Une intéressante introduction au "Français élémentaire" (devenu, un an plus tard Français fondamental) par l'un de ses plus ardents défenseurs.

 

"Du syllabaire aux manuels du C.E. et du B.E.P.C., d'immenses simplifications sont à faire. Les matériaux sont à puiser, dès le syllabaire, dans le vocabulaire fondamental du français. C'est sur ce fonds commun de la langue que tout doit être repris, dégagé, enseigné, revu, élargi, amélioré"

F. Ters

 

 

 

 

I. Grandeur et déchéance

 

Étudions à la lumière des travaux statistiques exécutés sur le Français du XIXe et du XXe siècle, le texte irrévérencieux de J.-J. Brousson, paru dans Itinéraire de Paris à Buenos-Aires (Rombaldi, 1938, Paris, p. 300). Nous l'intitulerons : Dakar.

 

Nous faisons, ici, du charbon. La rive est si aride que personne ne bouge du bateau. Une barque neuve, anguleuse, avec un drapeau tricolore. — école ? prison ? — indique que le pays est civilisé. Autour du "Magellan", une nuée de négrillons sur des barques. Leur corps a la patine et la grâce des bronzes florentins. Mais les têtes, lippues et crépues, sont hideuses. Ils plongent pour un peu de monnaie. ils arrachent au gouffre la piécette. Mais, si elle est française, ils répliquent par des injures. Et des injures bien françaises : "Maquereau". Ils riment les dames en " ...tain". Ils possèdent notre langue. On en a regret. On aimerait mieux être insulté dans celle du pays.

Je laisse à J.-J. Brousson la responsabilité de ses irrévérences de toutes natures. Mais je n'aurai pas ses regrets et la raison en est toute simple. Transposons en pensée ce texte, à Marseille, au IIIe siècle de notre ère : un voyageur grec y juge le latin acquis par nos galopins celtes, au contact de la soldatesque et des marchands venus de Rome. C'est pourtant de ce latin de corps de garde et de place publique que nous sont venus et la tête et le corps et les membres de notre français. Il y a fallu quatorze siècles d'efforts ; et cela continue, plus ou moins. Or, il n'y a pas cent ans que nous songeons vraiment à enseigner notre langue et tout maître sent, parfois avec angoisse, le fossé se creuser entre la belle langue de nos classiques, même modernes, et le français parlé dans la cour de l'école.

 

 

II. L'éloquence des chiffres

 

Faisons objectivement le point ; voyons, à propos de notre texte, les certitudes que nous pouvons avoir en ce qui concerne l'essentiel : les bases du vocabulaire, de la grammaire et de la syntaxe, après les travaux sérieux et patients menés à bien sur notre belle langue en ces vingt dernières années... et le plus souvent hors de France !

Laissons de côté, une fois pour toutes, la rime en tain et les mots géographiques ou noms propres soulignés dans le texte de J.-J. Brousson. Si nous pointons les mots de ce texte sur la liste des 6 069 mots du French Word-Book de Vander Beke, 7 mots sur 110 ne s'y retrouvent pas ; ce sont : anguleux, crépu, lippu, maquereau, négrillon, patine et rimer. Cela représente 6,36 % du texte. La liste du French Word-Book a donc un rendement de 93,64 %.

La liste Aristizabal-Dubois ne comporte que 3 728 mots ; en plus des 7 précédents, 9 autres mots ne s'y trouvent pas ; ce sont : aride, baraque, civilisé, nuée, bronze, hideux, gouffre, répliquer, insulter. Au total, 14,54 % des mots du texte sont éliminés. La liste Aristizabal-Dubois fournit donc un rendement de 85,40 %.

Le lexique du français élémentaire comprend 1 574 mots (dont 200 dérivés), soit 25,93 % de la liste du French Word-Book, et 42 % de la liste Aristizabal-Dubois. Pointons encore. Nous sommes amenés à éliminer 11 mots nouveaux, soit au total 27 mots, ce qui fait 24,54 % de notre texte. Ce sont les mots : rive, bouger, tricolore, prison, indiquer, grâce, plonger, arracher, injure, posséder et regret. Le rendement de la liste du français élémentaire est donc de 75,40 %.

