Le site perso-wanadoo.fr, qui abritait le beau et précieux texte du juge de la seconde enquête n'est plus accessible, désormais. Avec l'accord de la famille de Pierre Carrias, dont la confiance m'honore et m'oblige, je suis heureux et fier d'annoncer qu'il sera désormais intégré à mon propre site. Je lui souhaite une longue vie, et surtout beaucoup de lecteurs !

"Le juge Carrias a dirigé la deuxième instruction de la célèbre affaire.
Après quarante ans de silence, il prend la parole".

 

"J'ai eu ... de confiantes relations de travail avec Louis Sabatier, l'un des accusateurs de Gustave Dominici, magistrat d'une rare tenue intellectuelle et d'une grande discrétion, comme c'est souvent le cas entre un juge d'instruction et son procureur".

P. Carrias

 

 

 Gaston sort de prison

 

 

Pierre CARRIAS est décédé à Digne le 7 mars 2002 à l'âge de 77 ans.
Il était un homme profondément juste et humain.

 

 

 

POURQUOI JE LE CROIS COUPABLE

Extrait de l'ouvrage collectif: "Dominici, de l'accident aux agents secrets", publié en 1997 aux éditions de Provence, avec Jean Teyssier, René Pacault et Yves Thélène.

Lorsque Jean Teyssier et Yves Thélène m'ont demandé mon témoignage sur l'affaire de Lurs, j'ai volontiers accepté de le leur donner, en raison des cordiales relations qui existent depuis bien longtemps entre nous. C'est d'ailleurs de tradition entre le tribunal de Digne et la presse locale.

Je vais donc expliquer pourquoi j'ai l'intime conviction que Gaston Dominici était coupable.

Cependant, mon indépendance d'esprit à cet égard a été mise en doute, lors d'un débat public, par Maître Gilbert Collard; selon cet éminent avocat, si je me prononce en ce sens, ce serait par solidarité professionnelle, pour soutenir le point de vue officiel de la Justice sur l'assassinat de la famille Drummond. Il faut donc que je commence par préciser comment je suis entré dans cette affaire ... par la petite porte.

 

 

1 - Comment je suis entré dans l'affaire de Lurs.

 

Les prémices.

 

Lorsque Sir Jack, Lady Ann et la petite Elisabeth Drummond ont été assassinés à Lurs, près de la maison de la famille Dominici, dans la nuit du 4 au 5 août 1952, j'étais magistrat depuis à peine plus d'un an. En effet, c'est en juin 1951 qu'après avoir achevé mes études à Paris et mon stage chez Maître Christian Talamon, avocat aux Conseils, j'avais été nommé à mon premier poste: celui de juge suppléant au tribunal de Toulon.

 

D'une façon générale, par goût personnel, je m'intéresse peu aux faits divers, même lorsqu'il s'agit de crimes retentissants. Tout au long de ma carrière, j'ai préféré une affectation dans les chambres civiles des juridictions auxquelles j'ai appartenu, plutôt que des fonctions pénales. Et si l'on cherche aujourd'hui ma signature au Dalloz, ce n'est pas dans une rubrique criminelle, mais à celle du droit de l'expropriation, qu'on la trouvera.

Pendant les premiers jours d'août 1952, j'étais de service à mon tribunal de Toulon. Une fois achevée ma tâche quotidienne, ma principale préoccupation était le choix de la plage où je pourrais me détendre pour profiter le mieux possible de ma Provence retrouvée après mon exil parisien. Malgré mes attaches avec Forcalquier, je n'ai donc prêté qu'une attention lointaine à la fin tragique des trois Anglais de Lurs. De même, par la suite, c'est d'un œil distrait que j'ai parcouru les journaux relatant les péripéties de l'enquête des commissaires Edmond Sébeille et Fernand Constant et de l'instruction du juge Roger Périès, puis celles du procès d'assises en novembre 1954.

Toutefois, au début de 1955, il a bien fallu que je m'intéresse sérieusement à cette affaire. Le moment des vœux étant venu, je m'étais rendu auprès de mon supérieur hiérarchique, le premier président de la cour d'appel d'Aix, afin de de lui présenter mes devoirs, mais surtout pour essayer de savoir s'il jugeait mes mérites suffisants pour me procurer bientôt de l'avancement. Et j'eus la surprise d'apprendre qu'il entendait me déléguer immédiatement dans les fonctions de juge d'instruction à Digne, pour y être ensuite définitivement nommé. Le ministre de la justice venait, en effet, de prescrire l'ouverture d'une nouvelle instruction sur le crime de Lurs, et il fallait la faire diriger par un magistrat différent de celui qui avait conduit la première. Le juge Roger Périès nommé à Marseille selon son désir, j'étais appelé à le remplacer pour ouvrir cette nouvelle enquête.

Ma stupéfaction n'avait d'égale que ma satisfaction. La plupart des juges suppléants nommés juges titulaires devaient, à l'époque, partir pour plusieurs années dans le Nord ou l'Est de la France. Mais moi, on m'envoyait dans les Basses-Alpes, dans le pays où plongent les racines de ma famille, celui où mon grand-père, Léon Lenoir, avait déjà, soixante ans auparavant, occupé les fonctions de juge d'instruction à Forcalquier ! Et cela pour essayer de faire la lumière sur une affaire particulièrement difficile. Bien que je n'aie pas été spécialement attiré par la justice pénale, ce choix de ma hiérarchie me flattait. Avec la présomption de la jeunesse, je ne me suis pas demandé alors si je me montrerais à la hauteur de la tâche, si je saurais résister aux passions déchaînées par le verdict de mort du 28 novembre 1954, si je ne tomberais pas dans les pièges qui me seraient inévitablement tendus. Je ne pensais qu'à aller de l'avant, à la recherche de la vérité dans une affaire où je ne m'étais encore forgé aucune opinion personnelle, sans me laisser influencer par aucune pression, comme il convient à un magistrat du siège, libre et pondéré.

