maillet] dit à Gustave : "on n'a qu'à prendre des empreintes sur la voiture et les poignées". À ce moment-là, Gustave a levé les bras en l'air en disant : "Malheureux ! Il y a les miennes !". J'ai répliqué : "Tu sais bien qu'il ne faut jamais rien toucher quand il y a eu crime". À quoi il m'a répondu : "Oui, mais il y avait le chef Romanet et un gendarme qui étaient enfermés dans la voiture et qui ne pouvaient plus ouvrir"...........................................

Ce qu'a raconté Gustave à Paul Maillet peut être possible si la voiture Hillman ne s'ouvrait pas de l'intérieur, contrairement à ce que nous pensons. Le fait que vous vous soyez trouvé enfermé dans une voiture automobile au cours de vos constatations, ne constitue pas une faute de service. Même si cela était, nous savons par votre Capitaine que votre caractère vous empêche de déguiser la vérité, pour éviter une sanction. Par ailleurs, l'affirmation de Gustave Dominici à Paul Maillet pouvait lui préparer un alibi, dans le cas où ses empreintes auraient été relevées sur la voiture Hillman. Nous sommes certain de votre loyauté et nous vous demandons à cette question une réponse qui ne puisse laisser place à aucune interprétation tendancieuse dans l'avenir !

RÉPONSE : Je suis arrivé sur les lieux du crime à la suite d'un message transmis par le Brigade de Gendarmerie d'Oraison. En partant, j'ignorais que j’allais me trouver en présence d'un crime. Il avait été dit qu'un homme était mort au bord de la route, à proximité de la gare de Lurs, et qu'on avait entendu des coups de feu dans la nuit. Le rapprochement entre les coups de feu et le cadavre ne s'imposait pas immédiatement à l'esprit et l'on pouvait penser à un accident de la voie publique. J'étais accompagné d’un gendarme [Raymond Bouchier, 1921-1999] qui conduisait la motocyclette dont je me suis servi pour me rendre sur place. Lorsque nous sommes arrivés, j'ai remarqué une voiture immatriculée GB, en stationnement, un lit de camp recouvert d'une couverture bariolée de rouge ; à trois ou quatre mètres de là, les pieds en direction d'un petit ravin, j'ai aperçu une femme couchée sur le ventre, la robe relevée jusqu'à mi-jambes. Elle était recouverte d'une couverture qui masquait le haut du corps à partir des fesses, ainsi que la tête. J'ai relevé un petit peu la couverture pour me rendre exactement compte de ce qu'il y avait au-dessous, et c'est alors que j'ai vu qu'il s'agissait bien d'une femme dont le visage était bleuté, taché de sang, tourné face contre terre. J'ai rabattu la couverture et c'est alors que le gendarme qui m'accompagnait m'a dit : "il y a un homme mort de l'autre côté de la route, avec un lit de camp qui le recouvre". Je suis revenu à la voiture anglaise, en ai fait le tour, me rendant compte qu'il régnait le plus grand désordre, aussi bien à l'intérieur du véhicule qu'à l'extérieur, et c'est alors qu'en me retournant j'ai vu Gustave Dominici derrière moi............................................................

................ En me disant bonjour et en me serrant la main, Gustave Dominici* m'a expliqué qu'il avait passé une mauvaise nuit, qu'il avait eu très peur, et c'est alors qu'il m'a annoncé qu'il y avait un troisième cadavre sur les bords de la Durance. Devant mon étonnement, il m'a précisé qu'il s'agissait d'une fillette. Ensemble, nous nous sommes rendus à l'endroit où gisait l'enfant. Je me suis rendu compte qu'elle était morte. Je n'avais plus aucun doute, le crime était certain ; aussi, immédiatement, je me suis rendu** au domicile de M. Guillermin***, au quartier de la Croix, distant de deux bons kilomètres des lieux du crime, et où je savais trouver le téléphone, afin d'aviser mon Capitaine................................

..................... Il était 7 heures 50 lorsque j'ai demandé la communication, soit 35 minutes après mon arrivée. Pendant mon absence, j'avais laissé le gendarme sur place. Entre-temps, je suis monté dans la voiture Hillman afin de voir s'il y avait une plaque de propriétaire. Pour ce faire, je suis passé par l'arrière de la voiture et en suis sorti de même. À aucun moment je ne me suis trouvé en difficultés au point d'avoir besoin d'une aide extérieure. Ce qui revient à dire que je n'ai pas souvenance que Gustave ait touché une poignée de la voiture, dans un geste obligeant à mon égard.......................

 

Lecture faite, persiste et signe, ainsi que l'Officier de police Goguillot, qui nous assiste.

Le Commissaire Divisionnaire [...]

 

 

 

 * Le Commissaire Chenevier devait préciser : Ce dernier [L'adjudant Romanet] nous a verbalement indiqué que Gustave Dominici avait "surgi dans ses pieds" alors qu'il était auprès du corps de Mme Drummond.

 **  empruntant pour ce faire la bicyclette de l'épouse d'un voisin et badaud (M. Aimé Perrin, demeurant à 1 km de la Grand'Terre en direction de Manosque, au lieu dit "Côte de Giropey"), engin qui lui a causé quelques ennuis : "la chaîne ayant sauté", il a dû effectuer à pied une bonne partie du trajet de retour...

*** Absent de chez lui de bon matin, car il était allé vendre des agneaux au marché d'Oraison, M. Eugène Guillermin (1893-1976) demeurant à Lurs, au lieu-dit "Campagne du Clos", indiqua, sur PV du 22 octobre 1955 [C 295] : "Je suis rentré chez moi, vers midi, et c'est alors que ma fille, Mme Silve, m'a dit que le matin, vers 8 heures, un gendarme était venu à la maison pour téléphoner".

 

 

Ne pas confondre M. Eugène Guillermin avec son cadet de cinq années, Maurice, à l'époque chef de station à la Gare de Lurs, et demeurant avec son épouse dans une maison située (sur le côté droit, en direction de Manosque) à 300 m. au  nord de l'ancienne Gare de Lurs, et à 400 m. au sud de la Grand'Terre - dont le premier étage était occupé par le ménage Delclitte [On se souvient de l'importance des observations de Paul Delclitte, qui fit à bicyclette, la veille et la nuit du crime, plusieurs allers-retours en direction de son jardin sis quartier de Saint-Pons].

Par ailleurs, le monde de Lurs étant petit, on notera que le même Eugène Guillermin était le beau-frère de Robert Lucrèce, autre témoin capital de Lurs (rocambolesque épisode dit de la batteuse Seignon), qui contra avec vigueur (et son épouse, avec la dernière énergie !) les fumeuses élucubrations d'Antoine Llorca.
Eugène avait en effet épousé à Lurs, le 26 septembre 1917, Anna Julia Louise Lucrèce, de huit années l'aînée de Robert. Le ménage Robert Lucrèce occupait, près de la ferme Guillermin, la campagne "L'Hôpital" ; tandis que la mère de d'Anna et de Robert, Mme Vve Lucrèce, vivait près de la ferme Paul Maillet (ancienne campagne Jourdan, devenue "La Maréchale"), à la campagne "Payse".
[N. B. : toutes habitations, "fermes" ou "campagnes", qui se trouvaient - et se trouvent encore, même transformées - de part et d'autre de l'ancienne la route G. C. 12, aujourd'hui D 12 (dénommée route de Saint-Pons à Ganagobie)].

 

 

 520805 romanet