Nous avons renouvelé l'expérience, entre autres, sur trois textes donnés en dictée au Certificat d'études(1). Soit le texte du "Victor Hugo raconté", Les Enfants au Jardin : 75 % du vocabulaire se retrouve dans le français élémentaire. Pour le texte d'Émile Souvestre : Restons au village, 85 % des mots. Voyons encore le texte de Pierre Hamp : Marée fraîche, 48 % seulement de son vocabulaire se trouve inclus au lexique du français élémentaire. Ce texte est très spécialisé ; il n'est accessible qu'en milieu de marins où les noms des poissons sont utilisés quotidiennement.

 

 

III. La valeur du français élémentaire

 

Ainsi, tout bien pesé, dans les plus mauvaises conditions de la dictée de C.E., la liste du français élémentaire recouvre environ 50 % du texte. Mais dans les conditions normales de cette épreuve, il est équitable de dire que ce lexique couvre, au moins 75 % du vocabulaire suffisant pour atteindre un niveau au C.E(2). Or, nous sommes fort loin des modestes prétentions des promoteurs de l'enquête linguistique faite sur le Français parlé : Ce document devient la bible de quiconque se soucie de dégager d'abord les bases solides sur lesquelles construire tout le reste. Et il faudra savoir comment régler l'enseignement à l'intérieur même de ce minimum qui n'en pas loin d'être une somme.

En avons-nous les moyens ? Oui, et voici pourquoi.

 

 

IV. Langue orale et langue écrite

 

80 % du vocabulaire du français élémentaire se trouve être aussi le vocabulaire inclus parmi les 2 069 mots en tête de liste, par leur fréquence, dans le French Word-Book. Le français parlé forme nécessairement les bases de l'expression écrite et imprimée. J.-W. Haygood l'avait parfaitement souligné dès 1936. R. Dottrens et Dino Massarenti nous l'ont bien fait remarquer en leur temps. Pour plus d'évidence, voici comment se répartissent, dans la liste par fréquence décroissante du French Word-Book, les mots du français élémentaire :


- 60 % se retrouvent parmi les mots-outils, et entre le ...... 1er et le 1 000e
- 20 % entre le ...... 1 001 et le 2 000e
- 10 % entre le 2 001e et le 3 000e
- 6 % entre le ...... 3 001e et le 4 000e
- 2 % entre le ...... 4 001e et le 5 000e
- 1 % entre le ...... 5 001e et le 6 000e

Si nous nous reportons maintenant au vocabulaire de l'échelle Dubois-Buyse d'orthographe d'usage, nos contrôles nous permettent de constater que 88 % du vocabulaire du français élémentaire se trouve correctement acquis par 75 % de nos élèves à l'âge de 11 ans. Seuls 68 mots échappent à notre contrôle, dans l'état actuel de la recherche (4,2 %).


- 158 mots sont acquis entre 7 et 8 ans, soit environ 14 %. Cumulativement :
- 298 mots sont acquis entre 8 et 9 ans, soit environ 28 %. Cumulativement : 42 %.
- 308 mots sont acquis entre 9 et 10 ans, soit environ 28 %. Cumulativement : 70 %.
- 195 mots sont acquis entre 10 et 11 ans, soit environ 18 %. Cumulativement: 88 %.
- 88 mots sont acquis entre 11 et 12 ans, soit environ 9 %. Cumulativement : 97 %.
- 23 mots sont acquis entre 12 et 13 ans, soit environ 2 %.
- 7 mots sont acquis ultérieurement.

Il y a donc un rapport évident entre la fréquence de l'usage oral et imprimé et la rapidité plus ou moins grande de l'acquisition. La courbe établie à l'aide des données ci-dessus est celle de la distribution binomiale, dite courbe de Poisson. Or, il ne fait pas l'ombre d'un doute que l'orthographe d'usage française peut vraiment être dite la somme d'un grand nombre de variables aléatoires : mais le hasard lui-même obéit a des lois : à nous de les redécouvrir. Restreinte, limitée, la tâche n'est pas impossible ; elle a déjà tenté Aristizabal, Dubois, Pirenne, pour ne citer que les travaux statistiques sérieux ; elle reste à poursuivre : chaque heure de classe, chaque copie corrigée devrait y contribuer. Ce n'est pas la matière qui manque, ce sont les hommes ! Combien en est-il pourtant qui enseignent et corrigent et recommencent indéfiniment la même fastidieuse besogne.