Ma liberté d'esprit restait entière, mais celle de mouvement risquait d'être sérieusement perturbée. Le premier président Viguié avait, en effet, donné connaissance de ses projets me concernant au procureur général Orsatelli qui en avait informé le ministère de la justice d'où une fuite s'était produite en direction de la presse. Je passais ainsi brusquement, sans aucune préparation, de l'obscurité la plus complète à la notoriété nationale. Avant même mon retour à Toulon, dès l'après-midi de ma visite à Aix, mon domicile aux HLM Bazeilles et mon bureau du palais de justice étaient assiégés par de nombreux journalistes. Ils continuèrent de l'être dans les jours suivants, si bien que je ne pus pas transmettre posément mon service à mon successeur, Alain Bernard, autre juge suppléant bas-alpin, originaire d'Oraison. Et, même sur la route me conduisant à Digne, j'ai été suivi par un reporter qui a ainsi pu informer ses lecteurs que j'arrivais dans mon nouveau poste avec un vélo sur le toit de ma 4 CV Renault; nul doute que cette exclusivité les ait passionnés !

 

Mon arrivée à Digne.

 

C'est seulement à Digne que j'ai fait la connaissance de ceux qui s'étaient, avant moi, occupés du crime de Lurs et, en premier lieu, le procureur de la République Louis Sabatier et le juge d'instruction Roger Périès. Ils m'ont alors dit qu'à leurs yeux toute la lumière avait été faite sur cette affaire et qu'une bonne justice avait été rendue par la cour d'assises des Basses-Alpes. Le dossier leur paraissait solide et sans faille. Gaston Dominici était coupable, et le seul coupable, du triple assassinat. Il n'y avait plus rien à découvrir et, en conséquence, la mission qui m'était confiée sur l'initiative du ministre de la justice leur apparaissait inutile et vouée à l'échec. C'était la thèse officielle, retenue aussi bien par le parquet général d'Aix que par la police judiciaire de Marseille. Selon cette thèse, le doute, ensuite partagé par le ministère de la justice et la police judiciaire de Paris, avait été introduit par la presse parisienne qui avait suivi les débats aux assises sans rien y comprendre.

 

Il ne faut cependant pas imaginer que nous tenions chaque jour de longues conférences à ce sujet. Le juge Roger Périès avait son travail à Marseille et moi le mien à Digne. Nous nous sommes sans doute rencontrés moins d'une dizaine de fois à propos du crime de Lurs. Il est vrai qu'il existait un pont entre nous, en la personne de notre fidèle et commun collaborateur, le greffier Émile Barras, qui était déjà son ami et qui est progressivement devenu le mien. Ayant suivi l'instruction depuis le premier jour, puis les débats des assises, celui-ci pouvait, avec sa modestie naturelle, m'en relater toutes les péripéties et me faire connaître l'opinion de mon prédécesseur sur tel ou tel détail de l'enquête. Il est vrai aussi que j'ai retrouvé Roger Périès vingt six ans plus tard lorsque, à notre grand étonnement réciproque, je lui ai encore succédé, cette fois dans les fonctions de premier vice-président au tribunal de Marseille. Nous avons, à cette occasion, évoqué les souvenirs de l'affaire de Lurs, sans cependant pouvoir nouer des relations plus suivies car, si j'avais à mon tour mon travail à Marseille, lui avait désormais le sien à Aix.

Quant aux autres protagonistes de la première enquête, je les ai encore moins vus, sauf le procureur Sabatier. Je n'ai pas dû rencontrer les commissaires Sébeille et Constant plus de trois ou quatre fois. Je connaissais déjà, avant ma nomination à Digne, le procureur général Orsatelli et l'avocat général Rozan qui avait requis aux assises contre Gaston Dominici, mais c'étaient des magistrats du parquet général d'Aix que, magistrat du siège à Toulon puis à Digne, je n'étais pas appelé à voir fréquemment. Et je ne me souviens pas que ma route ait jamais croisé celle du président Bousquet qui avait dirigé les débats de la cour d'assises.

Il est vrai que j'ai eu ensuite de confiantes relations de travail avec Louis Sabatier, l'un des accusateurs de Gustave Dominici, magistrat d'une rare tenue intellectuelle et d'une grande discrétion, comme c'est souvent le cas entre un juge d'instruction et son procureur. Mais il en a été de même avec deux des défenseurs du vieil homme, Léon et Bernard Charles-Alfred qui ont, durant des années, plaidé si souvent devant moi, avec droiture et talent. J'ai éprouvé un chagrin très réel lors de la mort prématurée de Bernard Charles-Alfred, dans son cabinet d'avocat, alors qu'il travaillait sur un de ses dossiers.

Quoiqu'il en soit, de tels liens n'existaient encore, lors de mon arrivée à Digne en 1955, avec aucun de ceux qui avaient joué un rôle avant moi dans cette affaire. J'étais entièrement libre de me faire une opinion personnelle sur la première instruction. Sans doute étais-je plein de déférence pour mes collègues plus anciens et plus expérimentés, mais aussi avais-je l'impression qu'il existait entre nous presque un décalage de génération. Le plus jeune d'entre eux, Roger Périès, venait d'avoir trente neuf ans; je n'en avais pas encore trente. Cette différence, en réalité minime, me paraissait importante. Avec une certaine naïveté, je le reconnais aujourd'hui, il me semblait qu'un regard neuf, plus jeune, jeté sur cette affaire, permettrait peut-être de lui donner un éclairage nouveau.

Afin de forger tranquillement mon opinion, à l'abri de l'agitation qui régnait alors au palais de justice de Digne, j'emportais chaque soir une tranche du dossier à l'hôtel Mistre, où j'avais pris pension, et je l'étudiais, souvent jusqu'à une heure avancée de la nuit. Je pouvais m'y consacrer d'autant plus pleinement qu'un autre juge suppléant, mon ami Jean Le Gouic, venant aussi de Toulon, avait été délégué en même temps que moi, afin de se charger des autres tâches incombant normalement au juge d'instruction de Digne. Ayant ainsi pris connaissance du dossier existant, j'étais prêt à entreprendre la nouvelle instruction dont j'allais être chargé.

 

 

2. - Le déroulement de mon instruction.

 

Les commentateurs qui se sont successivement penchés sur le triple crime de Lurs ont donné peu de place à cette nouvelle instruction. Elle présente, en effet, je suis le premier à en convenir, moins d'intérêt que la précédente, celle de mon prédécesseur Roger Périès. De plus, elle ne plaît ni aux partisans de la culpabilité de Gaston Dominici, ni à ceux de son innocence. Les premiers n'ont jamais voulu en entendre parler parce que, intervenant après le verdict de la cour d'assises, elle risquait de remettre en cause la chose jugée, contrairement à tous les principes. Les seconds préfèrent l'oublier car, ouverte à la demande des défenseurs de Gaston Dominici qui espéraient voir démontrer l'innocence de leur client, elle a échoué malgré l'intervention de deux des plus brillants policiers de France. Le récent travail de William Reymond, qui pense avoir trouvé en dehors de la famille Dominici les véritables auteurs de la tuerie pourrait toutefois lui donner un regain d'actualité.

 

o Les confidences du condamné à ses avocats.

 

Elle avait pour point de départ une déclaration faite par Gaston Dominici à l'un de ses avocats, Maître Léon Charles-Alfred, le 28 novembre 1954, immédiatement après sa condamnation à mort, avant même d'être reconduit à la prison Saint Charles. On se souvient qu'au cours des débats, l'accusé avait interpellé son fils Gustave avec véhémence, l'adjurant de dire la vérité et suggérant qu'il se trouvait en prison à sa place, mais que Gustave était resté évasif. C'est dans ces conditions qu'une fois condamné, il a fait part à Maître Charles-Alfred de la déception que lui avait causée son fils, précisant que, peu après le drame, il avait surpris une conversation entre celui-ci et Yvette sa belle-fille, selon laquelle, au cours de la nuit du crime, son petit-fils Roger Perrin aurait aidé Gustave à transporter la petite Elisabeth. J'ai déjà dit la confiance qui s'est plus tard instaurée entre nous au cours de nombreuses années de travail judiciaire et le respect que je porte à la mémoire de Léon Charles-Alfred. Je ne peux donc pas imaginer un seul instant qu'il ait travesti en quoi que ce soit les révélations de l'illustre vieillard. Mais je ne doute pas non plus que la vivacité de son esprit ne lui ait pas fait apercevoir immédiatement le parti qu'il pouvait en tirer, non peut-être pour parvenir à la révision du procès, mais au moins pour obtenir la grâce de Gaston Dominici, ce qui est évidemment et bien légitimement la première préoccupation d'un avocat dont le client vient d'être condamné à mort. Aussi, prit-il dès le lendemain la précaution de faire renouveler par celui-ci ses déclarations devant l'ensemble de ses défenseurs; après quoi ils transmirent au ministre de la justice cet élément d'appréciation qu'ils tenaient pour nouveau et important.

Celui-ci est arrivé à Paris dans un climat bien particulier, qu'il faut rappeler. Très largement couverts par la presse, les débats de la cour d'assises avaient fait publiquement ressortir à la fois les forces et les faiblesses du dossier. Passionnée par cette affaire, la France s'était presque coupée en deux. D'une part les partisans de la culpabilité, sans doute majoritaires dans la population bas-alpine, étaient soutenus par la presse régionale, avec Gabriel Domenech et Jean Teyssier. D'autre part ceux de l'innocence du sympathique "patriarche de la Grand'Terre", étaient conduits par des intellectuels brillants comme Jean Giono ou Armand Salacrou, et appuyés par une grande partie de la presse parisienne.

Dans ce climat, le ministère de la justice considéra que les révélations faites aux avocats méritaient d'être prises au sérieux et prescrivit l'audition du condamné par un magistrat. Gaston Dominici ayant, entre temps, été transféré à la prison des Baumettes, cette mission échut au substitut Joseph Oddou, du parquet de Marseille; le condamné lui confirma, sans beaucoup de détails, qu'il avait surpris la conversation entre Gustave et Yvette dont il avait fait part à ses défenseurs et que celtte conversation lui avait fait comprendre que Roger Perrin, son petit-fils, était certainement pour quelque chose dans l'affaire.

 

o La première intervention des policiers parisiens.