 

 

VI. Primauté du verbe

 

Un trait saillant du lexique du français élémentaire réside dans la large part qu'il fait au verbe. Il comprend en effet approximativement : 56 % de noms, 29 % de verbes, 10 % d'adjectifs, 5 % d'adverbes. La proportion de l'emploi du verbe est très nettement supérieure à ce qu'elle est dans le français littéraire et c'est là une indication pédagogique capitale. Nous devrions doubler, décupler même, l'effort scolaire sur le verbe et cela bien plus tôt et avec plus d'insistance que ne le prônent les programmes. Le verbe est le moteur de la phrase et de ses nuances ; il demande pour être maîtrisé une gymnastique constante, une gymnastique difficile, en raison de sa précision même. Or, à 14 ans, nos élèves ne savent pas leurs conjugaisons et je ne parle pas seulement du passé simple ! Si l'étude sérieuse du verbe oral était renforcée, l'aisance et la souplesse acquises en ce domaine fondamental faciliteraient considérablement l'expression écrite : tout gain sur les mécanismes est un moyen de hâter, de faciliter, par la suite, le passage du concret à l'abstrait. Ce sont les verbes, ce sont les images et les gestes empruntés à la vie la plus courante qui constituent la trame de la langue abstraite : il y a simple transposition à un niveau supérieur des bases solidement acquises antérieurement. La quatorzième année chez les garçons, la douzième chez les filles, en moyenne, jouent le rôle d'une lentille qui inverse l'image linguistique de la vie concrète pour en faire de l'abstrait. Je le répète, les verbes ont, dans le vocabulaire de base, une tout autre importance que les listes ambitieuses de mots concrets et abstraits dont nous bourrons nos textes de classe et la tête de nos enfants. La conquête des nuances et de la précision, c'est par le verbe qu'il faut la faire d'abord.

 

 

VI. Les centres d'intérêt

 

Nous avons étudié comment se répartit, par centres d'intérêt, le vocabulaire du français élémentaire. Nous avons repris pour cela le classement établi par Dino Massarenti dans "Le Vocabulaire fondamental du français".


- 25 % du vocabulaire du français élémentaire concerne le thème de la nature................................ 1
- 17 % du vocabulaire du français élémentaire concerne le thème de l'homme................................. 2
- 15 % du vocabulaire du français élémentaire concerne le thème des activités............................ ...3
- 16 % du vocabulaire du français élémentaire concerne le thème de la vie matérielle............ ......... 4
- 14 % du vocabulaire du français élémentaire concerne le thème de la vie intellectuelle et artistique 5
- 13 % du vocabulaire du français élémentaire concerne le thème de la vie sociale et de la société.. 6

Au total 40 % pour le monde et la vie matérielle, 60 % pour l'homme et sa vie physique, intellectuelle, artistique, morale et sociale. On ne saurait rêver d'un équilibre plus classique, plus humaniste. C'est bien l'homme qu'il importe de connaître plus que toute autre chose.

 

 

VII. Syntaxe et statistique

 

Restait à envisager le contrôle de la répartition grammaticale estimée comme vraiment fondamentale et seule consignée dans l'aperçu grammatical et syntaxique de la brochure : Le français élémentaire. Keniston, dans sa Spanish Syntax List, précise que pour un vocabulaire fondamental de 1 300 à 1 400 mots, il y a lieu de ne pas enseigner en syntaxe les faits qui ne se retrouvent pas tous dans au moins 33 % des textes. Le vocabulaire dépouillé pour le français élémentaire se monte à 315 000 mots environ. C'est à peu près le cinquième du volume des mots dépouillés dans 85 textes différents pour le French Word Book. C'est encore à peu près le quart du vocabulaire analysé par Cheydleur pour sa French Idiom List (1 200 000 mots en 87 textes). C'est à peu près la moitié du vocabulaire qui a servi de thème à la French Syntax List, de Clark et Poston (600 000 mots en 60 textes). Des tableaux de correspondance établis sur ces données nous montrent qu'en s'arrêtant à la fréquence 29, la liste du français élémentaire élimine environ 30 % des constructions grammaticales, les moins fréquentes du français oral ou écrit. Vérifications faites sur les fréquences, par exemple des conjonctions de subordination dans les divers travaux ci-dessus, il se trouve que l'ordre pédagogique conseillé par l'ordre des fréquences constaté dans les travaux sur la langue imprimée du XIXe et du XXe siècle, est aussi l'ordre que préconise le français élémentaire, à de très rares exceptions près. 70 à 75 % de la grammaire et de la syntaxe de notre langue se trouvent en fait dans la mince grammaire du français élémentaire...