 

En possession du procès-verbal de cette déclaration, le ministre de la justice demanda à son collègue de l'intérieur des noms de policiers susceptibles d'accomplir dans cette affaire une mission d'information. Le choix du ministre de l'intérieur se porta sur le commissaire divisionnaire Chenevier, chargé de la sous-direction des affaires criminelles à la direction des services de police judiciaire, et son adjoint, le commissaire principal Gillard. Ces deux hommes passaient alors pour deux des plus fins limiers de la police judiciaire française, un peu comme, dans ces dernières années, le commissaire Broussard et "Le Chinois". Ils appartenaient tous deux à la police judiciaire, dans sa direction parisienne, comme le commissaire Sébeille dans son service régional de Marseille, mais, pour des raisons que j'ignore, ils détestaient leur collègue. Ils connaissaient bien une grande partie du dossier pour avoir étudié, à mesure qu'ils les recevaient, les copies de ses procès-verbaux que le commissaire Sébeille adressait régulièrement à Paris. Enfin le commissaire Gillard avait personnellement suivi sur place, pour le compte de sa direction, les débats des assises de Digne; nous verrons plus loin qu'il avait aussi étudié le cas d'un délinquant allemand qui avait fait à la police de son pays des déclarations sur une affaire pouvant ressembler à la nôtre.

A la date du 15 décembre 1954, le ministre de la justice prescrivit donc au parquet général d'Aix de faire donner à ces deux fonctionnaires, par le parquet de Digne, une mission d'enquête en vue de vérifier les déclarations de Gaston Dominici et, à cette fin, de leur permettre de communiquer avec le condamné dans sa prison. Observons au passage que, si la réforme de la justice dont il est aujourd'hui question aboutissait à rompre tout lien entre la Chancellerie et les parquets, une telle action deviendrait impossible. Dans l'état d'esprit où ils étaient à l'époque, jamais le procureur général Orsatelli, ni le procureur Sabatier n'auraient spontanément décidé de confier aux policiers parisiens une mission qui risquait de remettre en cause le verdict de la cour d'assises. Sans doute, comme nous allons le voir, cette mission a-t-elle donné peu de résultats concrets. Il était cependant souhaitable, dans l'intérêt de la manifestation de la vérité, qu'elle soit tentée, et il eut été regrettable qu'elle ne le soit pas si le ministre de la justice n'avait pas eu le pouvoir de la prescrire. Pour ma part, je souhaite que le lien entre le Gouvernement et les parquets soit aménagé dans un sens libéral, mais non complètement supprimé.

Quoiqu'il en soit, munis d'une réquisition d'enquête signée du procureur Sabatier, les commissaires Chenevier et Gillard ont entendu Gaston Dominici aux Baumettes, les 19 et 20 décembre 1954. Le procès-verbal de cette audition est très long, les deux policiers ayant pris la précaution de noter in extenso leurs questions et les réponses du condamné. Il permet ainsi d'apprécier ses réticences et ses variations, dont je reproduirai plus loin quelques extraits.Dans un premier temps, Gaston Dominici se borna à confirmer sa déclaration au substitut Oddou; ensuite il dit avoir vu lui-même Gustave et Roger Perrin transporter la petite Elisabeth, puis il se rétracta, revenant à la conversation surprise entre Gustave et Yvette, mais mettant confusément en cause, outre Gustave, son autre fils Clovis.

 

 

o L'ouverture de l'instruction.

 

Au vu de ce procès-verbal et du rapport de police qui l'accompagnait, le ministre de la justice, qui en avait alors le pouvoir mais ne l'aurait plus si tout lien était supprimé entre les parquets et lui, ordonna l'ouverture d'une information contre X... du chef de complicité d'homicides volontaires. Et c'est pour préparer cette nouvelle information que, dans un premier temps, le premier président Viguié m'avait délégué, comme je l'ai dit, au tribunal de Digne où je fus définitivement nommé juge d'instruction le 3 février.

Cette procédure fut ouverte par un réquisitoire introductif signé le 25 février 1955 par le procureur Louis Sabatier. A cette date, j'avais pris du dossier une connaissance suffisante pour entrer immédiatement en action. Le jour même, j'écrivis au directeur des prisons de Marseille pour avoir officiellement des nouvelles de l'état de santé de Gaston Dominici qui donnait des inquiétudes. Puis je décidai qu'il devait, sans tarder, être entendu et confronté avec Gustave et Yvette, au sujet de la conversation surprise. Une difficulté se présentait toutefois: le condamné était détenu aux Baumettes, il ne paraissait pas opportun de le faire revenir à la prison de Digne, et je ne pouvais pas opérer en dehors des Basses-Alpes.Sans doute voit-on couramment aujourd'hui des juges d'instruction français prendre l'avion pour New York, Melbourne ou Tokyo. Mais, à l'époque, nous devions strictement respecter les limites de notre circonscription; passé Corbières, je n'avais plus aucun pouvoir.

En accord avec le tribunal de Marseille, j'adressai, selon l'usage, une commission rogatoire au doyen des juges d'instruction de ce siège, qui la délégua au juge Jacques Batigne, magistrat de grande expérience, tout à fait qualifié pour procéder à ces opérations. Gaston Dominici ne parla plus d'avoir vu lui-même Gustave et Roger Perrin transporter la petite Elisabeth. Il se cantonna à la conversation surprise entre Gaston et Yvette; ceux-ci nièrent l'avoir tenue. Les policiers parisiens me reprochèrent par la suite d'avoir fait procéder prématurément à cette confrontation qu'ils auraient préféré réaliser dans le cours de leurs opérations. Compte tenu de l'attitude arrogante prise à leur égard par Gustave et Yvette Dominici, je reste persuadé qu'ils n'auraient pas obtenu plus de résultats que le juge Batigne.

De mon côté, je vérifiai sur place, à la Grand'Terre, que Gaston Dominici aurait difficilement pu entendre, dans les conditions qu'il alléguait, une conversation entre Gustave et Yvette, à moins que ceux-ci ne se soient exprimés à voix haute, ce qui paraissait fort improbable. Je recueillis ensuite les observations de ses défenseurs, des commissaires Chenevier et Gillard et du capitaine Albert, commandant de la compagnie de gendarmerie de Forcalquier.

Nous convînmes avec ce dernier que la gendarmerie me prêterait son assistance pour vérifier les déclarations d'un ouvrier de batteuse, Antoine Llorca, qui soupçonnait deux de ses compagnons d'avoir quitté leur lieu de travail, à Pierrerue, dans la nuit du crime, pour se rendre à Lurs où ils auraient assassiné les Anglais afin de les voler. Ces déclarations avaient été révélées par Jours de France. Leur vérification devait se faire dans le milieu rural bas-alpin, que je connaissais bien et où il me paraissait que les gendarmes seraient plus à l'aise que les policiers parisiens. Observons que j'instruisais alors à décharge puisque, si la culpabilité des ouvriers de batteuse avait été démontrée, celle de Gaston Dominici ou de tout autre de ses proches éventuellement soupçonné aurait en conséquence été exclue. Mais il apparut que Llorca était un affabulateur et que les agissements, suspects à ses yeux, de ses compagnons de travail n'avaient en réalité aucun lien avec l'affaire de Lurs.

 

 

o Les commissions rogatoires aux policiers parisiens.

 

Cependant, la question de confier ou non une mission aux commissaires Chenevier et Gillard se posait à moi avec une acuité plus grande de jour en jour. La Chancellerie tenait beaucoup à ce qu'ils soient désignés et c'étaient incontestablement des enquêteurs très compétents en matière criminelle. Mais leur comportement ne me plaisait pas, surtout vis à vis de la presse aux appréciations de laquelle ils me paraissaient attacher trop d'importance; je craignais que cette préoccupation n'influe sur l'orientation de leur enquête. Il m'apparut toutefois que, si je ne les commettais pas, je donnerais l'impression de ne pas vouloir rechercher toute la vérité, car ils étaient déjà intervenus dans cette affaire où, sous l'influence de leurs amis journalistes, une bonne partie de l'opinion publique attendait qu'ils puissent déployer leurs talents.

La première commission rogatoire que je leur délivrai était limitée, afin d'éviter une éventuelle censure de la chambre criminelle de la Cour de cassation qui prohibait sévèrement les commissions rogatoires générales. Elle leur prescrivait de vérifier quels avaient été, entre le 4 août 1952 à midi et le 5 août 1952 à midi, l'emploi du temps et le comportement de Gustave Dominici et de Roger Perrin fils, ce qui me paraissait suffisant pour leur permettre d'enquêter sur les déclarations de Gaston Dominici concernant la conversation surprise et le transport de la petite Elisabeth. Mais cette limitation leur déplût. Ils n'en procédèrent pas moins à de nombreuses investigations, auditions et confrontations jusqu'à ce que Gustave et Yvette Dominici, entendus par eux, contestent la plupart des déclarations qu'ils avaient faites, durant la première instruction, au commissaire Sébeille et au juge Périès. Ils se heurtaient ainsi au principal obstacle rencontré par tous les enquêteurs qui ont eu à s'occuper de cette affaire: l'attitude irrationnelle et fuyante de plusieurs membres de la famille Dominici. Or la stratégie qu'ils m'avaient présentée consistait à poser des questions précises découlant de l'étude du dossier et destinées à enfermer par la logique les "menteurs" dans un réseau inextricable et à faire jaillir la vérité. L'absence totale de logique chez les principaux témoins constituait pour eux un obstacle infranchissable. Ils me retournèrent, en conséquence, ma commission rogatoire accompagnée d'un rapport sommaire signalant les contradictions qui résultaient de leurs premières recherches.

Prenant le relais, je confrontais alors Gustave Dominici avec les principaux témoins et enquêteurs de la première information. Comme d'habitude, il variait et se contredisait au sujet des procès-verbaux dont il refusait de reconnaître le contenu, s'exprimant toutefois dans des termes plus prudents qu'avec les deux commissaires. Je communiquais également ses déclarations au juge Périès qui me fit connaître qu'il ne jugeait pas utile de m'adresser une note à ce sujet.

Estimant que ce répit avait dû permettre à mes parisiens de se remettre de leurs émotions, je leur délivrai une nouvelle commission rogatoire, complémentaire de la précédente. Elle n'était toujours pas générale mais, plus large, elle leur prescrivait de rechercher si, en dehors des vérifications relatives à l'emploi du temps et au comportement des personnes visées dans la première commission rogatoire, des complicités concernant le crime de Lurs pouvaient ou non être établies. Ils effectuèrent alors, pendant quatre mois, un travail important et des investigations complexes, s'attachant plus particulièrement à mettre en lumière les contradictions des principaux membres de la famille Dominici qui cherchaient toujours à jeter la confusion.

 

o L'échec.

 

Une année s'était ainsi écoulée et, en janvier 1956, il fallut bien convenir que, malgré leur zèle et leur savoir-faire, nos fins limiers n'avaient rien trouvé de nouveau. Leur stratégie de logique s'était heurtée au mur impénétrable de l'irrationalité des Dominici. C'était l'échec, d'autant plus vexant pour eux qu'ils étaient venus en faisant annoncer par leurs amis de la presse qu'ils allaient réparer les erreurs de Sébeille et que toute leur action avait été commentée au jour le jour pour le grand public.