 

 

VIII. Conclusions

 

M. G. Gougenheim nous donnera, sans tarder, les traits statistiques du vocabulaire et de la grammaire du français parlé. Sans avoir à se pencher sur ces traits. pourtant fort utiles et fort captivants, les enseignants peuvent et doivent, dès à présent, tirer parti de l'admirable instrument qu'est "Le français élémentaire" pour qui veut enfin trouver une boussole pour se diriger intelligemment dans l'énorme chaos de l'enseignement du français. Nous devons désormais repenser nos méthodes et créer.

Du syllabaire aux manuels du C.E. et du B.E.P.S., d'immenses simplifications sont à faire. Les matériaux sont à puiser, dès le syllabaire, dans le vocabulaire fondamental du français. C'est sur ce fonds commun de la langue que tout doit être repris, dégagé, enseigné, revu, élargi, amélioré. C'est encore à ce fonds commun qu'il faut recourir d'abord si l'un veut enseigner à parler, à penser, à écrire en des langues étrangères et anciennes. Rien ne sera clair dans les esprits et dans la langue tant que ce fonds ne sera pas assimilé. C'est affaire de clarté intérieure, dans l'esprit des maîtres d'abord. Toute la clarté, toutes les clartés françaises en seront le corollaire.

 

 

IX. Observations complémentaires

 

Notre travail sur "L'acquisition et l'échelonnement âge par âge du vocabulaire du français écrit", n'est pas encore imprimé, faute de crédit. Il attend des heures plus accueillantes pour les travaux pédagogiques sans valeur commerciale.

Nous avons en réserve l'ensemble du vocabulaire, statistiquement étudié, classé par familles étymologiques. L'édition en fut retardée à la demande de M. G. Gougenheim et n'attend plus que les données numériques de l'enquête sur le français parlé.

Il manque encore une étude structurale et statistique sur la phrase française. Ce travail est en cours d'exécution et fera l'objet de notre thèse principale. La thèse secondaire sera une étude sur les nuances de l'évolution et de l'emploi du verbe dans les travaux écrits de la jeune fille entre la dixième et la dix-huitième année.

 

 

X. BIBLIOGRAPHIE

 

Pour toute la bibliographie essentielle, se reporter à :


R. Dottrens : La pédagogie expérimentale et l'enseignement de la langue maternelle, et R. Dottrens et Dino Massarenti : Le vocabulaire fondamental du français, Delachaux et Niestlé, 1942 & 1952.

Nous nous bornons à y ajouter :
- Frederic D. Cheydleur : French Idiom List, New-York, 2e éd. 1947.
- Richard E. Clark and Lawrence Poston jr. : French Syntax List, New-York 1943.
- F. Ters : L'échelle Dubois-Buyse d'orthographe usuelle française. (Bulletin de la Société Alfred Binet, n° 405, 1951-1952), 29, rue. Madame, Paris (6e).

 

Notes

 

(1) Recueil de 160 dictées à l'usage des maîtres chargés des classes du second cycle, classées par centres d'intérêt, pour servir de complément à : "Notre belle langue le français", n°s 118-154 et 133, 1944, 9è édition. Éditions Charles-Lavauzelle, Paris.
(2) La présentation de M. le ministre André Marie contient 73, 6 % de mots inclus dans "Le français élémentaire".

 

© François Ters, professeur au Lycée Claude-Bernard, in L'Éducation nationale du 28 avril 1955 [Rubrique Pour la pratique de la classe]

 


 

Texte soumis aux droits d'auteur - Réservé à un usage privé ou éducatif.

 

 

 

ANNEXE

 

 

Brève note à propos de Jean-Jacques Brousson (1878-1958)

 

Jean-Jacques Brousson (1878, Nîmes-1958, Uzès), ancien secrétaire particulier d'Anatole France, était un journaliste (Nouvelles littéraires, Matin, Gil Blas, Dépêche de Toulouse, Candide), critique littéraire, écrivain.

 

 dakar

 

 

 

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