Afin, d'essayer, sinon de dissimuler cet échec, du moins de le reporter sur un autre, ils me tendirent un piège. Ils me rappelèrent les soupçons déjà portés sur Gustave Dominici par le commissaire Sébeille et le juge Périès. Ils m'exposèrent ceux que faisaient naître, de plus fort, le comportement cynique du personnage au cours de leur propre enquête. Ils m'affirmèrent avoir ainsi recueilli des charges sérieuses au vu desquelles un juge d'instruction parisien n'aurait pas manqué d'inculper Gustave Dominici de complicité et de décerner contre lui mandat de dépôt. Si naïf que je puisse alors paraître, le but de la manoeuvre était évident: ils cherchaient à me faire ordonner l'arrestation de Gustave, ce qui leur aurait permis de quitter les Basses-Alpes auréolés de la gloire du succès. Mais j'aurais dû constater au bout de quelques jours la faiblesse des charges et j'aurais été obligé de remettre en liberté mon nouvel inculpé: réussie par la police judiciaire, l'affaire aurait été manquée par la maladresse de la justice. Ce piège était trop grossier; je n'y tombai pas. Gustave Dominici resta libre, face à sa conscience.

Rentrés à Paris, les commissaires Chenevier et Gillard m'adressèrent un rapport de près de trois cent pages, daté du 15 février 1956, intéressant en ce qu'il retraçait intelligemment le déroulement de l'affaire, mais ne permettant aucune avancée judiciaire.

 

o Le non-lieu.

 

L'instruction se poursuivit ensuite dans le calme. Je procédai à quelques vérifications de détail auxquelles m'incitait le rapport des commissaires ou demandées par le parquet, puis je rendis une ordonnance de non-lieu, en date du 13 novembre 1956, sur laquelle je reviendrai. Selon la formule en usage, elle prévoyait "le dépôt de la procédure au greffe pour y être reprise en cas de survenance de charges nouvelles". Aucune charge de cette nature n'étant survenue dans le délai de la prescription criminelle, cette ordonnance avait définitivement mis fin à l'action judiciaire consécutive au triple crime de Lurs, sauf le recours en révision qu'on nous annonce aujourd'hui.

Les faiblesses et les insuffisances de l'instruction que je venais de terminer étaient évidentes à mes yeux. Mais aussi j'avais pris peu à peu conscience de celles du premier dossier. Il faut reconnaître que l'obscurité régnait et régne encore sur bien des points, plus ou moins importants. J'en citerai quelques uns.

 

 

3. - Les faiblesses du dossier.

 

o L'absence de mobile.

 

La première et la plus grave lacune du double dossier est l'absence de mobile. Si l'on admet que les Anglais ont été tués par Gaston Dominici, on ne sait pas pourquoi. Plus exactement, le mobile sexuel qui figure au premier dossier est-il totalement invraisemblable: Lady Ann se serait librement donnée au condamné, à quelques mètres de son mari endormi, mais, les ébats du couple l'ayant réveillé, celui-ci, mécontent, aurait tenté d'intervenir avec brutalité, d'où le drame. On sait d'ailleurs comment ce mobile a été introduit dans la procédure. Le commissaire Prudhomme, premier commissaire de police appelé à recueillir les aveux de Gaston Dominici, n'y était nullement préparé; nous y reviendrons. Mais précisons dès maintenant que, le vieil homme avait demandé à reconnaître devant lui, pour la première fois, être l'auteur du triple crime. Ce policier consciencieux voulut donc, sans connaître le dossier, recueillir néanmoins des aveux circonstanciés, et en conséquence faire préciser un mobile. Il a parlé de sexe et Gaston Dominici, qui se montrait volontiers paillard, a été intéressé. Ensuite, cette idée lui a plu. En raison de la différence d'âge et de milieu social, elle était d'ailleurs flatteuse pour lui. D'audition en audition, il est allé toujours un peu plus loin. Au début, il avait simplement voulu regarder l'Anglaise se déshabiller, ce qui d'ailleurs ne correspondait déjà pas aux données de l'enquête dont il résultait que Lady Drummond s'était couchée bien avant l'heure du crime et en se dévêtant fort peu; puis il en était venu à des attouchements et enfin à des relations complètes et consenties, tout à fait incroyables.

 

o Les incohérences.

 

Une autre difficulté provient de ce que, d'une déclaration à l'autre, et souvent aussi dans le corps de la même déclaration, les détails ne sont pas cohérents. Ainsi, dans ses premiers aveux au commissaire Sébeille, le 15 novembre 1953, Gaston Dominici disait s'être rendu au campement des Anglais vers 23 h 30 et les avoir tués dans le même laps de temps, mais on sait par ailleurs que les coups de feu avaient été entendus vers 1 h du matin. Il se serait entretenu à deux reprises avec Lady Ann, alors qu'elle ne parlait pas le français, ni lui l'anglais. Il aurait tiré un coup de feu sur elle, mais l'autopsie avait montré trois passages de balles. Il aurait fracassé la tête de la petite Elisabeth d'un seul coup de crosse, alors que l'examen médico-légal en révélait deux au moins, etc. Je ne donne que cet exemple, mais cette difficulté réapparaît tout au long de la première instruction.

Elle se retrouve également, nous l'avons vu, dans celle que j'ai conduite. C'est ainsi que Gaston Dominici avait déclaré, lors de l'enquête précédant cette seconde instruction, aux commissaires Chenevier et Gillard, en présence de deux de ses défenseurs, Maîtres Pollak et Charrier : "J'ai vu Gustave avec le petit; ils traversaient la luzerne; ils venaient de là haut où il y avait les Anglais ... Ils venaient du campement des Anglais; ils sont allés du côté du ravin ; c'est Roger qui portait la petite". Précisons que, par "le petit", il désignait son petit-fils Roger Perrin et, par "la petite", la malheureuse Elisabeth Drummond. Mais, vérification faite sur place, la luzerne ne se trouvait pas entre le mûrier sous lequel s'était installée la famille Drummond et le lieu où a été découvert, au bord d'un ravin, le corps de la fillette. En outre, de la basse-cour d'où le vieil homme disait avoir observé cette scène, la visibilité était à peu près nulle le jour, et à plus forte raison la nuit, en direction de la luzerne, du mûrier et du ravin.

Et, non seulement les déclarations de Gaston Dominici n'étaient pas toujours cohérentes, mais encore il variait sans cesse, comme on peut le voir dans la suite de ce même procès-verbal évidemment dressé sans aucune pression, puisqu'il l'était par des policiers favorables au condamné, et en présence de ses avocats: "Ils portaient la petite. Ils sont allés dans la direction du ravin. C'est deux bandits..." ; mais, plus loin : "Ce n'est pas la vérité... Tant pis, la petite je ne l'ai pas vue quand ils l'ont transportée. Si je meurs, je meurs. Je ne veux pas mourir en mentant. Si je m'accuse de cette chose, que je dise ça, c'est moi l'assassin et pas eux. Si je dis des choses comme ça, je me sauverai, mais je ne veux pas mentir..." ; et encore plus loin : "Le complot a été monté par Gustave. Je suis sûr et certain que la carabine est à Clovis. Je suis sûr et certain que le complot a été monté par Gustave et Clovis".

Même les pères bénédictins de Ganagobie y perdraient leur latin !

De telles incohérences, de telles variations n'étaient d'ailleurs pas le fait du seul Gaston Dominici. Son fils Gustave et sa belle-fille Yvette étaient, tout autant que lui, experts en la matière. Ils ont ainsi contesté, à l'occasion de la seconde instruction, nous l'avons dit, la matérialité même de leurs dépositions au cours de la première. Ils sont allés jusqu'à affirmer, au delà de toute vraisemblance, qu'ils n'avaient jamais dit ce qu'on trouvait dans des procès-verbaux portant, outre leur signature, soit celle du commissaire Edmond Sébeille, soit celles du juge Roger Périès et du greffier Émile Barras. C'est cette incohérence qui a arrêté les commissaires Chenevier et Gillard dans leur premier élan.

 

o Le pantalon qui séchait.

 

Les incohérences, les insuffisances que nous venons d'examiner peuvent conduire à mettre en doute certaines charges retenues contre Gaston Dominici. Mais d'autres portent sur des points qui auraient mérité d'être vérifiés et qui, s'ils l'avaient été positivement, auraient peut-être permis de relever contre lui des charges supplémentaires. Tel est le cas du pantalon de velours lui appartenant qui, fraîchement lavé, séchait le lendemain du crime, près de la maison. L'inspecteur Charles Girolami, de l'équipe Sébeille, l'avait remarqué. Un examen par le laboratoire de police scientifique de ce vêtement, même lavé, aurait pu permettre de déceler d'éventuelles traces de sang humain et peut-être aussi d'en déterminer le groupe. Trop heureux de mettre en lumière une erreur de leur collègue Sébeille, les commissaires Chenevier et Gillard ont consacré un chapitre de leur rapport à cet incident . Ils ont même découvert qu'un autre pantalon, bleu, appartenant à Gustave, celui-là, avait séché à une fenêtre. Ils ont interrogé sur ces lessives les dames de la famille Dominici qui, à leur habitude, ont nié des évidences. Ils en ont conclu que "l'insistance de ces gens à nier ce fait démontre bien que cette opération a été entreprise pour une raison majeure: parce que le pantalon était taché du sang des victimes". C'était aller trop loin car, faute de saisie et d'analyse, cela ne pouvait pas être prouvé. Cet incident montre toutefois que les erreurs commises par les premiers enquêteurs n'étaient pas à sens unique.

Ce sont là quelques exemples des faiblesses du double dossier. Les différents auteurs qui ont commenté ou commenteront celui-ci ont pu ou pourront en relever bien d'autres, plus ou moins graves, sur lesquelles je ne crois pas indispensable de me pencher ici. Il me paraît utile, en revanche, de chercher à expliquer comment tant d'insuffisances ont pu s'accumuler dans des enquêtes de cette importance.

 

o Comment s'expliquent ces insuffisances.

 

Le première explication est d'ordre général. Une enquête policière, une instruction judiciaire ne sont jamais des opérations scientifiques dans lesquelles l'application de règles strictes permettrait de toujours parvenir à des résultats parfaits. Au contraire, ces résultats dépendent de nombreuses données, souvent aléatoires, tenant à la personnalité et à la plus ou moins grande habileté des policiers, des magistrats, des témoins, des suspects, etc, ainsi qu'aux circonstances de temps et de lieu, et même parfois au hasard.

Dans notre affaire, le commissaire Sébeille s'est heurté dès le début à une grande réticence des témoins. Après la découverte de l'arme du crime par un de ses hommes, il était optimiste, car il pensait que cette arme "parlerait". Mais les objets ne parlent pas; ce qu'attend l'enquêteur, ce sont les paroles des hommes à qui il présente l'objet. Et les hommes à qui Sébeille présenta l'arme ne parlèrent pas. La prudente discrétion de nos ruraux a pu jouer un rôle à cet égard. Mais je crois que ce silence s'expliquait aussi par la proximité des évènements de la Libération. C'est une opinion que j'ai pu me faire personnellement car j'ai vécu ces évènements à Forcalquier où je m'étais réfugié après la fermeture de la faculté de Droit d'Aix par l'occupant, le 15 mars 1944; il fallait, en effet, échapper à une éventuelle réquisition des étudiants pour le service du travail obligatoire en Allemagne, à laquelle l'oisiveté à laquelle les contraignait cette fermeture aurait pu servir de prétexte.

La Libération s'est accompagnée chez nous de toutes sortes d'exactions, de vengeances, de crimes même dont, huit ans seulement plus tard, le souvenir était très vivace dans les esprits. Or Gustave Dominici avait appartenu à la Résistance; les avocats de la partie civile, Maîtres Claude Delorme et Charles Tartanson, auraient même souhaité que je fasse enquêter sur son activité dans le maquis, ce qui ne m'a pas semblé utile. De plus, au cours de l'été 1952, mon collègue Roth, juge d'instruction à Toulon, faisait perquisitionner dans son département, à la recherche d'armes clandestines, dont beaucoup migrèrent, en conséquence, du Var vers les départements voisins. Bien des gens le savaient, mais le secret devait néanmoins entourer cette migration et l'organisation de dépôts illégaux à laquelle s'affairaient de nombreux anciens résistants bas-alpins. Personne n'acceptait d'en parler: les amis de la Résistance pour préserver le secret de leurs dépôts, ses adversaires parce qu'ils avaient peur. On comprend donc qu'en promenant partout une arme de guerre qui avait appartenu à la famille d'un résistant, les policiers de l'équipe Sébeille suscitaient plus de méfiance que de confidences. L'ombre de la Résistance et de la Libération a singulièrement pesé sur cette enquête.

Là ne résidait cependant pas le principal obstacle rencontré par les enquêteurs. Il est venu de l'attitude inouïe, dont j'ai déjà parlé, des principaux membres de la famille Dominici qui, au mépris de toute logique, s'efforçaient d'échapper à la technique des interrogatoires de police et d'instruction par des variations incessantes et des dénégations qui, même invraisemblables, empêchaient l'enquête de progresser. Chaque fois qu'ils étaient contraints d'avancer tant soit peu, ils s'empressaient de reculer d'autant, en s'entourant d'un nuage de fumée. J'ai déjà dit comment la stratégie des commissaires Chenevier et Gillard, basée sur un système de questions liées par une stricte logique, s'est heurtée à cet obstacle sans pouvoir le franchir. Celle du commissaire Sébeille, dont la logique était parfois tempérée de sentimentalité, s'est révélée mieux adaptée à ce climat particulier. J'ai pu le constater lorsque je l'ai confronté avec Gustave Dominici le 23 septembre 1955. Les deux hommes sont restés face à face tout un après-midi, s'opposant sur la plupart des détails de la première enquête. De plus, Gustave soutenait que la police judiciaire lui avait fait subir des pressions intolérables. A la nuit tombante, le commissaire m'a demandé l'autorisation de nous montrer et de rappeler à Gustave dans quelles conditions il avait, le 13 novembre 1953, reconnu la culpabilité de son père. Avec mon accord, il s'est assis en face de lui, lui a parlé à voix basse, l'a invité à s'appuyer sur son épaule et lui a frappé lui-même l'épaule en lui disant: "Pleure, ça te soulagera". Gustave Dominici a renouvelé ces gestes sans réticence et à déclaré que les choses s'étaient ainsi passées, ajoutant sur mon interpellation qu'à ce moment là le commissaire Sébeille ne faisait aucune pression sur lui, mais qu'il avait le souvenir des autres pressions. La scène était poignante. A l'époque, il me paraissait qu'un courant de sympathie passait entre eux et j'étais passablement ému. J'avais à mes côtés, outre Emile Barras mon greffier, le commissaire divisionnaire Georges Harzic, supérieur hiérarchique du commissaire Sébeille; l'un et l'autre semblaient partager cette émotion. Quarante ans plus tard, fort de l'expérience de toute une vie de magistrat, je me demande si Sébeille était réellement sincère ou s'il nous a tous abusés. Je crois toujours à sa sincérité; le policier faisait souffrir Gustave, mais l'homme partageait sa souffrance. De tels moments ont sans doute été rares dans cette affaire.

En tout cas, avec sa chaleur méridionale, le commissaire Sébeille, s'est montré, en l’occurrence, meilleur professionnel que ses collègues parisiens, si critiques envers lui, avec leur froide logique. Rendons cet hommage à sa mémoire, sans en séparer celle du juge Périès avec qui il travaillait en très étroite collaboration.

Malgré ce, les faiblesses du double dossier sont incontestables. J'ai cependant l'intime conviction que Gaston Dominici était coupable. Comment est-ce possible ? Pour répondre à cette question, il faut commencer par préciser ce qu'est l'intime conviction.

 

© Monsieur le Juge Pierre Carrias (1925, Nîmes - 2002, Digne), 2000

 


 

Texte soumis aux droits d'auteur - Réservé à un usage privé ou éducatif.

 

 

 

 

 

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